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II – Martin et ses congénères
Même le silence demandé par le sous-préfet pour quelques jours ne fut pas respecté. Quand Chautard passa devant la maison de la presse du carrefour Cariven, le lendemain matin à 8 h 15, l’affiche lui sauta à la figure : « Un squelette bien trop récent près de la collégiale ! ».
« Ah, les fumiers ! », rugit-il, et il visait là moins les journalistes que le maire et son équipe. Car il n’avait aucun doute sur l’origine de la fuite. Il aurait même parié toutes ses chemises sur le duo Rigal-Filinger. Le maire et son conseiller spécial. « Les cons »… Il se souvenait que les deux affreux n’avaient rien dit après la demande de silence sous-préfectorale, préparant sans doute leur mauvais coup, à la fois pour emmerder l’État – c’était toujours bon de pouvoir se défausser de ses responsabilités sur plus gros que soi – et pour s’attacher la presse, dans le cadre d’un marchandage permanent avec les encartés défiscalisés – je te donne ça, tu me fais ça, je te dis ça, tu me présentes comme ça, et cetera.
La patronne, qui le connaissait bien, vit qu’il n’était pas content de la une du journal qu’il lui tendait pour qu’elle scanne le code barres.
– Ce squelette, ils n’auraient pas dû en parler ?
– Rrggh… Ils n’auraient pas dû être au courant. La police et la justice ne vont bientôt plus pouvoir travailler.
– J’aimerais pas être à votre place.
– Rrggbff…
Il sourit à la brave femme et se dit qu’il n’aimerait pas plus être à sa place. Cette caisse tout le temps, ces demandes incessantes, ces montagnes de journaux, ces gens qui se ruinent aux jeux l’après-midi… Chacun était-il là où il devait être? Finissait-on par faire ce pour quoi on était fait ? Rien n’était moins sûr. S’était-il trouvé, lui, en devenant commissaire ? Pas impossible, après tout. Pas impossible que ce fût à cette tâche qu’il exprimât le mieux son talent. Il avait tendance à penser qu’en ce bas-monde il n’y avait pas trente-six manières de s’en sortir, mais une : trouver ce pour quoi on était le moins mauvais et enfoncer son clou jusqu’à ce que mort s’en suive.
C’est avec ces pensées mi-claires mi-sombres qu’il enjamba la Corrèze – vivement la passerelle annoncée, se dit-il, qu’on n’ait plus à croiser les regards et les échappements de tous ces automobilistes –, avant de la longer en contournant la barre du Chambord et de traverser la place de la Guierle, sans marché ce jour, la voie était donc libre. Il admira les oliviers devant l’office de tourisme, les plantes du midi auxquelles il aurait été incapable de donner un nom – chez lui il passait la tondeuse et taillait, mais c’est Sylviane qui grattait la terre et en tirait quelques produits –, ainsi que le portail ouvragé, symbole de l’orientation de la cité vers le Sud. La gare routière était calme, comme toujours, ce qui le surprenait. Ces lieux d’attente ouverts à tous les vents étaient souvent lieux de dégradations, d’énervements, de
trafics. Rien de tel ici. Un signe de plus que les villes moyennes françaises hors communautés urbaines étaient des endroits d’une rare clémence en ces temps de montée de violence.
Il atteignit le commissariat sans avoir à répondre à trop de bonjours. Une fois dans la place, il se contenta de lever une main quand on le saluait, et encore, les premières fois seulement. Ce serait un jour sans. On savait dans la maison qu’il y avait des jours avec et des
jours sans, avec ou sans le bonjour du patron. Mais on ne pouvait rien en déduire de particulier : cela ne l’empêchait pas d’être charmant au cours de la matinée ou de rester taciturne toute la journée. En revanche, quand il arrivait avec La Montagne contre l’imper – qu’il n’achetait que lorsqu’il redoutait ou espérait y trouver quelque chose – on pouvait s’attendre à quelques moments difficiles. Son aversion pour « les faiseurs de malheurs » n’était ignorée de personne. Quelquefois Annie Farme, qui apercevait le boss depuis l’accueil où elle officiait avant même qu’il ait traversé le boulevard, prévenait d’un ou deux bips ou textos tel ou tel relai, souvent Mireille Valst aux contraventions et Gérard Bled aux dépositions :
– Attention, La Montagne est sous le bras. Je répète : La Montagne est sous le bras.
La nouvelle de l’humeur probable du boss se répandait comme une traînée de poudre dans la grande salle dite du « bourdon », on faisait gaffe à ne pas s’attarder autour de la machine à café et à différer la pause qu’on s’était accordée.
À 8 h 30, Ducamp se présenta au bureau pour le briefing quotidien.
– Bonjour Patron. Vous avez vu ? La Montagne? Les
archéologues, vous pensez ?
Pour toute réponse, le commissaire, qui survolait l’article, se contenta de tendre un index en direction de la fenêtre derrière laquelle, à vol d’oiseau, cent vingt mètres plus loin, on tombait sur la mairie. Ducamp préféra ne rien dire et s’assit pour ouvrir sa pochette. Il attendit un peu avant d’entendre :
– Bon, allez. C’est fait, c’est fait. Acceptons, comme disait ma professeure de yoga.
Ducamp releva les yeux, surpris.
– Vous avez fait du yoga ?
– Rrgghh… Une idée de ma femme. Il paraît que ça m’apaise. Que ça remet en harmonie mon corps et mon esprit.
– Mais vous prenez des cours ?
– Plus maintenant. Mais j’ai été presque assidu pendant trois ans.
– C’est vrai que vous êtes peut-être moins nerveux qu’à vos débuts ! Enfin je veux dire… Vous n’avez jamais été nerveux, mais…
Le commandant se maudit de s’être laissé aller et de s’empêtrer ainsi.
– Ne vous enfoncez pas, Ducamp. Le yoga me fait du bien, je reconnais. Tenez, voyez, après la lecture de ces insanités, je devrais m’accorder trois respirations, relâcher mes épaules, laisser pendre mes bras et tenter de calmer mon cerveau en faisant le vide ou avec des
pensées positives. D’ailleurs, si vous permettez…
Et Ducamp ébahi vit son patron se lever, pousser son siège, se caler sur ses deux pieds, basculer son bassin pour éviter la cambrure, fermer les yeux, secouer ses épaules et ses bras, et en effet inspirer et expirer trois fois avec profondeur, et même cinq, rester quelques secondes poumons pleins et poumons vides, puis se secouer de nouveau, se rasseoir et dire avec un vrai sourire :
– Au travail ! C’est une belle journée.
–––
La belle journée n’empêchait pas la pluie de tomber ce matin-là autour de la collégiale.
– On est le 1er mars, les giboulées reviennent, remarqua l’agent de la police technique Falbucio.
– Au moins, y’a pas trop de monde qui s’arrête pour nous regarder, positiva le major Rebil.
En contrebas, dans les tranchées derrière les grilles, cinq personnes s’activaient. Les quelques pékins qui jetaient un œil à leurs mouvements ne pouvaient distinguer sous les cirés de différentes couleurs les trois policiers des deux archéologues. Ils ne pouvaient pas non
plus voir la totalité du squelette, puisque Rebil, Tessaud et Falbucio le cachaient en partie et veillaient à toujours en laisser couvert au moins une moitié.
Ils commencèrent par prendre pas mal de photos, dont certaines de très près, à l’aide d’un projecteur et d’un parapluie qu’ils avaient apportés dans une de leur mallette. Ils multiplièrent les clichés de la bouche, du crâne et des articulations.
– À première vue, pas de fractures, sauf peut-être à la mâchoire supérieure, là, mais pas de déformation. Excellent état ! dit Rebil.
– Ouais, si on le rhabillait et qu’on le remettait debout, sûr qu’il se mettrait à marcher, ajouta Tessaud qui avait le sens de la plaisanterie.
– À propos de rhabiller, dit Falbuccio, regardez.
Se penchant, il saisit un bout de quelque chose avec une pince et le montra à ses collègues.
– Il y a des morceaux de tissus qui restent à plusieurs endroits.
– Tiens, oui, c’est vrai, les fringues ? se demanda Tessaud.
– À mon avis, ce sont des sous-vêtements, reprit Falbuccio en attrapant un autre centimètre carré près de Martin. On devrait donc voir des bouts de pantalon, de costard, de manteau… Et on n’en a pas vu. À première vue.
– On l’aurait dépoilé après l’avoir dessoudé ? questionna Rebil.
– En partie, chef. Le meurtrier était peut-être pas très à l’aise. Mais il a pris la peine d’enlever les vêtements du dessus. Pour éviter qu’on identifie le cadavre ? Ou alors il a amené la victime ici dans cette tenue. Mystère.
– En tout cas, faut qu’on vérifie ces échantillons. Si on a des bouts de fringues, même un calbute, ça peut nous donner des indications.
Ensuite, ils se gantèrent pour déplacer le squelette, recouvert de sa bâche, et le poser sur une planche, un peu plus loin dans la tranchée.
– Tention, les gars, gaffe ! Qu’il aille pas se péter la gueule et nous avec…
– C’est de la porcelaine, ce truc !
– 100 % limousine.
– Ça, on n’en sait rien.
– Comment on va l’appeler, au fait ?
– La collégiale, c’est saint Martin, non ?
– Martin, vendu. Gentil, Martin, gentil…
Une fois Martin allongé dans son nouveau lit, Tessaud et Falbucio retournèrent à son emplacement initial et commencèrent à déblayer la terre autour, et dessous, avec une pelle et un piochon que leur avaient prêtés Mme Bével-Tarbon et M. Pinto.
– Vous regardez chaque pelletée de très près et vous prélevez quelques bocaux, les gars. On recherche d’éventuels résidus liés au corps qui a été posé là, ou à ses habits, ou à la manière dont il a été amené. Prenez l’aspi, le peigne, le tamis, et ouvrez les yeux.
Pendant ce temps, Rebil examina chaque partie de la carcasse de Martin. Il espérait trouver autre chose que des os, ou des indications sur les os. Après plusieurs dizaines d’années en pleine terre, il savait que toute trace de chair ou de poil était exclue, mais il pouvait espérer des fibres de tissu, une prothèse, un signe d’accident ou de traumatisme, une indication morphologique. Il faudrait ensuite, dans la journée sans doute, transférer Martin au
labo de Limoges pour un examen plus approfondi par des anthropologues. Et puis on rechercherait l’ADN, moins facile à trouver à partir des os et des dents que de la salive ou du sang, mais faisable désormais : on y arrivait pour des semi-singes de la préhistoire, il n’y avait pas de raison qu’on ne trouve pas la double hélice de ce Martin du XXe siècle. Mais il savait que c’était maintenant, au cours des premières heures de ce premier examen, que l’on pouvait recueillir le plus d’informations. Et c’était lui qui était sur place, il n’allait pas laisser passer l’occasion.
Vers 10 h 30, Mme Bével-Tarbon lui apporta un café, qu’elle avait été acheter à La Mie Câline en face, tandis que M. Pinto apportait deux gobelets à Tessaud et Falbucio.
– Alors, il a des choses à dire, votre suspect ?
– Il est pas bavard, mais nous avons les moyens de le faire parler.
– Il a une bonne tête.
– Martin, dis bonjour à la dame. Allez… Il est encore un peu coincé, excusez-le.
– Endormi, peut-être…
– Peut-être. Sérieusement, vous en pensez quoi ? Vous. qui avez l’habitude de gratter la terre et d’y découvrir des choses insolites…
– Je crois qu’en fait il est moins étonnant de découvrir en sous-sol des choses très anciennes que des choses récentes. Les choses anciennes sont là parce qu’elles ne servaient plus et ont été recouvertes, à la fois par le temps et la terre. Les choses récentes, et plus encore les personnes, n’ont pas de raison d’être ainsi enfouies.
– Vous ne croyez donc pas à une raison entre guillemets normale de la présence de notre Martin ici ?
– Non. Assurément, il n’a rien à faire en ce lieu. Pour être enterré hors d’un cimetière, il faut une autorisation préfectorale, et elle est rare. En tout état de cause, le préfet n’aurait pas accordé une inhumation sous une place publique en plein centre-ville. D’autant qu’il n’y a pas de cercueil.
– On est donc bien en présence des restes d’un corps qui a été caché sous le dallage au moment des précédents travaux d’aménagement ?
– C’est probable.
– Vous avez déjà eu connaissance de pareils cas ?
– Non. J’ai trouvé toutes sortes de choses sous la terre des communes qui font appel à nous, mais jamais de cadavre.
– Vous avez raison : il est pas bien épais, mais c’est plus un cadavre qu’un squelette. Bon, eh bien on n’a pas fini de te cuisiner, Martin ! Merci pour le café.
Au fur et à mesure de l’avancement de la matinée, des curieux s’étaient approchés de la collégiale. L’article de La Montagne faisait son œuvre ; on venait voir le squelette qui n’avait aucun rapport avec le Moyen Âge ou l’Antiquité.
– C’est pas juste, lança Bével-Tarbon l’archéologue. On met à jours des découvertes remarquables et tout le monde s’en fout ! Et dès qu’apparaît quelque chose qui ressemble à un mort bien de chez nous, les gens se précipitent…
– Il faut bien qu’on ait quelques compensations au manque de gaieté de notre travail, répliqua en souriant le policier Rebil.
–––
Pendant ce temps, l’inspecteur Patrick Darmon se renseignait au service urbanisme de la mairie. Patrick Bru, le chef dudit service, avait reçu la veille au soir sur son portable un appel de son élu de référence, l’adjoint Frédéric Prioux, qui lui annonçait qu’il aurait sans doute la visite d’un enquêteur du commissariat et qu’il devrait répondre à ses questions. Prioux avait juste évoqué un « problème avec les fouilles ». Mais le journal La Montagne, sans doute alimenté par le maire et son seiller spécial, avait dévoilé le pot-aux-roses ; or, la presse quotidienne régionale est la bible du fonctionnaire territorial. Patrick Bru se pliait donc de bonne grâce à l’interrogatoire de l’inspecteur qui l’avait appelé à 9 h 50 et était dans son bureau à 11 heures.
– Les derniers travaux d’aménagement autour de la collégiale datent de 1986. C’est cette année-là qu’a été fait le pavement, dont on veut réduire la surface justement. Il y a beaucoup de place perdue. On peut gagner de l’espace aussi bien pour les piétons que pour les voitures, pour les espaces verts…
– Pardon, je vous arrête. Restons sur les travaux de 1986. Est-ce qu’à ce moment on a creusé profond ? Ou est-ce qu’on a juste recouvert le sol d’une sorte de grand trottoir ? Vous comprenez ce que je veux dire ?
– Je crois. On a creusé assez profond. Car on en a profité pour refaire certains câblages. Je sais que le gaz est intervenu aussi.
– Le chantier a duré longtemps ?
– Trois mois environ.
– Et en 1974, lors du déplacement de la mairie ?
– C’est là qu’ont été entrepris les plus gros travaux. L’aménagement du centre tel qu’il existe aujourd’hui date des années 70 : réhabilitation de l’habitat, piétonisation, rénovation des services publics. J’étais gamin à l’époque, mais je sais que ça date de là. C’était un programme d’ensemble, qui s’est étalé sur plusieurs années.
– Mais la mairie ne possédait pas tous les bâtiments ? Comment est-on arrivé à cette harmonie que l’on constate aujourd’hui ?
– La mairie a donné l’impulsion, et on a eu la chance que le privé suive. Il faut dire qu’il y avait des incitations fiscales et des subventions.
– Ok. Et en sous-sol, il n’y a que la mairie qui peut intervenir ?
– La mairie ou les entreprises à qui elle a confié les travaux.
– Donc, les abords de la collégiale ont été touchés en 1974, ça s’est peut-être même prolongé jusqu’en 1975, dans le cadre de la rénovation du centre-ville, puis en 1986 pour le revêtement, et pas depuis ?
– Non. Ah si, peut-être pour fixer les bites, enfin les plots rétractables, vous savez ces poteaux qui s’enfoncent dans le sol et permettent le passage des voitures. Ce système a été mis au point il y a cinq ou six ans, six ans je dirai, pour faciliter le stationnement lors des cérémonies,
notamment pour les mariages et les enterrements.
Darmon prenait des notes sur un ipad, ce qui étonna d’autant plus le préposé à l’urbanisme que le flic qu’il avait en face de lui était plutôt grassouillet, ne devait pas être loin de la cinquantaine et n’avait pas les stigmates d’un de ces « geeks » qui surgissaient désormais dans tous les métiers.
–Et pour installer ces plots, est-ce qu’on a creusé le sol ? Forcément, non ?
– Forcément, oui. Mais pas profond. Et sur une toute petite surface.
– En chiffres, ça donne quoi ?
– Oh, je dirais quelques centimètres carrés autour de chaque bite, et puis 80 cm maxi en profondeur, chaque bite mesurant 75 cm.
– OK, je note ça. Est-ce qu’il y a eu d’autres interventions qui ont pu affecter le sol ?
– Rien sur le réseau d’assainissement, c’est pourquoi on s’y colle maintenant. Ah, peut-être quand on a tiré des câbles à l’occasion du plan lumière.
– C’est-à-dire ?
– Vous savez que la Ville s’est dotée d’un plan visant à éclairer les principaux édifices publics. La collégiale en fait partie, bien sûr. Je ne sais plus trop comment on s’y est pris, mais la réserve de puissance au sein de l’édifice, et les possibilités de raccordement, devaient être insuffisantes. Je vous retrouverai ça si vous voulez.
– Je veux bien. Et au moment du marché de Noël ? En décembre, les chalets, qui vendent des produits de Noël, de l’artisanat, du vin chaud… Pour alimenter les chalets, il a pas fallu ajouter de la puissance, des câbles, des prises ?
– On a demandé à EDF un transfo, c’est vrai, mais il est pas en sous-sol. Il est sur un côté de la collégiale. C’est un petit box en bois, qui s’intègre bien dans la pierre. On ne le remarque pas. On tire des câbles de là, mais on ne les passe pas en sous-sol. On les tire et on les recouvre de gaines. Je sais pas si vous avez remarqué, quand vous déambulez là, vous marchez parfois sur des sortes de dos d’âne en plastique, c’est ça.
– Ok. Et, de l’autre côté, côté Sud, rue Faro. Y’a un magasin, qui touche carrément la collégiale. Ça me fait penser à Saint-Sulpice, à Paris. Toutes proportions gardées.
– Oui… Y’a de la marge ! Vous voulez parler de la sandwicherie ?
– C’était pas un truc de cuisine avant ? Ma femme y avait acheté quelque chose, je crois…
– Peut-être bien. Maintenant, c’est un vendeur de sandwichs. Pas mauvais d’ailleurs.
– Et donc, vous savez si on a dû casser, là ?
– Pas à l’occasion des derniers changements, non. La maison existe depuis longtemps, le raccordement à l’égout était fait, les branchements aussi.
– Je passerai le voir à l’occasion. Bon. Est-ce qu’on a fait le tour ?
–Je crois. Je consulterai la listes des travaux de ces dernières années pour être sûr et je vous appelle si j’ai oublié quelque chose.
Darmon était un bon flic, mais s’il avait été un très bon flic, comme son patron par exemple, il aurait peut- être posé une dernière question…
–––
– Lâche-moi, Duduche !…
– Je peux pas te lâcher puisque le boss veut qu’on bosse ensemble. Je sais pas pourquoi il m’inflige cette épreuve, dont je me passerais bien, crois-moi…
– Parce que tu crois que c’est une partie de plaisir pour ma pomme ? Te supporter ? Non, mais tu rêves !
– Couché, le chien, couché…
– C’est ça, essaie de m’avoir aux sentiments, maintenant. Je crois que tu vas tomber sur un os…
– Bon chien, Dindin, bon chien…
Les lieutenants Dru et Flandin ne le savaient pas, mais ils s’aimaient beaucoup. Elle était une femme et il était un homme, ce qui pouvait expliquer certaines ambivalences. D’autant qu’elle était plus grande et plus intelligente que lui. Si elle avait été jolie, elle n’en aurait fait qu’une bouchée. Mais sur le plan de la beauté, Flandin dominait, mieux proportionné de corps
et de visage. Avec ses jeans, ses santiags, ses cheveux blonds et courts qu’il peignait avec du gel, on lui disait de temps en temps qu’il avait une gueule de James Dean. Il n’empêche, Flandin était un angoissé, tandis que Dru savait prendre la vie du bon côté. La Duduche était d’ailleurs très aimée d’un informaticien, Vincent, qu’elle maintenait à distance le plus souvent, afin de mieux apprécier « les bons moments » qu’elle cultivait avec autant de soins qu’un jardinier son potager. Flandin avait lui une vie sentimentale désastreuse et ne pouvait garder une femme près de lui plus de quelques heures sans qu’il y ait un clash.
Ce 1er mars après-midi, forts des informations recueillies par Darmon le matin, ils travaillaient sur les disparitions. Ordre du boss : chercher les traces d’individus adultes volatilisés à Brive et alentour entre 1974 et 1976, – « allez même jusqu’à 1978 », avait-il ajouté – ainsi qu’en 1986 – « et 1987 si la déclaration de disparition a été tardive » –, années pendant
lesquelles un corps pouvait avoir été dissimulé dans le sol ouvert autour de Saint-Martin. On pourrait resserrer les dates quand on aurait une datation plus précise du corps et un détail de l’ordre des travaux passés, mais le commissaire avait décidé de ne pas attendre. Il ne s’affolait pas, il n’y avait pas d’urgence, pas de danger lié au squelette, mais puisqu’on avait quelques billes, on essayait dès à présent d’éclaircir le mystère.
–10 000 par an ! s’exclama la Duduche. Tu te rends compte ? 10 000 personnes disparaissent en France chaque année !
–10 000 qu’on retrouve pas ? demanda Flandin.
– Ouais. Il en disparaît 50 000, et on en retrouve 40 000 plus ou moins vite. Beaucoup de fugues de mineurs là-dedans, des gens aussi qui ne veulent pas admettre qu’ils se sont fait plaquer et font croire à un enlèvement. Et de plus en plus d’enlèvements par des parents. Mais 10 000 personnes demeurent introuvables chaque année, dont environ 150 mineurs. Des disparitions «inquiétantes », comme on dit. Le chiffre est à peu près stable depuis dix ans.
– Mais quand on retrouve un mort, 2 000 par an je crois, souvent on ne sait pas de quel disparu il s’agit. Tu te souviens, on a eu le cas ici pas plus tard que l’hiver dernier, le cadavre qu’on avait retrouvé au bord du Pian, entre Brive et Malemort ? On n’a jamais pu
savoir de qui il s’agissait.
– Exact. En France, les communes, qui sont chargées de l’inhumation, ne sont pas obligées de
pratiquer un test ADN sur le cadavre des personnes inconnues. Elles les enterrent sous X.
– Ce serait quand même pas grand-chose de prélever l’ADN, quand il n’est pas trop tard, et de
créer un fichier des personnes enterrées sous X.
– Ben ouais. Sarko, qui a pourtant pas lésiné sur les lois entre 2002 et 2012, a oublié cet aspect-là.
– Me parle pas de ce mec, tu vas me donner des boutons.
– Je te trouve bien ingrat. T’as vu ta fiche de paye quand il était Ministre de l’Intérieur ? Hein ? Elle a pas fait un joli bond ?
– Bon, m’emmerde pas avec la politique, Duduche. Occupe-toi plutôt des disparitions à Brive aux périodes qui nous intéressent.
Ils étaient chacun devant un ordinateur et essayaient de naviguer sur le Fichier national des personnes recherchées pour disparition, classé top secret, comptant quelque soixante-dix mille noms. Ce document, qui leur avait été communiqué par l’Office central pour la répression des violences aux personnes, était un de ces fichiers contestés par ceux qui s’insurgeaient contre tout ce qui pouvait porter atteinte aux libertés individuelles, ne voyant pas, parce qu’ils étaient privilégiés, que le stockage, le classement et l’échange d’informations
étaient devenus un moyen indispensable pour empêcher des criminels de nuire aux libertés individuelles.
– Dis donc, c’est pas Wikipédia, ce truc! Je préfère le site Avis de recherche que ce mastodonte !
– Avis de recherche est un site privé, qui a le mérite d’exister, mais très incomplet. Là, on a tout.
– Sauf la destination des disparus.
– Concentre-toi, Flandin, fais marcher ta petite cervelle.
– Vaut mieux qu’elle soit petite et pleine que grande et vide…
–La cervelle peut-être…
Ils progressèrent ainsi, passant en revue des milliers de noms, d’âges et d’adresses. Malheureusement, le fichier n’avait pas été conçu de manière à pouvoir sélectionner comme critère de recherche la ville de disparition (c’est-à-dire le dernier endroit où avait été localisée la personne). Dru examinait l’année 1974, tandis que Flandin se chargeait de l’année 1975.
– J’en ai un ! lança la Duduche.
–Dis voir…
– Plutôt une. « Alicia Brillaud, 28 ans au moment de sa disparition, le 28 mars 1974. 1 m 70, 65 kilos, cheveux châtains, yeux marrons. Ce soir-là, elle quitte son domicile à 19 h 30 pour pendre son service de nuit à l’hôpital de Brive où elle est infirmière (elle vit seule, mais la preuve de son emploi du temps habituel est donnée par la voisine qui la connaît et l’a saluée ce jour). On ne l’a jamais vue arriver à l’hôpital. Ses parents, agriculteurs à Saint-Germain-les-Vergnes, n’avaient remarqué aucun signe de changement d’humeur, de même que son compagnon, un homme plus âgé qu’elle avec qui elle ne vivait pas. Sa voiture, une Renault 4 bleu marine immatriculée 7201 HR 19, n’a jamais été retrouvée. Elle n’avait emporté ni vêtements ni argent en dehors du nécessaire pour sa nuit de travail. Enquête menée par le S.R.P.J. de Limoges (ref 740328/ 306DI). Investigations transmises à M. le Procureur de Brive,
suspendues le 12 décembre 1976 ». Voilà.
– Si tu veux mon avis, la gonzesse, elle a pris la poudre d’escampette de son plein gré.
– Mais non, puisqu’elle n’a rien emporté…
– Peut-être pour brouiller les pistes. Elle a voulu changer de vie, ça arrive plus souvent qu’on ne croie. Elle doit vivre au soleil sous une autre identité. Peut-être avec un riche man. Y’a sa photo ?
Dru cliqua et un visage apparut
– Elle est pas top, constata Flandin. Mais ça veut rien dire.
– Arrête de te ronger les ongles.
Dru imprima la fiche, la rangea dans une chemise et ils continuèrent leurs investigations. Leur bureau se trouvait au deuxième étage de l’hôtel de police. Les bruits de l’accueil et du bourdon leur parvenaient atténués. Flandin regrettait cette atmosphère un peu trop feutrée à son goût. Il trouvait parfois la police trop administrative. Certes, il était un des titulaires indiscutables de l’équipe d’enquête, mais même une enquête ne se menait pas toujours sur le terrain, la preuve. Au moins celle-là semblait avoir une dimension criminelle qui lui donnait une certaine saveur. Son quotidien était le plus souvent composé de filatures de voleurs, de violents, et de recherche de témoins. L’angoisse le prenait par moments quand il constatait la jeunesse de ses « clients », comme il les appelait, et le nombre que ses collègues et lui avaient déféré au parquet. Une bonne partie était remise en liberté, ce qui avait le don d’énerver les flics. « C’est simple, disait Plante, son supérieur, un zig sur deux qu’on arrête, on l’a déjà arrêté ». C’était vrai. Et pourtant, les juges en envoyaient beaucoup en prison, c’était vrai aussi. Or, les prisons étaient surchargées. Merde, c’était pas simple.
Flandin arrivait au mois d’octobre de l’année 75, n’en finissant pas de découvrir les disparus du pays, quand Dru s’exclama de nouveau :
– Un autre ! En 76. L’année de ma naissance.
– Quelle horreur !
Comme elle ne disait rien pour le punir, il ajouta en grimaçant :
– Bon, accouche.
– Attends…
Elle le fit encore mariner une minute avant de relire tout haut :
– « Marc Thiberlan. 39 ans au moment de sa disparition, le 12 juin 1976. 1 m 65. 60 kilos. Attendait son tour chez le médecin vers 16 heures, boulevard Puyblanc à Brive, quand il a soudain quitté la salle d’attente. On ne l’a plus jamais revu. Marc Thiberlan était sous antidépresseurs, visiblement affecté par son divorce, père d’une fille de 9 ans. Son domicile ne montrait aucune trace de préparation de fuite. Enquête menée par le S.R.P.J. de Limoges (ref 750612/ 322DI). Investigations transmises à M. le Procureur de Brive, suspendues le 12 octobre 1978 ».
–C’est tout ?
– Ben oui, c’est tout. Si on l’avait retrouvé, il serait pas dans ce fichier !
– Non, mais je veux dire, ils pourraient mettre un peu plus de choses sur l’enquête, non ? Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec ça ?
– Y’a la référence. On va demander les dossiers, c’est juste un fichier qu’on a sous les yeux.
– Fais voir sa gueule…
Flandin se pencha sur l’écran de sa collègue :
– Ouais, il a pas l’air épanoui, le garçon. Tu partais en couille, gars ? T’avais plus le goût ?…
– Moi je le trouve mignon, avec son petit nez et sa fossette au menton. Et il a pas l’air con.
–On t’a jamais dit, Duche, que t’étais pénible à force de toujours trouver tout bien ?
– On t’a jamais dit que t’étais pénible à toujours râler ?
– Je suis humain, moi…
– C’est sûr…
Quand le lieutenant Flandin eut fini l’année 75 sans avoir trouvé de disparitions à Brive, il s’attaqua à 1977. C’est là qu’il tomba sur la notice suivante : « Jean-Pierre Séri. 37 ans au moment de sa disparition, le 28 janvier 1977. Célibataire, mais un enfant qu’il n’avait pas reconnu et qu’il ne voyait pas. Vu pour la dernière fois dans les tribunes du stade Le Clère à Brive, lors d’un match de championnat, dont il était un habitué. Plombier de métier, reconnu comme sérieux. Décrit comme un bon vivant, pouvant abuser de l’alcool (deux fois entendu pour tapage, une fois interpelé pour conduite en état d’ivresse). Aurait été reconnu par un témoin dans les Pyrénées-Atlantiques une semaine après sa disparition, sans que ce témoignage ait pu être validé et aboutir. Enquête menée par les S.R.P.J. de Limoges et Pau (ref 770128/ 70DI). Investigations transmises à M. le Procureur de Pau, suspendues le 15 mars 1982 ».
– Bon, dit Dru. Imprime.
– C’est tout l’effet que ça te fait ?
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Il a disparu, il a disparu !
– C’est peut-être lui qu’on a trouvé sous la collégiale…
– Ou un autre.
La Duduche avait perçu depuis longtemps le besoin de reconnaissance de Flandin. Elle en tenait compte le plus possible, même si par moments elle oubliait, ou se lassait. C’est elle qui trouva une quatrième disparition d’adulte à Brive, à l’été 1978 : «Catherine Prillou. 53 ans au moment de sa disparition, le 16 août 1978. Est sortie du domicile conjugal à 22 h 30, pour “prendre l’air” après une dispute avec son mari. N’est jamais revenue. Ne s’est rendue chez aucune personne de sa connaissance. Mère de deux enfants, assistante de direction. Patrouille et recherche dans tout le quartier dès le lendemain, sans succès. Aucune trace, aucun indice. Enquête menée par le S.R.P.J. de Limoges (ref 780816/ 459DI). Investigations transmises à M. le Procureur de Brive, suspendues le 18 septembre 1980 ».
– T’imagines la culpabilité du mec ? dit Flandin quand il entendit cela. Il s’engueule avec sa femme, elle sort, et pof, elle revient plus jamais !
– Tu crois pas si bien dire. Il y a une note qui précise : « M. Gérard Prillou s’est donné la mort le 14 février 1980 ».
– Putain…
– C’est la Saint-Valentin.
– Quoi ?
– Le 14 février. Le jour où le mari s’est tué.
– Eh ben…
Cette dispute de couple qui finissait de manière si tragique touchait le lieutenant Flandin. Pourquoi ? Lui seul savait que le divorce de ses parents avait été un cauchemar, pour lui notamment. Il avait toujours pensé que s’il n’avait pas eu son frère à ses côtés pendant ces moments atroces, il n’aurait pas supporté le traumatisme et aurait mis fin à ses jours.
C’est lui qui trouva une autre disparition intéressante, dans l’année 1986.
– Ah, écoute ! « Alain Balmer, 47 ans au moment de sa disparition, le 27 novembre 1986. Ingénieur agronome à Clermont-Ferrand, père de trois enfants. Il n’est jamais rentré d’un match de squash. Son épouse l’attendait pour le dîner…
– Quel est le rapport avec Brive ?
– Attends : « Sa famille demeurait à Brive, où il rentrait tous les week-ends ».
– Un cocu jaloux l’aurait occis et fait disparaître ? Ou au contraire, sa femme ne pardonnant pas une infidélité ?
– Sur la famille, voici ce qui est écrit : « Le couple Balmer et leurs trois enfants, deux garçons une fille, semblaient très unis et les questions posées aux survivants n’ont laissé entrevoir aucune explication à cette disparition ».
– Pas de problèmes d’argent, de santé ?
– « Homme brillant. Vie épanouie et sans histoire. Enquête menée par le S.R.P.J. de Limoges (ref 861127/702DI). Investigations transmises à M. le Procureur de Brive, suspendues le 31 janvier 1989 ». Voilà ce qui est marqué.
– Bon, ben ça nous fait un cinquième cas possible. Car y’a rien pour Brive en 1987.
– Cinq cas possible, ça nous fait cinq enquêtes.
– Sauf si le labo arrive à préciser l’âge du squelette, au moment de la mort.
–––
À 13 h 30, l’équipe technique du major Rebil avait achevé ses relevés autour de la collégiale. Il restait maintenant à transporter le squelette au laboratoire de Limoges, afin que des spécialistes en morphologie et en datation puissent l’examiner à loisir. Pour ne pas casser
Martin, il fut décidé d’utiliser une civière.
– On le couvre. Et on place le véhicule le plus près possible de la tranchée, exigea Chautard qui redoutait toute perturbation dans le travail, notamment tout changement de réaction que pouvait provoquer une opinion créée par la presse sur des coupables et sur des témoins.
Mais malgré les précautions, la police ne put empêcher photographes, cameramen et adeptes de smartphones d’immortaliser le mort, recouvert d’une couverture de survie, extrait de la terre et porté par les flics jusqu’au coffre ouvert de l’ambulance réquisitionnée. Le commissaire Chautard avait d’abord pensé utiliser une voiture banalisée et camoufler le déplacement des os suspects ; mais puisque la presse avait dévoilé l’existence de Martin, Rebil et ses gars, qui achetèrent des sacs déjeuners à La Mie Câline, allaient suivre la voiture blanche avec une autre voiture blanche.
–Les gars, soyez forts avec les Limougeauds ! leur dit le commandant Plante, qui était venu superviser le transfert de Martin.
– T’inquiète Germain, le rassura le major, on va pas se laisser impressionner par les joueurs de basket !
– Quand tu penses qu’ils voulaient s’associer pour nous piquer le C.A.B. ! Non, mais on rêve ? Tu nous vois, aller au match chez ces bouffeurs de porcelaine ?
– Connerie, ouais. Le C.A.B. n’est pas prêt de quitter Brive !
Le club de rugby resta en Corrèze, mais Martin le squelette fut conduit plein Nord à la préfecture de la région Limousin.
–––
Pendant ce temps, l’inspecteur Darmon poursuivait ses investigations. En lien avec Patrick Bru à l’urbanisme municipal, il contactait les entreprises qui avaient participé aux chantiers des années 1970 et de 1986. Il y en avait trois : Briquel pour la démolition et
l’enfouissement des réseaux, Vaur et Ponchaud pour le terrassement et le pavage, Fontis pour l’aménagement de surface. Sans parler d’EDF-GDF (une seule entité à l’époque) pour le gaz et l’électricité.
Briquel n’était intervenue que dans les années 70. Et elle n’existait plus sous ce nom en 2002. Elle avait été rachetée au début des années 80 par un des ouvriers, Pat Sérié, qui l’avait vendue six ans plus tard à la GTM (Grands Travaux de Marseille), elle-même rachetée par Vinci en 2000. Il n’y avait plus d’antenne à Brive, et Darmon allait devoir se déplacer en région parisienne pour fouiller dans les archives du groupe, si elles existaient.
– Ça m’étonnerait que vous retrouviez un gars qui a travaillé sur le chantier, lui dit Patrick Bru. Ça fait presque 40 ans…
– Faut creuser quand même. Ce Pat Sérié, il vit toujours ?
– Bien sûr, il est dans l’aménagement d’espaces maintenant. Une grosse affaire, dans tout le Sud-Ouest, ça s’appelle PSS.
– Il habite où ?
– Périgueux, il me semble. À vérifier.
Vaur et Ponchaud, P.M.E. quasi-centenaire, était une institution à Brive. Tous les travaux de voirie passaient par elle, à tel point qu’on la qualifiait parfois de « service municipal des travaux ». Certes, le renforcement des procédures pour la passation des marchés dans les années 90, avec notamment l’interdiction de contrats de gré à gré au-dessus d’un certain montant et l’obligation d’appels d’offres, renforcée par une ouverture plus grande à la concurrence dans les années 2000, avait compliqué une relation traditionnelle et bien huilée. Cependant, en distinguant le « mieux-disant » du « moins-disant », en profitant de l’excellente connaissance du terrain local pour soumettre une proposition la plus adaptée possible, on arrivait encore à travailler sans trop de mauvaises surprises.
Y avait-il d’autres moyens de garder un client ? Darmon fut sidéré d’entendre au bout de cinq minutes d’entretien téléphonique le directeur « technique et commercial » de chez Vaur et Ponchaud lui tenir ce langage : « Je sais bien qu’on parle de corruption, qu’on accuse les entreprises comme les nôtres de graisser la patte de tel ou tel. Ça a pu arriver, je dis pas. Mais alors ? Au niveau international, pour les ventes d’armes ou de matériel militaire, c’est légal de claquer des centaines de millions de commissions, d’argent public en plus ! Sans parler des rétro-commissions ! Pourquoi une petite entreprise, qui fait vivre sans aucun soutien des dizaines de salariés et sous-traitants, aurait pas le droit de s’attirer les bonnes grâces d’un client avec de petits cadeaux ? Où est le mal ? C’est notre argent, merde, et c’est notre survie qui se joue ! ».
En voilà un qui a envie de se mettre à table, se dit Darmon. Il y en a, comme ça, que le seul fait de voir un flic pousse à la confession. Si je le bousculais un peu, il m’avouerait des attouchements sur sa petite sœur et le vol des économies de sa grand-mère… L’inspecteur prit rendez-vous pour le lendemain avec cet homme qui semblait avoir des choses à dire, et qui avait participé lui-même au chantier de 1986.
Fontis était une entreprise régionale basée à Limoges, qui couvrait désormais tout le Grand-Ouest. Elle avait été fondée en 1967 par le père du patron actuel, Jean-Jacques Font. Simple jardinier au départ, il avait inventé avant qu’il n’existe « le paysagisme », alliant dans une offre commune les espaces verts et les espaces urbains, le minéral et le végétal. Son chiffre d’affaires avait explosé à partir de 1983, point de départ de la décentralisation qui donna la totale maitrise de leur sol, et de leur budget, aux collectivités locales. Mais dès 1974, il avait été retenu pour le chantier de rénovation du centre-Brive, et il était encore là en 1986 pour refaire le pavement et les abords de la collégiale.
– Mon père est un vieux monsieur de 87 ans, dit Jean-Jacques Font à Darmon. Mais il a encore sa tête, et ses mains. Il n’y a que les jambes qui lui posent problème, et encore. Si vous permettez, je vais le prévenir de votre souhait de le rencontrer. Je vous rappelle demain sans faute pour vous proposer une date. Ce sera sans doute en après-midi, vers 15 heures. Je peux avoir votre numéro, s’il vous plaît ?
Darmon laissa son 06, admiratif de ces chefs d’entreprise maniant avec la même aisance la politesse et l’autorité. Il essaya ensuite de joindre E.D.F., puis G.D.F. Il lui fallut expliquer dix fois sa demande, auprès de dix interlocuteurs, après avoir composé six numéros. Et cela sans arriver au moindre résultat. Personne ne savait où pouvaient se trouver les dossiers relatifs à des interventions aussi anciennes. Au bout d’une heure, Darmon épuisé maudissait cette dilution des responsabilités dans les services publics. Personne n’était décisionnaire ! Il fallait toujours « demander », « voir avec », « soumettre » à un supérieur ou à un inférieur. Au moins, dans la police, on assumait. Darmon, c’était le solitaire de la bande. Il travaillait seul et aimait ça. « Vous auriez fait un excellent détective », lui avait un jour dit le commissaire, ce qui l’avait fait rougir de fierté. On ne savait jamais où il était ni ce qu’il fabriquait, pourtant il ramenait toujours les infos qu’on attendait de lui, parfois même un peu plus.
Analyse du squelette et des abords de la collégiale, recherche des informations sur les travaux effectués en sous-sol, identification des disparus aux périodes clés, le commissaire n’avait pas traîné pour réactiver son équipe d’enquêteurs, rodée au fil des affaires criminelles qui s’étaient multipliées ces dernières années. Les opérationnels – Le Rouque, La Teigne, Florian, Franck, etc., sous l’égide du commandant Plante –, seraient tout aussi réactifs s’il s’avérait nécessaire de faire appel à eux.
De leur côté, en ce 1er mars, Chautard, Ducamp et Plante s’étaient occupés de l’identification et de la recherche d’un exhibitionniste qui terrorisait jeunes femmes et adolescentes, du suivi de l’enquête sur le vol à main armée d’une bijouterie du centre-ville deux mois plus tôt, de l’interrogatoire de deux dealers blessés lors d’un règlement de compte dont on cherchait à comprendre les causes pour remonter à la source du trafic, des suites d’une querelle de voisinage avec coups et blessures. Si l’on ajoutait les conduites en état d’ivresse, les excès de vitesse, deux accidents de la circulation, deux plaintes de femmes battues, une affaire de racket, le vol d’un ordinateur portable pendant un retrait d’argent, on avait une journée à peu près normale à l’hôtel de police de Brive-la-Gaillarde. À l’intendance, c’est-à-dire à la préparation des armes, des radios et des cafés, le brigadier Leroux n’avait pas chômé.
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III – Le poids du secret (1)
Ils avaient fini par le trouver. Depuis le temps… Il n’y pensait plus. Presque. Il n’y pensait presque plus, mais il n’avait pas oublié. Comment aurait-il pu ? Non. Il savait que ça apparaîtrait un jour. Que même ce qui est enterré n’est pas immuable. Rien ne se perd, avait démontré Lavoisier. Et même la poussière était identifiable désormais.
Était-ce un soulagement ? Pas sûr. Il était trop tôt pour le dire. On verrait bien. Il allait laisser la police se débrouiller. Chautard était un bon, d’après ce qu’on lisait. N’empêche que pendant plusieurs décennies la police n’avait rien su, rien deviné. Au bout de quelques semaines, ils avaient renoncé. Affaire classée. Les disparitions n’étaient pas si courantes ? Peut-être que si, après tout.
Ce secret était lourd à porter, très lourd. Confier un secret à quelqu’un n’était pas un cadeau à lui faire. D’ailleurs, si l’on confie un secret, qui par définition ne devrait pas être confié, c’est bien que le poids d’un tel fardeau est trop lourd à porter pour un seul homme. Quel choc quand il avait appris la nouvelle ! C’était une collègue, en salle des professeurs, qui avait lâché cette remarque en lisant La Montagne : « Ils ont trouvé un squelette, figure-toi ! Tout frais. Quarante ans d’âge maxi ! Sur la place Charles de Gaulle, près de la collégiale Saint- Martin. Enfin dessous ».
Il s’était figé devant la machine à café. Comme s’il sentait un grondement remonter des entrailles de la terre et arriver jusqu’à lui, quelque chose de tellurique, qui ne laisserait pas les choses en place. Il avait attendu que le gobelet fût rempli, mais quand il avait été plein il l’avait regardé sans le prendre, assommé par ce qu’il venait d’entendre. Il était demeuré quelques secondes immobile face au distributeur, puis s’était retourné vers sa collègue. Alors le titre du journal lui sauta au visage. Il ne l’avait pas vu. Il ne lisait pas La Montagne. Peut-être à cause de son père. Qui l’épluchait de fond en comble, tous les jours, prétendant y trouver les éléments indispensables à son « anthropologie briviste ». De fait, son père avait sans doute été le meilleur connaisseur de l’histoire locale, de la plus lointaine à la plus récente.
– Qu’est-ce que… Tu peux… C’est quoi cette histoire de squelette ?
Brigitte Vreil, professeur de français au collège d’Allassac où ils enseignaient tous les deux, lui avait résumé l’affaire. Il n’avait pas voulu, pas osé, lire lui- même l’article. Il n’était pas prêt, c’était trop soudain. Trop dangereux. Il avait dispensé son cours de géographie dans un état second. Les élèves ne suivaient pas, mais il était incapable de les réprimander. Cela n’avait aucune importance. Ce qu’il disait n’en avait pas non plus. Il récitait. Écrivait. Mais il n’était pas là. Sa tête avait quitté son corps.
Rentré chez lui, après quelques instants de tourments innommables, incapable d’avaler quoi que ce soit, il était ressorti. Et il avait pris la direction de la collégiale, à pied. Il n’habitait qu’à quinze minutes. Il était arrivé vers 13 heures. Il avait vu les fouilles, les tranchées autour de l’édifice. Il avait regardé le micmac. Il avait même repéré une caméra et un appareil photos de journalistes, et puis les flics. À leurs manières. Il s’était fait discret – il n’était pas seul à regarder – mais il ne les avait pas lâchés des yeux. Il avait fini par distinguer l’objet du délit. Enfin du crime. Plus ou moins planqué sous une bâche. Mais on l’avait extrait, et placé sur un autre support. Ainsi, il aperçut la civière et une forme entourée d’une couverture de survie, embarquée avec précautions dans une ambulance. Il aurait aimé soulever la couverture de survie, voir ce qu’il y avait dessous. Quelle tête elle pouvait avoir, la victime, après toutes ces années ?
Putain, c’était un cauchemar. Ça allait recommencer à le hanter. Les deux étaient morts, mais il avait fallu qu’on en remette un à jour. Et s’ils trouvaient qui était le premier, ils risquaient de trouver qui était le deuxième. En tout cas, ils chercheraient. Ça allait le perturber, ça allait beaucoup le perturber. Il le sentait. Son cœur battait beaucoup trop fort. Ça lui faisait déjà mal. Il n’y a pas de prescription en matière criminelle, pas plus pour la justice que pour la mémoire. Sa conscience était d’une étonnante netteté. Avec quelle force cette histoire enfouie remontait à la surface…
Ce n’est pas qu’il avait peur. De quoi ? À supposer que les flics remontent jusqu’à lui, qu’est-ce qu’ils pourraient lui reprocher ? D’avoir été lâche, à la rigueur. Mais la lâcheté n’est pas un crime. Pourtant, s’ils savaient qu’il savait ? Pourraient-ils l’accuser de… – comment disait-on déjà ? … – complicité passive ? Dissimulation de preuves ? Non, ils ne pourraient jamais prouver qu’il était au courant. Jamais.
Alors pourquoi cette pensée obsessionnelle ? Pourquoi ce zèle de la conscience ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, maintenant ? Même la famille du défunt ne pensait plus à cette histoire, sûr. Même Élodie n’y pensait plus. Si ça se trouve, ils se disaient même, avec le recul, que la disparition du patriarche avait été une bonne chose : la femme avait trouvé un amour qu’elle n’aurait jamais connu si son mari n’était pas canné ; les enfants avaient hérité quand ils en avaient besoin et ils n’avaient pas la charge d’un vieillard ; les frères et sœurs, s’il y en avait, étaient débarrassés d’un prétentieux.
Lui n’était pas concerné. Pourtant il était mal. Une phrase lui vint en tête : «L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Oui, Victor Hugo avait su dire le poids de la conscience, l’impossible délivrance. On avait beau avoir tué et enterré quelqu’un, son œil vous poursuivait. Car votre cerveau n’était pas mort, lui.
À suivre.