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IX – Le poids du secret (3)
Bon sang, ils étaient entrés dans l’église ! Il les avait vus arriver, alors qu’il effectuait sa promenade quotidienne autour des grilles, autour du trou. Chautard, la grande baraque, le chauve, s’étaient pointés, suivis par deux flics en uniforme, venant de la mairie, ou plus vraisemblablement du commissariat. Ils s’étaient arrêtés deux minutes devant les fouilles puis ils avaient contourné le chantier par le nord, pour se diriger vers l’entrée principale. Il les avait perdus de vue un instant, mais il s’était approché. Et il avait compris quand il avait vu les deux agents ressortir : les trois policiers en civil étaient à l’intérieur. Et ils y étaient encore ! Alors que le sacristain avait fermé les portes !
Lui ne pouvait se résoudre à quitter la place Charles de Gaulle, il voulait savoir ce qui se passait. Il s’était posté dans un renfoncement de la rue Traversière, devant la maison médiévale qui abritait autrefois une auberge des compagnons du Tour de France. De là, il avait une vue imprenable sur l’entrée de la collégiale. Il admira aussi les portes des numéros 2 et 4 de la même rue, l’une surmontée d’une tour, l’autre de mâchicoulis.
Pour se réchauffer et pour ne pas que l’on remarque son comportement, il avait effectué deux tours de la collégiale. Puis il était retourné à son poste. Au bout d’un quart d’heure, les deux agents étaient revenus avec le curé. Quelques minutes plus tard, une vieille était sortie en ronchonnant. Qu’est-ce qu’ils fabriquaient là-dedans ? Étaient-ils là pour la mort de Planiaud ou pour le squelette ? Pour les deux ? Avaient-ils fait le lien ? À moins qu’ils soient tout simplement venus interroger le curé ? Bizarre dans ce cas, ce n’était pas discret. Peut-être qu’ils voulaient lui mettre la pression, ils aimaient bien faire peur aux suspects. Ou les emmerder en leur faisant répéter dix fois la même chose ; ils pensaient que jouer avec les nerfs des gens les faisait craquer et leur ferait cracher le morceau plus rapidement. Foutus flics.
Il avait froid. Il ne devait pas faire beaucoup plus de zéro, il allait encore geler cette nuit. On était le 12 mars, l’hiver n’était pas fini. Il regarda le clocher. Le noir des ardoises de la collégiale était plus noir que celui du ciel, teinté d’un bleu qu’on disait métallique. Il se souvint d’un vieux bougon de son quartier qui lisait la météo du lendemain en fonction de la netteté des couleurs des toits.
Il sortit de son encoignure et s’avança vers le parvis. Il y avait encore quelques personnes sur la place, quelques voitures, et des lumières dans les commerces, même s’ils étaient fermés maintenant. Il contempla l’édifice, qui lui parut énorme. Il avait beau la connaître depuis toujours et en accomplir le tour tous les soirs depuis près de deux semaines, il n’arrivait toujours pas à dire si cette église était belle. Par moments il la trouvait grossière, sans charme, mal conçue, d’autres fois il lui accordait de la majesté, de l’originalité, de la puissance. Ce n’était pas facile de se forger une opinion personnelle, de se dégager des habitudes.
Mais il avait beau s’essayer à des considérations architecturales, ses pensées revenaient au sol, et au sous-sol. Qu’est-ce qu’ils traficotaient là-dedans ? Il s’avança vers les fouilles, le plus près possible, malgré les grilles, de l’endroit où avait été trouvé… le squelette. Ce connard de squelette. Bon sang, ce qu’un homme était ridicule, dépouillé de sa chair ! Encore plus grotesque, si c’était possible… Peut-être verrait-il surgir Chautard par en dessous ? Ou le crâne d’œuf ? Ah ah ! En tout cas, les choses commençaient à bouger. L’action avait été bénéfique. Il se sentait mieux. On allait parler de Planiaud, mais Planiaud ne pourrait pas parler. Eh eh ! C’était mieux, c’était plus sûr, une sécurité. Et puis on allait parler de la collégiale, des fouilles, il pourrait parler lui aussi. Mettre son grain de sel. Distiller.
Car qu’allait-il se passer maintenant ? Ils allaient enquêter sur la mort de Planiaud, bien sûr, chercher des indices, des témoignages, des raisons. Et puis il y aurait les médias. Ça allait mousser. Il faudrait être vigilant, attentif. Mais ce serait intéressant. Son pari était le suivant : que le soufflé monte pendant un moment, que ce moment lui permette une sorte de libération – il ne savait trop comment – et qu’ensuite le soufflé retombe afin qu’il puisse oublier l’affaire une bonne fois pour toutes, dès lors qu’il n’y avait plus de cadavres dans les églises.
Comment vivrait-il alors ? Quels étaient ses objectifs, au final ? Il était déjà tard, il avait 57 ans, il ne fallait plus perdre de temps. Et s’il partait, s’il plaquait tout ? Au moins un an ou deux ? Oui, mais pourquoi faire ? Marcher, nager, plonger, dormir ? Ce n’était pas facile. Il se demandait si l’une des tâches les plus difficiles de l’être humain n’était pas d’occuper son temps. Et l’argent ne facilitait pas les choses, au contraire.
Bon, en attendant, il fallait se préparer. Définir un plan, le plus précis possible, à adapter en permanence. Fallait-il contacter la Société du Brive Ancien ou au contraire ne pas bouger ? Que dire s’il était interrogé ? Quelles informations donner et quel argumentaire dérouler ? Et avec ses collègues, autour de lui, que dire et ne pas dire ? Il fallait organiser tout ça, il avait du travail. C’était bien, c’était ce qu’il avait souhaité. Du mouvement et des mots pour s’alléger du fardeau, pour que le secret pèse moins lourd.
–––
X – L’une vit l’autre meurt
Comme elle avait été chassée de la collégiale d’une manière très déplaisante la veille au soir – ce commissaire était bien lâche malgré tout, il aurait pu la défendre face au curé –, Marjolaine décida d’y retourner dès qu’elle serait prête ce mercredi 13 mars au matin. Elle savait de longue date que le sacristain, ce bon à rien, ouvrait les portes à 7 h 30, peut-être le seul moment de la journée où les effets du vin n’étaient pas trop prégnants sur son cerveau débile. Il en avait pour une trentaine de minutes à déverrouiller, allumer les lumières indispensables, regarnir les bougeoirs si besoin était, et vider les troncs, son activité favorite. Mécréant. À 8 heures, il rentrait chez lui et ne revenait pas avant la fin de matinée pour préparer la messe de midi, quand il y en avait une. Le week-end, son rythme était différent. Mais en semaine, il avait une paix divine et se la coulait douce.
Les premières bigotes n’arrivaient pas avant 9 heures, surtout l’hiver. Elle irait donc à 8 h 15. Elle voulait reprendre sa place et aussi descendre dans la crypte, qui avait l’air d’intéresser les policiers. Qu’est-ce qu’ils avaient fabriqué là-dedans ? Elle irait voir si quelque chose avait changé.
Quand elle poussa la porte en bois, à l’heure dite, l’air glacial (– 5° selon son thermomètre personnel) s’engouffra derrière elle. Elle s’arrêta transie quelques secondes après l’entrée, appuyée sur sa canne, pour se remettre de son effort – cette porte était de plus en plus lourde – et pour s’habituer à la lumière, ou à l’absence de lumière – l’éclairage était aussi mauvais que ses yeux.
– Ma pauvre Marjo, tout fout le camp, tu sais bien.
L’air était à peine moins froid que dehors. Si c’était pas un péché… Ah, elle faisait envie la maison de Dieu… Il ne fallait pas s’étonner qu’elle soit désertée… Elle écouta et observa, autant que ses sens le lui permettaient. Elle voulait savoir si l’église était vide. Non pas que la présence d’autres visiteurs la gênassent plus que ça, à partir du moment où ils se recueillaient en silence. Mais elle ne craignait pas de se trouver seule sous les voûtes. C’était un peu comme si elle avait Dieu rien que pour elle, un peu comme s’il lui offrait un accès privilégié, un entretien personnel.
Il n’y avait personne, mais elle entendit le moineau battre des ailes au-dessus du Christ en croix sur la droite, qui semblait nicher là depuis quelques jours, faute d’avoir retrouvé l’extérieur et son nid d’origine. Il lui sembla également, dans les rangées sur la gauche, distinguer un rat qui se carapatait.
– C’est toi, Nestor ? Qu’est-ce que tu fiches sous les chaises ? Tu sais bien que tu n’as pas le droit d’aller jusque-là.
Elle avança, aidée de sa canne, descendit les marches, s’engagea dans la nef. Elle dit sa prière : « Merci Seigneur, pour cette journée qui commence. Merci pour cette église qui nous accueille, merci pour le ciel qui nous couvre, la terre sur laquelle nous marchons et l’air que nous respirons. Merci pour la beauté, merci pour la santé. Protège-nous tout ce jour. Accorde-nous la force d’être bons et de donner le meilleur de nous-mêmes. Amen ».
Elle décida de descendre tout de suite à la crypte ; elle irait ensuite s’asseoir à sa place pour méditer un moment. Dieu qu’il faisait froid. Elle arriva à l’escalier, s’arrêta quelques instants pour prendre son souffle et préparer son effort. Ensuite, elle appuya sur le bouton de la minuterie, dont elle connaissait l’emplacement. Elle savait qu’elle ne devait pas rester plus de deux minutes en bas si elle ne voulait pas se retrouver dans le noir.
Elle attrapa la rampe avec la main droite et serra sa canne de la main gauche. Elle fit une halte à la troisième marche, une autre à la sixième. Enfin elle arriva dans la crypte, un bien grand mot selon elle pour ce bout de couloir au milieu de deux vitrines.
Tout de suite, l’odeur la saisit. Le brûlé. Ça sentait le brûlé. Elle regarda autour d’elle. Tout semblait normal : les vases, enfin les reliquaires, ainsi que les bustes en bois sur des étagères d’un côté, les pierres tombales et ce qu’elle appelait « les baignoires » de l’autre, dans une grotte. Elle leva la tête au plafond : les spots encastrés brillaient, à l’intérieur et à l’extérieur des vitrines. Elle avança un peu, regarda de plus près, du côté des sarcophages.
Il lui sembla entendre un bruit. Elle s’immobilisa, les sens aux aguets. Rien. Elle avança encore un peu, posa la main sur la vitre, qui – quelle surprise ! –, coulissa. Marjolaine retira la main d’un coup, comme si elle s’était brûlée.
– Ils ont été voir là-dedans et ils ont oublié de fermer, c’est ça ?
Elle avait parlé tout haut. Elle avança jusqu’au bout de la vitrine et constata que deux centimètres manquaient, correspondant à la distance qu’elle avait fait parcourir au vitrage dans la coulisse. Elle passa le nez, respira.
– Pouah ! Ça sent mauvais…
Elle se reculait quand elle entendit un bruit. Pas de doute cette fois. Immobilisation de nouveau. Des bruits. Il y avait des bruits. Qui venaient des profondeurs, de derrière les baignoires. Des bruits de cailloux. Elle sentit nettement les battements de son cœur s’accélérer.
– Allons, Marjo, c’est rien… Monsieur le curé ?
Elle avait appelé, d’une voix faible. Elle tendit l’oreille. C’est alors qu’elle remarqua les serrures. Les serrures de la vitrine. Elles avaient été forcées. Elles étaient tordues, cassées. Le verre aussi était abîmé. Elle en fut la première étonnée, mais elle se mit à trembler.
Les bruits s’amplifiaient, se rapprochaient. Ils venaient du fond de la grotte. Soudain une forme apparut, courbée comme un singe, mais humaine. Une forme surmontée d’un… d’un masque. En fer. De forme rectangle. Un masque qu’elle ne reconnut pas comme un masque de soudeur.
– Ahhhhh !
Elle hurla. C’est alors que les lumières s’éteignirent.
– Aaahhhhhh !
Elle hurla encore et sa vessie lâcha. Puis bruits et contacts se mélangèrent dans son cerveau noyé par l’émotion. Elle se sentit attrapée par le bras, puis par le cou. Elle ferma les yeux. Eut-elle mal ? Elle eut chaud surtout, une chaleur qui ne cessait d’augmenter. Puis elle perdit conscience. La dernière chose dont elle se souvint fut une phrase qu’elle n’arriva pas à prononcer :
– C’est l’heure, Seigneur ?
Si elle eut une réponse à cette question, elle ne l’entendit jamais.
–––
– On l’a, patron !
Le patron était encore en manteau dans le couloir quand il fut interpelé par La Duduche. Le matin, il était un peu plus lent que le soir. Son organisme était ainsi : il lui fallait quelques heures pour atteindre le maximum de ses capacités. Il commençait parfois ses journées de travail dans un état second, comme s’il avait du mal à se connecter avec la réalité. Il voyait, il entendait, mais ça n’avait pas les conséquences attendues. Comme il ne réagissait pas, la lieutenant Dru précisa :
– Jean-Pierre Legournier. Pseudonyme : Martin le squelette.
Le pseudo sembla dire quelque chose au commissaire, puisqu’il bougea un cil, en continuant néanmoins sa marche vers son bureau.
– Vous avez deux minutes, Patron, je peux vous dire ce que j’ai sur le bonhomme ?
Le commissaire était lent, mais galant. Il s’effaça devant la porte et invita la lieutenant Dru, femme de son état, à entrer avant lui. Il posa son manteau dans la partie d’un placard destiné à cet effet. La Duduche, qui connaissait le bonhomme, s’assit, ouvrit un dossier et commença à parler.
– « Jean-Pierre Legournier. 53 ans au moment de sa disparition, intervenue le 25 mai 1980. 1 m 78. 78 kilos. Responsable du service Prospectives chez Philips-Photonis, à Brive. N’est jamais rentré d’une réunion associative. Les témoignages recueillis n’ont pas permis de dire ce qui s’était passé à la sortie de la réunion, où M. Legournier semble avoir regagné sa voiture. Aucun mobile n’a pu être déterminé, ni au niveau personnel ni au niveau professionnel. Enquête menée par le S.R.P.J. de Périgueux (Ref 1265794/4087DI). Investigations transmises à M. le Procureur de la République, suspendues le 23 décembre 1980 ».
Dru tourna cette page de son dossier :
– Ça, c’est la mention figurant dans le fichier des disparus. Bien sûr, on va demander à Périgueux de nous ressortir le dossier pour avoir tous les détails.
La lieutenant se demanda si le commissaire avait entendu. Il venait d’allumer son ordinateur. Elle continua :
– On ne l’a pas identifié tout de suite, car il a été signalé, et classé, en Dordogne. Parce qu’il habitait Pazayac, un peu avant Terrasson. M. Legournier avait trois enfants. François, l’aîné, est aujourd’hui retraité de l’aérospatiale, à Toulouse. Le second, Patrick, est avocat à Bordeaux. Élodie, la fille, désormais Mme Bolac, est directrice des ressources humaines à l’hôpital de Périgueux. Dès qu’on a eu la date et le lieu de domicile au moment de la disparition, il nous a été assez facile de retrouver tout ça. Solange Legournier, sa femme, vit toujours à Pazayac. Elle a 84 ans. Je pensais aller la voir ce matin, avec votre accord bien sûr…
Le commissaire actionnait sa souris, en avançant son visage devant l’écran, comme s’il débutait sur un ordinateur. Trois coups furent frappés à la porte restée
ouverte et le commandant Ducamp fit son entrée.
– Bonjour Commissaire. Bonjour Lieutenant.
La Duduche se leva et salua son supérieur. Le commissaire ne broncha pas. Ducamp hésita quelques secondes, échangea un regard avec Dru qui écarta les bras en signe d’impuissance, puis conclut :
– Bon, je repasserai dans dix minutes.
Alors la voix du commissaire s’éleva, encore froide, tandis qu’il tapait sur son clavier :
– Rrghh… Date de la réunion associative : 25 mai 1980, c’est ça ?
La lieutenant sourit. Ainsi il suivait.
– C’est ça, Patron.
Le commissaire tapa sur son ordinateur. Il s’arrêta, recula son siège et ferma les yeux. Il respira pleinement cinq fois de suite. Puis :
– Vous m’avez dit que Mme Legournier était encore à Pazayac et que vous pensiez aller la voir ?
– Oui, je me disais que…
– Je vais avec vous. Appelez-la et essayez d’obtenir un rendez-vous pour 10 heures. Appelez ensuite le juge Florent pour lui demander les commissions rogatoires, il est au courant.
Dru se leva, contente. Rien ne pouvait lui faire plus plaisir que de partir en mission avec son patron.
– Ah, et dites à Flandin d’aller à Périgueux éplucher le dossier Legournier, et de le rapporter si possible, le plus tôt sera le mieux. Qu’il fasse intervenir Florent si nécessaire. Ensuite il ira voir les deux fils, tandis que vous vous chargerez de la fille.
Décidément, l’ours pensait à tout, même à ne pas froisser un autre ours.
L’ours se fit ensuite mettre en communication avec l’inspecteur Darmon, à qui il ordonna de concentrer toutes ses recherches sur une réunion de la Société du Brive Ancien le 25 mai 1980 : lieu, horaires, participants, sujets abordés, et sortie de réunion. Puis il s’entretint avec Plante avant le départ de celui-ci pour l’église de Lagleygeolle et ses alentours, avec comme consigne principale de creuser une éventuelle possession puis disparition de clé, et comme consigne secondaire de laisser Mathieu conduire l’interrogatoire :
– Il faut qu’il apprenne. Il manque d’assurance mais il est fin. S’il est trop intimidé devant vous, laissez-le seul face à la femme, au dernier moment.
Plante n’était pas du genre à se formaliser. Et il était satisfait quand il recevait des ordres clairs émanant d’une autorité légitime à ses yeux.
–––
La Duduche conduisait et le commissaire regardait devant lui. Il éprouvait toujours un sentiment de liberté quand il partait vers l’ouest, même quand ce n’était que pour quelques kilomètres. Les zones d’activités continuaient à se développer du côté du soleil couchant : zone du Mazaud de part et d’autre de la R.N. 89, Parc d’activités de Brive-Ouest, La Chassagne, La Galive, et bientôt Brive-Laroche, site de l’ancien aérodrome qui constituait une précieuse réserve foncière, à deux pas d’un carrefour autoroutier primordial pour le bonheur économique de la ville. On longeait Saint-Pantaléon ensuite, commune riche et chic, à cause des entreprises et des belles maisons qu’y avaient construites au fil des années les familles fortunées qui souhaitaient s’éloigner du centre de Brive. La Vézère menait à Larche, moins bien dotée par la nature, que la route contournait désormais, ce qui permettait d’éviter l’affreux carrefour qui, des décennies durant, avait défiguré le centre-bourg. Après les transports Parot, on entrait en campagne et en Périgord.
Chautard entrouvrit la fenêtre malgré le froid, il voulait respirer l’air de l’Ouest. À sa gauche, de douces collines élevaient le sol jusqu’au plateau derrière lequel on entrait dans le Sarladais. Le commissaire détourna le regard lorsqu’ils passèrent devant l’ancien bric-à-brac devenu dancing, puis devant le magasin discount, très fréquenté même le dimanche. Il préférait sur sa droite, devant la plaine qui s’étendait, le pépiniériste Thibault avec son magnifique pin parasol, et dans une moindre mesure l’antiquaire un peu plus loin. Pazayac était sur la gauche, au creux des collines aux belles rondeurs. Il avait une fois emmené Sylviane dîner au restaurant des Vieilles Pierres, à l’entrée du bourg.
La lieutenant Dru ralentit et se fia au GPS, qu’elle avait actionné. Le commissaire regardait les lignes sur l’écran et entendait les indications qui sortaient de la petite boîte, un sourire en coin.
– Elle m’a dit « à flanc de colline ». Ça doit être par là…
Ils trouvèrent sans difficultés. La maison était plus moderne qu’ils ne s’y attendaient.
C’est une femme sans aucun doute de ménage qui leur ouvrit, prit leurs manteaux dans un hall de belle dimension et, après les avoir rangés sur des cintres dans une penderie, conduisit les policiers dans un salon chargé en meubles anciens, duquel émergea une femme de 80 ans bien sonnés, à la mise impeccable et à la démarche étonnamment alerte. Il n’y avait guère de ressemblance entre les deux, mais Chautard eut à ce moment une pensée pour la Marjolaine avec qui il avait échangé la veille dix minutes dans la collégiale.
– Bonjour Madame, merci de nous recevoir si rapidement. Je suis le lieutenant Dru, et voici le commissaire Chautard.
– Rrrggghhh…
– Bonjour Lieutenant, bonjour Commissaire. Venez vous asseoir, je vous en prie.
Ils la suivirent vers un coin qui formait un petit salon dans le salon, formé de quatre fauteuils Louis XV disposés en cercle imparfait, d’une console en bois et. cuivre, d’une petite armoire avec vitrine en marqueterie.
– Voulez-vous une tasse de café ? demanda la vieille dame avant de s’asseoir.
– Volontiers, répondit Dru.
Chautard s’en serait bien passé, mais il tenait à dédramatiser le plus possible la discussion qui allait suivre. Il ne pouvait donc se permettre un refus, comme chez l’abbé Planiaud à Lagleygeolle. Alors la maîtresse de maison repartit vers l’entrée, appela « Françoise » et donna des instructions. Puis elle revint et prit place, à la droite du commissaire, le fauteuil à sa gauche restant vide.
Chautard avait choisi de ne pas apporter son ordinateur, pour ne pas effrayer la vieille dame et afin de donner à cette visite inopinée, que Madame Legournier était déjà bien bonne d’accepter, le caractère d’une conversation plus que d’un interrogatoire.
C’est l’octogénaire qui interrompit très vite le silence, en lançant d’une voix qui confirmait une femme de tête :
– Alors, expliquez-moi un peu, s’il vous plaît. Pourquoi la police de Brive veut-elle me voir ? Vous avez été bien mystérieuse au téléphone, Lieutenant, si c’est vous qui m’avez appelée…
– C’est vrai, excusez-moi, le commissaire va vous expliquer. Merci encore de nous recevoir si vite.
Chautard et Dru avaient convenu dans la voiture que si la veuve Legournier faisait le lien entre leur visite, le squelette et la disparition de son mari, ils ne lui cacheraient pas la possibilité du bien-fondé de ce lien. Si en revanche elle n’était pas au courant des morts ancien
et nouveau autour de la collégiale, ils prendraient plus de gants pour l’amener à la prise de conscience, ou peut-être même la laisseraient dans l’ignorance des derniers faits. L’invitation à s’expliquer qu’elle venait de lancer ne permettait pas, à ce stade, de deviner ce qu’elle savait et ne savait pas.
– Rrrghhhh… Nous sommes ici au sujet de votre époux… Cela peut vous paraître étonnant, des années après sa disparition, mais nous avons croisé son nom dans le cadre d’une enquête en cours… et nous aurions besoin de quelques informations… à son sujet.
Malgré sa lenteur matinale, Chautard avait préparé son entrée en matière. Solange Legournier avait plus de 80 ans, elle habitait la Dordogne, elle n’avait donc pas obligatoirement entendu parler de la résurgence du squelette d’une part, de la mort de l’abbé Planiaud d’autre part. À l’évocation de la disparition de son mari, Dru remarqua que l’octogénaire cligna des yeux, que son visage se crispa un court instant, avant de reprendre sa détente initiale. Elle ne dit rien, obligeant Chautard à continuer.
Celui-ci passa aux questions qu’il avait plus ou moins préparées, en ajoutant une au préalable :
– Est-ce dans cette maison que vous habitiez avec votre mari ?
– Oui, nous sommes arrivés ici en 1978. Nous étions avant à Brive. Nous cherchions quelque chose vers l’Ouest, car il était né à La-Rivière-de-Mansac.
– C’est une belle maison, dit Dru.
– Mes fils l’ont entièrement rénovée il y a cinq ans. Nous y sommes attachés, malgré tout. Ou peut-être à cause de…
Elle ne finit pas sa phrase, mais ce n’était pas nécessaire.
– Pouvez-vous, reprit Chautard, même si c’est douloureux, et je vous demande de bien vouloir nous en excuser, nous indiquer les circonstances de la disparition de votre mari. Comment vous vous en êtes aperçue, ce que vous avez fait…
La vieille dame se contracta. Elle sembla consentir un effort pour se maîtriser, y parvint.
– J’espère que vous avez de bonnes raisons de me demander cela, car c’est douloureux en effet… C’était un mardi soir. Il était allé à une réunion de la Société du Brive Ancien, dans laquelle il était entré deux ans plus tôt. Il avait la passion de Brive et de sa région, de l’histoire locale.
– C’était une réunion ordinaire ? À une date habituelle ?
– Il me semble, oui. En tout cas, il ne m’avait pas parlé de quelque chose de particulier avant de partir. Il faut dire que je ne m’intéressais pas beaucoup à ces questions d’histoire locale. Je m’intéresse plutôt à la géographie, à là-bas aujourd’hui plutôt qu’à ici hier. Si l’on peut dire…
– Vos enfants vivaient encore avec vous ?
– Oh non… François était à Toulouse, ou à Paris peut-être, il est de 49. Patrick, qui est né en 1951, avait, lui, commencé au barreau de Périgueux à l’époque. Quant à Élodie, elle était sans doute à Périgueux, où elle venait de se marier.
– Vous, est-ce que vous aviez une activité professionnelle ?
– Je n’avais pas d’emploi. J’avais commencé à voyager, des voyages longs et lointains. Les enfants avaient fini leurs études, ils avaient quitté la maison, Jean-Pierre avait
une bonne situation, j’avais donc plus de latitude. Et puis j’avais deux engagements hebdomadaires qui me tenaient à cœur : les visites au centre de détention de Neuvic, et une activité de tri et de gestion à la Banque alimentaire de la Corrèze, une ou deux fois par semaine.
Dru s’étonnait du tour personnel que prenait la conversation : on venait pour l’interroger sur son mari et elle parlait de ses activités. Il était possible cependant que ce fût une habileté du commissaire de la laisser d’abord aller sur son terrain, pour la mettre en confiance. Il fallait être pragmatique quand on conduisait un interrogatoire.
– Est-ce que, reprit le commissaire, la disparition de votre mari a changé ce mode de vie ?
Elle immobilisa son regard quelques secondes sur son interlocuteur, peut-être pour signifier que la question ne lui semblait pas bienvenue, mais elle répondit sans sourciller :
– Un drame tel que celui que nous avons vécu change beaucoup de choses, mais je me suis accrochée à ces activités qui rythmaient mes jours. Je perdais une raison de vivre, je ne voulais pas les perdre toutes.
– Rrrgghhh… Je comprends. Cela a dû vous demander du courage.
– Sans doute, mais cela a été payant. Je ne me suis pas effondrée.
– Revenons à la soirée de la disparition si vous voulez bien. À quelle heure devait-il rentrer ? À quelle heure rentrait-il d’habitude ?
– Les réunions commençaient à 21 heures. Non, 20 h 30. Je m’en souviens, car il disait que ça lui faisait un peu tôt. Du coup, il y allait souvent directement en sortant de chez Philips et il ne dînait qu’en rentrant. Il rentrait vers 23 h 30. Quelquefois avant. Mais jamais après minuit. Parce que pour être en forme il disait qu’il avait besoin d’être endormi à minuit et demie au plus tard.
– Ce jour, le 25 mai 1980, que s’est-il passé ?
– Eh bien il n’est pas rentré. Tout simplement.
– À partir de quand vous êtes-vous inquiétée ?
– À partir de minuit, sûrement.
– Dès lors, qu’avez-vous fait ?
– J’ai attendu le lendemain.
– Vous n’avez pas essayé de joindre la Société du Brive Ancien ?
– Si. Je n’avais pas le numéro, mais j’avais un annuaire de la Corrèze. J’ai même appelé le poste de gardiennage chez Philips, pour demander si mon mari n’était pas là.
Eh oui, pas de portable à l’époque, pas d’internet, pensa Dru, qui essayait de voir et d’entendre tout ce que son patron qui conduisait l’entretien ne pouvait voir et entendre.
–L’idée de prévenir la police ne vous est pas venue à l’esprit?
– Si. Mais je l’ai vite écartée, à ce moment-là. J’ai préféré attendre. Jean-Pierre était quelqu’un de tellement sûr, solide… Je ne pouvais pas imaginer qu’il lui soit arrivé quelque chose de grave. Comme c’était un soir où il n’était pas repassé par la maison avant la réunion, je me suis dit qu’il était peut-être en déplacement professionnel, qu’il me l’avait signalé et que je n’avais pas retenu l’information.
– Et le lendemain ?
– À 8 h 30, j’ai appelé sa secrétaire, au travail. Elle m’a dit que mon mari n’était pas en déplacement, qu’elle était partie avant lui la veille au soir, à 18 heures, et qu’il lui avait dit à demain. Elle n’avait rien remarqué de particulier.
– Ensuite…
– Ensuite, j’ai appelé la Société du Brive Ancien. Il n’y avait personne, j’ai rappelé à 10 heures, et là je suis tombé sur quelqu’un, le secrétaire je crois.
– M. Solou ?
– Oui, c’est ce nom-là. M. Solou m’a confirmé qu’ils avaient une réunion la veille au soir, que mon mari y avait participé. Et qu’il était reparti, comme tout le monde, vers 23 heures.
– Il vous a paru sincère, gêné, ennuyé ?
– Normal. Étonné peut-être. Poli en tout cas.
– Après ce coup de téléphone ?
– Là, j’ai appelé la police. Non, j’ai appelé mon fils, d’abord. Mon fils aîné, François, à Toulouse. Je lui ai expliqué ce qui se passait. Il s’est tout de suite inquiété, plus que moi. C’est un anxieux. Il m’a vivement recommandé d’appeler la police et il m’a demandé de le rappeler juste après.
– Vous avez appelé le commissariat de Brive ?
– Oui. Nous sommes en Dordogne, mais mon mari travaillait à Brive. Et la réunion après laquelle il n’était pas rentré se tenait à Brive.
Dru était surprise de la fermeté des réponses de la vieille dame. Les faits remontaient à plus de 33 ans, ils étaient douloureux pour elle, et elle déroulait son emploi du temps sans hésitation. Le commissaire déroulait lui aussi et ne s’embarrassait pas de réactions ou commentaires inutiles. La Duduche avait remarqué cette qualité chez son patron, qui venait d’une règle qu’il lui avait apprise : « Vous ne devez avoir aucun a priori quand vous menez un interrogatoire. Toute personne peut être coupable, toute personne peut être innocente, malgré les apparences ». Elle avait retenu la formule.
– On vous a demandé de passer au commissariat, je présume ?
– En effet. J’y suis allée à 14 heures.
– Pourquoi pas dès la fin de matinée ?
– Je ne sais pas… La matinée était déjà bien avancée, je crois aussi que j’avais une visite à faire. Et puis sans doute espérais-je voir réapparaître Jean-Pierre, sortir de cette situation absurde.
– Vous y avez été seule ?
– Non, avec mon fils cadet, Patrick, l’avocat. Son frère l’avait prévenu, il m’a appelé, et il s’est libéré pour m’accompagner. Il venait de Périgueux, ce n’était pas très loin.
– Comment s’est passé le rendez-vous au commissariat ?
La vieille dame hésita une seconde, souffla :
– Pas très bien… Nous étions tendus. Le policier qui nous a reçus ne semblait pas prendre notre affaire au sérieux et mon fils s’est un peu agacé…
Chautard imaginait très bien la scène avec le flic désinvolte derrière sa machine, peut-être même une cigarette au bec – à l’époque c’était courant – et une mère et son fils d’un haut niveau social, humiliés d’avoir à venir soumettre leur problème et quémander l’aide de la police. Le commissaire savait ce que ressentaient les gens « bien sous tous rapports » qui devaient pénétrer dans un commissariat pour effectuer une déposition ou répondre à une convocation. La suspicion qu’ils ressentaient à leur encontre, l’indignation rentrée contre le fait de se trouver dans une position réservée aux voyous, la crainte d’avoir malgré tout omis ou commis quelque chose de répréhensible…
– Et qu’a fait la police à la suite de votre déclaration ?
– Je sais qu’ils ont été interroger des gens de chez Philips, des gens de la Société du Brive Ancien. Et puis nous, bien sûr, la famille, des amis. Ils sont venus ici, ils ont examiné des papiers. Sa voiture aussi, qu’on a retrouvée garée sur le boulevard, a été emmenée et examinée de près. Et puis un avis de recherche est paru dans La Montagne, sans photo, nous ne voulions pas. Ça n’a rien donné.
– Qu’avez-vous dit à l’époque ?
– À la police ? Sûrement la même chose que ce que je vous dis. Je ne sais plus exactement, c’est si loin, tout ça… Il faudrait regarder mes déclarations de l’époque, elles sont peut-être plus précises. Elles disent certainement que je ne comprenais absolument pas ce qui avait pu se passer.
L’abus des adverbes en « ement » montrait à Chautard que la veuve Legournier insistait sur ses propos, sans se rendre compte que cette insistance avec ces « absolument » et ces « exactement » pouvait au contraire laisser entendre qu’elle n’était pas sûre d’elle et qu’elle avait besoin de se convaincre elle-même d’une vérité. Il faudrait en effet consulter le dossier de l’époque – pourvu que Flandin puisse le dénicher à Périgueux – même si – Chautard le pressentait – ils ne trouveraient pas la clé de l’énigme à l’intérieur, sans quoi elle aurait été résolue depuis longtemps.
– Et donc, aucune indication n’a pu être mise en évidence pour expliquer la disparition ?
– Non… Ce furent des jours horribles… Des semaines horribles… Nous ne savions rien, mais nous étions suspectés, interrogés, bouleversés… Ça dépassait l’entendement… Qu’on ne retrouve pas Jean-Pierre était incompréhensible… J’étais prête à accepter sa mort, n’importe quelle mort, aussi affreuse soit-elle, je m’étais fait une raison ; mais qu’on ne retrouve aucune trace, qu’il n’y ait aucun témoin, c’était… révoltant.
Dru remarqua que la mâchoire s’était mise à trembler pendant ces derniers mots, et que les doigts croisés s’étaient crispés. C’était compréhensible. On aurait été bouleversé à moins.
– Au niveau juridique, ou plutôt administratif, reprit Chautard après un temps de silence respectueux, est-ce que la disparition a été considérée comme « préoccupante », c’est le terme utilisé pour…
– Je sais cela. Oui, je me souviens que nous avons dû insister pour que la disparition soit considérée comme « préoccupante »… La police voulait nous renvoyer vers les services préfectoraux, disant qu’il s’agissait d’une simple « absence »… J’ai retenu ce terme-là aussi. Heureusement, mon fils a pu joindre le procureur de Périgueux.
– Je comprends… Je comprends votre désarroi. Disparition préoccupante, cela veut dire que vous avez déposé plainte, que vous vous êtes constituée partie civile et qu’il y a eu enquête judiciaire, c’est bien cela ?
– C’est ça. Est-ce que cela ne vous paraît pas normal, en pareille situation ?
– Tout à fait.
Ce n’était ni le lieu ni le moment d’en débattre, mais Chautard considérait que la recherche de personnes disparues posait des questions éthiques et pratiques auxquelles il n’était pas facile de répondre. Sur le plan éthique, la liberté individuelle permettait en principe à un individu de disparaître aux yeux de ses proches du jour au lendemain, dès lors que ceux-ci n’étaient pas à sa charge : lancer une enquête de police dès la signalisation de son absence, fût-elle préoccupante, contrevenait en partie à cette liberté. Sur le plan pratique, la recherche systématique de personnes disparaissant de lieux là où elles étaient censées se trouver mobilisait des moyens importants sans que cela soit toujours justifié. On avait ainsi vu plusieurs fois ces derniers temps des escadrons de gendarmerie et des bénévoles mobilisés des jours entiers pour rechercher des personnes soi-disant disparues de leur villégiature… qui étaient de leur plein gré parties ailleurs sans prévenir. En l’occurrence, pour le sieur Legournier, son épouse avait sans doute eu raison de s’inquiéter et de faire appel à la police. Car si c’était bien lui que l’on avait découvert sous la place Charles de Gaulle, il y avait peu de chance pour qu’il se soit enterré de son plein gré à cet endroit.
– La police n’a donc rien trouvé, n’a pu vous donner aucune information…
– Aucune.
– Mais… ça ne vous a pas empêché d’avoir une idée ?
Le regard de la vieille dame se fit plus dur sur celui qui lui posait cette question incongrue, et qui, conscient de sa légère brutalité verbale, se disait à cet instant « Ça passe ou ça casse » :
– Je vous ai dit, Commissaire, qu’une des choses les plus difficiles à supporter fut l’absence d’explication, l’absence de logique à tout cela. J’aurais été soulagée d’avoir une idée, comme vous dites. Et mes enfants aussi. Mais non, rien. Trente ans se sont écoulés, et je ne comprends toujours pas pourquoi mon mari n’est pas rentré à la maison et n’a été retrouvé nulle part après sa réunion du 25 mai 1980.
Chautard baissa la tête. Il avait blessé la vieille dame, et c’était un des côtés désagréables de son métier. Il fallait, parfois, remuer des souvenirs douloureux. Et pousser les interlocuteurs dans leurs retranchements. Ce faisant, il se rapprochait des pratiques journalistiques qu’il abhorrait, ce qui ne le rendait pas fier.
Il changea l’angle d’attaque, c’est-à-dire qu’il prit du recul et revint en amont de l’événement.
– Est-ce qu’il avait des ambitions politiques ? Ou sociales ?
Le regard restait dur, la vieille dame ne cachait pas son mécontentement. Néanmoins, femme de devoir et d’éducation, elle répondit à la question :
– Politiques, sûrement pas. Sociales, je ne crois pas non plus. Enfin tout dépend ce que vous entendez par sociales. Il aspirait à une certaine reconnaissance, c’est certain. Disons qu’il était conscient de sa valeur et qu’il voulait une situation professionnelle en rapport.
– Considérait-il qu’il l’avait, cette reconnaissance ? Était-il satisfait de sa situation professionnelle ?
La lieutenant Dru remarqua que son patron doublait souvent ses questions. Or, elle s’était aperçue que nombre d’intervieweurs, qu’ils soient flics ou journalistes, posaient plusieurs questions à la suite, compliquant d’avance la réponse de l’interviewé. Chautard était plus subtil : la deuxième question avait le même objet que la première, mais le commissaire l’ajoutait quand il sentait qu’il était nécessaire d’encourager, ou de rassurer la personne qu’il avait en face de lui. En reformulant, il faisait montre de pédagogie et incitait au dialogue. La Duduche apprenait beaucoup.
– Son travail l’intéressait et son entreprise était, et est toujours il me semble, un des leaders européens de l’optique dans le domaine de l’aéronautique et de la défense. Ne m’en demandez pas plus, je ne saurais pas. Il lui arrivait de regretter de ne pas être à Paris pour voir plus facilement tel ou tel spécialiste, ou participer à telle ou telle rencontre, mais il se déplaçait assez souvent, en Allemagne, en Italie et en Angleterre notamment. Il était donc globalement satisfait.
– Et est-ce que selon lui, ou selon vous, sa famille et ses amis étaient conscients de sa valeur ?
La vieille dame bloqua sa respiration et son regard se fit moins dur.
– Peut-être pas autant qu’il l’aurait souhaité.
– Comment est-ce que cela se manifestait ? Il en souffrait ?
– Ses parents, son frère et sa sœur étaient sans doute moins brillants que lui, ils n’avaient pas fait d’études. Il n’en tirait aucune vanité, au contraire, il essayait toujours de se mettre à leur niveau. Mais ils avaient souvent l’air de se moquer de lui, ou de le mépriser, j’en ai été témoin.
– Est-ce que… est-ce qu’il a manqué d’amour maternel ?
La question surprit la lieutenant Dru, qui avait toujours yeux et oreilles grands ouverts. Chautard avait demandé cela, car il avait constaté que le manque d’amour maternel marquait toujours ceux qui en avaient souffert ; ils ne s’en remettaient jamais.
– Sans doute, répondit la vieille dame. Sa mère n’était pas une tendre. Mais je ne veux pas m’étendre là-dessus ; il n’y a que lui qui pourrait vous répondre correctement. Et encore…
Le commissaire n’insista pas et revint à un passé plus récent.
– À la Société du Brive Ancien, avait-il des ambitions ?
Cette fois, la question était directe, presque sèche. Parce que Chautard avait en tête l’interview du secrétaire de l’association, Solou, que l’inspecteur Darmon lui avait fait entendre, et qui indiquait sans ambages que Legournier apparaissait comme un concurrent du président Nouvel.
La réponse de la veuve fut sans ambages elle aussi :
– Je n’en ai aucune idée. Comme je vous l’ai dit, je ne m’intéressais pas à l’histoire de Brive, et encore moins à ceux qui s’en voulaient les défenseurs. Jean-Pierre le savait, et ne me parlait pas de ce qu’il faisait dans son association. Peut-être aurais-je dû m’y intéresser davantage, montrer plus de considération pour ce qui le passionnait ? C’est trop tard.
Chautard se rendit compte qu’il ne savait toujours pas si la vieille dame savait pourquoi elle était interrogée. Pourquoi ne posait-elle pas la question ? Parce qu’elle se doutait qu’un lien était recherché sinon établi entre le squelette et son mari ? Ou parce qu’elle ne l’imaginait pas et s’en fichait ?
– Peut-être une dernière question, si vous permettez… Est-ce que quelqu’un aurait pu lui en vouloir, pour une raison ou pour une autre ?
– Mon mari n’avait pas d’ennemis, ni même d’adversaires. Ces mots-là nous étaient inconnus. Je me demande d’ailleurs comment on peut vivre avec des contentieux… Peut-être quelques personnes n’appréciaient-elles pas Jean-Pierre, mais je n’en connais aucune qui ait pu lui en vouloir au point de… au point de le tuer. S’il a bien été tué…
– Rrgghh… Précisément. Pensez-vous, aujourd’hui, qu’il a été tué ? Ou pensez-vous… qu’il puisse être encore en vie ?
Dru trouva que cette question était très proche de celle qui avait déclenché l’ire de Mme Legournier un peu plus tôt. Le commissaire s’en rendait-il compte ? Souhaitait- il faire sortir quelque chose qu’il estimait enfoui ?
Le calme de la vieille dame, et c’était encore plus fort s’il n’était qu’apparent, surprit la lieutenant :
– Non, je ne le crois pas. Ou plutôt je ne le crois plus…
Dru vit que le commissaire faillit relancer, mais qu’il se retint. Avec raison puisque son interlocutrice enchaîna d’elle-même :
– Je pense que s’il avait volontairement disparu – tout indique le contraire, mais admettons – s’il avait volontairement disparu, il aurait fini par revenir. Ou il se serait manifesté d’une manière ou d’une autre. Si ce n’est auprès de moi, au moins auprès de ses enfants. Il n’aurait pas tenu 33 ans. Je pense donc qu’il n’est plus en vie aujourd’hui, quels que soient les causes et le moment de sa mort.
Elle est forte, se dit Dru. Qu’elle exprime le fond de sa pensée ou qu’elle nous mène en bateau. Elle est claire et ne tremble pas. Et maintenant ? se demanda-t-elle. Que va faire le commissaire ? Que ferais-je, moi ? Avaient-ils appris quelque chose ? Rien de majeur sans doute, mais elle savait déjà qu’une enquête de police est davantage une mise bout à bout de faits anodins que la révélation d’une vérité soudaine.
– Madame… merci, dit Chautard. Nous allons vous laisser… et vous remercier de votre bon accueil.
– Je vous en prie.
La vieille dame se leva plus vite que son visiteur principal et sans la grimace que lui arrachèrent ses vertèbres lombaires. Dru fut debout rapidement, mais attendit que les deux autres se fussent mis en mouvement pour leur emboiter le pas.
Alors qu’ils remontaient le séjour en direction du hall d’entrée, la lieutenant remarqua sur une desserte un cadre contenant la photo d’un couple qui pouvait être monsieur et madame Legournier. Quoique… Alors, elle osa :
– Excusez-moi, Madame, c’est vous et M. Legournier, ici ?
La vieille dame s’arrêta et se retourna, avec plus de rapidité que le commissaire. Elle avisa le cadre une seconde tout au plus, lâcha un :
– Oui… laconique et reprit sa marche vers l’entrée qui était aussi la sortie.
Quand la porte fut ouverte et qu’ils furent sur le seuil, le commissaire tendit la main à son hôte et s’efforça de mettre de la chaleur dans ses propos :
– Madame, je vous suis reconnaissant de nous avoir reçus si vite et d’avoir répondu à nos questions avec franchise. J’ai bien conscience que…
– Je n’ai fait que mon devoir, Commissaire.
Il se demanda si elle parlait d’un devoir moral ou d’un devoir vis-à-vis de la justice.
Dru tendit à son tour une main à la veuve Legournier :
– Au revoir, Madame. Merci de votre bon accueil.
La vieille dame cligna des yeux d’un air entendu. Avant que les deux policiers se tournent et rejoignent leur voiture, elle lança :
– Commissaire, je vais vous poser la question que vous n’avez pas osé me poser, peut-être parce que vous redoutiez ma réponse. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas d’une grande politesse. Est-ce que je sais pourquoi vous venez me voir et me parler de mon mari aujourd’hui, 33 ans après sa disparition ?
Le commissaire n’eut pas l’air plus mal à l’aise que d’habitude, mais il se sentit moins bien.
– Rrghhh…
– Bien sûr que j’ai entendu parler du squelette de la collégiale, qui a une ancienneté qui pourrait correspondre à celle de mon mari. Ça nous a secoués, croyez-moi. Mais que faire ? Demander à voir les os ? Alerter ciel et terre ? Voyez-vous, nous en avons parlé avec les enfants, et nous avons décidé de vous faire confiance. C’est vous qui avez les moyens. Je ne sais pas où vous en êtes depuis deux semaines, et je ne vous ai pas embêté avec ça. Mais puisque vous êtes venu m’interroger, je me dis qu’il y a peut-être une chance que nous connaissions enfin la vérité. Même si elle est tardive, et qu’elle ne réparera pas le mal qui nous a été fait, je désirerai la connaître, quand vous estimerez que c’est possible sans que cela gêne votre enquête. Puis-je, le moment venu, compter sur la vérité de votre part, Commissaire ?
Chautard, debout devant la belle bâtisse du Périgord, face à une femme à l’hiver de sa vie, eut cette réplique qu’il n’avait pas préparée:
– Vous pouvez. Autant que j’ai pu compter sur la vérité de votre part, aujourd’hui.
Quand ils eurent repris la voiture, quitté Pazayac en silence et rejoint la nationale, Chautard demanda :
– Votre impression ?
Dru qui espérait cette question répondit sans hésiter :
– Elle me paraît sincère. Sauf qu’elle nous a menti sur un point.
– Menti ?…
– Oui, la photo. La photo dans le cadre, sur laquelle j’ai attiré son attention. Vous n’avez rien remarqué ?
Chautard n’avait rien remarqué parce qu’il n’avait pas vu. Et il n’avait pas vu parce qu’il voyait mal. Dru répondit pour lui :
– Le couple sur la photo a au moins 55 ans. Or, Jean- Pierre Legournier, d’après le fichier des disparus, est né en 1927. Il avait donc 53 ans au moment de son décès, en 1980. À cette date, son épouse avait elle 51 ans, puisqu’elle a 84 ans, je l’ai vérifié à l’état-civil avant de venir. J’ajoute que le visage de l’homme dans le cadre ne correspond pas à celui qui figure sur la fiche Legournier dans le fichier des disparus.
Bon sang, pesta le commissaire par-devers lui. Falbucio l’avant-veille, Rebil ensuite, la veuve Legournier et Dru aujourd’hui, les quatre l’avaient surpris sur des points de
logique qu’il n’avait pas été capable de voir, lui, ou tout au moins pas assez vite. Est-ce qu’il devenait trop lent, mauvais ?
– Rrggh… Bien vu, Dru. Et qu’en déduisez-vous ?
– Pas forcément qu’elle nous a menti sur le reste. Peut-être qu’elle a évacué ma question en répondant « Oui » pour ne pas s’étendre sur ce qu’elle a vécu après la disparition de son mari. Elle ne veut peut-être pas avouer qu’elle a refait sa vie. J’aurais dû prolonger, chercher l’information… Excusez-moi.
– Vous avez bien fait de ne pas insister. Cet entretien ne devait pas la brusquer. Cela nous permet de mieux situer le contexte. Rien ne nous empêchera de retourner la voir pour tâcher d’obtenir des précisions. Vous avez eu le mérite de remarquer une information et de nous montrer qu’elle pouvait mentir.
– Qui ment une fois…
– En effet.
Tandis qu’ils arrivaient au rond-point où débutait la déviation de Larche, le commissaire s’interrogeait toujours sur son éventuel manque de rapidité, sinon de perspicacité.
– Dru, prenez par le bourg. Vous vous arrêterez sur la place centrale. J’ai envie d’un jus de fruits.
La lieutenant ne put s’empêcher de sourire, et sans doute que ce sourire fit un certain bruit, puisque le commissaire l’entendit et qu’elle s’en rendit compte.
– Excusez-moi, Patron, mais c’est surprenant de votre part. Vous, un jus de fruits !… Ceci étant, j’approuve tout à fait : ça ne peut vous faire que du bien.
Le patron ne sut comment il devait interpréter cette dernière remarque.
(À suivre).
très fort Chaubert, ou Routard
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vivement la semaine prochaine 🤗
🍏
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le plaisir d attendre le
vendredi pour connaître la suite!!!!….
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