Des os sous la collégiale – Chapitres 11 et 12

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XI – Le poids du secret (4)

Le secret qu’il détenait ne lui avait pas été confié, il lui était tombé dessus. Il avait lu, il avait vu, il avait su. Son père ne lui avait rien dit. Il avait deviné. Leurs regards s’étaient croisés pendant trois secondes, qui duraient encore aujourd’hui. Le père avait-il alors réalisé que son fils savait ? Oui, ça ne faisait aucun doute. Son silence l’accablait. Ils s’étaient défiés pendant trois secondes, avaient détourné les yeux en même temps et n’avaient jamais reparlé de ce moment et de ce qu’il sous-tendait. 

Il avait failli craquer plusieurs fois. Juste après l’échange de regards avec son père, d’abord, quand il lui avait mis l’article de journal sous les yeux. Quel moment… Quel surgissement de la vérité… Mais il s’étaient contenus tous les deux, fidèles à leur incapacité à se parler. Cela n’avait pas empêché le sentiment de culpabilité, au contraire. Culpabilité liée à la complicité, complicité avec quelqu’un qui lui faisait horreur à ce moment et qui était son géniteur. L’envie de dénoncer était ensuite revenue à chaque tension entre le père et le fils. Tensions qui étaient pires que des disputes. Les non-dits accumulés avaient acquis une puissance capable de causer de graves dégâts, et cette puissance poussait à la dénonciation chaque fois qu’elle se manifestait. Mais il s’était retenu, il n’avait rien révélé et il ne l’avait pas regretté. Car, a contrario, quand la tension était retombée, il paniquait à l’idée qu’il avait failli envoyer son père terminer ses jours en prison, les condamnant tous les deux à une terrible souffrance. « Merci Seigneur », gémissait-il et il se jurait, mains jointes, de ne plus céder à pareille tentation.

La tentation était revenue à la mort du vieux, en 2005. Oui, puisqu’il n’était plus là, pourquoi ne pas soulager sa conscience ? Pourquoi ne pas aller voir la police et lui avouer que c’était son père qui… le squelette… Mais il s’était vite aperçu que les écueils étaient trop nombreux. D’abord, s’il parlait, il allait réveiller les douleurs dans une famille qui avait fait son deuil de la disparition du patriarche. Il savait que la mère vivait toujours, que l’aîné était ingénieur à Toulouse, sans doute en retraite, le second avocat, à Bordeaux, s’il n’avait pas changé ; la fille, elle, Élodie, Élodie qu’il avait tant aimée mais qui l’avait délaissé, Élodie s’était mariée avec un connard de Périgueux. À elle seule, la profession du cadet avait de quoi faire réfléchir. Un putain d’avocat…

Car, et c’était un autre frein à la dénonciation d’un criminel post mortem, on ne manquerait pas de s’étonner qu’il ait gardé le silence si longtemps. À tous les coups, il serait accusé d’entrave à la justice, de dissimulation de preuves, voire de complicité de meurtre. On pouvait compter sur le peigne-zizi de la famille – il avait retenu de son passage à Aix-en-Provence que c’est ainsi qu’on appelait les menteurs qui plaidaient en robe noire – pour le charger au maximum. Autre écueil enfin, « l’image de l’homme à ne pas abîmer », qu’il avait appliquée à la famille Legournier et qu’il pouvait appliquer à son père. Pourquoi salir un homme qui passait aux yeux de tous les Brivistes pour un homme dévoué, savant et amoureux de sa ville ?

Avec la découverte du squelette, la tentation de dire était revenue, obsédante, nouant le ventre et empêchant le sommeil. Alors il avait agi. Il avait précipité les événements, faute de pouvoir les maîtriser. Et il avait bien fait. Parce que les flics avançaient eux aussi. Non seulement ils avaient été farfouiller dans l’église, mais en plus ils étaient remontés jusqu’à la Société du Brive Ancien. Ils avaient interrogé Solou. Mauvais, ça. Il l’avait appris par le vieux Bourlieu, qu’il avait croisé rue Gambetta l’autre jour. Toujours ses yeux de chien battu, et une canne en plus. Qu’est-ce que son père l’avait emmerdé, pourtant, celui-là ! Un vrai souffre-douleur. Mais il avait l’air d’aimer ça. Le nombre de gens qui aiment avoir un maître, jouer les chiens…

S’ils étaient remontés jusqu’à la S.B.A., c’est que Planiaud avait parlé. Chautard avait-il eu le temps de l’interroger ? Planiaud avait-il fait le lien, ou permis de faire le lien, entre les clés qu’il avait prêtées à son père et la disparition du concurrent de son père ? Merde alors. Il avait agi, pourtant. Trop tard ? Ça n’avait pas dû se jouer à grand-chose. Bon, ok, un point pour toi Chautard, c’est bien, ça pimente le truc. Allez, Commissaire, admettons que Solou te parle de mon père. Et admettons encore qu’il te parle de l’autre crabe, le crabe aux pinces qui dort, le Legournier. Est-ce que tu vas arriver à établir les faits ? Et plus encore à les prouver ? C’est pas tout de deviner, mon gars, faut étayer aussi ! La France, c’est un pays de droit. Encore un peu…

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XII – Paniques

L’appel arriva sur le portable de la Duduche, alors qu’elle et le commissaire buvaient un jus de fruits au comptoir d’un bistrot de Larche. Le taulier, qui avait reconnu Chautard, semblait dans ses petits souliers. Il déplaçait et replaçait des verres et des bouteilles qui n’avaient pas besoin de l’être. « Oh, t’as des choses à te reprocher, toi »…

– Lieutenant Dru, j’écoute.

– Duche, c’est Charles, Rebil. Le boss est avec toi ?

– À dix centimètres.

– Passe-le-moi.

Elle n’aurait pas été contre un « s’il te plaît », mais elle s’exécuta de bon cœur. Les relations dans la police n’étaient pas sans une certaine sécheresse. Le boss saisit le phone avec méfiance. Il le mit à l’oreille sans rien dire. Dru entendit les paroles du major :

– Patron, c’est la merde. Dans l’église. Dans la crypte. On a retrouvé la vieille. Celle avec qui vous avez discuté hier, vous vous souvenez ? Elle a été estourbie. Mais bien. Enfin elle est cannée, quoi…

Chautard éloigna l’appareil de son oreille et Dru le rattrapa avant qu’il ne le lâche. Elle vit son patron lutter sans bouger pour ne pas défaillir. Puis il repoussa sans un mot son verre aux trois-quarts plein et se dirigea vers la sortie du bar. Elle trouva dans ses poches quelques pièces qu’elle jeta sur le zinc et se dépêcha de le suivre. Mince, pensa-t-elle, pour une fois qu’il buvait un truc sain…

–––

Quelqu’un qui aurait débarqué à Brive ce 13 mars à 11 heures aurait pu croire qu’un attentat à la voiture piégée avait eu lieu contre la collégiale et que les secours venaient de se porter sur place. L’ambulance était déjà là, ainsi que la voiture du médecin légiste, plus deux du commissariat. Comme le stationnement sur la place était inenvisageable en raison des trous, des tranchées et des grillages, les véhicules étaient garés sur la chaussée. La circulation était impossible autour de la collégiale. Duly, Pascaud et quelques autres étaient à la manœuvre pour dévier les voitures dans les rues adjacentes, mais ils ne pouvaient empêcher bouchons et coups de klaxon. Comble de l’horreur, Chautard aperçut Roland Rigal et son conseiller Filinger qui accouraient en provenance de la mairie.

– Oh, le merdier que ça va faire…

Dru entendit mais elle ne savait pas si elle devait. Elle préféra ne pas relever.

Ils pénétrèrent dans la collégiale après que deux agents les eurent salués et laissés passer.

– Messieurs, dit Chautard, vous ne laissez maintenant passer personne. Je dis bien personne, quand bien même il s’agirait du député-maire de Brive. Compris?

– À vos ordres, Commissaire.

Le calme de l’intérieur contrastait avec l’agitation du dehors. Il fallut bien trente secondes à Chautard pour que ses mauvais yeux s’habituent à l’obscurité. Au bout de ce laps, il ne vit personne. Parce qu’il n’y avait personne dans l’église, du moins en surface. Il entendit tout de même des bruits en provenance de la crypte. Il s’avança, et la Duduche, qui n’avait pas bougé tant que son patron restait immobile, lui emboîta le pas.

Ils montèrent vers le chœur de l’église par l’allée de droite. Ils aperçurent deux ambulanciers qu’ils n’avaient pas vus en entrant, qui discutaient dans une abside, une civière posée à côté d’eux. Des coups retentirent en provenance de la porte d’entrée, et Chautard préféra ne pas penser qu’ils pouvaient être donnés par l’énervé de l’hôtel de ville. Vu l’épaisseur de la porte, ils ne dureraient pas longtemps.

À mi-chemin de l’allée, le commissaire avisa un homme à genoux sur le prie-Dieu, à la même place lui semblait-il que Marjolaine la veille, sauf qu’elle était restée assise sur la chaise. Chautard bifurqua et s’avança jusqu’au début de la rangée.

– Mais qu’est-ce que vous fichez là?

L’homme, petit, presque chauve, la soixantaine passée, releva la tête qu’il avait appuyée sur ses poings, regarda Chautard et répondit:

– Je prie.

Et reprit sa position de recueillement. Le commissaire resta muet. Et regretta son ton sec. Il n’y avait rien à dire : prier dans une église, quand une femme venait d’y être assassinée qui plus est, n’était-ce pas logique ? 

Mais l’emplacement de l’homme intriguait Chautard : pourquoi se tenait-il à la même place que la vieille dame assassinée ?

– Rrggh… Excusez… Pourquoi est-ce que vous vous tenez à cette place ?

L’homme redressa la tête à nouveau et répondit sans presque regarder Chautard :

– Parce que c’était sa place, pardi…

Le commissaire avait été interrompu dans son absorption de vitamines un peu plus tôt, néanmoins le moteur était lancé en cette fin de matinée.

– La place de Marjolaine ? Vous la connaissiez ?

L’homme regarda davantage celui qui le questionnait, réalisa peut-être à qui il avait affaire, se signa et se mit en position assise.

– Qui ne la connaissait pas, ici ?… Elle était une des statues, sauf qu’elle parlait…

– Et vous, puis-je vous demander qui vous êtes ?

– Je m’appelle Marc Poutarou. Je suis le sacristain.

Chautard ne manifesta pas sa surprise parce qu’il ne savait pas faire, mais il fut surpris. Marjolaine lui avait décrit un ivrogne et il se retrouvait face à un homme qui confiait son âme, ou l’âme d’une autre paroissienne, à son seigneur Dieu. Ceci étant, le commissaire savait d’expériences que les hommes ont plusieurs faces et qu’ils sont tous plus ou moins bipolaires.

Voyant que son patron s’asseyait à côté d’un paroissien isolé, la lieutenant Dru lui fit signe qu’elle continuait jusqu’à la crypte.

– Enchanté, Monsieur. Je suis le commissaire de Brive. Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ce matin ?

– Eh bien c’est assez simple. J’ai ouvert comme d’habitude à 7 h 30.

– À ce moment, vous êtes resté combien de temps dans l’église ?

– Vingt minutes. Le temps que je mette en route les lumières, que je regarnisse les portoirs à luminions, que je vérifie les prospectus… Et puis je fais un tour rapide pour vérifier que les sièges sont bien en place.

–Et les troncs ?

Le sacristain Poutarou jeta un œil en biais au commissaire.

– On ne les vide pas tous les jours. Ce matin, je n’y ai pas touché.

Chautard admira le « on ». Était-ce une habileté pour noyer le poisson ?

– Personne n’est entré dans l’église pendant que vous y étiez ?

– Non. Avant 8 h 30, c’est assez rare. Il y a parfois une ou deux personnes qui passent avant d’aller au travail, mais c’est un peu plus tard, vers 9 heures moins le quart. Et puis les retraités… Il y a beaucoup de gens seuls, vous savez…

Chautard n’en doutait pas. Et si l’église pouvait aider à supporter la solitude, alors vive l’église.

– Vous êtes donc reparti à quelle heure ?

– Vers huit heures moins dix. J’étais chez moi à 8 heures. J’aime regarder la fin de Télématin, sur la 2, William Leymergie il est bien…

– Rrggh… Et ensuite ?

– Ensuite, je suis revenu à 10 h 15. M. le curé m’avait téléphoné hier pour me dire que je devais fermer l’église pour le reste de la journée. Parce que la police devait effectuer des examens dans la crypte, en rapport avec l’affaire du squelette. Et peut-être de l’abbé Planiaud, si c’est pas malheureux… Enfin je sais pas, je crois pas qu’il m’en ait parlé, c’est moi qui dis ça.

– Vous pensez qu’il y a un lien entre Planiaud et le squelette ?

– Non, je ne vois pas. Mais c’est quand même incroyable, non ?

– Incroyable… qu’on l’assassine ?

– Oui ! Et maintenant !

L’homme se mit à transpirer, Chautard s’en aperçut, alors que la température dans la collégiale ne devait pas dépasser les 12 degrés. Était-ce un signe de l’alcoolisme évoqué par la langue désormais sèche de Marjolaine ? Il s’agissait plus vraisemblablement de l’émotion causée par la perte brutale de deux êtres qui avaient constitué l’environnement principal du sacristain ces dernières années.

– Donc, quand vous êtes revenu à 10 h 15 ce matin, est-ce qu’il y avait du monde dans l’église ?

– Il y avait un homme et une femme. Un couple. Ils avaient l’air de visiter. C’est la femme qui…

– Et qu’est-ce que vous avez fait ?

– J’ai attendu les policiers.

– Où ?

– Dans la salle sur le côté du chœur, la loge des abbés.  J’ai l’autorisation.

Chautard n’avait aucune intention de dénoncer le bedeau, quand bien même il aurait investi une chaire sans avoir le titre pour cela.

– Vous n’avez pas été voir dans la crypte ?

– Pas tout de suite. Je n’avais pas de raison. J’y ai été quand j’ai entendu la femme crier, la touriste. Enfin je savais pas que c’était elle, mais j’ai entendu un cri, un hurlement même, alors je suis sorti de la loge. Ça venait de la crypte. La femme criait et pleurait, le mari ne disait rien, enfin j’entendais pas. Je suis descendu et j’ai vu… Affreux…

– Qu’est-ce que vous avez vu ? Essayez de vous rappeler, le plus précisément possible.

– Marjolaine était par terre, sur le dos, les jambes un peu repliées, un bras bizarre, et la tête sur le côté, la joue contre le sol. J’ai pas vu de blessure, il faut dire que y’avait pas mal de terre par terre. Et du verre aussi, je crois.

– Est-ce qu’il y avait du sang ?

– Un peu, un filet. Il était déjà un peu sec. Pas complètement, mais pas rouge vif. Ça coulait pas, c’était une trace sur le dallage. Je me suis avancé, un peu. Je voulais voir d’où venait ce sang. J’ai regardé, sans me baisser trop et sans toucher, je savais qu’il fallait pas, pour les analyses ensuite.

– Vous étiez sûr qu’elle était morte ?

– Oui. C’était pas forcément le cas, mais je sais pas, pour moi elle était morte. Ça venait peut-être du cri de la touriste. Peut-être aussi que ce qui est arrivé à l’abbé Planiaud m’a influencé.

Possible en effet, pensa le commissaire. À ce moment-là, de nouveaux coups retentirent, cette fois en provenance de la porte qui donnait au bas de la rue du colonel Faro. Sans doute, Roland Rigal cherchait-il une autre entrée et unissait-il ses poings à ceux de son âme damnée, le Filinger, pour massacrer la porte. Il pouvait y aller… Tape, coco, tape…

– Et le couple de touristes ?

– Ils s’étaient éloignés, ils avaient remonté les marches de l’escalier. L’escalier de droite, moi je suis arrivé par celui de gauche.

– Et là, qu’est-ce que vous avez fait ?

– J’ai regardé, un certain temps, peut-être une minute, je sais pas. J’ai regardé Marjolaine, autour, et puis derrière la vitrine aussi, là où elle était fendue, les sarcophages. J’ai rien vu de spécial, rien entendu non plus, sauf la femme et l’homme en face. Ils étaient Anglais, je comprenais pas. Sauf qu’ils disaient « Police, police ! », à mon attention je pense. Et puis la lumière s’est éteinte et la femme a encore hurlé. J’ai rallumé la minuterie. Je suis retourné à la loge, y’a un compteur électrique, j’ai tourné un bouton pour que l’éclairage de la crypte soit permanent. Et puis je suis revenu vers la crypte.

Le sacristain parlait vite en regardant droit devant lui, comme s’il récitait. Il a besoin que ça sorte, pensa Chautard. Mettre des paroles sur le film lui permet de comprendre ce qu’il vient de vivre.

– Vous êtes revenu à la crypte…

– Oui, les Anglais étaient remontés. J’ai été près d’eux. La femme tremblait, son mari la tenait. « Police, police ! », ils m’ont redit. J’ai dit : « La police va venir», sans leur expliquer que j’avais pas appelé mais que c’était prévu.

– Il était quelle heure ?

– 10 heures et demie. Les flics, enfin vos collègues, sont arrivés à 11 heures moins 20. J’avais été les attendre à l’entrée de l’église et je les ai tout de suite prévenus de ce qui s’était passé. Ils sont entrés et j’ai fermé l’église. Enfin jusqu’à ce qu’on la rouvre pour les secours…

– Personne n’a voulu entrer ?

– Du temps que j’attendais les policiers, non. Après, je ne sais pas. Maintenant y’a des agents devant.

Assis à côté du sacristain, Chautard avait une première idée d’une scène de crime qu’il n’avait pas encore vue. Il ne pouvait pas prolonger un entretien avec un homme qu’il faudrait bien sûr interroger plus longuement. Il posa toutefois encore une question, puis deux, puis trois :

– Marjolaine, elle savait des choses, selon vous ? Sur le squelette, sur l’abbé Planiaud ?

Le sacristain prit quelques secondes pour répondre :

– Les voies du Seigneur sont impénétrables.

– Rrgghh… C’est une formule, ça, M. Poutarou, pas une réponse.

Le visage de M. Poutarou se crispa. Il prit encore quelques secondes pour réfléchir puis lâcha :

– Non. Elle aurait aimé savoir, mais elle ne savait pas.

– C’est-à-dire ? Qu’est-ce qu’elle aurait aimé savoir ?

– Tout ! C’était une commère, une femme ! Elle voulait tout connaître : les grands mystères de la vie, de la mort, et les détails du quotidien. Alors elle venait tout le temps. Elle aurait bien aimé prendre ma place…

– Restons sur le squelette et l’abbé Planiaud. Qu’est-ce qu’elle aurait pu savoir à ce sujet ? Et vous, que savez-vous ?

Le sacristain eut comme un sursaut:

– Moi, je ne sais rien !

– Le souterrain, vous en avez entendu parler ?

– Il ne faut pas ! C’est une légende. Noire. Dangereuse !

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Il ne faut pas ! Il y a la mort…

Chautard se tourna vers le bedeau. Son visage était creusé de rides et ses doigts se tordaient les uns dans les autres.

– La mort ?

Le bedeau semblait mener un combat intérieur.

– Quelle mort ? Qui est mort ? demanda Chautard.

– Non… Il ne faut pas en parler. On ne sait pas.

Soudain, l’homme se leva. Chautard resta assis mais lui saisit le poignet, tira dessus avec force et l’obligea à s’asseoir.

– M. Poutarou, qui vous a dit qu’il y avait un mort dans le souterrain ?

Chautard avait sauté une ou deux questions pour arriver à celle-là, mais il avait peu de temps. Il n’avait pas lâché le poignet, et il sentit la transpiration qui arrivait malgré le froid de l’église.

– M. Poutarou. Apaisez votre conscience. N’est-ce pas le lieu pour le faire ? Et le moment, alors que Marjolaine a été assassinée ?

Chautard n’aurait su dire lequel de ses deux derniers arguments fut décisif, toujours est-il que le bedeau, après forces circonvolutions et tentatives de fuite qui obligèrent Chautard à serrer toujours plus fort, répondit :

– Celui qui m’a dit est mort lui aussi…

– L’abbé Planiaud ?

– Il est mort lui aussi. Le diable se venge…

– C’est l’abbé Planiaud qui vous a dit qu’il y avait un mort dans le souterrain ?

Le bedeau bascula la tête en arrière, sembla regarder le sommet des voûtes, se redressa et dit tout-à-trac :

– Il m’a dit que je dois pas chercher le souterrain. Que personne ne l’a jamais trouvé. Et qu’il vaut mieux pas le connaître. Parce qu’on dit qu’il y a un mort à l’intérieur. Ça m’a fait peur…

– D’accord. Et vous savez qui pourrait être ce mort dans le souterrain ?

– Non ! Je sais pas. Il faut pas savoir…

Le bras tira une fois de plus et Chautard lâcha le poignet. Le bedeau ne demanda pas son reste et partit en courant à pas précipités se réfugier dans la loge des abbés sur le côté du chœur.

–––

– Major, Messieurs, Lieutenant, quel est le scénario le plus probable ?

Les gars de l’équipe technique, le légiste et la Duduche se regardèrent. C’était un peu tôt pour…

– C’est un peu tôt, je sais bien, mais il y a un homme qui est en train de paniquer, qui ne contrôle plus ses actes. Le fait que nous ayons découvert le squelette, ou plutôt, si l’on s’en tient à certaines concordances, que nous ayons compris qu’un cadavre pouvait avoir été introduit par un ancien souterrain partant de la collégiale, affole quelqu’un. Quelqu’un qui a été tuer l’abbé Planiaud et qui vient peut-être de tuer cette paroissienne.

Ils étaient dans la crypte, serrés, puisqu’elle était étroite et que le corps de Marjolaine et les éclats autour en occupaient une bonne partie.

C’est Rebil qui se colla à la question du commissaire :

– L’aspect du sang, la température, la souplesse restante, nous indiquent que la mort remonte à 2 heures environ. Vous êtes d’accord, docteur ?

Le légiste, un toubib du coin qui avait ce titre et qu’on appelait par obligation alors que les policiers auraient très bien pu constater eux-mêmes les décès, hocha la tête en guise d’assentiment.

–La mort a donc eu lieu vers 9 heures, reprit Rebil. Elle a été provoquée par étranglement. On le voit à la cyanose visible sur le cou et le bas des joues…

– Cyanose ? osa Dru.

– Traces de couleur bleutées, si tu préfères, dues à un manque d’oxygène dans le sang. On voit également que deux œdèmes se sont formés ici, sous le larynx…

– Œdème, tant que tu y es ? Pour être sûre…

– Gonflement d’un tissu, dû à la présence de liquide en dehors des vaisseaux. Ça ne m’étonnerait pas que l’os hyoïde ait été fracturé, mais ça on ne peut pas le voir tout de suite.

Dru aurait bien demandé ce qu’était l’os hyoïde, mais elle se dit que ça ferait trop et qu’elle allait agacer.

– Il n’y a pas de trace continue autour du cou, il me semble donc qu’aucun lien n’a été utilisé. Les rougeurs que l’on voit à l’arrière du cou, qui sont de petites écorchures par endroits, proviennent des grains de terre et de pierre, les mêmes que ceux que l’on retrouve à côté des sarcophages et sur le sol. Et leur disposition, plus verticales qu’horizontales, pour faire simple, peut laisser penser à des marques de doigts. Sauf qu’il n’y a pas de griffures. Je dirai donc que l’agresseur avait des gants et que ces gants avaient touché le sol ou les murs de la grotte aux sarcophages.

Marjolaine aurait-elle dérangé quelqu’un qui s’était introduit derrière les vitrines de la crypte ?

– Peut-on conclure des marques de doigts à l’arrière qu’elle a été étranglée de face, Major ?

– Sous réserve d’un examen interne, oui, en raison également des deux œdèmes devant, sans doute liés à la forte pression des pouces. Sur une femme de cet âge-là, il n’a pas dû être bien difficile à un homme de comprimer l’artère carotide externe pour priver le cerveau d’oxygène et les veines jugulaires pour empêcher le retour du sang vers le cœur. J’ai regardé rapidement sous ses ongles au cas où elle aurait accroché quelque chose de son agresseur en se débattant. Je n’ai rien vu de probant. Sa résistance n’a pas dû être bien forte.

– Le sang ? demanda Chautard, en observant la ligne rouge sombre et sinueuse qui partait sous le visage de la malheureuse.

– Une entaille à l’arcade. Un coup donné ou tout simplement la chute sur le sol. Le sang en tout cas n’est pas lié à la blessure fatale.

– Des empreintes ?

– Une possible, ici, dit Rebil en montrant un endroit terreux qui ne ressemblait guère à la trace d’une chaussure. Même si je dirai que le type a fait rapidement le ménage avant de partir, en frottant ses semelles, ou ses gants, sur le sol.

À cet instant, le portable de la Duduche vibra. Elle décrocha, s’éloigna et murmura un allo. Elle se rapprocha quelques secondes plus tard et dit au commissaire.

– Patron, le sous-préfet aimerait vous parler…

Le visage du patron se crispa.

– Ce n’est pas la peine : répondez-lui de ma part que le maire pourra entrer dans l’église dès que nous aurons achevé les relevés indispensables.

Rebil et le légiste ne purent s’empêcher de sourire.

– Je reviens au scénario, ou plutôt au déroulement. Peut-on dire au vu de vos premiers constats que le meurtre n’était pas prémédité ?

– Oui, confirma le major. Tout porte à croire que si cette dame n’était pas descendue dans la crypte, il ne lui serait rien arrivé.

– Et derrière les vitrines ? reprit Chautard. Les serrures sont cassées, non ?

– Tessaud…

Rebil donnait la parole au membre de son service qu’il avait envoyé voir à l’intérieur.

– La porte conduisant au souterrain a été dégagée, même si de la terre a été remise devant. Il y a de minuscules éraflures visibles à la loupe sur le pêne, qui sont récentes. Est-ce que la porte a été ouverte et refermée ? C’est trop tôt pour le dire. Nous le saurons quand nous aurons démonté la serrure et examiné la gâche. Pour l’instant, je n’y ai pas touché, comme convenu.

– Des empreintes ?

– Rien de visible. L’homme avait sans doute des gants, là aussi.

– Qu’est-ce qu’il est venu foutre là ?… pensa tout haut le commissaire.

– Récupérer ou dissimuler ? prolongea la Duduche.

– Autre question, ajouta Rebil : si la pauvre vieille à nos pieds l’a dérangé, est-ce qu’il a terminé ce qu’il voulait faire après l’avoir supprimée ou est-ce qu’il s’est interrompu ?

C’est fatigant la police, se dit Chautard, on passe son temps à se poser des questions dont on n’a pas la réponse. Ça ne favorise pas la confiance en soi. On se sent bête, dépassé, en retard.

– Bon, Rebil, vous terminez ce que vous avez à faire et vous faites emmener le corps. Messieurs (le commissaire s’adressait à Tessaud et Falbucio), si le major est d’accord, vous relevez tout ce que vous avez à relever sur la porte et vous allez voir à l’intérieur de ce souterrain. Voyez s’il y a quelque chose, des traces, des indications, que sais-je… Dru, si vous voulez bien, prenez la déposition du couple de touristes et continuez à cuisiner le sacristain dont j’ai fait la connaissance. Apparemment, Planiaud lui aurait interdit de s’approcher du souterrain. Il savait plus de choses qu’il ne m’en a dit, l’abbé. Et c’est sans doute pour cela qu’il est mort…

Quand le commissaire sortit de l’église, il ne put échapper aux photographes et aux cameramen. Il refusa cependant de prononcer le moindre mot. Il fut également assailli par le maire et son conseiller : 

– C’est inadmissible, Chautard ! Inadmissible, vous m’entendez ? Dans l’église, je suis chez moi ! J’en suis responsable ! Vous n’avez pas le droit de m’en interdir l’accès ! Ça se saura en haut lieu, je vous préviens !

Levant un main et avançant sans se retourner, le commissaire lâcha :

– Dieu vous pardonne, Monsieur le Maire, Dieu vous pardonne.

La circulation semblait s’être régulée, mais de nombreux badauds traînaient sur la place, qui ajoutèrent au supplice du commissaire en le photographiant avec leur téléphone. Quelle calamité que ces appareils ! se disait-il. Chacun pouvait voler une image, violer une intimité, et ensuite exposer, humilier ou faire chanter son sujet au gré de ses humeurs. Tous dictateurs… Il regretta que Plante ne soit pas là, mais il était à Lagleygeolle avec Mathieu. Bon sang, voilà qu’après Planiaud, un autre pilier de la collégiale disparaissait. Marjolaine avait elle aussi encore des choses à dire. Poutarou, le sacristain, devait prendre garde à ses abattis, il faudrait le prévenir. Peut-être le protéger.

Quand il arriva au commissariat, Annie Farme vint vers lui avec une feuille bien remplie :

– Commissaire, vous n’allez pas être content, mais le téléphone n’arrête pas de sonner pour vous…

– Rrghhh…Les gens croient utile de parler à tort et à travers… Et maintenant de photographier à tout va… Il y a quelque chose d’important dans les appels ? Des messages ?

– Disons que parmi ceux qui ont cherché à vous joindre, il y a le maire, le sous-préfet, le préfet, le procureur et l’évêque.

– Si c’est que ça, rien de grave… Merci Annie. Je monte.

Il fit un petit signe de la main et s’éclipsa, sans avoir saisi la feuille qu’Annie remporta, hésitant entre le fou rire et la consternation.

Dans son bureau, il réactiva son ordinateur. Il avait besoin de mettre ses idées au clair. Il ouvrit un fichier et tapa : 

« – La dénommée Marjolaine, qui semble bien connaître l’église et ses occupants, a affirmé (12 mars), en réponse à ma question, que Planiaud n’aurait pas dissimulé un corps, mais qu’il aurait pu “garder le silence”. Est-ce une indication supplémentaire d’une éventuelle complicité entre l’abbé Planiaud et le président de la Société du Brive Ancien de l’époque (les années 80), Jacques Nouvel ? Mais complicité pourquoi ? Pour tuer le concurrent de Nouvel, Legournier ?

– Marjolaine a été tuée ce matin (13 mars), sans doute parce qu’elle avait surpris quelqu’un dans la crypte, quelqu’un qui a cherché à entrer dans le souterrain, en tout cas qui a dégagé la porte d’entrée. Ce quelqu’un veut-il récupérer ou effacer quelque chose dans le souterrain, lieu où l’on aurait dissimulé un cadavre il y a 33 ans ? Ce quelqu’un est-il le meurtrier des trois

personnes assassinées? Mais dans ce cas, ce n’est pas Jacques Nouvel, puisqu’il est mort. Autrement dit, si c’est Jacques Nouvel, président de la Société du Brive Ancien qui a tué son concurrent Legournier en 1980, c’est un autre individu qui a tué l’abbé Planiaud et Marjolaine.

– L’abbé Planiaud a-t-il volontairement retiré la clé du souterrain  avant de transmettre le jeu à son successeur ? Est-ce cette clé que celui qui s’est introduit chez lui à Lagleygeolle, et l’a tué, a voulu dérober ? Si oui, y est-il parvenu ?

– Le sacristain m’a dit ce matin (13 mars) que Planiaud ne voulait pas qu’il s’approche du souterrain, parce qu’il y aurait “la mort” à l’intérieur. Cela confirme que l’abbé était au moins au courant de quelque chose. Cependant, d’après son témoignage, il ne pouvait pas savoir que Legournier allait accompagner Nouvel après la réunion. Ce dernier n’aurait pas pris le risque de se montrer avec celui qu’il allait tuer quelques instants plus tard. Le plus probable est que l’abbé a établi, a posteriori, le lien entre le prêt de la clé à Nouvel et la disparition de Legournier. A-t-il confessé Nouvel ensuite ou a-t-il fait mine de ne s’apercevoir de rien ? Et pourquoi m’a-t-il menti ? Considérait-il qu’un homme d’église ne doit rien dire, même à la police ? Même quand la découverte d’un meurtrier est en jeu ? »

Chautard s’arrêta de taper et se redressa. Il appuya sa tête contre le dossier et ferma les yeux. Le téléphone sonna mais il ne l’entendit pas. Il pensait au silence, à tous ceux qui ne disaient rien alors qu’ils savaient, à cette corsification de la société. Le secret de la confession a bon dos, se dit-il, comme le secret médical dont abusent les médecins qui refusent de parler à la police, alors que leur témoignage ne serait en rien diffamatoire et permettrait de sauver des vies. Souvent dans son histoire, l’Église avait choisi le silence malgré des faits hautement condamnables. Certes, il y avait des francs-tireurs, des grandes âmes, des grands cœurs et des grandes gueules. Mais Planiaud n’était sans doute pas de ceux-là.

Que faire ? Qu’y avait-il en cours, d’abord ? Le témoignage des deux femmes de ménage de Planiaud, celle de Lagleygeolle et celle de Brive, Plante et Mathieu les auraient dans la journée. La recherche de Darmon à la S.B.A., qui devait notamment retrouver le P.V. de la réunion du 25 mai 1980. La recherche de Flandin à Périgueux, qui devait ramener le dossier relatif à la disparition de Legournier. Les interrogatoires des enfants Legournier, que devait superviser Dru, apporteraient peut-être des éléments complémentaires. Sans parler des indices sur les deux lieux du crime récents (traces, témoignages) que collectaient Rebil et ses hommes, ainsi que Le Rouque et La Teigne.

Toutes ces enquêtes dans l’enquête allaient produire des résultats. Mais il manquait une ligne à tout cela, il fallait un sens. Au sein de l’absurde, on pouvait trouver des moments de sens, se disait souvent Chautard. Ici, je n’ai pas de preuves, et même pas assez d’indices concordants, se dit-il. Je n’arrive à rien avec les déductions et même les corrélations. Y a-t-il une autre méthode ?

Il réfléchit. Les déductions c’est le passé, les corrélations le présent. Il me manque le futur. Qu’est-ce qui sera ? Je dois me projeter et voir si je tiens la route. Ainsi je… j’émets une hypothèse. Une hypothèse, très bon, ça ! Voilà qui est scientifique. Les mathématiciens ne procèdent-ils pas ainsi ? Quelle est mon hypothèse ? Eh bien, j’émets l’hypothèse, ou je postule, que… que le président Nouvel a attiré Legournier dans le souterrain après la réunion du 25 mai 1980 et qu’il l’a tué. Le meurtrier de Planiaud et Marjolaine n’est pas Jacques Nouvel, qui est mort en 2005, mais quelqu’un qui sait ce qu’il a fait et qui ne veut pas que ça se sache. Quelqu’un qui veut en quelque sorte le défendre, défendre son honneur, sa mémoire.

Le commissaire répéta plusieurs fois dans sa tête : « Quelqu’un qui veut défendre l’honneur de Jacques Nouvel, l’assassin de Legournier il y a 33 ans ». Il voulait voir si cette phrase était convaincante. Il lui sembla que oui. Et il se dit que s’il se trompait il le verrait vite. Oui, ce raisonnement semble logique à la suite de mon hypothèse, qui elle-même est fondée.

Le commissaire tapait le résultat de ses réflexions, quand la porte s’ouvrit d’un seul coup et que des voix s’élevèrent. Il leva la tête et blêmit : Roland Rigal, député-maire de Brive de son état, tendance mégalo caractérielle et despotique, avait pénétré dans son antre, qu’il avait jusque-là su préserver des fâcheux.

– Chautard, merde à la fin !

Le commissaire aperçut derrière l’homme en furie Annie Farme et le brigadier Leroux qui écartaient les bras en signe d’impuissance. Il comprit la situation : le bœuf Limousin était passé en force et on devait le calmer. Il acquiesça de la tête pour signifier qu’il prenait la bête en charge.

– Rebonjour Monsieur le Maire, asseyez-vous.

– Je ne veux pas m’asseoir ! Je veux savoir !

Annie Farme et Leroux hésitaient à partir et demeuraient dans l’entrebâillement. Pour un peu, le brigadier aurait sorti son arme.

– Qu’est-ce qui s’est passé dans l’église, bordel ?! Et pourquoi m’avez-vous empêcher d’y entrer ?! Vous allez loin, Chautard, vous allez trop loin ! Je ne bluffe pas quand je dis que j’ai mes entrées place Beauvau, vous savez !…

Roland Rigal parlait le poing gauche fermé, l’index droit tendu. Imposants, le visage tremblait tandis que le corps s’échauffait.

– Monsieur le Maire, asseyez-vous. Il y a un temps pour tout. Un temps pour le travail de police et un temps pour l’explication.

– On ne traite pas ainsi le maire de la ville ! Je suis à la fois élu et représentant de l’État, je vous le rappelle !

Le poing fut posé sur le bureau, le doigt se rapprocha. Derrière, Leroux avait mis la main sur son étui. Annie Farme informait les collègues qui venaient aux nouvelles.

– J’ai moi aussi un pouvoir de police ! Que vous le vouliez ou non, nous devons gérer ensemble certaines affaires ! Croyez-moi, je m’en passerais bien…

Chautard pensa yoga, respira, et même ferma les yeux. Pas trop longtemps, pour ne pas donner l’impression de se foutre ou de se moquer. Le souffle conservé malgré l’air vicié, il dit avec calme:

– Je comprends votre colère, Monsieur le Maire. Peut-être que si vous me laissez m’exprimer, vous comprendrez mieux ma position. Mais asseyez-vous. Et… voulez-vous un whisky ?

Est-ce ce dernier mot qui fut magique ? Toujours est-il que Roland Rigal tira à lui le fauteuil, trop vite, ce qui fit que le pied trébucha, et que Rigal tira derechef. Le fauteuil souffrit beaucoup mais finit par se placer à peu près comme le voulait son tortionnaire.

– Merde ! Bon. Ok, dit l’animal redevenu homme en s’asseyant. C’est justement ce que je vous demande, que vous vous exprimiez, bordel ! On peut causer ? On n’est pas des chiens, tout de même ! Oui, un whisky. Avec de la glace, on se pèle dehors, mais vous me donnez chaud avec vos conneries !

Chautard montra deux doigts à Leroux. Le brigadier rengaina, se retourna, poussa les curieux, et, acte exceptionnel qu’il jugea opportun en ces circonstances, ferma la porte du bureau du boss. C’est ainsi que, pendant quarante-cinq minutes ce 13 mars, entre 11 h 50 et 12 h 35, seulement interrompu par le service impeccable d’un brigadier qui n’aurait laissé sa place pour rien au monde, le commissaire calma le sot-qui-maire. Il le calma en lui confiant ce qu’il savait, ni plus ni moins. Il ne lui dit rien en revanche des rapprochements qu’il avait pu opérer, rien de ses déductions, rien de ses hypothèses. Rigal, dont la faculté de concentration ne devait pas dépasser vingt secondes, ne risquait pas de deviner grand-chose. Le député-maire fut si satisfait de cette conversation qu’il s’épancha sans scrupules auprès de son interlocuteur. C’est une manifestation de la sottise que de faire ami ami avec celui qu’on l’on voulait étrangler quelques minutes plus tôt.

– Dites, Chautard, votre femme elle est pas dure avec vous quelquefois ? Hein ? Je suis sûr que oui. Mais qu’est-ce qu’elles ont toutes, bordel ? On leur en donne pas assez ou quoi ? Je dis pas qu’on est au top 24 heures sur 24, mais enfin à 50 balais passés on n’est pas encore trop mal, non ? Qu’est-ce qu’elles veulent, d’après vous ? Pourquoi ça va jamais ?…

Le commissaire ne put empêcher un sourire. Pour une fois que Roland Rigal le détendait… Il accepta de répondre aux questions incongrues : 

– Je crois qu’elles sont plus fines que nous, plus subtiles… On a du mal à suivre. On est un peu lourdauds…

– Lourdauds, vous croyez ? Lourds à la rigueur, mais lourdauds…

– Dîtes-moi, Monsieur le Maire, avant que je vous libère, une question si vous permettez.

– Sur les femmes ?

– Non, sur Jacques Nouvel, l’ex-président de la Société du Brive Ancien. Est-ce que vous savez s’il avait des enfants ?

– Bien sûr. Que je le sais. Non seulement je connais mon Brive, vous pouvez me faire confiance, mais en plus j’étais au lycée avec Vincent Nouvel, si vous voulez savoir. Le fils de Jacques Nouvel.

– Le fils unique ?

– Oui. Vincent était enfant unique. On n’était pas vraiment copains, c’était plutôt le genre intello, tandis que moi à l’époque, hein…

– Rrrgghhh… Et vous savez ce qu’il est devenu ?

– Prof d’histoire. Ça lui va bien. Avec le père qu’il avait, remarquez…

– Dans un lycée de Brive ?

– Non. S’il a pas changé ces dernières années, il est au collège d’Allassac.

– Il est marié ?

– Je crois pas. C’est un chieur. Tiens, d’ailleurs ça me fait penser, vous m’avez parlé de Legournier. Eh bien Vincent Nouvel était fou amoureux d’une Élodie Legournier. Elle l’a plaqué, après le lycée, j’ai su par des copains qu’il avait eu du mal à encaisser le coup… Ah, les hyènes !…

Bon sang ! s’exclama Chautard par-devers lui. Le fils ! Le fils qui se met à paniquer parce qu’on risque de mettre à jour le crime de son père. Fils d’autant plus perturbé qu’il était amoureux de la fille de la victime de son père… Bon sang de bon sang… Son hypothèse venait de prendre de la valeur. Il aurait été plus expansif, il aurait embrassé ce clown de la République vautré sur le fauteuil devant lui.

À suivre…

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