(5e enquête du commissaire Chautard)
© Écritures
ISBN n ° 978-2-35918-022-0 – Dépôt légal : octobre 2013
(publié sous le nom de Pier Bert, tiré et vendu à 1000 exemplaires)
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(environ 20 minutes de lecture)
Prologue : Brive-la-Gaillarde, 25 mai 1980
– Dîtes, on ne voit pas grand-chose…
– Je sais bien. Accrochez-vous à moi si vous voulez. Ma torche n’a qu’un faisceau limité.
– Qu’avez-vous donc à me montrer ?
– Des pierres. D’une grande valeur.
– Des pierres précieuses ?
– Précieuses pour notre compréhension de l’histoire.
– Diable… Vous m’alléchez. Même si je comprends mal cette expédition nocturne.
– Attendez de voir.
– Mais je ne vois rien.
– Attendez.
Ils descendaient quelques marches en se tenant au mur. L’air était humide et empli d’une poudre de pierre qu’ils soulevaient avec leurs pieds et leurs mains.
– Nous y sommes.
Ils s’arrêtèrent dans une sorte de cave dont deux des côtés semblaient écroulés. Les pierres jonchaient le sol.
L’homme qui guidait s’avança de trois pas sur la droite et saisit une lampe à terre, de style lampe à huile, mais qui fonctionnait avec des piles et diffusait une lumière blanche. Celui qui suivait regarda autour de lui, la pièce s’éclairant.
– Nous sommes dans une crypte ?
– J’en ai la certitude. Une crypte totalement ignorée à ce jour.
– Mais comment est-ce possible ? Depuis le temps qu’existe cette église ? Huit siècles…
– Et même quinze si l’on se réfère au premier édifice.
– Ça alors !
Les deux hommes avancèrent. Une pierre, blanche et pleine, de deux mètres de long apparaissait, posée sur un banc encastré dans la roche.
– Le tombeau de Martin ?
– Probablement. Martin l’Espagnol, prédicateur chrétien lapidé au Ve siècle, au croisement des actuelles rues Majour et de Corrèze, parce qu’il renversait les idoles et proclamait le dieu unique. Il fallut une épidémie et la guérison de quelques personnes après qu’elles eussent imploré Martin pour transformer en saint celui qui avait été honni. Et c’est autour de son tombeau que fut construite la première église de Brive, vite détruite par un incendie, puis reconstruite par l’évêque de Limoges Ferréol, vous le savez.
– Grâce au récit de Grégoire de Tours. Vous vous rendez compte ? La chrétienté était encore balbutiante à l’époque. Mais déjà, dans des coins aussi reculés que le Bas-Limousin, quelques prosélytes posaient les bases d’une nouvelle religion…
– Oui, Brive n’était constituée que de quelques maisons sur des buttes surplombant les territoires marécageux autour des rivières. Brive, parce que Briva, le pont en gaulois, le pont sur la Corrèze.
– Et ça ? demanda celui qui découvrait à celui qui connaissait déjà les lieux.
– Un sarcophage. Époque romaine, mérovingienne, carolingienne ? Il est trop tôt pour le dire.
Mais cela atteste sans aucun doute de l’importance du site, de sa continuité comme lieu de culte et d’inhumation.
– Vous croyez que cela date d’avant la construction de l’église romane et de la présence des chanoines ?
– Oui, et c’est pour cela que cette découverte est intéressante. Tenez, avancez-vous un peu et regardez ça.
Le guide braqua sa torche sur une sorte de boîte, toujours en pierre, mais avec des reliefs qui prouvaient qu’elle avait été travaillée.
– Un reliquaire ?
– Exact. Il était quasiment pris dans le mur. Je l’ai dégagé à la pioche, puis au burin. Avec d’infinies précautions.
– Vous l’avez ouvert ?
– Allez-y.
À la lumière du faisceau de la torche et de la lampe au sol, le suiveur saisit le couvercle et le souleva. Puis il regarda à l’intérieur.
– Bonté divine !
– Comme vous dites.
– C’est une parure ?
– Sans doute un collier mortuaire. Ainsi qu’une sorte de bracelet. Et ce n’est qu’un début ! Je suis sûr qu’il y a encore d’autres trésors en ce lieu. Et regardez encore ça.
Le faisceau lumineux fut braqué contre un pan de mur, sur lequel se dégageaient des traits épais et sinueux de couleur orangé.
– Une inscription ?
– Sans doute. Vous réalisez son importance si on parvient à la déchiffrer ?
– Mais comment avez-vous découvert cette crypte ?
– L’abbé. Planiaud. Un jour, son pied butte contre une dalle dans le transept. Il manque se casser la figure. Il se penche, s’aperçoit que la dalle n’est pas jointée. Il s’en va prendre un pied de biche dans la sacristie, revient et soulève la dalle.
– Il a fait ça tout seul ?
– Eh, il est jeune, notre curé, guère plus de 40 ans ! Bon, il soulève la dalle et découvre trois marches qui descendent sous le sol. Se doutant qu’elles conduisent quelque part, il entreprend de les dégager, à ses heures perdues, et dans la plus grande discrétion.
– On ne savait pas qu’il y avait une crypte et des éléments funéraires ?
– Eh bien non ! On savait qu’il y avait des bâtiments autour de l’église, car les chanoines qui l’administraient ont longtemps vécu à ses côtés. On avait retrouvé traces de ces salles et cloîtres lors de la construction de maisons particulières au XIXe siècle, des maisons dites ventouses, collées à la collégiale, démolies en 1912, à l’exception d’une seule, qui demeure, côté rue du colonel Farro.
Le suiveur tentait d’intégrer les informations qui lui étaient fournies. Il s’étonna :
– Il est surprenant que, lors de la rénovation du centre-ville il y a 5 ans, en 1975, où toute la place Charles de Gaulle a été refaite, on n’ait pas retrouvé trace d’éléments religieux mobiliers ou immobiliers, non ?
– Les entreprises du chantier et les services municipaux nous ont assuré qu’ils n’avaient rien décelé.
– Il a donc fallu que l’abbé Planiaud manque se casser une jambe pour que l’on découvre cela…
– Lascaux a bien été trouvée par des enfants et un chien qui poursuivaient un lapin…
– Exact. Planiaud n’en a parlé à personne ? De sa découverte ?
– Si, à moi.
– Ah… Et… Cette crypte dans laquelle nous nous trouvons, seuls l’abbé Planiaud et vous êtes au courant ?
– En effet. Nous travaillons bien tous les deux, et nous ne voulons pas livrer ces vestiges du passé en pâture aux promoteurs ou aux amateurs… Du moins tant que nous n’avons pas une idée plus précise de ce qu’il y a ici.
– C’est une attitude plus gaillarde que chrétienne, non ?
– Nous devons tenir compte des différentes composantes de notre personnalité…
Le suiveur passa sa main sur la pierre tombale, monolithe de grès poli par la terre et le temps.
– Mais il va vous falloir des engins pour nettoyer cette crypte. Il faut creuser, évacuer, déplacer peut-être… C’est un travail titanesque!
– Nous ferons appel aux aides extérieures en temps voulu. Quand nous aurons suffisamment d’éléments pour prouver que nous avons là une nécropole, qu’il y a un lien entre le passé et le présent, entre la vie et la mort. Entre la pierre et la poussière ! Et qu’il sera incontestable que c’est notre découverte… Nous ne voulons pas être dépossédés, comprenez-vous ?
Le suiveur ne comprenait pas bien. Il remarqua l’exaltation de celui qui l’avait amené là et se demanda s’il avait toute sa tête.
– Et… Puis-je vous demander pourquoi vous me montrez cela ? Puisque vous semblez tant tenir au secret ?
Il venait à peine de terminer sa phrase quand la lumière s’éteignit, la lampe à piles posée par terre d’abord, la torche ensuite, à une seconde d’intervalle. L’obscurité était totale.
– Eh ! Que se passe-t-il ? Vous êtes là ?
Il entendit des mouvements, de pas, mais aussi de fer et de pierre, comme celui d’une pelle que l’on glissait sous des graviers. Il se tourna, avança d’un pas, mais se cogna
aussitôt et se râpa le dos de la main.
– Rallumez enfin ! Que faites-vous ?
Il sentit de la terre sur ses pieds, comme si elle avait été jetée sur ses chaussures.
– Mais enfin que faites-vous ?
– Je fais disparaître les premières marches de l’escalier.
– Que ?… Pourquoi ? Rallumez ou je crie !
– Criez tant que vous voulez, cher ami. Vous ne réveillerez personne. Ni Martin l’Espagnol, ni ses successeurs dans les pierres, ni les habitants de Brive aujourd’hui.
Il se mit à transpirer, à trembler. Son guide était devenu fou. Fou et dangereux. Très dangereux. Il avança, mains devant pour se protéger. Il rencontra des pierres, des toiles d’araignées. Il se cogna fortement la tête. Il n’avait aucune idée de l’endroit où se trouvait la sortie.
– Que voulez-vous ? Pourquoi faites-vous cela ?
– Vous vous rappelez la dernière question que vous m’avez posée avant que la lumière ne s’éteigne ?
La voix émanait d’une certaine hauteur, lui semblait- il, mais il était incapable de distinguer sa provenance. Le son tournait dans cette cavité à moitié bouchée.
– Vous ne vous rappelez pas ? Moi si : vous m’avez demandé pourquoi je vous avais montré ces découvertes alors que je tenais à les garder secrètes.
– Oui, peut-être…
– Eh bien je vais vous répondre. Je vous les ai montrées parce que c’est ici que vous allez demeurer, à présent. Vous allez rejoindre Martin, les carolingiens et les mérovingiens qui dorment ici. Ne vous plaignez pas : vous êtes en bonne compagnie, dans un lieu sacré, qui plus est.
Il eut envie de crier, de bondir. Alors il cria et il bondit. Il gratta les murs comme s’il voulait les faire tomber avec ses mains, il frappa aux poings le plafond quand il le touchait, il donna des coups de pieds de tous côtés. Mais il ne réussit qu’à se cogner et à s’écorcher un peu plus. Il eut du mal à respirer soudain, il se courba, s’appuya contre une paroi. Il dit, essoufflé :
– Vous êtes fou. Ou plutôt vous avez une crise de folie. Je ne vous en veux pas. Reprenez-vous, ramenez-moi à la surface s’il vous plaît.
– Non, votre place est ici maintenant. Vous allez le comprendre, ne vous inquiétez pas.
– C’est magnifique ce que vous avez fait, votre travail dans cet édifice… Vous avez ma promesse que je ne dévoilerai rien de ce que vous m’en avez montré !
Il tâchait d’instaurer un dialogue pour tenter de ramener le fou à la raison. C’est ce dernier qui reprit :
– Vous croyez en Dieu, n’est-ce pas ?
– Votre comportement devrait me faire douter, et pourtant je crois en lui, oui.
– Alors, soyez heureux. Je vous envoie au paradis. Tous les chrétiens devraient se réjouir de mourir.
Il tremblait comme jamais il se serait cru capable de trembler.
– Pas si notre mission est interrompue par une volonté contraire à celle du Seigneur.
– Allons, rien ne peut être contraire aux exigences du Tout-puissant. Et il a décidé que votre mission était achevée. Votre pèlerinage sur la terre est terminé.
– J’ai une femme et trois enfants.
– Adultes, maintenant. Votre départ sera pour eux une délivrance. Et votre femme aura la chance de pouvoir vivre une autre histoire d’amour.
À cette évocation, il eut envie de vomir. Il déglutit, non sans difficultés.
– Je peux apporter à l’association, vous aider dans votre travail. Si vous le souhaitez…
– Vous n’êtes pas de Brive. Vous ne me succéderez jamais. Vous seriez un imposteur. Cette ville, son patrimoine, c’est mon affaire. Vous comprenez ? C’est moi qui porte son histoire sur mes épaules. On me doit tout…
– J’en suis bien conscient, croyez-le. Rallumez, s’il vous plaît…
– Je vais emmener votre corps un peu plus profond dans la terre, mais ce faisant je vous offre la lumière éternelle. Vous me remercierez. Soyez sans crainte.
– Non ! Non ! Non !
– Mais si.
Il n’était pas loin de pleurer et il n’était pas sûr de contenir sa vessie. La voix semblait inatteignable. Elle devenait irréelle. Il devait entretenir le fil, la conversation, c’était son unique chance :
– Et si l’on priait ensemble ? Vous êtes en proie à une crise de démence. Rendez-vous compte : vous voulez tuer un homme. Est-ce digne d’un chrétien de votre qualité ?
– « Tu observeras et tu accompliras ce qui sortira de tes lèvres, par conséquent les vœux que tu feras volontairement à l’éternel, ton Dieu, et que ta bouche aura prononcés ».
– N’utilisez pas les paroles de la Bible pour blasphémer, commettre un crime.
– Allez, mon ami, il est l’heure. Préparez votre âme et acceptez le rôle qui vous est imparti.
– Qu’allez-vous faire ? Comment allez-vous me tuer ?
– Je ne vais pas vous tuer, mais vous aider à rejoindre l’au-delà. Telle est ma mission, à moi. Je ne suis qu’un serviteur. « Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras ».
– Ayez pitié…
– Oui, mon ami, j’ai pitié de vous. Voici la délivrance.
Il y eut quelques bruits de pierre, provoqué par des pas. L’homme aux aguets se redressa et se déplaça de quelques pas lui aussi. Bien sûr, il ne vit pas venir le coup de pelle, qui le frappa de côté, comme une immense gifle. La douleur terrible fut suivie d’une autre tout aussi terrible quand sa tête heurta un mur ; il tomba à genoux et de nouveau eut mal, très mal. Le second coup de pelle, venu de plus haut, en biais, le mit à terre pour de bon. Douleur et commotion se disputaient en lui. Le troisième coup, donné avec le tranchant et reçu à la tempe, lui fit perdre connaissance en même temps qu’il faisait éclater sa pommette. Il y eut encore de nombreux autres coups de pelle.
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I – Y’a un os
– Commissaire…
– Rrgghhh…
– Excusez-moi, juste un petit problème…
– Rrrrghh…
Par politesse, Chautard releva la tête, sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur. « Incroyable, pensa le commandant Ducamp face à lui. Il ne sait pas se servir d’un téléphone, mais il reste collé à son Mac même quand on l’interpelle ».
C’était paradoxal en effet, mais le commandant Ducamp aurait dû savoir que le mot « problème » avait peu de chance d’émouvoir son supérieur, encore moins s’il était « petit ». Un problème, c’était un w.-c. bouché dans un appartement aussi bien qu’un immeuble en feu, une panne de la machine à café comme un accident sur l’autoroute. Chautard ne réagissait donc pas au mot problème, il attendait des précisions.
Comme c’était un homme bon, il délaissa les lignes sur l’écran et concéda :
– Je vous écoute, Ducamp.
– Voilà. C’est au sujet des travaux autour de la collégiale. Des découvertes faites par les archéologues la semaine passée. M. le Sous-Préfet Poisse veut nous voir à ce sujet. En urgence.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire dès ce soir. À 18 h 30. En mairie.
– Ce soir ?… En mairie ?… Pourquoi ça ?
–Je ne saurais pas vous dire.
Ducamp n’était pas un as de la communication. À tel point que certains remplaçaient le a dans son nom par un o, ce qui était injuste. Il était pourtant numéro deux du commissariat, responsable de la partie administrative – la partie opérationnelle était sous la responsabilité du commandant Plante. Sa taille et sa minceur n’étaient pas sans créer un certain contraste avec son supérieur.
Comme il ne pouvait rester là les bras ballants plus longtemps, il osa :
– Je réponds qu’on y va ?
– Qui participe ?
– Je sais que les archéologues seront là.
– Dans le bureau du maire ?
– Oui. Euh… Je dis que nous y allons ?
– Rrggghh… Si Poisse nous a convoqués en disant que c’était urgent, je vois mal comment nous pourrions refuser. Vous viendrez avec moi et vous demanderez à Rebil de nous accompagner.
– Noté.
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? se demanda Chautard quand il fut seul. Les travaux de réfection de la place Charles de Gaulle avaient été interrompus avant d’avoir commencé, parce que des sarcophages, des ossements, des bases de colonnes avaient été découverts par l’Inrap, l’Institut National de la Recherche Archéologique Préventive. Des grilles venaient d’être posées, mais la population pouvait observer à loisir les pierres et les os émergeant de terre, à un mètre environ sous le niveau du sol. Ces tibias et ces crânes donnaient à ceux qui les regardaient l’impression que des tombes avaient été ouvertes, des sépultures malmenées. C’était aussi attirant que dérangeant.
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Le commissaire Chautard, le commandant Ducamp et le major Rebil, chef du service de la police technique, prirent à pied la rue des Prêcheurs et la place Jean-Marie Dauzier. Le premier semblait marcher à reculons. Son inimitié avec le maire était connue.
Néanmoins, les trois hommes se présentèrent à la mairie à 18 h 30. L’hôtel de ville étant à cette heure fermé au public, ils passèrent par la loge du concierge, sur le côté. Louis Hémon, en poste depuis une trentaine d’années, les salua avec respect et les fit entrer par la tour. En haut de l’escalier, au premier étage, il les confia à une secrétaire que, vu son maintien et ses manières, l’on pouvait sans doute qualifier de particulière.
– Bonsoir M. le Commissaire, bonsoir Messieurs. Suivez-moi. M. le Maire va vous recevoir.
Il manquerait plus qu’il nous fasse attendre alors que nous n’avons pas sollicité de rendez-vous, eut envie de répliquer Chautard, qui sentit qu’il commençait à transpirer. Ils la suivirent et remarquèrent à peine l’élégance de l’arrière-train qui leur était proposé. Dans ce couloir sans fenêtres, au milieu des tentures et des portes en bois sombres, Chautard était oppressé. Chaque fois qu’il venait en ces lieux, il ressentait la même chose. Il voulait bien croire que la personnalité de celui qui occupait le bureau dans lequel il allait pénétrer influait sur son appréciation, il n’empêche : ces tapis et ces boiseries confinés étaient d’une tristesse à périr.
Ils arrivèrent au petit salon qui faisait office de salle d’attente.
– Voulez-vous un jus de fruit, un café, une bière ?
– Non merci, dit Ducamp, et Chautard, qui avait la bouche sèche, transforma dans sa tête la fin du nom de son second pour le maudire à son tour.
C’est donc peu joyeux qu’il s’assit, sur une chaise et devant une table basse moins sale et encombrée que celle d’un médecin, mais tout aussi déprimante. Aussitôt, entra Christian Spocik, le directeur de cabinet du député-maire.
Ce trentenaire qui flottait dans ses costumes inspirait à la fois la sympathie et la pitié ; sympathie parce que c’était un garçon charmant, d’une gentillesse non feinte, qui était cultivé, et parvenait à une légèreté rare à son âge. Pitié, parce qu’il travaillait pour un homme qui le traitait moins bien qu’un chien et le cantonnait à des tâches dans lesquelles il gâchait ses capacités.
– Merci d’être venu, dit Spocik. Même si nous ne sommes pour rien dans cette réunion.
– Pourquoi est-ce qu’elle a lieu en mairie, si c’est le sous-préfet qui l’initie ? interrogea Ducamp pour son patron.
– Les archéologues ont leur base ici, aux services techniques, tout leur matériel, leur équipement. Ils ont peut-être des choses à nous montrer, difficiles à déplacer.
– En quoi est-ce que la police est concernée ?
– Je n’en sais pas plus que vous, Commandant.
– Qui doit participer à la rencontre? demanda Chautard.
– Vous trois, M. le sous-préfet, le maire, la première adjointe Mme Purville, l’adjoint à l’urbanisme, M. Prioux. Ainsi que M. Filinger.
Jacky Filinger, il ne manquait que lui ! pesta Chautard sans ouvrir la bouche. Cet ami du maire, conseiller municipal, avait été affublé du titre de « conseiller spécial ». Les élus locaux aimaient singer les ministres et les présidents. La satisfaction de la vanité valait bien qu’on dilapide quelques fonds publics supplémentaires.
– Je vais voir où ils en sont, je reviens.
Le dircab s’éclipsa, le commissaire ferma les yeux.
On ne perdait pas son temps si l’on se reposait. Il essaya d’oublier la journée en cours, de n’être ni dans le passé, ni dans l’avenir, ni au commissariat, ni dans le bureau du maire, mais là, juste là dans cette salle d’attente, après tout bien aménagée, calme. Il fallait goûter l’ici et le maintenant, la simple joie d’être en vie dans un pays en paix et d’exercer son métier dans des conditions acceptables. Chasser le plus possible les pensées, sources de stress et de tristesse. On pensait trop, beaucoup trop, se disait-il, lui qui pourtant passait la majeure partie de son temps de travail à penser, ou plutôt à se mettre dans les pensées des autres. Saturait-il ? Peut-être pas. Mais il avait besoin de plages de vide. De plus en plus, la nature l’attirait, lui que la campagne avait toujours ennuyé. L’âge changeait les besoins, donc les points de vue. Aujourd’hui, les arbres, la terre et les cours d’eau le réconfortaient. Ils devenaient même indispensables.
– Ah, Messieurs de la Police ! Venez ! Nous n’attendions plus que vous !
Chautard n’avait pas réagi aux bruits de portes et de pas, mais la voix de Roland Rigal, maître des lieux, le tira de la torpeur dans laquelle il s’était laissé aller. Les « Messieurs de la Police » se levèrent, traversèrent les quatre-vingts centimètres du couloir en diagonale, et après avoir franchi une double-porte qu’il était malaisé de ne pas prendre dans la figure, se retrouvèrent dans un bureau immense à trois portes-fenêtres, avec bibliothèque pleine de livres jamais ouverts, tableaux sans couleurs, fauteuils de musée.
Deux femmes et cinq hommes s’étaient levés. Des poignées de mains furent échangées, ceux qui ne se connaissaient pas se présentèrent. Chautard s’aperçut que la réunion semblait avoir commencé sans eux, comme si l’on avait fait venir les flics dans un deuxième temps. Voilà une entourloupe, ou une mesquinerie, bien dans le genre du locataire de l’hôtel de ville, pensa-t-il. Et le sous-pref, quel rôle jouait-il là-dedans ? Mais la micro-sieste dans la salle d’attente avait été réparatrice et le cocu ne se formalisa pas.
Le maire les dirigea vers la table rectangulaire.
– Christian, mets ces chaises comme il faut. Non, là ! Bon, assoyons-nous, allez ! Et dis à Annie de nous amener de quoi boire. Ça va être l’heure de l’apéritif. Si on mouille la maréchaussée, on a peut-être une chance de sortir d’ici sans se faire gauler !
– Rrghh… Je ne peux pas le garantir, dit Chautard que le regard du maire sollicitait. Mais si vous avez un whisky, je suis preneur. Nous sommes venus à pied.
On sourit et on s’assit. C’était un peu serré. Ducamp était raide comme un piquet ; Rebil, plus détendu, dodelinait de sa tête ronde et chauve. Les deux archéologues, un homme et une femme qui étaient les seuls à ne pas porter de veste, avaient l’air mal à l’aise.
– Si tu permets, Roland, commença le sous-préfet, je voudrais te remercier de nous recevoir en mairie, dans ton bureau. Je précise que comme nous avions rendez-vous ici à 17 heures pour faire le point sur différents dossiers, et que vous aussi Madame, Monsieur, représentants de l’Inrap, étiez en mairie, avec les services techniques, j’ai pensé qu’il serait plus pratique que nous nous retrouvions sur place. D’autant qu’il y a un certaine urgence.
– C’est dingue, s’exclama Roland Rigal, je suis chez moi et je sais même pas pourquoi je suis là !
Les rires furent moins nombreux qu’escomptés, en fait inexistants.
– Ne t’inquiète pas, reprit le sous-préfet Poisse, tu vas le savoir. Mais si tu veux bien, en préalable, j’aimerais que tu nous rappelles pourquoi la mairie a souhaité refaire les abords de la collégiale. C’est important pour comprendre la suite.
– Tu crois ? Moi je veux bien. D’autant qu’on m’a déjà reproché le chantier. Pour un peu, on m’accuserait de détruire le patrimoine de la ville !
– Au contraire. Dis-nous juste ce qui est envisagé autour de l’église.
– Bon. Frédéric, je parle sous ton contrôle.
L’adjoint chargé de l’urbanisme opina.
– D’abord, c’est la loi qui nous impose de supprimer les canalisations en plomb, avant la fin de l’année. Autant dire demain matin. Et mes prédécesseurs s’étaient empressés de ne rien faire et de me laisser le paquet.
– L’assainissement, c’est la merde, ajouta le conseiller Filinger, qui avait le sens de la formule malgré lui.. Tu dépenses des millions et ça se voit pas. Tandis que si tu lisses certains trottoirs à la va-vite, tu gagnes des centaines de voix. Pas vrai, Fred ?
L’adjoint chargé de l’urbanisme opina.
– Ouais, bon, continua le maire. Donc on a ces tuyaux en plomb à changer. Et comme si ça suffisait pas, il y a d’autres conduites à renouveler, parce qu’elles sont vieillissantes, ou inadaptées. Ça, c’était incontournable, et ça aurait suffi à justifier les travaux.
Roland Rigal leva la tête et balaya les convives d’un regard qu’il voulait convaincant.
Besoin de reconnaissance, signe du petit garçon qui cherche l’approbation de son père, remarqua le sous-préfet Poisse, qui connaissait bien la nature humaine en général et son maire de Brive en particulier.
– Puisqu’on devait casser, on a décidé d’en profiter pour reconfigurer la place. Dans un but pratique, pour mieux fluidifier la circulation, des piétons et des vélos notamment. Mais aussi dans un but esthétique, en enlevant un peu de minéral pour mettre plus de végétal.
Ça rime, Rigal, sourit Poisse.
– Il y a aussi l’idée de transformer ce lieu de passage en lieu de rencontre. De donner une identité à cette place qui n’en a pas vraiment, à la différence de la place du Civoire ou de la place Thiers par exemple. Et puis enfin… tiens, vas-y Fred, explique les deux tranches qui vont suivre.
L’adjoint ne pouvait se contenter d’opiner.
– En fait, comme nous avions aussi prévu des travaux place de la Halle, nous nous sommes dit qu’il y avait une continuité à prévoir entre la place Charles de Gaulle, c’est-à-dire celle de la collégiale, et la place de la Halle, autrement dit la place du Crédit Agricole.
– C’est le bon sens, lâcha Filinger pour ne pas perdre la main.
La particulière et une soubrette – femme de ménage reconditionnée – entrèrent à ce moment-là chacune avec un plateau qui contenait différents breuvages. La première eut le talent de venir prendre les commandes sans interrompre la discussion, mais Roland Rigal perturba la distribution et la soubrette en demandant « pour qui » et en voulant lui-même faire passer les verres. L’adjoint à l’urbanisme fut donc interrompu, mais on put comprendre de ses propos qu’après la place de la collégiale seraient traitées la place de l’hôtel de ville (deuxième tranche) puis la place de la Halle (troisième tranche), le but étant de « réaliser une nouvelle perspective » et de « renforcer la cohérence de l’hyper-centre ».
Le Glenfiddich, single malt que le sous-préfet fut seul à partager avec lui, aida Chautard à s’intéresser à ces projets d’aménagement du centre-ville, sur lesquels la première adjointe d’abord, le maire ensuite, crurent bon de renchérir. Le sous-préfet finit toutefois par en venir au vif du sujet.
– Merci. Ceci étant rappelé, je passe la parole à nos archéologues, Monsieur et Madame, excusez-moi je n’ai pas retenu vos noms…
– Pinto.
– Bével-Tarbon.
– Voilà. Vous faites donc partie de l’Inarp,
– L’inrap…
– Oui, enfin bon… Cet organisme qui doit être contacté par tout maître d’œuvre avant l’exécution de travaux qu’il prévoit en sous-sol.
C’est la femme qui prit la parole, sans hésiter. Ce doit être elle la chef, en déduisit le commissaire, sans quoi elle aurait échangé un regard avec son collègue.
– Voilà. Permettez-moi d’abord de vous dire ce qu’est l’Inrap et comment nous travaillons.
Décidément, on prend le temps ce soir, pensa Chautard, qui avala une deuxième gorgée, puisque après tout…
– Créé en 2002, reprit Mme Bével-Tarbon, l’Institut national de la recherche archéologique préventive est chargé de la détection et de l’étude du patrimoine archéologique touché par les travaux d’aménagement du territoire. Tous les travaux de construction ou rénovation entraînent par la force des choses la destruction des vestiges du sous-sol, et ces travaux s’étalent chaque année sur plus de 70 000 hectares dans notre pays. Nous étudions environ 15 % de cette surface. Ce que nous découvrons permet de mettre à jour des éléments remarquables et/ou d’enrichir grandement la connaissance du passé. Depuis une loi de 2001, l’intervention des archéologues est obligatoire en préalable à l’ouverture d’un chantier qui affecte le sous-sol, pour l’établissement d’un diagnostic, éventuellement d’une fouille.
– Vous passez avant les services de la Ville ou les entreprises de travaux publics ? demanda Ducamp.
– Oui. Le but est d’éviter une interruption ultérieure. Nous recherchons des traces de présence humaine sous une partie de la surface qui doit être aménagée, en creusant une tranchée, ou des trous à intervalles réguliers Nous établissons un diagnostic. Et selon ce qu’il est, nous procédons à des fouilles plus approfondies ou nous laissons la place aux travaux publics. Ce qui vient de se passer à Brive est un bon exemple. Imaginez le problème si nous avions découvert ces vestiges une fois les travaux commencés, les entreprises mobilisées, les commerçants prévenus, etc.
– Qui décide de l’intérêt des découvertes ? demanda Cathy Purville, première adjointe.
– L’État. C’est-à-dire le service régional d’archéologie de la région concernée.
– Il peut interdire les travaux ?
– Il peut demander des modifications afin que des vestiges, s’ils ne peuvent être prélevés et s’ils ont un intérêt exceptionnel, soient préservés ou intégrés à l’aménagement.
– Me dites pas que vous allez nous empêcher de poursuivre les travaux ! C’est ça l’embrouille ? Jacques, c’est ça ?
– Ce n’est pas ce que tu penses, Roland, rassura le sous-préfet. Laisse Mme Pinto…
– Bével-Tarbon.
– … Bével… Tarbon… continuer. Madame.
– Nous avons d’abord trouvé côté nord, face à la rue Toulzac, des dalles, constituant un pavement, et des bases de colonnes. D’après les éléments historiques existants, nous pouvons en déduire qu’il s’agit des restes de la salle capitulaire dans laquelle se réunissaient les chanoines de Brive au Moyen Âge. Je rappelle qu’une collégiale est une église qui a été confiée à un collège, ou un chapitre, de chanoines, c’est-à-dire de dignitaires religieux. D’autres éléments comme des voûtes de cave et des bases de murs seraient quant à eux liés à des architectures différentes, soit antérieures – une première collégiale aurait été édifiée au XIIIe siècle et le tombeau de Martin l’Espagnol remonte au Ve siècle – ou postérieures – il y avait un cloître au XVIIIe siècle, ainsi que des caves maçonnées.
– Vous voulez dire qu’autour de l’église il y avait d’autres bâtiments? demanda Ducamp.
– Absolument, intervint Cathy Purville. On trouve ça dans toutes les histoires de Brive : des bâtiments conventuels prolongeaient l’édifice religieux proprement dit.
J’espère qu’on ne va pas se taper l’histoire de Brive, se dit Chautard, qui n’éprouvait pas beaucoup d’intérêt pour le passé et aucun pour tout ce qui précédait la Révolution. Il sourit à la tête de Rebil, qui lui semblait attentif, attiré peut-être par une discipline comme l’archéologie qui n’était pas si éloignée que ça d’une partie des activités de la police scientifique et technique.
Mme Bével-Tarbon reprit :
– Outre les éléments immobiliers, vous savez que nous avons mis à jour des vestiges funéraires. D’abord des sépultures, à la fois au chevet, enfin à l’extérieur, mais côté chevet, c’est-à-dire derrière le chœur, et de l’autre côté, sur le parvis. Ce qui est intéressant, c’est que des périodes très différentes semblent concernées, à la fois le haut Moyen Âge, la période mérovingienne, et la période moderne, XVIIe et XVIIIe siècles.
– Moderne, le XVIIe et le XVIIIe ? questionna le spécial Filinger?
– C’est la modernité historique, répondit Poisse avec un sourire.
– Bon, Jacky, épargne-nous tes considérations s’il te plaît, lança le maire. Avançons. Christian, fais passer les amuse-gueules !
Le dircab, qui était venu s’asseoir en bout de table, se leva sans perdre son sourire pour prendre le plateau de canapés et le faire passer, dérangeant le moins possible malgré les ordres imbéciles de son patron.
– Vous avez trouvé des tombeaux ? demanda Cathy Purville. Ces grandes baignoires en pierre, ce sont des sarcophages?
– Oui. Il y a des tombes maçonnées et des sarcophages, mais sans doute aussi des inhumations en pleine terre. Ou dans des cercueils en bois, dont le bois a disparu avec les siècles.
– Est-ce qu’il y a du mobilier funéraire ? demanda le major Rebil. C’est cela, souvent, qui donne des indications, je crois…
– C’est vrai. Mais là, pour l’instant tout au moins, nous n’avons pas trouvé d’objets, de signes, religieux ou traditionnels.
– Mais vous avez trouvé des corps ! s’exclama le maire. Ces os, ces crânes, qui sortent de terre , exposés en plein centre-ville, ça décoiffe ! D’ailleurs c’est bien simple, la place ne désemplit pas depuis trois jours !
– Précisément, indiqua le sous-préfet. C’est des squelettes que nous devons parler. Mme Bével… Tarbon, et M. Pinto, m’ont fait part ce matin de leurs premières analyses, puisqu’ils interviennent pour le compte de l’État, et, vu leurs découvertes, j’ai estimé que nous devions nous voir.
– Putain, tu me fais peur… lança le maire avec un regard mauvais.
– Attends, Roland. Mme Pinto, s’il vous plaît.
– Bével-Tarbon.
– Excusez-moi.
– Voilà. Nous avons mis à jour des tibias, des fémurs et des morceaux de boîtes crâniennes. Il faut bien sûr attendre les analyses anthropologiques, mais la conservation étant relativement bonne – sans doute est-ce lié à la composition de la terre – nous estimons à première vue que ces ossements datent du Moyen Âge. Ce qui serait cohérent avec les découvertes minérales que j’ai évoquées. On peut penser qu’il y avait un cimetière autour de l’édifice religieux, ce qui a longtemps été la norme.
– Dans beaucoup de villages de Corrèze, encore aujourd’hui, le cimetière touche l’église, releva l’adjoint à l’urbanisme.
– Les morts sont pratiquants ! s’exclama Filinger.
– Je dirais plutôt que les pratiquants sont morts ! rétorqua l’adjoint.
– Bon, les mecs, c’est fini ? gronda le maire. Vous êtes lourds, là…
– Combien avez-vous trouvé de squelettes, ou de morceaux de squelettes ? demanda le commandant Ducamp.
– Les anciens concernent quatre personnes.
– Mais le problème… dit Poisse. Mme…
Mme Bével-Tarbon se chargea de la mauvaise nouvelle, qui pour elle n’était qu’on constat professionnel, surprenant certes :
– Le problème, c’est qu’il y a un cinquième squelette. Et celui-là, il est complet.
– Et surtout… reprit Poisse, qui voulait quand même assumer ses responsabilités, il est récent. Pas « moderne historique ». Récent. Contemporain.
À ce stade, c’est encore l’incompréhension qui dominait autour de la table. Mais l’heure n’était plus aux plaisanteries.
– Il faudra l’étudier plus avant, compléta Mme Bével-Tarbon, mais la couleur et la consistance des os, ainsi que certaines villosités que l’on devine, nous amènent à penser que ce squelette a entre 30 et 40 ans. Je veux dire : ce n’est pas un humain de 30 à 40 ans, c’est un humain qui est mort et a été enterré sous la collégiale il y a une quarantaine d’années. Alors que bien sûr on n’enterrait plus personne à cet endroit-là depuis des siècles.
Il aurait été intéressant d’avoir un photographe sous le coude pour capter les visages de chacun des participants à cette annonce, pensa le sous-préfet Poisse par la suite.
Mme Bével-Tarbon resta immobile mais déplaça son regard de quelques centimètres pour qu’il n’en rencontre aucun autre. M. Pinto se mit à regarder la table comme s’il voulait apercevoir ses chaussures à travers. L’adjoint à l’urbanisme Frédéric Prioux fixa Mme Bével-Tarbon comme un malade son radiologue après que celui-ci lui a annoncé une tumeur au cerveau. Roland Rigal la regardait aussi mais s’était arrêté en position exorbitée, et la mécanique semblait bloquée à ce stade. En tant que membre d’une équipe municipale soudée, Jacky Filinger fixait la même archéologue, mais avec le rictus d’un personnage d’Audiard quand il va casser la gueule à un autre. Solidaire, mais femme, Cathy Purville matait elle aussi la Bével-Tarbon, avec l’air de celle qui n’y croit pas et invite sa consœur à se ressaisir après une bêtise. Du côté flics, le major Rebil eut un sourire incertain – du boulot en perspective ? –, Ducamp rentra la tête dans les épaules pour observer son patron par en dessous ; celui-ci, le commissaire Chautard, semblait en pleine méditation – endormi ? – , et ses yeux furent encore plus insaisissables que d’habitude derrière ses lunettes. Spocik, le dircab, fut tenté de refaire tourner les amuse-gueules, mais il se retint à temps.
Comme on ne pouvait s’arrêter de vivre, le représentant de l’État prit la parole.
– Vous comprenez pourquoi j’ai souhaité que nous nous vissions (Jacques Poisse ne dédaignait pas les subjonctifs imparfaits, surtout quand ils suscitaient la moue des élus locaux). Nous avons, en quelque sorte, un cadavre sur les bras… Un cadavre qui n’aurait jamais dû se trouver là. Et qu’on va être bien emmerdé pour identifier (Jacques Poisse ne craignait pas le mélange des genres, du moins à l’oral). Quelqu’un a-t-il une idée ?
Le silence n’était pas encore tout à fait rompu. C’est Cathy Purville, une femme et ce n’était pas un hasard, qui remit du liant entre les personnes présentes.
– Pas une idée, mais une question. Vous dites que le squelette a une trentaine d’années. Mais combien de temps met un cadavre pour se décomposer ? Pour devenir le squelette que vous avez trouvé ?
– Qui veut répondre ? Madame, Monsieur ? interrogea le sous-préfet en se tournant vers les archéologues ? Ou vous, Major ? ajouta-t-il en se tournant vers Rebil.
Mme Bével-Tarbon regarda le major puis fit un signe à son collègue. C’est donc M. Pinto qui répondit à la première adjointe.
– Un cadavre dans un cercueil simple met environ cinq ans à se décomposer. Si le cercueil est zingué ou plombé, cela peut aller jusqu’à dix fois plus, cinquante ans. Si, comme c’est probable dans le cas qui nous intéresse, il a été placé là sans protection, dans un sac ou avec un drap, ou rien du tout, cela peut aller plus vite, trois à quatre ans. Cela va dépendre de la nature de la terre, de la profondeur, du temps passé par le corps entre la mort et l’enfouissement.
– Il pourrit naturellement ?
L’archéologue se tourna vers le major Rebil, qui ne se fit pas prier.
– Pour aller vite, on peut dire que la décomposition, ou plus exactement la putréfaction, est due à l’action de trois types d’agents : la flore intestinale – ce sont les bactéries hébergées par l’individu qui le mangent de l’intérieur –, les champignons issus des moisissures qui vont apparaître, et puis les insectes. Sous terre, les mouches n’ont pas pu pondre sur lui, mais il a forcément été affecté par différents types de larves qui sont venues jusqu’à lui.
– Et les os, combien ils mettent de temps pour disparaître ? poursuivit la première adjointe.
– Beaucoup plus.
– Vous voyez, ajouta M. Pinto, on a retrouvé des os du Moyen Âge.
– Pour dater, on utilise le fameux carbone 14, c’est ça ?
– Si vous permettez, reprit le major, le carbone 14 ne pourra sans doute pas nous aider pour des os récents. Car la diminution de l’activité radioactive du carbone 14 ne peut se mesurer sur une période aussi courte. On va sans doute devoir utiliser l’ADN, ou les dents.
– Les dents ?
– Oui, les dents. Ce sont les éléments les plus résistants du corps. Et qui peuvent nous apprendre pas mal de choses.
Cathy Purville cessa là ses questions. Ducamp prit le relais :
– Et il est où ce squelette ?
– Là, où on l’a trouvé. Sous une bâche. Sur le côté nord de la collégiale, à peu près en face de l’entrée de la bibliothèque.
– Incroyable ! lâcha Filinger.
– J’y crois pas… ajouta le maire, qui semblait anesthésié.
– Donc, si l’on comprend bien, reprit Ducamp, vous avez trouvé sous les pavés du parvis de l’église un squelette dont la mort, ou plutôt la vie, remonterait à une trentaine d’années. Vous avez une idée de la manière dont il aurait pu arriver là ?
– Aucune, Commandant, répondit Mme Bével-Tarbon. Et c’est sans doute un problème.
– De quand date le dernier aménagement de la place ? demanda le sous-préfet, en regardant les élus de la municipalité.
C’est Frédéric Prioux, l’adjoint à l’urbanisme, qui apporta la réponse :
– À vérifier, mais il me semble que les premiers gros travaux récents d’aménagement de la place datent du transfert de l’hôtel de ville, qui était dans les locaux de la bibliothèque actuelle, dans l’ancien collège des Doctrinaires, où nous sommes aujourd’hui. Et ça c’était en 1974.
– T’es sûr ? douta le conseiller Filinger.
– Sûr du transfert, oui. Par contre la place de la collégiale a peut-être été refaite ensuite. Mais pas depuis 95 en tout cas, même pas depuis 92.
– Donc, reprit Ducamp, ce cadavre mystérieux pourrait avoir été placé là lors de travaux entrepris entre 1974 et 1992 ?
Comme les archéologues ne voulaient pas se mouiller, le sous-préfet Poisse acquiesça :
– En tout cas, ce serait plausible, vu les premières constatations de Mme Bével-Tarbon et M. Pinto.
Un silence ponctua cette déduction. On commençait à visualiser la scène, et le problème.
– Commissaire, vous en pensez quoi ?
Chautard tressaillit. Il n’avait pas bu une goutte de Glenfiddich depuis la révélation, parce qu’il n’y en avait plus dans son verre, et il le regretta :
– Rrrgghhh…
Poisse voulut l’encourager, car il savait que la bête avait du mal à démarrer :
– Pensez-vous que quelqu’un ait pu profiter des travaux pour dissimuler un cadavre ?
– Un ouvrier du chantier ? lança Filinger.
– Pas forcément, reprit le sous.
– Attendez, attendez! s’exclama le maire qui ne voulait pas perdre la main tout à fait. Oh!… Qu’est-ce que vous êtes en train de me dire, là ? Que y’a une embrouille avec ce squelette ? Car c’est pas un cadavre, s’il vous plaît, c’est un squelette ! Mais qu’est-ce qu’on en sait, hein, qu’est-ce qu’on en sait ?
Chautard, qui n’avait pas la méchanceté facile, soupira sans rien dire et s’efforça de répondre à la question du représentant de l’État.
– Tout… rrgghh… est possible. Accident, meurtre. Peut-être même quelque chose de… rrghh… simple, à laquelle on ne pense pas. Il y a plusieurs choses à faire…
Il fallut qu’il aperçoive les regards braqués sur lui pour continuer après cette suspension :
– Essayer d’identifier le squelette… Étudier de près le lieu où il a été trouvé… Chercher d’éventuelles disparitions au cours de la période indiquée… Et puis interroger ceux qui ont participé au chantier, si on est sûr que la mise en terre correspond à des travaux…
Il s’arrêta. Il n’avait plus rien à dire. Un policier n’avait rien à dire. Un policier devait voir, écouter, agir. Ordonner parfois. Informer jamais. Tel était l’avis de cet ours qu’on ne pouvait qualifier de mal léché, d’une part parce qu’il était d’une rare gentillesse, d’autre part parce que nombreux étaient ceux qui lui léchaient les pattes, depuis qu’il avait trouvé et arrêté les coupables de crimes qui avaient bouleversé le pays, car ils posaient des questions dérangeantes sur le désormais redouté « vivre ensemble ».
En sa qualité de maire, Roland Rigal n’avait pas le même rapport à l’information. En raison de sa nature, il avait des choses à dire :
– Que ce soit bien clair, Messieurs. Mesdames ! Il n’est pas question de reporter les travaux ! Ils
commenceront le 12 mars, comme prévu !
Mme Bével-Tarbon d’une part, le major Rebil d’autre part, regardèrent le sous-préfet d’un air inquiet.
– On ne peut pas le garantir, Roland.Tu comprends bien que la résurgence de ces os, et plus encore du squelette, nous oblige à quelques investigations.
– Résurgence ou pas, vous avez quinze jours pour triturer la terre ! Pas un de plus. Le 12, on attaque ! Merde, c’est important. Y’a tout un programme qui s’enchaîne derrière… Tu crois qu’on casse du trottoir comme ça, pour le plaisir ?
– Sans compter que les entreprises sont pas toujours faciles à avoir, ajouta le con spécial. Si on les décale d’une semaine, elles peuvent nous faire poireauter un an. Faut pas croire…
Le sous-préfet Poisse préféra enchaîner.
– Chacun va faire de son mieux. Je vous suggère, Commissaire, de voir avec Mme Bével-Tarbon et M. Pinto comment organiser vos investigations respectives dès demain matin. Je me charge de prévenir le procureur Chaffran. On se tient au courant, bien sûr. Et je souhaiterais, tant que nous n’en savons pas plus, que l’on ne dise rien à la presse. Pour l’instant.
Quelques têtes s’inclinèrent. Chautard regarda tristement son verre. La réunion fut levée. La particulière réapparut comme par enchantement, comme pour montrer à chacun que certains os étaient encore couvert de rondeurs, de lignes et de chairs, peut-être aussi pour montrer, selon un accord tacite avec lui, que son patron avait les moyens de s’offrir des collaboratrices de choix.
Chautard remarqua le coup d’œil agacé du maire quand le sous-préfet embrassa la belle et il quitta le bureau sur cette image. Il respira mieux dès qu’il fut dehors. Rebil comme Ducamp remarquèrent qu’il était plus détendu qu’une heure plus tôt, c’est pourquoi ils osèrent :
– Vous en pensez quoi, Patron ?
– Rrgh… Je sais pas trop. On a visiblement un mort caché qui ne l’est plus…
– Et si on n’arrive pas à l’identifier?
–,Peut-être que ce serait préférable.
– À mon avis, on l’identifiera, dit Rebil.
À la surprise de ses deux collaborateurs, le commissaire ne redescendit pas vers le commissariat mais se dirigea vers la collégiale.
– Allons voir l’enfant qui dort, dit-il doucement.
Une minute après, trois hommes s’accrochaient aux grilles du chantier pour se pencher vers la tranchée qui longeait le côté nord de l’église. Il faisait nuit, et la lumière des réverbères n’allait pas jusqu’au fond de la cavité. Ils aperçurent tout de même le dallage et le pied de colonne, un sarcophage et une bâche verte, qui ne prenait pas trop la forme d’un corps, c’était mieux.
–C’est donc là-dessous que se trouve notre guignol… lâcha Rebil.
Cette appropriation fit sourire le Commissaire. Il était content de la joie que cette nouvelle affaire apportait à son technicien.
– Tu penses pouvoir lui tirer… les vers du nez ? demanda Ducamp.
– J’espère bien. Même si y’a plus de vers, et plus de nez. On regardera surtout les dents, le crâne et certaines articulations. Si vous en êtes d’accord, Patron, je viendrai demain matin avec Tessaud et Falbuccio. On verra ce qu’on peut faire.
Comme on ne distinguait pas grand-chose en raison de l’obscurité, il n’y avait personne d’autres qu’eux autour des grilles et ils pouvaient parler.
– D’accord, dit Chautard. Mais ne brusquez pas les archéologues. Et si besoin est, faites appel à Ramond et à son équipe de Limoges. Je n’aime pas plus que vous solliciter nos collègues de la préfecture de région, mais ils ont des outils que nous n’avons pas, tout simplement.
– Oui. Je pense de toute façon qu’il faudra passer par eux, peut-être même par Toulouse, ou Paris, pour l’examen approfondi des os.
– Faîtes bien comprendre aux archéos qu’on leur laisse tout ce qui est ancien, mais que ce cadavre sans chair concerne la police. Et puis soyez discrets… Pas d’uniforme, pas un brassard, rien. Passez pour des employés de l’Inrap qui travaillent avec les deux autres à l’étude préalable.
–Comptez sur moi.
Ils allèrent jusqu’au devant de l’église, ou une entaille plus large apparaissait. Là, ils distinguèrent des os, de jambes semblait-il, dont la lividité ressortait dans l’obscurité. Ils restèrent un moment puis contournèrent l’église par le sud, pour en faire le tour complet, même si le chantier ne couvrait que deux tiers du périmètre. «Réflexe de flic », pensèrent-ils tous les trois.
En rentrant chez lui ce soir-là, Chautard fut sujet à des réflexions contradictoires D’abord, il y avait un mystère qu’il convenait d’éclaircir ; ce n’était pas inintéressant et c’est ce qu’on attendait de lui. Il devait accomplir son travail, c’était le minimum pour pouvoir supporter la vie. En même temps, il paraissait peu utile de raviver des douleurs en réveillant un mort. Si ce cadavre était resté enfoui dans le pavement d’une place pendant des années sans que personne ne s’émeuve, c’est que le deuil avait été accompli et que la vie avait repris son cours. A priori, au bout de trente ans, les passions autour d’un mort ont perdu de leur vigueur et de leur raison d’être. Mais maintenant que le corps était découvert et que plusieurs personnes étaient au courant, il était vain d’espérer oublier les os remis à jour. Ce pays était si
chatouilleux sur ce qui touchait à la mémoire, au passé… Ce regard tourné vers l’arrière plus que vers l’avant en disait long sur l’état d’esprit national, selon le commissaire. On pouvait s’attendre à un sacré remue-ménage autour d’un cadavre exhumé d’un endroit où il n’aurait pas dû se trouver… Sans parler des médias. Ils allaient s’en donner à cœur joie pour créer du drame et de la polémique… Chautard ne se faisait aucune illusion. Même si Poisse avait demandé le silence à la fin de leur réunion, la presse serait vite informée. Il ne restait que très peu de temps pour agir dans la sérénité. Le mot « confidentialité » serait bientôt supprimé du dictionnaire. Il subsisterait dans certaines éditions spécialisées, avec une définition de ce genre : « désuet. Jusqu’au XXe siècle, désignait la conservation d’une information, action rendue impossible avec l’avènement d’une société d’humanoïdes interconnectés en permanence ».
À suivre.