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VIII – Le murmure des vieilles pierres
À 14 h 45, le commissaire s’accorda une sieste dans son bureau. Sur son fauteuil renversé. Sans fermer la porte plus que d’habitude. On savait. On savait que si l’on passait une tête pour voir si l’on pouvait parler au boss et qu’on l’apercevait assoupi, il fallait revenir un quart d’heure plus tard. Pour les coups de téléphone, qui pouvaient venir ou du standard ou d’un poste interne, le fait qu’il dorme ne changeait pas grand-chose : le commissaire était un peu moins rétif au fixe qu’un mobile, mais il utilisait tout de même l’appareil avec une remarquable parcimonie. « Les mots sont souvent inutiles, dérangeants et mal choisis. Mieux vaut laisser à celui qui les prononce la possibilité de les reprendre plutôt que de les entendre », pensait-il quand il souhaitait justifier, pour lui-même, son comportement.
Ce n’est qu’à 16 h 30 que l’inspecteur Darmon toqua contre la porte entrebâillée du bureau patronal. L’occupant l’attendait. Les deux hommes avaient une morphologie, une attitude et un habillement comparables : plus en largeur qu’en hauteur, réservés si ce n’est renfrognés, froissé le costume et sans cravate.
– Inspecteur, je vous écoute. Asseyez-vous.
Cette dernière injonction indiquait à elle seule l’importance qu’accordait le commissaire aux propos de son inspecteur.
– Voilà… Je suis donc parti de l’information que vous m’aviez donnée… à savoir que certains membres de la Société du Brive Ancien… pouvaient avoir visité un souterrain partant de la crypte, en particulier le président des années 70-80… Jacques Nouvel.
Chautard apprécia et la lenteur et la clarté de ce début d’exposé.
– J’ai donc essayé de trouver des membres passés et présents de cette société, association en fait, et de creuser cette question du souterrain et de l’accès qu’ils pouvaient en avoir. À cette heure, j’ai rencontré quatre personnes, une hier soir, une ce matin, et deux cette après-midi. J’en vois deux autres demain. Vous voulez que je vous raconte tout, ou que ce qui est intéressant ? Enfin selon moi… Je peux me tromper…
– Ce qui est intéressant. Je vous fais confiance.
– De toute façon, quand j’aurai fini, vous aurez mon rapport.
– Très bien.
Darmon sortit alors une clé USB de sa poche :
– Pouvez-vous introduire cela dans votre ordinateur ?
– Euh… Si vous m’aidez, peut-être.
Darmon se leva, se pencha sur le bureau, trouva une prise USB sur le côté du Macbook et inséra la clé.
– Vous devriez voir apparaître une icône.
– Une icône ? Pourquoi une icône ?
– En informatique, Commissaire, une icône, c’est un rectangle de deux centimètres carrés environ qui s’affiche sur votre écran. Et sur lequel vous pouvez cliquer pour accéder aux fichiers qu’il y a derrière.
– Ah… Oui, il y a un rectangle, blanc, que je n’avais jamais vu. C’est votre clé ?
– Double-cliquez dessus.
– Vous êtes sûr ?
– Oui. Vous ne risquez rien.
Le commissaire s’exécuta.
– Trois fichiers apparaissent.
– Ouvrez celui appelé F. Solou.
Le commissaire s’exécuta derechef.
– On dirait qu’iTunes se met en route.
– Normal, c’est un fichier son.
– Un enregistrement ?
– De ma conversation avec François Solou, 81 ans, ce matin au siège de la S.B.A., rue Massénat. C’est le secrétaire de l’association, qui était déjà en poste il y a trente ans.
– Il sait que vous l’avez enregistré ?
– Je ne sais pas.
– Vous voulez dire que vous ne le lui avez pas dit ?
– C’est exact. Les érudits locaux sont susceptibles. Et procéduriers…
Chautard reconnut aussitôt que Darmon avait raison. Rien de plus casse-pieds, selon lui, que ces types qui vous assommaient avec des insignifiances d’un autre siècle pendant un dîner, sur un chemin, dans une voiture ou une réunion… Qu’est-ce qu’on en avait à foutre du
nom du seigneur qui avait habité tel ou tel château ? De la signification d’un blason de pierre sur une cheminée ? De la date des batailles avec des brigands, des protestants, des Anglais ou des Allemands dans un patelin ?… Même les auditeurs qui faisaient mine de s’y intéresser oubliaient ce qu’ils avaient écouté dès le lendemain.
– Avancez le curseur jusqu’à 12 minutes environ. Le début n’est que du blabla. Et cliquez sur le play.
Une conversation se fit entendre, pas nette.
– Montez peut-être un peu le son.
– Où ça ?
– Attendez.
Darmon contourna le bureau et vint à côté de son patron.
– Vous permettez…
Chautard lui abandonna la souris. Darmon augmenta le volume et rectifia le curseur, placé trop loin sur la bande de défilement.
– Voilà. Écoutez.
« –Disparu ?
– Pardon ?
– Vous dites que cet homme, le concurrent du président Nouvel, il a disparu ?
– Oui. On ne sait pas ce qu’il est devenu. Il a cessé de venir du jour au lendemain.
– Et vous n’avez pas cherché à savoir ce qu’il est devenu ?
– Je crois que le président s’est renseigné. Mais il ne nous a rien dit. Nous, vous savez, c’est plutôt le passé qui nous préoccupe. Le présent… Et puis dans les associations, nous sommes habitués à voir des individus qui sont tout feu tout flamme pendant quelques mois, puis qui lâchent tout à la première contrariété…»
Chautard était tout ouï. Le début était prometteur. La voix de Darmon poursuivait :
« – Contrariété… Est-ce que, en l’occurrence, le concurrent était contrarié ? Et par quoi ?
– Oh, il visait la présidence, c’est certain !
– Ah… C’est donc plutôt M. Nouvel qui était contrarié ?
– Le président avait son autorité, mais il respectait la démocratie. En quelque 35 ans à la tête de notre société, il en a vu passer des impétrants… »
Chautard remarqua la formule, franc-maçonne, lui semblait-il.
« – Cet impétrant était-il plus dangereux que les autres ?
– M. Legournier avait des talents de meneur d’hommes, c’est certain. Il avait une grosse situation, chez Philips, enfin Photonis aujourd’hui. Et il s’intéressait passionnément à l’histoire de Brive, il faut le reconnaître. Mais je pense que s’il s’était présenté contre Jacques Nouvel, il aurait été battu.
– Pourquoi ?
– Le poids des habitudes, l’attachement à un homme, à une histoire commune… Et puis M. Legournier n’était pas de Brive. Il était de Mansac.
– Mais c’est juste à côté !
– Ce n’est pas Brive ».
Chautard savait que ce genre de choses, une naissance dix kilomètres trop loin, était rédhibitoire en province. Si l’on ne pouvait justifier de quatre quartiers d’ascendance locale, très locale, on n’était pas du pays. Et si l’on n’était pas du pays, beaucoup de portes se fermaient et de postes devenaient inaccessibles.
Darmon s’était rassis sur le fauteuil devant le bureau du commissaire. Il semblait écouter avec attention lui aussi, comme s’il découvrait le dialogue dont il était l’initiateur et un des deux acteurs.
« – Combien de personnes connaissaient la concurrence entre le président Nouvel et l’impétrant Legournier ?
– Oh, très peu. Nous sommes une toute petite structure, vous savez. Nous avons 66 membres. Le chiffre du diable… Et ces membres ne sont pas tous actifs, loin de là. Aux assemblées générales, nous ne sommes jamais plus de 30. Et 12 personnes maximum participent aux travaux du C.A., assurent les permanences, bref font le gros du travail ».
Cette taille modeste étonna Chautard. Il avait souvent été frappé par l’inclinaison des Français pour les vieilleries : vieux meubles, vieilles pierres, vieux papiers. Cela ne se traduisait donc pas par des adhésions à la Société du Brive Ancien. Peut-être que les barbons qui la dirigeaient de longue date éloignaient des gens pourtant intéressés.
« – Et après le départ, enfin la disparition, de M. Legournier, la vie de la S.B.A. a continué comme si de rien n’était ?
– En effet.
– Personne de sa famille n’est venu vous voir ? Ni… la police ?
– La police est venue, si. Et un fils aussi. Mais cela n’a rien donné. Que voulez-vous : à la sortie de la réunion, M. Legournier a rejoint sa voiture et nous ne l’avons plus revu.
– Quelqu’un l’avait-il vu monter dans sa voiture ?
– Apparemment non.
– Et aucun membre de votre association n’a été… inquiété ?
– Mais non, quelle idée ! M. Legournier était membre de notre société, mais nous ne sommes pour rien dans sa disparition.
– C’est quoi, son prénom à M. Legournier ?
– Euh… Attendez… Jean-Pierre. Oui, Jean-Pierre Legournier ».
Jean-Pierre Legournier… Ce nom ne disait rien à Chautard. Et il ne risquait pas d’avoir été relevé par Dru et Flandin lors de leurs premières recherches dans le fichier des disparus puisqu’ils n’avaient pas cherché aux bonnes dates. C’était bizarre cependant, cette disparition soudaine, non signalée. Même si la famille avait souhaité ne pas ébruiter l’affaire, les assurances, les organismes sociaux, son employeur, avaient forcément noté son absence. Et « disparition » n’était pas une case que pouvait cocher une administration. Le problème avait sans doute été identifié, puis signalé à une autre administration, qui elle-même… Cette signalisation pouvait tout aussi bien s’être dissoute dans la paresse de deux fonctionnaires qu’avoir déclenché une alerte et des contrôles d’envergure. La destinée d’une anomalie dépendait d’une humeur, d’une oisiveté, d’une rigidité…
« – Savez-vous si la famille Legournier habite toujours à Brive ?
– Je n’en ai aucune idée. Je ne l’ai jamais connue. Et cela fait si longtemps…
– Oui… »
Darmon se leva.
– Vous pouvez stopper Commissaire.
Chautard plaça et actionna la souris.
– Vous vous êtes arrêté là ?
– Avec lui, oui. Même si je me suis dit qu’il fallait creuser cette histoire de membre qui disparaît du jour au lendemain, je ne voyais pas comment obtenir plus d’informations à partir de ce premier entretien avec ce monsieur…
– Oui… J’aurais sans doute fait comme vous. On a parfois besoin de temporiser, de rassembler ses informations et ses idées pour pouvoir continuer avec une certaine efficacité. L’ennui… L’ennui, c’est que parfois les témoins disparaissent eux aussi…
– Vous pensez à l’abbé Planiaud ?
– Oui. Ce que vous a dit ce vieux secrétaire de la Société du Brive Ancien me laisse penser que l’abbé aurait dû me parler de cette disparition. Je ne l’ai pas expressément interrogé là-dessus puisque je l’ignorais, mais il savait que c’était quelque chose d’important.
– Il arrive aussi que les témoignages changent… évoluent.
– Oui, quand le témoin sait qu’il va être réinterrogé, il a tendance à « préparer » ce qu’il va dire à l’enquêteur. Alors le mensonge apparaît…
L’inspecteur et le commissaire étaient des hommes qui avaient intégré ces faiblesses de la nature humaine, et par conséquent les difficultés de leur travail. C’était des hommes qui savaient que toute victoire est relative, que la vérité n’est qu’un moment, que la justice est transitoire. Ce savoir faisait d’eux de bons flics, mais les privait d’enthousiasme. Pas facile d’être serein quand on sait que tout se casse, à plus ou moins brève échéance. Sauf si l’on a acquis une certaine sagesse, une certaine légèreté : rien n’est important, ce n’est pas grave. Chautard était en bonne voie, Darmon pas encore.
– Il faut trouver la date à laquelle ce Legournier a disparu, reprit le premier.
– Je comptais me plonger dans les comptes rendus de réunions, répondit le second.
– C’est ce qu’il faut faire. Voyez quand le nom de Legournier apparaît, et quand il disparait. Je vais d’ores et déjà mettre Dru et Flandin sur le coup, pour savoir ce qu’on peut trouver sur lui, à Brive ou ailleurs.
– Je tâcherai aussi d’interroger d’autres anciens de la S.B.A., qui participaient aux réunions quand Legournier y était.
Quand l’inspecteur eut quitté le bureau, après avoir récupéré sa clé USB, le commissaire ferma les yeux pour établir en lui les connexions nécessaires. Le mot « disparu » prononcé par le secrétaire de la Société du Brive Ancien avait alerté Darmon, car le squelette trouvé sous la place, peut-être introduit par le souterrain partant de la crypte, était celui de quelqu’un qui n’avait pas été enterré dans des conditions normales. Le disparu de la S.B.A. était un membre, Jean-Pierre Legournier, qui avait été un temps influent, semblait-il, puisqu’il avait concurrencé
le charismatique président Nouvel. Or, Nouvel avait eu pendant une nuit les clés de la collégiale, et du souterrain, qu’il avait demandées à l’abbé Planiaud.
Où me mène cela ? s’interrogea Chautard. Où est-ce que je veux aller ? Allez, sois franc Tardchau, dis-nous ce qui ferait ton affaire. Euh… Eh bien disons que si le président Nouvel, avec les clés de Planiaud, après une réunion de la S.B.A. au cours de l’année 1980, avait emmené Legournier dans le souterrain pour l’estourbir et ainsi se débarrasser d’un concurrent, ça ne me paraîtrait pas illogique. J’aurais la victime, et le coupable. Certes. Mais ? Mais il était trop tôt pour affirmer cela. On avançait mais on manquait de preuves. Il fallait :
– voir si Jean-Pierre Legournier figurait dans le fichier des disparus ;
– se renseigner sur sa famille et l’interroger ;
– aller voir ce souterrain de plus près ;
– et puis, ça paraissait presque anecdotique, pardon mon Dieu, comprendre pourquoi on avait tué l’abbé Planiaud dans sa retraite de Lagleygeolle.
–––
– Florent, nous allons devoir rechercher une famille. Embêter des gens, faire cracher l’état-civil, la Poste, les services sociaux, etc.
– Vous avez besoin de C.R. ?
– Oui, rogatoires les commissions, s’il vous plaît.
– Il me plaît.
– Ça me fait de la peine de vous savoir au fond du trou. Vous étiez mal, à midi…
– Vous êtes bon.
– Il ne faut pas rester seul. Venez dîner à la maison demain soir.
– Oh, je ne sais pas si…
– Ça ne vous rendra pas votre joie de vivre, mais ça vous obligera à penser à autre chose pendant une soirée. Et si vous avez envie de pleurer, eh bien vous pleurerez…
– Je… Je… Je vous fais passer les C.R. demain à la première heure.
–––
– Que dalle, Patron ! Que tchi ! Pour l’instant, du moins. Pas un voisin qui ait vu ou entendu quelque chose ! Pas un qui ne signale un contentieux avec Planiaud. Faut dire que dans le genre taiseux, ils sont pas mal les gens de là-haut ! Je sais pas s’ils vivent heureux, mais en tout cas ils vivent cachés. Je crois que c’est aussi le fait que ça soit un curé. Ça leur fait peur. Des fois qu’ils diraient du mal, ou des conneries, et que Dieu les entendrait…
Plante avait des mots et un regard particuliers, mais Chautard n’était pas en désaccord avec lui.
– La femme de ménage qui a découvert le corps ?
– J’ai pas pu en tirer grand-chose parce qu’elle nous la joue choquée et endeuillée. Je lui ai dit que je lui laissais 24 heures pour souffler, mais qu’il faudrait qu’elle se mette à table demain. Sans quoi elle serait suspecte.
– Rrgghh…
– Je sais, Patron, vous n’aimez pas qu’on fasse peur aux gens. Mais croyez-moi, la menace du bâton, ça marche encore avec les vieilles carnes !
– Et au niveau des indices ?
– Rebil vient de terminer, il redescend avec tout son b… son matos, et ses prélèvements. D’après ce qu’il dit, le meurtrier est entré par la fenêtre, qu’il a ouverte de l’extérieur, et il est monté doucement. Le curé se serait réveillé avant d’avoir été frappé, mais pas assez vite pour éviter le coup, deux en fait, il y aurait eu deux coups. Sans doute donnés avec un marteau, ou un objet en métal lourd. Il va nous préciser tout ça.
– Des empreintes ?
– Rien de visible à ce stade.
– Est-ce que des choses ont été déplacées, ou volées ?
– Mathieu s’est occupé de ça, dans le prolongement de ce qu’avaient commencé Le Rouque et La Teigne. Apparemment, rien à signaler là encore. Quelques tiroirs mal fermés, mais sans que cela soit significatif. La femme de ménage nous sera utile pour savoir s’il y a des manques ou des choses inhabituelles.
– J’ai besoin de voir le souterrain. Venez avec moi. Rebil vient aussi.
– Tout de suite ?
– Oui. Si on trouve la clé et le curé.
– D’accord, je vous suis.
–––
Le major Rebil était exténué. Il était mis à contribution depuis le commencement de cette affaire, et il aurait volontiers soufflé en ce début de soirée, après sa journée à Lagleygeolle. Mais le patron semblait vouloir battre le fer tant qu’il était chaud.
– Vous avez appelé le prêtre ? Le prêtre actuel, je veux dire…
– Non, mais on va passer au presbytère. Il est presque 19 heures, on a une chance de le trouver. Il n’y a plus de messe en fin d’après-midi les jours de semaine. Les curés, généralement, ça dîne tôt et ça ressort ensuite, pour des réunions.
Rebil ne connaissait pas grand-chose au mode de vie des ecclésiastiques, mais remarquait une fois de plus l’aversion du commissaire pour le téléphone et tout ce qui excluait la communication directe, face-à-face.
Ils trouvèrent Plante en train de pérorer dans le bourdon, qui suivit son patron et le major en emmenant deux gars de la troisième équipe de jour.
– Mais, on doit partir en patrouille avec…
– T’occupe, je préviens ton chef. Vous recueillir dans une église vous fera le plus grand bien. Faut savoir poser son cul sous le regard du Christ en croix…
Le commissaire, qui entendit plus que Plante ne le pensait, remarqua :
– Je ne vous savais pas si versé dans l’humilité chrétienne, Commandant.
– Euh… C’était une façon de parler, Patron. Je les charriais un peu, sauf votre respect.
Chautard leva un bras et tendit la main :
– Je vous absous, mon fils. Allez en paix, ne pêchez plus.
Rebil éclata de rire.
Ils étaient donc cinq, trois en civil et deux en uniforme, à quitter le commissariat et à prendre la rue Basse sur la droite pour remonter à pied en direction de la collégiale. En cette fin d’hiver, la nuit était tombée, même si les jours augmentaient à vue d’œil.
– Ça sent le printemps, lâcha le major après avoir rempli ses poumons.
Oui, l’air était bon, propre et frais. Brive n’était pas polluée, Brive était douce, Brive était saine. Le commissaire aimait cette ville qui était devenue la sienne et dont il était un représentant. Quand on citait Brive à des gens qui n’étaient pas du coin pour leur demander à quoi ils associaient la cité, ils répondaient rugby, le nom d’une ou deux vedettes du C.A.B. en fonction des saisons, Patrick Sébastien, marché, Foire du livre et, depuis quatre ou cinq ans, Commissaire Chautard. Il haussa les épaules pour lui-même.
Il fut rassuré de ne pas rencontrer de journalistes. Comme convenu avec le sous-préfet, c’est le procureur Chaffran qui était monté au créneau. Ce dernier avait fait une déclaration à la presse à 17 heures. Cela n’empêcherait pas les faiseurs de drames et de complications de venir chercher les mots du commissaire, mais celui-ci avait l’autorisation de ne rien dire jusqu’à nouvel ordre. Au pire, les appareils et les caméras saisiraient le mutisme du commissaire : la bouche close et les yeux invisibles de Chautard, ça faisait toujours une bonne image.
Ils passèrent rapidement devant la mairie. Le bureau du député-maire était allumé ; qu’il reste où il était celui-là, pensa Chautard. Ils arrivèrent au chantier : les grilles étaient toujours là, ornées de grands panneaux blancs sur lesquels étaient imprimées des explications sur les vestiges qui avaient été mis à jour. L’INRAP avait fait du bon travail.
– M. Pinto et Mme… comment déjà…
– Bével-Tarbon.
– Ils sont toujours là ? demanda le commissaire.
– Jusqu’à la fin de la semaine, répondit Rebil. Car lundi…
– Les travaux doivent commencer. Rigal est un têtu…
– Et les vestiges mis à jour ne resteront pas visibles ?
– Non. Ce qui était transportable a été mis au musée Labenche, provisoirement peut-être, le reste a été recouvert.
– Ç’aurait été marrant de laisser quelques sarcophages avec des os, au milieu des bancs et des bacs à fleurs, remarqua Plante.
Pour l’heure, ils apercevaient toujours des bases de colonnes, des dallages, des pierres, à un mètre cinquante de profondeur environ. Mais plus d’os et de sarcophages en effet.
– J’ai une question, reprit Plante : si le squelette qui nous intéresse, notre Martin à nous, a été introduit par en bas, par le souterrain, comment se fait-il qu’on n’ait pas vu cette ouverture, ou au moins ce conduit sous lui ?
Comme Rebil était le mieux placé pour répondre, c’est lui qui répondit :
– Deux explications à mon avis. La première, quand on a examiné Martin et tout ce qu’il y avait autour, au début du mois, on n’imaginait pas qu’il puisse avoir été introduit par l’intérieur de l’église. Même si on a aussi regardé les canalisations d’assainissement, c’était l’hypothèse des précédents chantiers qui dominait : Martin aurait été placé là au moment où le sol était creusé
en raison des travaux d’aménagement de la place. Du coup, je n’ai pas examiné la terre très profondément sous le squelette. Deuxième explication, toute simple : en trente-trois ans, la terre a bougé, surtout s’il y a eu de nouveaux travaux en 1986 : ce qui n’était pas bouché s’est bouché, la cavité a été comblée, au moins en partie.
Chautard écoutait cet échange et se disait que le petit tour dans le souterrain s’imposait. Ils entrèrent dans l’église sous l’œil étonné de quelques passants débouchant des rues Carnot et de l’Hôtel de Ville, toujours prompts à imaginer le pire, non sans raison, dès qu’ils apercevaient les forces de l’ordre dans un lieu incongru.
– Messieurs, vous savez où se trouve le presbytère ?
Chautard s’adressait aux deux agents en uniforme. L’un d’eux répondant par l’affirmative, le boss leur demanda d’aller prévenir le curé et de l’amener dans la crypte, avec les clés du souterrain.
Les trois enquêteurs s’avancèrent sous les premières voûtes. Ils retrouvèrent une hauteur – une vingtaine de mètres au-dessus de la nef – et une longueur – pas loin de cinquante mètres sans doute – propices au recueillement et à la modestie.
– Je crois que j’étais pas venu là depuis la communion de ma fille, lâcha Rebil à mi-voix.
– T’es catho, Charles ? s’étonna Plante.
– Y’a pas besoin d’être catho pour faire sa communion.
Il n’aurait pas été dans une église, le commissaire se serait volontiers esclaffé après cette réplique.
– Moi, mon Romain et ma Steffie, on les a juste baptisés, reprit Plante.Au cas où…
– Au cas où quoi ?
– Au cas où ils voudraient se marier à un béni-oui-oui, au cas où ils se mettraient à y croire, au cas où toute cette connerie serait pas de la blague… Au cas où !
– T’as pris une assurance, en quelque sorte. Ça coûte rien…
– Comment ça, ça coûte rien ? Tu sais ce que j’ai dépensé pour les gueuletons, les fringues et tout le merdier ?!… Heureusement que le parrain et la marraine se sont fendus de la médaille et de la chaîne, sans ça tout mon P.E.L. y passait, putain !
Le major et le commandant avaient déjà descendu les marches pour s’engager dans la nef. Chautard, lui, demeura un instant sur le parvis intérieur. Il tourna la tête à gauche et aperçut à bon escient la cuve baptismale, ainsi qu’un étrange chandelier aux têtes d’animaux sauvages. Il descendit les marches à son tour, mais remonta vers le chœur en empruntant l’allée latérale droite plutôt que l’allée centrale, comme s’il n’osait pas s’aventurer dans la nef.
– Monsieur le Commissaire…
Il avait parcouru une quinzaine de mètres, quand il s’entendit appelé par un chuchotis, pourtant très audible.
Il tourna la tête, côté nef, et avisa une femme, une vieille femme, assise au bord d’une travée, plus ou moins cachée par un pilier. Chautard hésita, mais elle répéta :
– Monsieur le Commissaire. Venez vous asseoir.
Il hésita encore :
– Excusez-moi, je dois voir M. le curé…
– Il n’est pas dans l’église.
– Je sais, mais il doit venir…
– Vous avez cinq minutes.
En effet, il avait cinq minutes, qu’il aurait bien utilisé pour inspecter la crypte, mais cette vieille femme l’avait harponné. Il s’avança avec prudence. Elle posa sa main sur le siège à côté d’elle, qu’elle tapota pour indiquer que c’est là qu’il devait s’asseoir. Ce qu’il fit, déclenchant un affreux craquement qui résonna dans toute l’église. Une douleur lui vrilla les reins tandis qu’il se tenait à l’appui-tête de la rangée de devant, comme s’il avait peur que la chaise de bois explose sous son poids.
– Vous êtes le commissaire Chautard, je me trompe pas ?
Elle parlait étonnamment vite, avec un léger zézaiement mais sans chevroter. Le commissaire la voyait mal et ne la regardait pas en face. Elle paraissait avoir 80 ans bien sonnés.
– Oui, je suis le commissaire Chautard. Et vous ?
– Marjolaine. Me demandez pas mon nom, ça m’énerve.
– Bien, Marjolaine. Vous vouliez me parler ?
– Eh oui puisque vous passez devant moi ! N’est-ce pas extraordinaire ?
– Rrrggh… De quoi voulez-vous me parler ?
– De l’abbé, pardi ! Enfin de l’ancien. J’ai su qu’il était mort la nuit dernière.
– Vous avez entendu les informations à 18 heures ?
– Non, je l’ai su dès 11 heures.
– Comment cela ?
– Ça m’est revenu aux oreilles. Des gens de Lagleygeolle ont téléphoné à Brive, vous pensez…
Plus fort que la presse, se dit Chautard.
– Vous connaissiez l’abbé Planiaud ?
– Très bien.
– Comment l’avez-vous connu ?
–Ici. Je viens tous les jours à la collégiale depuis 40 ans. Depuis 42 ans, même. Depuis le 25 février 1971. L’abbé Planiaud est arrivé un an après moi.
– Rrrghh… Est-ce que je peux vous demander ce que vous faites ici tous les jours ? Depuis 42 ans ?
– J’aime cet endroit. Je m’y sens bien. J’habite et je travaille à côté. Alors j’y viens ou le matin, ou le midi ou le soir. Y’en a qui sortent leur chien, moi j’entre à l’église.
– Mais… vous priez ?
– Je ne suis qu’à moitié croyante. Ne le répétez pas, hein ?… Non, je viens m’aérer, me ressourcer. Et puis j’entretiens les lieux. Ça aussi c’est un secret, faut pas le dire.
–Qu’est-ce que vous appelez entretenir les lieux ?
– Eh bien nettoyer, balayer, faire la poussière, astiquer les cuivres. J’ai même fait les vitraux une fois, enfin pas tous… Et puis je nourris les animaux.
– Les animaux ? Dans la collégiale ?
– Oui. S’ils sont là, dans la maison du seigneur, non seulement ils ne doivent pas être chassés, encore moins tués, mais sauvés et protégés. L’arche de Noé, vous connaissez, quand même ?
– Mais quel genre d’animaux trouve-t-on dans la collégiale ?
– Ça dépend des moments, mais j’y ai vu des chats, des rats, des mulots, des souris, des oiseaux, des chiens, des lapins, des grenouilles et des serpents. Je compte pas les araignées, les hannetons, les chenilles, les limaces, les mouches et les escargots…
Le commissaire se tourna pour mieux voir la veille femme. Ses cheveux blancs avaient un certain volume, son manteau, ses bas et ses souliers étaient sombres mais semblaient propres et en bon état, sa peau était ridée mais entretenue. Elle n’avait pas l’air folle.
– C’est vous qui êtes chargée du ménage de l’église ?
– Pas du tout ! Je le fais discrètement, sans rien demander à personne.
– Il n’y a pas un sacristain ?
– Oh, le bedeau est un bon à rien. Heureusement qu’il ne faut plus sonner les cloches, il saurait pas ! Il est sot, et cossard avec ça… Il n’arrive pas à compter jusqu’à trois. Sauf pour les sous de la quête, là il s’y connaît, croyez-moi ! Il sait les mettre dans sa poche. Dieu me pardonne…
– Rrghh… Et la gouvernante de l’abbé Planiaud ? Elle ne s’occupait pas de l’église ?
– La Baltès ? Une drôle de gouvernante, celle-là ! Quelles relations ils avaient tous les deux ? On ne le saura jamais… En tout cas, à part les fleurs, elle ne s’occupait de rien. Même un coup de balais, c’était trop pour elle. Alors c’était moi qui le faisais. Ça me plaisait et ça lui fermait son caquet ! Comme je faisais son travail et que ça l’arrangeait bien, elle me laissait tranquille.
– Elle aurait voulu vous faire fuir?
– Bien sûr. Mais personne ne peut empêcher une paroissienne d’entrer dans une église et d’y rester aussi longtemps qu’elle le souhaite. Pas vrai ?
Chautard s’était souvent dit qu’il était en effet formidable qu’il y ait en France quelque 40 000 églises et chapelles dans laquelle n’importe qui pouvait entrer pour trouver un moment de paix et de repos. Il lui semblait que, en ces temps de bruit, de vitesse et de confusion, ces demeures de silence étaient des refuges indispensables. Même si, comme en ce moment, elles étaient glaciales.
Le major Rebil et le commandant Plante avaient repéré leur patron assis à côté d’une petite vieille.
– Qu’est-ce qu’il fout, à ton avis ?
– Je sais pas. Il avait peut-être rencart avec elle…
– Il drague.
– Ouais, il voulait un alibi, alors il nous a fait venir avec lui pour maquiller ça en obligation professionnelle…
Ils rigolèrent.
– C’est qu’elle est gironde, l’ancêtre ! Tu crois qu’elle s’épile le maillot ?
Ils pouffèrent plus que ne l’autorisaient les lieux et leurs éclats résonnèrent sous les voûtes.
– Vous vouliez me dire quelque chose à propos de l’abbé Planiaud, Marjolaine ? demanda Chautard à celle qui ressemblait plutôt à sa mère qu’à sa compagne.
– Je voulais plutôt vous demander comment il est mort. On m’a dit qu’il avait été poignardé, c’est vrai ?
– C’est pas tout à fait ça. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant.
– Mais pourquoi on l’a tué ? Est-ce qu’il savait des choses ?
– Vous posez la bonne question. Je voudrais savoir si on l’a tué parce qu’il savait des choses.
Marjolaine resta un temps sans parler, elle et Chautard regardaient devant eux.
– Un curé, ça sait des choses, reprit la vieille dame. Sûr…
– Vous qui le connaissiez, savez-vous s’il avait des fréquentations dangereuses ?
– Oh, il se laissait pas embêter par la racaille ! Curé des pauvres, c’était pas son genre. Il tenait à son standing. C’est Saint-Martin ici, pas Estavel, ou Les Chapélies !
– Vous n’avez aucune idée des informations qu’il aurait pu détenir et qui auraient poussé quelqu’un à le faire taire ?
– Aucune idée.
– Rrghhh… Et… vous qui connaissez si bien l’église, que pensez-vous des fouilles et de la découverte du mystérieux squelette ? J’imagine que vous en avez entendu parler…
– Oh oui…
– Qu’est-ce que ça vous inspire ?
– Ça m’amuse. Un mort du XXe siècle qui réapparaît au milieu des os de moines du Moyen Âge, c’est drôle, non ?
– Hum… Vous pensez que l’abbé Planiaud était au courant de la présence du squelette ?
– Je ne sais pas. Il y a eu tellement de morts dans cette église…
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– Tous les enterrements, chaque semaine, depuis des siècles…
– Certes. Mais après la cérémonie, les morts repartent, si je peux dire. Ils vont dans des cimetières, ils ne restent pas sur place.
– Allez savoir…
– Comment ça, allez savoir ?…
– À mon âge, on a vu un nombre incalculable de choses bizarres…
Chautard se dir que ça valait le coup de risquer une question plus précise :
– Est-ce que vous voulez dire que l’abbé Planiaud aurait pu dissimuler un cadavre dans l’église ?
Marjolaine sembla réfléchir quelques secondes. Puis :
– Dissimuler, non. Mais garder le silence.
Chautard garda le silence à son tour. Puis :
– Est-ce que la mort de l’abbé Planiaud vous fait de la peine ?
–Oui et non, répondit la vieille sans émotion. Il faut bien partir un jour. Mais la manière, là, je sais pas…
On entendit des pas dans les travées. Chautard ne se tourna que lorsqu’il entendit une voix claire à sa droite :
– Ah, Commissaire ! Excusez-moi… Je ne savais pas que vous vouliez me voir. Je vous ai fait attendre… Ah, je vois que vous avez fait la connaissance de Marjolaine.
Un quadragénaire en costume froissé lui tendait la main, Rebil et Plante se tenaient en retrait derrière lui.
Le commissaire se leva, non sans peine et sans craquements, ces derniers venant du bois des sièges plutôt que de ses lombaires, du moins l’espérait-il.
– Rrrggghhh… Bonjour mon père. Je suis à vous.
Chautard se retourna et se pencha vers Marjolaine
– Quel âge avez-vous… Marjolaine ?
– 87 ans. Ça, je le sais.
Chautard pensa à la chanson interprétée par Gabin.
Le prêtre demanda à Marjolaine de quitter l’église car le sacristain allait la fermer.
– Vous savez que je suis contre, Monsieur le Curé. On ne chasse pas les fidèles de la maison de Dieu.
– Je ne vous chasse pas, Marjolaine. Simplement, nous ne pouvons pas laisser l’église ouverte la nuit, pour des raisons de sécurité, vous le savez bien.
– Vous n’avez pas confiance en la protection du Seigneur. Si c’est pas malheureux…
Le prêtre ne répondit pas, mais resta immobile en bout de la travée, et tendit le bras vers la sortie, vers laquelle la vieille dame se dirigea en rechignant. Sous le porche, le sacristain attendait, un énorme trousseau de clés à la main. Les deux agents étaient près de lui.
–––
Le prêtre, fébrile, et les policiers, civils, se dirigèrent vers la crypte. Le prêtre alluma la minuterie et ils descendirent les quelques marches qui menaient au sous-sol. En fait, la crypte se réduisait à un couloir entre deux séries de vitrines. À gauche, des reliquaires de différentes formes et différents métaux, ainsi que des bustes en bois polychrome.
– Voici donc Martin l’Espagnol ! s’exclama Plante. Lointain prédécesseur de Martin le disparu qui nous intéresse…
Rebil remarqua un morceau de pierre avec des inscriptions de couleur ocre et rouge. À droite, il y avait plus de profondeur derrière les vitres, cinq ou six mètres au moins, creusés à même le rocher, sans soutènement apparent. Dans cet espace, on comptait pas moins de six sarcophages dont trois étaient recouverts de pierres tombales.
– Qui est-ce ? demanda Plante.
– On pense qu’il s’agit des tombeaux des premiers chanoines du prieuré, aux XIIe et XIIIe siècle.
– Est-ce que vous avez demandé à ce que les sarcophages découverts récemment soient exposés ici ? demanda Chautard.
– Oui, bien sûr. Une fois que les archéologues auront fini leur travail. Je dois les revoir demain à ce sujet. Mais avec ce qui est arrivé à mon prédécesseur… je sais pas… c’est atroce… Je suis bouleversé.
L’homme avait l’air bouleversé, en effet. Chautard chercha à voir s’il avait peur, mais il ne put le déceler.
– Je viendrai vous voir bientôt pour vous interroger au sujet de l’abbé Planiaud. Mais nous sommes ici pour examiner le souterrain.
– C’est que…
– Vous êtes au courant de son existence ?
– Vaguement.
– C’est-à-dire ?
– Je n’en ai entendu parler que par ouï dire.
– Pas par l’abbé Planiaud ?
– Non.
– Qui vous en a parlé, alors ?
– Des paroissiens, au détour d’une conversation.
Pour certains, il rejoignait le monastère de Saint-Antoine, pour d’autres il permettait de traverser la Corrèze. Ce n’était pas très précis. Il partirait d’ici, de la crypte. Je n’ai jamais cherché à creuser.
– Vous n’avez jamais regardé là derrière ?
– Non, jamais
– Êtes-vous membre de la Société du Brive Ancien ?
– De droit, oui. Cela fait partie… des charges de mon ministère. Mais je ne participe qu’à l’assemblée générale, une fois l’an.
– Vous avez connu le président Nouvel ?
– Non. J’en ai entendu parler. Mais j’ai pris mes fonctions ici en 2007 et il était décédé.
– Est-ce que des membres de la Société du Brive Ancien vous ont demandé l’accès au souterrain ?
– Une fois. Quelqu’un m’a appelé, je n’ai pas retenu le nom.
– Qu’avez-vous répondu ?
– Que je ne savais pas comment on y accédait et que je n’avais pas de clé d’une éventuelle entrée.
Chautard marqua un temps d’arrêt, souffla. Rebil et Plante écoutaient aussi, et le pauvre curé se sentait au supplice. La lumière s’éteignit soudain et il se mit à crier.
– Ah !… Excusez-moi. Je… C’est la minuterie qui s’est arrêtée. Je… Je suis bouleversé. Toute cette histoire…
Plante trouva le bouton et ralluma la minuterie. Le commissaire poursuivit :
– Nous allons vous laisser vous reposer, Mon Père, excusez-nous. Quelques dernières questions. Est-ce que c’est l’abbé Planiaud qui vous a transmis les clés de la collégiale ?
– Oui.
– Et dans le jeu de clés ou les jeux de clés, il n’y en avait pas une pour accéder au souterrain ?
– Non.
– Comment en êtes-vous sûr ?
– Parce que j’ai essayé toutes les clés et qu’elles correspondent toutes à une serrure.
Et l’abbé sortit un jeu de clés, dont beaucoup de taille impressionnante, toutes entourées d’une étiquette avec leur destination. Chautard avait du mal à associer les informations qu’il entendait, et à voir s’il pouvait en déduire quelque chose.
– Rrrghhh… Donc nous ne pouvons pas accéder au souterrain ?
– Je peux ouvrir les vitrines si vous le souhaitez.
– Allez-y.
Le curé sortit de sa proche un autre jeu de clés, beaucoup plus petit, composé de quatre clés. Il en introduisit deux dans quatre serrures des vitrines, qu’il fit coulisser, non sans mal. Une odeur de pierre humide et de moisissure se répandit dans la crypte.
– Rebil, vous voulez bien aller voir si vous apercevez quelque chose qui ressemble à l’entrée d’un souterrain.
Le major posa la valise qu’il avait apportée sur la première marche de l’escalier, l’ouvrit, saisit une torche, un chiffon, un bloc de pâte. Puis il s’approcha de la cavité surélevée et se hissa comme il put au niveau des monolithes éternels.
– Ne m’enfermez pas s’il vous plaît. Je veux comprendre ce qui a pu arriver à notre Martin, pas vivre ce qu’il a vécu.
Rebil avança courbé au milieu des sarcophages, car la hauteur de plafond ne lui permettait pas de se redresser. Il longea les murs, torche dirigée vers ses pieds. Bientôt les trois autres ne le virent plus. Ils entendaient juste les bruits de pas sur les cailloux. Le prêtre semblait toujours aussi mal à l’aise, tendu.
– Vous ne voulez pas aller voir, M. le curé ? demanda Chautard.
Celui-ci tourna la tête et lança sa main en signe de refus.
– On dirait que ça vous fait peur ! lança Plante. Vous craignez les âmes errantes ?
– Il y a de ça, dit le prêtre. Je ne suis pas à l’aise avec ces monuments funéraires.
– Vous me faites pensez à Guy Bedos, dans Nous irons tous au paradis ; il est médecin, et quand il pique il détourne les yeux en disant qu’il a horreur de ça. Ah ah !
Chautard connaissait la scène et ne put s’empêcher de sourire. Même dans le tragique, la comédie était inévitable. Salutaire sans doute.
Rebil réapparut. Il hocha la tête.
– On aperçoit le haut d’une porte en bois. Il y a bien quatre-vingts centimètres de terre à la base, mais cela doit pouvoir se dégager. Je n’ai pas vu s’il y avait une serrure et quel était son état.
– Tu vas pas me dire que tu vas te laisser emmerder par un trou rouillé dans une vieille planche ! s’exclama Plante.
– C’est pas ça. Mais si j’ai bien compris, la clé a disparu. Ou en tout cas n’a pas été remise à M. le curé. Ce serait peut-être con de détériorer la serrure, si un jour on la retrouve et qu’on veut vérifier que c’est bien la bonne…
Chautard admira la clairvoyance de Rebil, comme il avait admiré la logique de Falbucio la veille.
– Que proposez-vous, Major ?
– De revenir demain matin avec Tessaud et Falbucio. On dégage la porte. Si on ne peut pas l’ouvrir, on prend des moulages de la serrure. Pour conserver une empreinte. Ensuite on la travaille, on la fait sauter au besoin.
– Ça me paraît bien. Monsieur le curé, peut-on fermer l’église demain matin ?
–Pardon, Patron, intervint Rebil. Mais on ne pourra pas commencer avant 11 heures, car on doit traiter différents prélèvements effectués à Lagleygeolle. Si on commence à 11 heures dans le souterrain, avoir toute la journée serait plus sûr. On sait pas comment c’est à l’intérieur du truc, ça peut prendre du temps de remonter jusqu’à la surface, enfin jusqu’à l’emplacement
où on a trouvé Martin.
– Exact. Monsieur le curé ?
– Bien sûr. Il n’y a pas de messe à midi, demain. Est-ce qu’on peut quand même ouvrir normalement demain matin ? En début de matinée, il y a parfois des vieilles dames qui…
Malgré le froid, le curé semblait transpirer. Mais Chautard n’en déduisait pas de comportement suspect, simplement l’émotion face à une situation inhabituelle et à la mort violente de celui qui occupait sa place quelques années plus tôt.
– Aucun problème, Monsieur l’abbé. Le major et son équipe viendront demain matin vers 11 heures. Nous vous demanderons de fermer la collégiale à ce moment-là, pour la journée.
– Je suis attendu à l’évêché à Tulle demain matin, enfin si vous permettez, mais le sacristain sera là. Il ouvre tous les jours l’église à 7 h 30. Je lui demanderai de revenir à 10 h 45 et de se mettre à disposition de… Monsieur…
– Du major Rebil.
– Très bien. Et… Excusez-moi… Est-ce qu’il ne faudrait pas avertir la mairie ? C’est elle qui a la charge du bâtiment.
L’abbé ne le vit pas, mais Chautard grimaça :
– Vous avez raison. Nous appellerons la mairie demain matin.
– Merci. Et… Peut-être une dernière chose… Que dois-je dire si l’on me demande les raisons de la fermeture ?
– Dites que la fermeture est liée aux fouilles en cours sur la place Charles de Gaulle. Et pas un mot à la presse, qui ne va pas manquer de se ruer sur vous, dès demain
matin, si ce n’est pas dès cette nuit.
– Vous croyez ?…
Le jeune abbé Pouroix tremblait pour de bon.
–––
De retour au commissariat, Chautard ouvrit son Mac et nota :
– la clé du souterrain est manquante dans le jeu en possession du curé actuel de Saint-Martin. Planiaud l’a-t-il subtilisée avant de transmettre le jeu à son successeur ? Le meurtrier de Planiaud souhaitait-il récupérer cette clé ? Dire à Plante et Mathieu qui doivent interroger demain la femme de ménage sur les objets éventuellement manquants à Lagleygolle de lui demander si elle a vu une clé isolée, sans doute assez grosse, et si par hasard elle a disparu depuis le meurtre ;
– sur un album présentant la collégiale, placée sur un chevalet dans la travée Est, et que j’ai consulté en sortant de la crypte ce 12 mars vers 19 h 30, il est indiqué que la crypte n’a été ouverte qu’en 1989, ce que m’avait dit Planiaud. Or, selon lui, le président de la Société du Brive Ancien Jacques Nouvel lui aurait emprunté les clés de la collégiale à la sortie d’une réunion pour vérifier un point de détail dans la crypte en 1980 à peu près, au moment où l’abbé venait de découvrir cette crypte. Mais qu’y avait- il à voir à ce moment-là ? Comment Nouvel était-il au courant de l’existence d’un sous-sol à peine mis à jour ? Revoir Planiaud et creuser les conditions de la découverte et de l’aménagement de la crypte.
Il faillit poursuivre, mais préféra s’arrêter là. Tout flic savait d’expérience qu’il devait se méfier des déductions hâtives. Lorsqu’on anticipait plus que de raison, on synthétisait non pas en fonction de ce que l’on voyait et entendait mais en fonction du résultat escompté. Et on se trompait.
– Patron, si vous n’avez plus besoin de moi, j’y vais.
Plante avait passé une tête par la porte entrouverte. Chautard l’aperçut et leva la main en guise d’au revoir.
Après avoir relu ses notes, avoir écrit en style télégraphique les choses à ne pas oublier le lendemain, et s’être accordé quelques respirations issues de ses années yoga, le commissaire, via Sylvie Bastia au standard, appela la gendarmerie de Meyssac pour vérifier le dispositif autour de Lagleygeolle.
Quand il arriva chez lui, sa femme lui apprit que le meurtre de l’abbé Planiaud avait été évoqué en titre et sur France 2 et sur TF1.
– C’est annoncé depuis 18 heures, et peut-être avant j’ai pas vu, sur BFM et iTélé, ajouta Pauline.
Sylviane répondit à la question qu’il ne posa pas :
– Ils évoquent tous un lien possible avec le squelette.
Jean-Jacques Chautard ne dormit pas bien cette nuit-là.
À suivre.