Des os sous la collégiale – Chapitres 13 et 14

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XIII – Le poids du secret (5)

Qu’est-ce qu’il savait, lui ? Et donc, qu’est-ce qu’il craignait ? C’était ça, la question. Si jamais ces foutus fliqueux remontaient la piste et lui cherchaient des noises, qu’est-ce qu’ils auraient à se mettre sous la dent, hein ? Est-ce qu’il y avait de quoi fouetter un chat ?

Ce qui s’était passé, c’est que lui, le fils, avait établi le lien entre la disparition de Legournier et le retour de son père terreux et poussiéreux en pleine nuit. Grâce à un avis de recherche d’abord, un court article ensuite. Les circonstances avaient fait que. 

L’avis de recherche avait été publié cinq jours après la disparition, le 31 mai 1980. Il était libellé comme suit : « On recherche M. Jean-Pierre Legournier, 53 ans, domicilié à Pazayac (Dordogne), responsable du service Prospectives chez Philips-Photonis. 1 m 78, 78 kilos, cheveux gris, yeux verts. N’a pas réapparu à son domicile à la suite d’une réunion de la Société du Brive Ancien, dont il était membre, le 25 mai 1980 en soirée. Sa voiture, une R16 TS, a été retrouvée boulevard du Salan, où il l’avait sans doute garée avant la réunion. Tout personne susceptible de fournir des renseignements permettant de retrouver M. Legournier est priée de contacter au plus vite le commissariat de Brive ».

Cet avis de recherche, il aurait pu ne pas le voir, ou ne pas y prêter attention, d’autant qu’aucune photo ne l’accompagnait. Il n’avait pas encore passé son CAPES à l’époque, il n’était pas encore professeur titulaire. Il effectuait des remplacements dans l’Académie de Limoges depuis qu’il avait achevé son cursus à la faculté d’histoire d’Aix-Marseille. Or, l’avis était paru dans Le Populaire, quotidien de Limoges, qui appartenait au même groupe de presse que La Montagne, quotidien de Brive. Parce qu’il voulait apprendre à connaître Limoges, parce qu’il voulait pouvoir répondre aux questions d’actualités locales de ses élèves, parce qu’il était jeune, il parcourait Le Populaire chaque jour. 

Plusieurs groupes de mots l’avaient arrêté : le titre d’abord, un « avis de recherche » étant chose assez rare en 1980 en Limousin ; ensuite les mots « Société du Brive Ancien », dont son père était président depuis quelques années ; et puis le nom « Legournier », le nom d’Élodie, qu’il avait tant aimée au lycée et même après, et même toujours, mais qui l’avait laissé pour partir en fac à Bordeaux et se marier avec un connard. La date de la disparition, enfin, l’avait attiré : « 25 mai 1980 ». Le 25 mai, c’était six jours avant la lecture de cet article, et il se trouve qu’il était chez son père ce soir-là. À cheval entre Aix-en-Provence et Limoges, en attente d’un premier poste autre qu’un remplacement, sa seule base fixe était celle de son adolescence, la petite maison de ville qu’il occupait avec son père depuis dix ans, depuis que sa mère avait été emportée en trois mois par un cancer.

Le 25 mai 1980, son père était rentré vers minuit et quart. Il l’avait prévenu qu’il avait une réunion ce soir-là, mais il ne l’avait pas prévenu qu’il rentrerait le costume et les cheveux maculés de terre.

– Tu n’es pas couché à cette heure ? avait lancé le père d’un air mauvais, après avoir sursauté en apercevant son fils en train de lire dans le salon.

Comme s’il était encore un petit garçon ! Voilà le type de relations qu’instaurait son paternel. Ça n’avait jamais marché entre eux, ils ne savaient pas se parler, peut-être qu’il n’y avait rien à faire. La mort de la mère avait été une calamité, laissant deux mâles ennemis héréditaires l’un en face de l’autre sans arbitre et sans dérivatif. Cette même mort les obligeait à maintenir ce qui restait d’une famille qui n’existait pas, comme s’ils n’osaient pas rompre le dernier fil, pas tant par peur de se retrouver seul – l’un et l’autre étaient bien mieux l’un sans l’autre – que par respect pour la défunte, qui, peut- être, savait-on jamais, aurait souffert une deuxième fois si elle avait vu les deux hommes de sa vie se séparer.

Il répondit avec calme :

– Je n’ai pas sommeil.

Il pensa ajouter : « Et puis je me disais que l’on pourrait boire une tisane ou un verre ensemble avant de se coucher », mais il n’en eut pas le courage. 

Avisant la mise de son père, il ne put s’empêcher de demander :

– Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

Le père frotta d’une main leste veste et pantalon, puis répondit en disparaissant dans la salle de bains :

– Rien, je suis passé par la collégiale.

Le fils se demanda ce que son vieux pouvait foutre dans la collégiale à minuit, mais il considérait que les membres de la S.B.A étaient tous plus ou moins toqués. Et tout sauf des historiens. L’École des Annales, Marc Bloch, Lucien Fèbvre, Fernand Braudel, c’était bien loin de leur pointillisme de terroir. 

Cette soirée du 25 mai avait été une mauvaise soirée parmi d’autres et il l’avait oubliée dès le lendemain. Du moins pendant six jours, jusqu’à ce qu’il découvre l’avis de recherche dans Le Populaire. Il fut comme électrocuté. Bon sang, le père Legournier avait disparu le soir où son père était rentré couvert de terre ! Et ils avaient participé à la même réunion ! Qu’est-ce que ça signifiait ?

Il ne savait pas que le père d’Élodie était entré chez les toqués ; il n’en était pas membre quand ils sortaient ensemble, elle le lui aurait dit. Il fut tenté d’appeler son père sur-le-champ, pour lui demander s’il avait vu l’avis. Il se retint. C’était son père. Un être avec qui la communication était impossible, qui dirait « Oui et alors ? », qui ajouterait à la rigueur « La police nous a interrogés, mais qu’est-ce que tu voulais qu’on leur dise ? ». Et si Vincent faisait de nouveau allusion à la terre sur les vêtements, le ton monterait : « Je t’ai dit que j’étais passé par la collégiale ! ». Il donnerait une raison en dernier recours : « Le curé a découvert des vestiges intéressants, en sous-sol. Mais ne dis rien pour l’instant, on vérifie leur authenticité ».

Il garda donc pour lui ses doutes et ses interrogations qu’il n’arrivait pas à formuler. Les semaines et les mois passèrent. Il faillit appeler Élodie, mais se retint, elle le ferait souffrir puisqu’elle ne l’aimait plus. Il oublia l’avis de recherche et la soirée du 25 mai. Et jamais il n’entendit parler de Legournier, dont la disparition semblait un non-événement et même une inexistence pour tout le monde. Le charme suranné du monde avant le règne de l’information permanente…

Le 26 décembre de cette même année 1980, soit sept mois après l’avis de recherche, il était à Brive pour les fêtes de fin d’année. Professeur dans un collège de l’Allier depuis septembre, il était venu passer dix jours chez son père pendant les vacances de Noël. Il traînait

gentiment, revoyait quelques vieux copains de lycée, préparait quelques cours. Jacques Nouvel étant abonné à La Montagne, le journal arrivait chaque jour à la maison. Le 26 décembre 1980 au matin, le père était à son poste de travail, au centre des impôts. C’est donc le fils qui réceptionna le canard, cassa le bandeau de papier et déplia la bible du plus de 50 ans vivant dans sa ville natale.

C’est en page 2 qu’il aperçut l’entrefilet : « Les recherches pour retrouver M. Jean-Pierre Legournier, 53 ans, marié et père de trois enfants, disparu à la suite d’une réunion de la Société du Brive Ancien le 25 mai dernier, ont été suspendues. Conduites par le S.R.P.J. de Périgueux (M. Legournier était domicilié à Pazayac), menées conjointement avec la gendarmerie de Terrasson et le commissariat de Brive, elles n’ont pas permis de retrouver la trace d’un homme dont la disparition demeure inexplicable. Notre journal fait part de sa sympathie attristée à la famille de M. Legournier, et se tient à sa disposition pour transmettre toute nouvelle information qui permettrait d’éclaircir utilement ce mystère ».

Alors il repensa à l’avis de recherche du 31 mai et à la soirée du 25. À ces coïncidences troublantes sur lesquelles il n’avait pas osé interroger son père. Il avait étouffé ses questions, il n’avait même pas été au bout de sa logique. Et voilà que ces quelques lignes faisaient remonter doutes et angoisses à la surface. Car, s’il allait au bout de sa logique, si les coïncidences qu’il avait remarquées n’étaient pas des coïncidences, à quoi aboutissait-il ?… Non, ce n’était pas possible ! Pas ça… 

Il posa le journal, se leva, tourna dans le séjour, en proie à des affres aussi soudaines que violentes. Son père allait rentrer pour déjeuner, qu’allait-il lui dire ? Qu’allait-il faire ? Et s’il vivait avec un… avec un… Non, il ne pouvait pas prononcer le mot, c’était impossible.

Il essaya de se raisonner. « Voyons, je suis professeur d’histoire, j’ai une certaine culture, je dois arriver à prendre du recul. De la hauteur ». Mais il n’y parvenait pas, le sujet était trop brûlant, le possible… – non, non, pas ça ! – trop proche. Il sentait qu’il ne contrôlait plus ni sa tête ni son corps. C’était si fort qu’il se demanda comment il avait fait pour maîtriser ses réactions après l’avis de recherche. Pourquoi n’avait-il pas réagi de la même manière ? Avait-il fallu la deuxième fois pour que les connexions opèrent en lui ? Merde… Merde !

Il fallait agir. En avoir le cœur net, crever l’abcès. De toute façon, il serait incapable d’avoir un comportement habituel maintenant qu’il… non il ne savait pas encore. Il soupçonnait… Et si c’était un accident, un simple accident ? Un accident dissimulé ? Ils avaient été voir un truc dans la collégiale, un de ces vestiges que l’abbé Planiaud aurait trouvé, et ça avait merdé – Un éboulement ? Un problème avec un outil ? Une histoire de gaz ? – et Legournier était mort et son père n’avait rien osé dire, de peur d’être soupçonné…

Peut-être. Mais si ce n’était pas un accident, si c’était… autre chose. Il n’arrivait pas à le prononcer. Mais pourquoi, pourquoi bon dieu aurait-il fait une chose pareille ? Pour le pouvoir ? Parce que ce mec voulait lui prendre sa place ? La S.B.A. c’était son truc c’est certain, mais il aurait été jusqu’à ?…

Midi moins le quart. Il fallait qu’il trouve un moyen. Lui parler, lui faire part de ses soupçons ? S’il était sûr, pourquoi pas ? Mais s’il se trompait ? La relation serait impossible ensuite, infernale. Non, il ne devait parler qu’en dernier recours. Il allait… Il allait utiliser le journal, lui mettre l’article sous le nez. Alors il verrait sa réaction. Ce serait déjà une indication. Il aviserait ensuite.

Il passa la demi-heure suivant sa prise de décision à essayer tous les lieux, tous les mots et toutes les positions pour forcer son père à lire l’article devant lui.

Quand Jacques Nouvel poussa la porte de sa maison, ce 26 décembre 1980 à 12 h 19, son fils en train de feuilleter le journal dans le séjour le salua d’une voix enjouée peu habituelle chez lui :

– Salut. Tiens viens voir ce qu’il y a dans le journal, ça va t’intéresser !

– Ah… Attends, laisse-moi poser mon manteau.

Le père prit un temps infini pour poser manteau, écharpe et chapeau dans la penderie. Puis il passa aux toilettes et à la salle de bains. Ensuite il passa à la cuisine et de là questionna :

– Le reste de blanquette, ça te va ?

– Très bien, répondit le fils, qui avait mis le couvert. J’ai pris du pain, et j’ai vu qu’il y avait du fromage et des fruits.

Le père effectua quelques transvasements et mit la blanquette à chauffer. Alors seulement il parut dans le séjour. Le fils lui tendit un journal replié en huit et pointa un doigt sur le haut de la page 2 qui seul était lisible.

Jacques Nouvel saisit le papier. Alors le fils fixa le visage penché de son père comme jamais. Et il vit. Il vit une succession de minuscules variations du visage, déjà révélatrices une à une, et qui mises bout à bout formaient une réaction explicite. Il vit le sursaut dès le nom de « Jean-Pierre Legournier » à la deuxième ligne. Il vit le rictus au mot « disparu », il vit l’œil inquiet se tourner vers lui aux mots « Société du Brive Ancien ». Il vit le regard noyé après la date du « 25 mai 1980 ». Il vit le tremblement des mâchoires inférieures ensuite, puis il vit le journal jeté sur le canapé et entendit les propos d’une voix qui se voulait forte mais qui n’était que fausse.

– Oui, c’est une bien triste histoire…

Il voulut une dernière preuve et dit :

– Papa ?

Il vit alors le regard affolé, n’osant pas fuir l’appel du fils, mais incapable de le regarder dans les yeux.

Alors il sut. Il sut que son père… avait tué un homme, pour ne pas risquer de perdre un pouvoir dérisoire.

–––

XIV – Poussives mais décisives

L’enterrement de l’abbé Planiaud, vendredi 15 mars, dans l’édifice où il avait si longtemps officié et où se trouvait la source de l’affaire qui avait causé sa mort si peu catholique, fut l’occasion d’un des plus gros rassemblements que l’on ait vu en centre-ville depuis la Libération. La liesse après la victoire européenne du C.A.B. en 1997 avait peut-être attiré plus de monde, mais c’était sur la Guierle, espace plus large et plus ouvert que la place Charles de Gaulle, enserrée dans le centre-ville comme un cœur dans son péricarde. Les médias le savaient bien : le crime et le sport étaient, avec le sexe, les sujets principaux pour faire de l’audience et du chiffre.

Là, la congestion menaçait, d’autant que les grilles et le chantier rendaient inutilisables les trois-quarts du parvis. La mairie avait donc décidé d’interdire l’intérieur de la première ceinture aux véhicules et de confier à la police municipale la surveillance de cette interdiction. Moyennant quoi les passe-droits étaient innombrables, les commerçants arguant du besoin indispensable d’avoir leur voiture à leur porte, et les huiles, autoproclamées comme telles, considérant que contrevenir à une règle de bon sens était un privilège auquel il ne fallait en aucun cas renoncer.

Le gratin se pressa dans la collégiale, ceux qui espéraient faire partie du gratin s’agglutinèrent autour de la collégiale, ceux qui voulaient admirer le gratin piétinèrent dans les rues adjacentes. Le gratin, à Brive, qui était-ce ? « Des courgettes et des patates », avait une

fois répondu La Teigne alors qu’on prononçait ce mot devant lui. De manière plus concrète, on trouvait dans les travées de Saint-Martin pour une occasion comme celle-là : 4/5e des élus de la ville aux conseils municipal, général ou régional (il faut bien justifier son inutilité), 9/10e des responsables des administrations présentes dans la ville (un enterrement pendant les heures de travail c’est du pain béni), 1/3 des responsables d’associations municipales (il faut montrer qu’on existe), 80 % des catholiques de la ville (les cathos de gauche en voulaient à Planiaud de son classicisme en matière liturgique), 20 % des désœuvrés de tous âges (il faut bien s’occuper), 110 % des pic-assiettes (il y en a toujours plus à chaque fois).

Car Roland Rigal avait prévu un vin d’honneur à la mairie. Il ne voulait pas manquer l’occasion d’une part d’affirmer son pouvoir, d’autre part de maudire les fouilles et de dire qu’il démarrerait les travaux le lundi suivant « malgré ces malheurs qui frappent notre ville. Gaillards nous sommes, gaillards nous resterons. Les morts, aussi terribles soient-elles, ne sauraient empêcher la victoire de la Vie, et de la Ville, avec un grand V ». Les phrases qu’il prononçait déjà lui mettaient les larmes aux yeux.

Mais Christian Spocik, son directeur de cabinet, et Jacky Filinger, son conseiller ami, avaient réussi à le dissuader de prononcer un tel discours. Le premier avait dit :

– Monsieur le Maire, je comprends votre tentation. Il me semble cependant qu’utiliser l’enterrement de l’abbé pour promouvoir vos travaux pourrait désobliger les Brivistes, soucieux de trêve et d’œcuménisme dans un moment si troublé.

L’œil fut terrible, la réplique cinglante :

– Qu’est-ce que tu racontes, pauvre microbe ?! Désobliger les Brivistes… Eucunémis… Euqué-

numiste… Merde ! Je me demande si t’as bien toutes tes cases !…

Le Filinger s’y prit avec ses mots et sa manière :

– Attends, Ro, attends. Qui c’est qui vient, là ? Les culs bénis et les importants ! C’est pas des gens qui aiment entendre des choses trop agressives. C’est petit doigt en l’air et sourire coincé, ce monde-là…

– Putain, mais qu’est-ce que vous avez tous à faire dans votre froc ? Tu sais où je me le mets, le petit doigt ? Merde alors !

Les voix de la raison étant châtiées, le maire put reconnaître leur bien-fondé. Il évita toute allocution pendant que, à l’issue de la cérémonie, les patates et les courgettes se rinçaient dans la salle d’honneur débordante de l’hôtel de ville.

Marjolaine Michalon, quant à elle, fut enterrée à Yssandon, village dont elle était originaire. Il y avait soixante-quinze personnes pour lui rendre un dernier hommage, ce qui était beaucoup pour des obsèques dans un patelin de France profonde au XXIe siècle. Nul doute que la manière dont elle était morte et la médiatisation qui s’en était suivie contribuèrent à cet intérêt passager. Elle fut enterrée dans le cimetière sur la butte qui domine les alentours depuis des siècles. De là-haut, une fois n’est pas coutume, elle était au-dessus des vivants.

–––

Les journées du jeudi 14 et du vendredi 15 avaient été plus poussives que décisives. Cependant, toutes les informations collectées, mises bout à bout, finirent par montrer aux yeux de l’apprenti mathématicien que son hypothèse était la bonne, autrement dit qu’elle

correspondait à la réalité. 

Chautard avait d’abord examiné son postulat – Jacques Nouvel avait attiré Legournier dans le sous-sol de la collégiale pour le liquider – à la lumière de l’information sur le fils que lui avait donnée le député-maire. Vincent Nouvel avait-il tué deux personnes pouvant avoir soupçonné son père d’être un criminel, après que la victime eût été remise à jour par hasard ?Certes, on comprenait mal pourquoi le fils d’un meurtrier prenait des risques aussi inconsidérés pour innocenter un père qui était mort et dont la culpabilité n’était pas encore prouvée, mais il fallait tenir compte du fait que la résurgence du cadavre devenu squelette avait perturbé cet individu.

Ensuite, le major Rebil et ses deux acolytes avaient retrouvé des cheveux sur les vitrines devant les sarcophages. Sans doute l’homme qui avait fracturé la serrure de ces vitrines pour accéder à l’entrée du souterrain s’était-il frotté au plexiglas en se hissant dans la grotte qui constituait l’essentiel de la crypte. Les deux cheveux récoltés avaient permis d’établir une ADN qui ne correspondait à aucune de celle des 2,2 millions de personnes répertoriées dans le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques. Savoir si ces cheveux appartenaient à Vincent Nouvel était primordial : si tel était le cas, ils certifieraient sa présence sur le lieu du meurtre de Marjolaine. Sa convocation, si ce n’est son interpellation, apparaissait inévitable.

À cela s’était ajoutée toute une série d’informations et de résultats qui, mis bout à bout, commençaient à dessiner une suite quasi mathématique que Chautard recherchait depuis plusieurs jours. Le commissaire de Brive ne comprenait pas les sciences mais il y croyait dur comme fer. Il aimait quand un sens apparaissait, quand, autrement dit, les choses se décantaient. L’interrogatoire des bonnes du curé par Plante la baraque et Mathieu la crevette n’avait pas été concluant avec la première, plus intéressant avec la seconde. Celle de Lagleygeolle n’avait rien pu dire qui éclairât la mort de son patron. Elle n’avait pas remarqué d’absence de clé à la suite du meurtre (mais elle n’avait jamais vu auparavant de clé qui aurait pu être celle de l’entrée du souterrain de Saint-Martin). Et elle n’avait rien vu rien entendu qui pût expliquer ce meurtre.

Mathieu avait-il été à la hauteur de l’interrogatoire que le commissaire avait demandé à Plante de lui laisser conduire ? Chautard eut un doute quand il questionna son agent :

– Alors Mathieu, comment ça s’est passé avec la femme de ménage de l’abbé ?

– Oh, elle est gentille.

– Comment ça, gentille ?

– Elle a répondu à toutes mes questions.

Plante assura néanmoins qu’ils avaient tiré tout ce qu’ils avaient pu de la paysanne et que ce tout était rien.

Ils avaient réparti les rôles avec davantage de précisions pour interroger Mme Baltès, la bonne de Planiaud du temps où il était le puissant chanoine de la collégiale de Brive.

– Tu fais le gentil et je fais le méchant, dit Plante.

– Pourquoi pas l’inverse ?

La baraque regarda la crevette :

– T’es un comique, Math ? Tu me plais bien. T’es tout petit, mais t’iras loin.

De fait, le tandem gentil méchant, avec des rôles adaptés à chacun, avait montré une certaine efficacité. Il avait fait cracher à la Baltès une information qui, si elle l’avait donnée trente ans plus tôt, aurait évité un mystère et deux morts. Après quelques questions gentillettes, Plante, agacé par l’air pincé dont ne se départait pas la bonne, avait appuyé sur la pédale accélérateur. « Putain, on fait dans le troisième âge sur cette affaire ! Les morts pourraient pas mourir dans une lingerie plutôt que dans une collégiale ? Quelle tristesse… Je vais demander ma mut. à Paris VIIIe, Avenue Montaigne ».

– Dites-moi, ma bonne dame, z’auriez-t-y pas vu quelque chose que vous auriez pas dit aux méchants policiers ?

La pincée ne sut pas si c’était de l’oie ou du canard, et du coup resta muette. Sans oublier de se mettre à trembler.

– Qu’est-ce qui vous arrive, Simone ? Selon moi, vous nous cachez quelque chose. Qu’est-ce que t’en penses, Math ? Tu crois pas qu’on est en train de se faire enfumer ?

Mathieu n’était guère à l’aise avec les méthodes de son commandant, mais il devait au moins jouer le rôle du gentil comme ils en avaient convenu.

– Ce que souhaiterait le commandant Plante, Madame, c’est, pardon, savoir si une information ne vous aurait pas échappé sur le moment, qui pourrait être utile à notre enquête. À nos enquêtes en fait, puisque nous enquêtons sur trois meurtres, un qui remonte à 33 ans, un à trois jours et un à 24 heures. Nous ne vous embêterons pas plus sur les deux derniers. Mais sur le premier, comme il est lointain, peut-être avez-vous oublié quelques détails. Je voudrais revenir sur la soirée où l’abbé Planiaud a prêté les clés de l’église à M. Nouvel. Où étiez-vous ce soir-là ? À ce moment-là ?…

Le mot « moment » fut le bon. Il laissa penser à la Baltès que les policiers savaient peut-être où elle était au moment précis du meurtre et qu’elle ne pouvait se contenter de leur donner le lieu où elle se trouvait « ce soir-là ». Mathieu remarqua cela par la suite, Plante ne se souciait pas des mots mais de l’insistance avec laquelle on serrait la gorge de la proie.

– Je promenais mon chien.

– C’est quelle race que vous avez ? demanda Plante. Il chie quel genre d’étron ?

Là encore, la vieille dame pensa que si on lui demandait la race, c’est que peut-être on l’avait vue. Quant à la deuxième question…

– Un caniche.

– Ouh que c’est pénible, ces bêtes-là ! Comment vous pouvez supporter une saloperie pareille ?…

Les yeux de la maîtresse se remplirent de larmes.

– Et il s’appelle comment, le petit monstre ? adoucit Plante, qui maniait huile et feu.

Mme Baltès chercha du secours dans les yeux de Mathieu, qui ne put que les cligner. Elle murmura :

– Chouni…

– Chouni ? Chouni ! s’exclama Plante. C’est chou… J’ai connu une grognasse qui m’appelait comme ça. Mon chouni ! Véridique. Je suis pas frisé, pourtant. Bon, si vous habitez près de la collégiale, comme vous nous l’avez dit, rue de l’Hôtel de ville j’ai noté, et que

vous avez sorti Chouchou pour qu’il fasse sa crocrotte, vous avez forcément été du côté de la collégiale. Y’a des caniveaux supers à c’t’endroit, pas vrai Math ? Eh oui, y’avait pas de ramasse-merde et de sachets plastoc à l’époque! C’était quasi le Moyen Âge…

Mathieu reformula :

– Madame, vous souvenez-vous avoir vu quelque chose aux abords de la collégiale ? Excusez-nous d’insister, mais nous pensons que vous savez quelque chose…

Très fort, se dit Plante. « Il m’épate, il m’épate, il m’épate »… Le commandant utilisait des moyens complémentaires : il avait ainsi mis la femme témoin en condition en lui demandant de passer au commissariat, sachant qu’elle en serait impressionnée. Elle aurait pu refuser, mais elle avait accepté. Et ce huis-clos face à deux policiers contribuait à lui seul à la culpabiliser.

– C’était vers 23 heures. C’était tard mais mon Chouni, mon chien, avait la diarrhée…

– Beark ! Enfin il doit être clamsé maintenant, heureusement. Bon, donc vous sortez le roi de la colique, et là ?…

– … J’ai vu deux hommes qui avançaient vers l’église, vers la porte de côté, côté rue Farro… Avec les grosses clés, je les ai reconnues de loin. Ça m’a étonnée. Alors je suis été jusqu’au presbytère. J’ai vu la lumière et que l’abbé était là, j’ai pas osé le déranger. J’ai retourné vers l’église, j’ai plus vu les messieurs. Je m’ai avancée et j’ai tourné la poignée de la porte, c’était fermé. Je suis rentrée chez moi. Le lendemain j’y ai dit à l’abbé, que j’avais vu deux hommes avec les clés. Ça l’a pas étonné. Il m’a dit qu’il avait prêté les clés au président du Brive Ancien. Et que d’ailleurs si je voulais bien aller voir si elles étaient sous la jardinière devant la porte. J’y suis été voir. Elles y étaient…

La vieille dame haletait. Elle semblait manquer d’air.

– Pardon, Madame, de vous embêter encore un peu, esquissa Mathieu mais est-ce que vous avez interrogé l’abbé sur l’identité de ces deux hommes ? Où est-ce qu’il vous en a parlé ?

– On a jamais reparlé de ça. Et ça s’est jamais reproduit.

Plante insista :

– V’zêtes sûre que votre patron n’a pas eu l’air emmerdé quand vous lui avez dit que vous aviez vu les deux gus avec les clés ?

– Non, il a pas été gêné. Ni surpris.

– Et vous, vous les connaissiez ces deux zigs ?

– Non.

– C’est vrai, ça ?

– C’est vrai ! Je le jure devant Dieu !

– Oh là, oh là… On se calme. Une bonne chrétienne comme vous ne doit pas prononcer ce nom à la légère.

La bonne tremblait tellement que Mathieu était inquiet.

– Madame, est-ce que vous avez entendu parler de la disparition d’un membre de la Société du Brive Ancien, quelques jours après ?

– J’ai vu sur le journal.

– Vous connaissiez M. Legournier ?

– Non.

– C’est pas lui que vous aviez vu le soir avec les clés ?

– J’ai pas vu les figures. C’était la nuit. Je connaissais pas de monsieur avec ce nom.

Mathieu la regarda. Elle ne mentait pas, il en était sûr. Il regarda Plante, qui hocha la tête pour signifier qu’ils pouvaient clore l’entretien. Après que Mathieu l’eut aidée à se mettre debout et avant qu’il ne la reconduise au rez-de-chaussée du commissariat, le commandant s’approcha de Mme Baltès et la saisit par les épaules :

– Excusez-moi Simone, j’ai fait le méchant mais je ne le suis pas. On est obligé parfois de brusquer nos interlocuteurs pour les aider à sortir ce qu’ils gardent en eux. Et reconnaissez que ça marche : vous nous avez donné une précieuse information. Allez, pour me faire pardonner, je vous embrasse.

Et Plante serra et embrassa les 50 kilos d’os et de peau qui, il en fut surpris, éclatèrent en sanglots. Il dit avec douceur :

– C’est moi qui vous fais pleurer comme ça ?

– Oui… Non… c’est tous ces morts… C’est affreux…

– C’est vrai. Nous, on n’y fait plus assez attention, on en voit trop. C’est bien que vous y soyez encore sensible.

– Le monde est fou…Complètement fou…

Quand Chautard apprit la teneur de cet entretien, il en fut conforté. Ainsi Jacques Nouvel avait bien entraîné quelqu’un dans la collégiale le soir du meurtre. Et l’abbé le savait et il n’avait rien dit. Ah, le s… Le commissaire eut du mal à réprimer une colère, qui n’avait pas lieu

d’être puisqu’il avait pressenti ce mensonge.

Autre élément de cette journée, décevant celui-là : l’ouverture de la porte et l’exploration du souterrain par Tessaud et Falbucio. Le souterrain était en fait un conduit, de pas plus d’un mètre cinquante de diamètre et bouché au bout de trois mètres. Ayant atteint le fond, les deux hommes avaient passé un foret à la verticale. Deux mètres plus haut, le foret était apparu au jour, près de la cavité sur la place où on avait trouvé Martin. L’examen de la terre avait montré une certaine friabilité, qui pouvait expliquer qu’elle ait « bougé » depuis trente ans. Mais aucun indice n’avait pu être décelé. Il n’y avait pas de restes de vêtements notamment, alors qu’ils furent recherchés. Tout ça pour ça… pensa Chautard.

–––

Dans des locaux qu’il trouvait lugubres, l’inspecteur Darmon avait assez vite retrouvé le P.V. de la réunion du « Conseil d’administration élargi » de la Société du Brive Ancien en date du 25 mai 1980. La présence de Jean-Pierre Legournier était mentionnée, ainsi que celle de l’abbé Planiaud, qualifié de « membre d’honneur ». Il avait été question ce soir-là de l’adoption du procès-verbal de la précédente réunion, de l’acceptation de dons et legs, du cas particulier posé par un certain fonds Mackenzie, de la préparation d’une excursion à La Chapelle-aux-Saints, de la participation de la S.B.A. à l’évaluation de certaines collections du musée Labenche, de questions diverses.

Darmon ne se contenta pas de l’ordre du jour ; il lut le relevé des discussions et décisions sur chacun des points. Une information anodine pouvait apporter un éclairage inédit. Ce ne fut pas le cas. Et pas une ligne ne parlait de la crypte que le président Nouvel et l’abbé Planiaud, tous deux présents, étaient en train de mettre à jour avec ses trésors.

Le secrétaire de l’association François Solou, que Darmon commençait à connaître, lui apprit que sur les onze participants à la réunion, trois étaient encore en vie : lui-même, un certain Marcel Bourlieu, et une femme appelée Ginette Sallenave. L’inspecteur réunit les trois ancêtres le jeudi 14 à 15 heures, payant même de sa personne pour aller chercher Ginette, qui ne marchait plus et qui, pas de chance, avait autant de kilos que d’années au compteur. La rentrer et la sortir de la voiture ne fut pas une mince affaire, et il regretta de ne pas avoir pris un homme ou deux avec lui. Il regretta aussi d’avoir transpiré pour rien, puisqu’elle était pour ainsi dire folle et ne se souvenait de rien. Ce qui était drôle, presque, est qu’elle répétait elle-même « Alzheimer, Alzheimer », et l’on ne savait si elle croyait ainsi se présenter ou au contraire braver l’ennemi. 

Le vieux Bourlieu, qui lui avait un cerveau en état de marche, eut au cours de la discussion cette réflexion étonnante :

– Le président, c’était un méchant.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Il n’hésitait pas à humilier. J’en ai fait les frais.

Cette double remarque entraîna une question de Solou, instinctive, liée à la surprise que venait de lui causer ce qu’il réalisait :

– Bon sang de bonsoir ! Inspecteur, vous pensez que le président Nouvel aurait pu… éliminer Legournier dans la crypte de la collégiale ?

Ginette souriait comme si elle contemplait la mer, mais Marcel, qui fut ainsi mis au courant de ce qu’il ne savait pas, enchaîna :

– Ce n’est pas impossible.

Darmon leur fit répéter la sortie de la réunion de mai 1980, le départ de chacun, les discussions, les derniers mots, mais en vain : personne ne soupçonnait que le président allait demander les clés de la collégiale à Planiaud et y entraîner Legournier.

Il tenta sa chance un peu plus loin :

– Et quand la disparition de Legournier a été annoncée dans la presse, et quand vous ne l’avez plus vu aux réunions, vous avez bien dû vous poser des questions, tout de même ?

– Je vous ai répondu l’autre jour, dit Solou. Nous sommes habitués aux départs soudains.

– Oui, mais peut-être pas aux disparitions définitives de vos membres, si ?

– Non, c’est vrai. Mais comment pouvions-nous penser que sa disparition avait un lien avec notre association ? répéta le secrétaire.

– Moi j’y ai pensé, lâcha Bourlieu.

Darmon leva un sourcil.

– C’est-à-dire ?

Le vieil homme était voûté et s’appuyait sur sa canne, même assis.

– J’ai pensé que le président pouvait avoir liquidé son concurrent.

– Marcel, enfin ! s’indigna Solou.

– C’est la vérité.

– Et soupçonniez-vous que cette… liquidation…, reprit Darmon en pesant ses mots, pouvait avoir eu lieu dans la collégiale ?

– Pas du tout.

– Et depuis qu’on a retrouvé le squelette l’autre jour ? Même si le nom n’a pas paru dans la presse, est-ce que vous avez pensé que cela pouvait-être M. Legournier ?

– Oui. J’en suis même sûr.

– Pourquoi êtes-vous si sûr ?

Le vieil homme se repositionna comme il put.

– À cause de la crypte. Nouvel… Il interdisait qu’on y aille. Même quand ça a commencé à se savoir, qu’il y avait des pierres intéressantes, dans le sous-sol de la collégiale. Il disait que c’était dangereux, que lui seul connaissait les lieux…

À ce moment, Darmon fixa Solou. Le secrétaire, au port si altier, baissait la tête, avec des signes de dénégation, qui n’empêchaient pas une vérité qu’il ne voulait pas voir de remonter à la surface. Ginette elle aussi baissait la tête, mais elle était focalisée sur un doigt, son annulaire gauche, qu’elle regardait comme s’il venait d’apparaître sur sa main.

L’inspecteur s’adressa de nouveau au vieux Marcel :

– Et pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus ?

– Je le fais.

– La découverte du squelette date de quinze jours…

– C’est le temps qu’il m’a fallu pour assimiler… Ça fait quand même un choc, de savoir que vous avez passé des années à seconder un meurtrier…

– Je ne peux pas entendre ça ! s’insurgea Solou.

– Pourquoi ? profita Darmon. Vous n’avez pas tiré les mêmes conclusions que M. Bourlieu de la découverte du squelette ?

– Non, pas du tout ! Ce ne sont que des conjectures. On n’accuse pas sans preuves.

Solou ne le savait pas, et Darmon non plus, mais Mme Baltès avait quasi donné les preuves en affirmant avoir vu deux hommes entrer dans la collégiale à l’issue de la réunion du 25 mai 1980, dont un ne pouvait être que Nouvel puisque l’abbé Planiaud venait de lui donner les clés.

Au cours de ces deux jours toujours, le lieutenant Flandin avait ramené de Périgueux et épluché le dossier du disparu Legournier, après quoi lui et Dru interrogèrent ses trois enfants. Flandin se chargea de l’aîné, ingénieur en retraite de l’aéronautique à Toulouse, puis de Patrick, avocat à Bordeaux. Les deux frères, qui s’étaient sans doute concertés, furent assez virulents, affirmant que la visite du commissaire à leur mère était pour le moins maladroite et que le suspense autour de l’identité du squelette était odieux. En dehors de ces philippiques, ils ne donnèrent aucune information nouvelle.

La fille en revanche, Élodie, que la Duduche rencontra à Pazayac, chez sa mère qu’elle était venue entourer, confirma son histoire d’amour avec Vincent Nouvel.

– Saviez-vous que vos pères se côtoyaient ?

– Non. Vous pensez bien que quand on est amoureux, à 18 ans, on parle de tout sauf de ses parents. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que nos parents se côtoyaient à l’époque. Mon père n’est entré à la S.B.A. qu’à la fin des années 70, je pense. Il a dû y rester guère plus de deux ans.

–Vous souvenez-vous de ce que votre père vous a dit de son implication dans cette association ?

– Il en parlait peu. Parce que… disons que ça embêtait un peu le reste de la famille. On ne  comprenait pas pourquoi il se toquait de pierrailles et de papiers dont tout le monde se fichait. Surtout Brive. Nous, je sais pas pourquoi, on se sent plus Aquitains que Limousins. À ce propos, je me rappelle une chose… Il m’avait parlé du département de la Vézère, qui avait été proposé par le député Gabriel Malès à la Révolution, et qui n’avait pas été accepté. Le maire de

Brive, Charbonnel, voulait reprendre cette idée à son compte, laisser le côté auvergnat de la Corrèze et rattacher à Brive le nord du Lot et l’est de la Dordogne. Ça intéressait Papa, je sais pas pourquoi. Peut-être que ça lui aurait permis de mieux concilier sa vie de famille, à Pazayac, et sa vie professionnelle, à Brive.

– Ça le gênait de ne pas vivre et travailler dans la même région ?

– Ça paraît bizarre, hein ? Qu’est-ce que ça peut faire, les limites administratives… Lui, ça le gênait. D’ailleurs, pour la S.B.A., il m’avait dit une fois que le fait de ne pas « au moins habiter en Corrèze », je me souviens de cette expression, lui compliquerait la tâche s’il voulait un jour devenir président de l’association.

Mince, se dit la Duduche. Ainsi le commissaire pourrait avoir raison : Nouvel aurait tué Legournier pour éliminer un concurrent potentiel à la tête d’un groupuscule de vieux schnocks désœuvrés ?

– Avez-vous revu Vincent Nouvel après la disparition de votre père ?

– Non. Nous nous sommes peut-être croisés dans Brive, mais jamais nous ne nous sommes parlé en tête-à-tête. C’était fini entre nous, et je me suis mariée. Mais excusez-moi… vous vous demandez si Jacques Nouvel n’aurait pas… tué mon père ? Près de la collégiale ?…

– Dans la collégiale. Ou au-dessous. Nous nous le demandons, oui.

Élodie Bolac, née Legournier, ouvrit la bouche, mais ne put rien dire avant de la refermer. Puis elle cacha son visage avec ses mains, poussa un cri, se leva et quitta la pièce.

La Duduche en fit autant. La mère d’Élodie était dans la maison, mais n’avait pas assisté à l’entretien.

Dru ne put la saluer en partant, se disant qu’elle avait menti une deuxième fois : non seulement elle n’avait pas dit l’avant-veille que l’homme à côté d’elle sur le portrait n’était pas son mari, mais elle avait omis de révéler que sa fille avait eu une relation avec le fils Nouvel. Tous ces mensonges mis bout à bout compliquaient les choses et rendaient longue et difficile  l’apparition de la vérité.

Et tous ces morceaux de vérité glanés au fil des heures incitèrent le commissaire à prévoir une interpellation rapide de Vincent Nouvel. La probabilité de sa culpabilité pour les deux derniers meurtres apparaissait forte, voire très forte. De plus, l’homme paniquait, Chautard en était sûr. Il pouvait donc commettre un autre acte de folie à tout moment. Et puis les enfants Legournier étaient en train de réaliser la vérité, eux aussi, sur le meurtre qui les intéressait, le premier. Qui sait comment ils allaient réagir ?

Par acquis de conscience, dès le jeudi soir, Chautard avait demandé une surveillance de 36 heures de l’homme et de son domicile. C’est ainsi que Plante, Le Rouque et La Teigne planquèrent deux soirs de suite dans la camionnette aménagée à cet effet, à portée d’yeux du

domicile de Vincent Nouvel, avenue de la Garenne Verte, quartier moyen de gamme à l’est de la ville. Comme Le Rouque le premier soir, La Teigne le second, avaient suivi le fils Nouvel quand il était ressorti vers 19 h 30, ils avaient constaté qu’il s’était rendu sur le chantier place de la collégiale et qu’il avait regardé avec attention par-delà les barrières et autour des barrières : c’était un élément de plus en faveur d’une probable culpabilité du bonhomme.

En dehors de cette promenade particulière d’une vingtaine de minutes, ses soirées furent calmes, faites de lectures et de télévision. Il semblait vivre seul.

– On se les gèle, avait dit Le Rouque.

– C’est surtout qu’on se les brise, avait renchéri La Teigne.

– Les gars, vous me les cassez, avait rétorqué Plante.

Ils avaient quitté les lieux à deux heures du matin, les deux fois. Mais la deuxième fois, le samedi 16, ils y revenaient à 8 heures. Car le commissaire avait tranché : on interpellerait Vincent Nouvel chez lui le samedi à 8 heures.

Auparavant, Chautard avait appelé le juge d’instruction :

– Florent, j’ai des soupçons sur un individu. Pour les meurtres de l’abbé Planiaud et de Marjolaine Michalon. J’aurais besoin de l’interroger au calme, ça peut durer un certain temps.

– Vous pouvez le mettre en garde-à-vue. Ce pouvoir appartient à la police, vous le savez. Je n’interviendrai que pour la mise en examen, si elle s’impose.

– Est-ce que je n’ai pas besoin que vous me délivriez un mandat d’arrêt ? J’ai peur qu’on me chicane ensuite, si jamais mes soupçons s’avèrent infondés.

– Mais vous avez déjà un mandat de recherche pour chacune des enquêtes ! Je pourrais vous donner en plus un mandat d’amener, spécifiquement pour cette action, mais dans ce cas il faudrait que vous le conduisiez au palais…

– Ah…

– Croyez-moi: vous pouvez utiliser la garde-à-vue. Vos scrupules vous honorent, mais si vous soupçonnez cet homme d’être un meurtrier, les conditions sont largement remplies.

– Rrgghhh… Le problème, c’est qu’on va se taper un avocat… Quelle aberration cette réforme ! Comme si on torturait les prévenus…

– Je sais bien… On a endetté un peu plus la France, car la mesure coûte quelques bons paquets de millions à l’État, et engraisse un peu plus les avocats. En compliquant le travail des juges et des policiers…

Ils s’étaient quittés sur ce constat. Chautard s’était retenu de demander au juge si sa position sentimentale avait évolué : s’il s’en référait à la voix, il pensait que non.

À suivre.

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