Dieu reconnaîtra les siens

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1 – Même si sa foi aurait dû l’empêcher de tomber dans un tel état, et même s’il ne le montrait pas, le père Marceau était désespéré. Le nombre de fidèles qui se rendaient à l’église chaque dimanche n’augmentait pas, mais diminuait. Parfois, à la « grande » messe de 11 heures, il ne passait pas la barre des 100 personnes.

Certes, la messe dominicale n’était plus le critère principal de la pratique religieuse. On pouvait croire, et même vivre sa foi, sans sacrifier au rite hebdomadaire. C’est pourquoi il s’était démené pour multiplier les lieux et les occasions de partage de la parole du Christ et de mise en œuvre de son enseignement. Il avait renouvelé le Conseil pastoral et le Conseil de fabrique pour mieux associer les laïcs à la vie de la paroisse. Il avait créé un service de visites aux personnes seules des deux communes dont il avait la charge (30 000 + 10 000 habitants). En lien avec l’école privée, et en insistant courageusement pour que l’information soit transmise aux élèves des écoles publiques, il avait essayé d’adapter la catéchèse aux enfants du XXIe siècle, même s’il manquait de catéchumènes compétent.e.s pour cette mission difficile. 

Il avait mis sur pieds plusieurs groupes de rencontre et de discussion, avec plus ou moins de bonheur. Le groupe « Ados et Dieu » n’avait tenu que trois saisons, le temps que les ados qui en étaient les moteurs s’en aillent poursuivre des études supérieures, et il n’arrivait pas à le relancer. Celui des jeunes mariés semblait plus durable, bien qu’assez peu régulier, ces cadres dynamiques étant accaparés par leur travail d’une part, leurs bébés et jeunes enfants d’autre part. Le groupe « Se cultiver dans la foi », en fait un groupe de personnes âgées, voire très âgées, était, ô paradoxe, le plus dynamique, même s’il se renouvelait peu, et, par la force des choses et les limites de l’espérance de vie, se réduisait.

Il y avait un groupe de scouts, dans lequel il était de temps en temps invité et correctement traité. Mais il était un peu dérouté quand la plupart des louveteaux, guides et autres jeannettes lui expliquaient qu’ils et elles ne voyaient pas l’intérêt d’aller à la messe le dimanche. Qu’il célèbre la messe au milieu d’un camp d’été, parfait ; qu’il attende que ces jeunes viennent recevoir la parole du seigneur le dernier jour de la semaine dans une église glaciale, alors qu’ils pouvaient enfin dormir, c’était une erreur. Il ne pouvait ni se fâcher ni contraindre, il avalait les couleuvres. Avec l’aide de deux de ces scouts, férus d’informatique et de numérique, il avait créé un site internet de la paroisse, et même un blog, qu’il savait à peine faire fonctionner, mais qui avait le mérite d’exister. 

2 – Yasmine, Louna et Maryam, accompagnées de deux hommes, Lounès et Kassim, étaient sorties déçues et mécontentes de leur rendez-vous avec le maire : il n’avait pas voulu s’engager à leur louer les anciens locaux du garage municipal, qui ne servaient à rien, et dans lesquels on aurait pu facilement aménager une grande salle de prière et des pièces pour des activités culturelles et sociales. 

– On ne vous demande pas un minaret et un muezzin, avait plaidé Yasmine. Juste un endroit correct pour pouvoir pratiquer notre culte. Actuellement, nous sommes des milliers à prier là où nous pouvons, dans des caves, des sous-sols, des restaurants, des entreprises… Le vendredi, pour nous, « Jumuh’a », c’est le jour du rassemblement ; nous devons pouvoir nous rassembler. 

– Je comprends, avait dit le maire. Mais il y a la mosquée d’Alainville…

– C’est trop loin…

– 8 kilomètres…

– On ne peut pas y aller à pied. Et elle est déjà saturée. Il y a deux ans, vous nous avez refusé le permis de construire pour une mosquée…

– On manque déjà de places pour construire des logements indispensables. Et nous vous avions proposé un autre lieu…

– Trop petit et très mal placé, vous le savez bien. 

– La mairie n’est pas seule décisionnaire. Le Ministère de l’Intérieur regarde de près chaque projet. 

– Et la loi de 1905 ?

Le maire parut surpris.

– Je m’étonne que vous évoquiez la loi de 1905 qui fonde la laïcité en France, alors que vous revendiquez la remise en cause de cette laïcité.

– Nous, ici, ne la remettons pas en cause, même si elle nous chagrine. Nous disons simplement que la loi de 1905 permet à une association représentative d’édifier un lieu de culte. 

– Ce n’est pas si évident que ça ; la jurisprudence est complexe.

– Nous finançons tout.

– C’est un des problèmes : d’où viennent les fonds ? Qu’attendent les investisseurs ?

– Ce sont des dons uniquement.

– Pas que.

– Louez-nous au moins l’ancien garage municipal. Nous nous chargeons de tous les aménagements. Et nous respecterons le voisinage.

– Nous verrons. Il y a d’autres hypothèses pour ce bâtiment. 

La discussion n’avait pas abouti. Et les porteurs du projet musulman étaient ressortis amers de l’hôtel de ville. Comment organiser les initiatives, canaliser les volontés, qui surgissaient dans leur communauté ? Il leur fallait un lieu, sans quoi les choses allaient dégénérer ; les jeunes se tourneraient vers des prédicateurs et des pratiques peu recommandables.

3 – La braderie battait son plein. Savant mélange de rassemblement de brocanteurs et de vide-grenier, elle attirait beaucoup de monde. Le père Marceau ne regrettait pas d’avoir osé l’organiser, même si cela sortait de son domaine de compétences. Il avait mis en avant le côté charitable, le fait qu’il n’y avait ni Emmaüs ni ressourcerie sur le territoire des deux villes du secteur, alors que le taux de pauvreté était un des plus élevés de l’agglomération. Il avait aussi exigé et obtenu deux originalités : elle aurait lieu un samedi, car le dimanche était le jour du seigneur, et elle aurait lieu Place de l’église, histoire de faire passer un message aussi subliminal que fondamental.

Il bénéficiait du concours des placiers du marché municipal, les services techniques avaient sécurisé les abords, la police municipale était là, les arrêtés avaient été pris, etc. La mairie avait joué le jeu, il n’avait pas à se plaindre. Il avait aussi veillé à informer dès le début l’association des commerçants, et à montrer qu’il ne leur ferait pas concurrence, puisqu’il ne promouvait que de l’occasion. Il avait failli appeler l’évènement la « braderie de l’église », pour bien montrer d’où venait l’initiative, mais il avait eu peur d’une mauvaise interprétation des mots, pour peu que l’on imagine Église écrit avec un É majuscule, désignant alors l’institution, ce qui aurait pu laisser croire que l’Église de France, une, sainte, catholique et apostolique, était à vendre. Dieu du ciel !… Il s’était rabattu sur une plus prudente « Braderie de la Place de l’église ».

C’est alors qu’il se pressait d’un stand à un autre qu’il avisa un groupe de femmes musulmanes qu’il connaissait de vue et dont il avait entendu parler. Il savait qu’elles étaient à la tête du combat pour l’édification d’une mosquée. Il ne pouvait que comprendre la volonté des musulmans, désormais bien plus nombreux que les catholiques, de bénéficier d’un lieu de culte à proximité de chez eux. Il comprenait aussi la peur des autorités de voir arriver un imam hostile aux valeurs de la république, et se créer une école islamique source de dérives salafistes ou fondamentalistes. 

Accueillant, il se dirigea vers elles.

– Bonjour Mesdames. Je suis le père Marceau, curé de Houlles et Martière. 

Son col romain et la croix sur sa veste le qualifiaient sans doute, mais il préféra ses présenter pour ne pas paraître arrogant.

– Bonjour mon père. Il parait que c’est vous qui avez organisé cette braderie ?

– Oui. Avec l’aide du conseil pastoral et de quelques bénévoles.

– C’est une bonne idée.

– Disons que cela a deux mérites : rassembler les gens et permettre aux plus démunis de se fournir pour pas cher.

– C’est bien.

Il regarda les femmes et l’ensemble de la place couverte de tables et de tapis chargés d’objets, de vêtements, de meubles, de jouets… Il remarqua à ce moment que les personnes présentes étaient très majoritairement d’origine maghrébine. 

– Au fait, reprit-il. Avez-vous trouvé une solution pour un lieu de prière ?

– Eh non, répondit celle qui avait l’air de mener le groupe. La mairie ne veut pas nous louer l’ancien garage municipal. 

– Ah… Et vous ne voulez plus construire ?

– Ils nous ont refusé un permis il y a deux ans.

– Je me souviens. Et vous n’en avez pas déposé un autre ?

– Non, le terrain est très cher, nous n’avons pas assez d’argent.

Est-ce parce que son regard passa sur l’église à ce moment-là ? Parce qu’il voyait que les gens venaient à la braderie pour le commerce plus que pour la solidarité ? Et que ce n’est donc pas cet événement, ni aucun autre, qui ferait revenir les fidèles dans la maison de Dieu ? Toujours est-il que, sans doute victime, ou bénéficiaire d’une illumination, l’impensable lui parut une évidence, et il s’entendit prononcer :

– J’ai une solution à vous proposer. 

4 – Le lendemain à 16 heures, trois des cinq femmes qu’il avait rencontrées la veille, accompagnées de 2 hommes méfiants, sonnaient au presbytère, comme il avait été convenu. 

– Bienvenue. Entrez. 

Le petit groupe semblait hésitant. 

– On est jamais entré dans un endroit catholique, dit une femme.

– Eh bien, c’est une erreur de notre part ! s’exclama le père Marceau enjoué. J’aurais dû vous inviter depuis longtemps. Excusez-moi. 

– Mais non, c’est gentil. 

Il les installa dans la salle de séjour du presbytère, où il avait préparé des tasses à thé et à café, ainsi que le gâteau qu’avait gentiment confectionné Maria, la femme qui venait trois matins par semaine pour l’aider dans son ménage et sa cuisine.

Après une dizaine de minutes maladroites, quand une tasse remplie fuma devant chaque personne, il alla droit au but.

– Quand nous avons parlé hier de votre problème de lieu de prière, une idée m’est venue, basée sur un constat : l’église est vide, sauf le jour de Noël, pour les baptêmes et les mariages. Même à la messe hebdomadaire, il y a 50 personnes le samedi soir, 100 le dimanche matin. Et on peut diviser ces chiffres par deux pour l’église de Martière, qui dépend aussi de mon secteur.  Vous, vous êtes nombreux à vouloir vous rassembler pour prier le vendredi, peut-être d’autres jours aussi, et vous n’avez aucun endroit où aller. Il me semble que la solution est claire. 

Les 5 personnes autour de lui le fixèrent sans sembler comprendre ce qu’il avait dit. Il ajouta :

– Nous croyons tous en un Dieu unique, non ?

Une femme mit la main devant sa bouche. Un des deux hommes se leva, comme s’il allait partir. Une autre des femmes sembla entrer en prière et implorer le tout-puissant. 

– Allah lala lala lala ! s’exclama la troisième en joignant les doigts.

L’homme qui était resté plus calme osa :

– Vous nous proposez de venir prier dans votre église ?!

– Ce n’est pas mon église. C’est une église ouverte à tous ceux qui croient en Dieu, et même à ceux qui ne croient pas. 

– Mais ça va pas ! s’exclama l’homme debout qui ne tenait plus en place, tandis que les femmes mélangeaient couinements et gémissements. Vous croyez qu’on va renoncer à notre religion ?

Le père Marceau avait prévu quelques objections à son idée, qu’il pensait toutefois généreuse.

– Je ne souhaite pas que vous renonciez à votre religion, mais au contraire que vous puissiez la pratiquer dans de bonnes conditions.

– Mais Monsieur le curé, reprit Yasmine. Une église ! Des musulmans venant prier dans une église ! Ça va faire un scandale !

– Ça heurtera peut-être quelques âmes un peu figées, j’en conviens. Mais tant pis, avançons. Il y a trop-plein d’un côté, manque de l’autre, pour un objectif commun : vivre sa foi dans le respect des autres, croyants et non croyants, et des lois qui s’imposent à tous.

– C’est impossible, reprit l’homme debout… Impossible ! On ne va pas prier sous Jésus et  Marie !

– Monsieur le curé, dit Louna d’un air effaré, vous allez vous faire tuer si vous faites ça…

– Je crois que vous exagérez les risques. Ma proposition peut sembler originale, mais elle est de simple bon sens.

– Allah lala lala lala ! Allah lala… psalmodiait Maryam en partant dans les aigus.

Un peu surpris du désarroi qu’il créait chez ses interlocuteurs, il sourit en pensant à ce que serait la réaction de ceux qui devaient donner et non recevoir.   

– Réfléchissez à ma proposition : je suis prêt à partager ce lieu avec vous. 

5 – Il avait lancé une bombe. Une bombe de paix. Une bombe intelligente, révolutionnaire et adaptée au temps présent. Et il l’avait fait sans prévenir, car il n’en aurait jamais eu la possibilité s’il avait mis d’autres personnes dans la confidence. On l’en aurait empêché. Il est des coups que l’on ne joue que seul. On convainc, ou pas, après.

Maintenant, il devait évoquer le sujet avec au moins trois instances : le conseil pastoral, le maire, l’évêque. Il attendait cependant la réponse des musulmans pour parler. Par chance, cette réponse arriva le surlendemain de la rencontre. Yasmine avait téléphoné au presbytère à midi, demandant s’ils pouvaient passer le soir à 19 heures. Il avait répondu qu’il les attendait.

La même délégation de trois femmes et deux hommes se présenta, l’air à peine moins tendus que 48 heures plus tôt. Ils s’assirent comme l’autre fois dans la salle de séjour, et cette fois il proposa du Porto, du jus de fruit et des gâteaux secs. L’alcool fut refusé, le jus de fruit n’intéressa que Yasmine et Louna. 

– Voilà, Monsieur le curé. On a réfléchi et on a consulté nos sages. Ils pensent que ça vaut le coup de tenter l’expérience.  

Le père Marceau fut surpris de la joie que lui procura cette simple phrase. Le mots « sages » l’interpela. Une sorte de conseil des anciens, sans doute, bonne idée.

– Mais pour la prière du vendredi, on serait obligé de changer un peu le décor de l’église.

– Bien sûr… On ne va pas enlever les peintures et les statues, mais vous pourrez apporter ce que vous souhaitez pour vos offices.

– Il faudra pousser les bancs, aussi. Nous nous asseyons par terre sur un tapis, le regard tourné vers la Qibla, vers La Kaaba de La Mecque si vous voulez.

Mince, il n’avait pas pensé aux bancs à déplacer. Il pensa alors que toute une moitié des places de l’église était constituée de chaises. Ouf ! Ce serait facile à enlever et à remettre. 

– Nous devrons aussi apporter le mihrab, une niche décorée dans le mur qibla, et le kursi, le pupitre pour le Coran…

– Pour le pupitre, vous pouvez prendre celui de la Bible…

Il avait à peine fini sa phrase qu’il comprit qu’il avait été trop direct, ce que lui confirmèrent les yeux agacés tournés vers lui. 

– Enfin comme vous voudrez.

– Par contre, on aura besoin d’utiliser votre minbar.

– Minbar ?…

– Votre chaire. Là, où vous prêchez.

Il n’osa pas leur dire que cela faisait belle lurette que les prêtres ne montaient plus en chaire pour prêcher, mais il ne voulut pas les choquer.

– Bien sûr…

– Et nous apporterons des boîtes précieuses, des tapis, des lampes.

Il imaginait ce décor d’une mosquée dans l’église et cela commençait à prendre forme dans son esprit.

– Vous pensez qu’il y aurait combien de fidèles, le vendredi ?

– 300, répondit un des hommes.

Quand même… Il se dit aussitôt qu’il parlerait de 200, pour ne pas trop effrayer les autres.

– Est-ce qu’on pourrait utiliser l’église un autre jour en plus du vendredi ? Pour d’autres prières, et des discussions ? 

C’est ce qu’il avait pensé proposer, aussi répondit-il sans hésiter :

– Le mardi serait possible. Nous n’avons pas de catéchisme ce jour-là, et il n’y a pas de mardi de l’Ascension ou de mardi saint.

– Merci.

C’était le premier merci qu’il entendait. Ce n’est pas tant la reconnaissance de son geste qui lui importait – un peu quand même, il n’était pas de bois – que la conscience qu’ils comprenaient la portée de sa proposition. Ainsi conforté, il ajouta :

– Mais pour vos réunions et ateliers, j’ai mieux. Nous avons trois salles paroissiales : je propose d’en mettre une à votre disposition.

Ils le regardèrent comme si un autre énorme cadeau leur tombait dessus :

– Vous voulez dire, réagit Yasmine, une salle pour nos activités ? Rien que pour nous ? En permanence ?

– Si c’est collectif, dans le respect de la loi et du voisinage, oui. 

6 – Trois jours plus tard dans une de ces salles paroissiales, les 12 membres du conseil pastoral étaient rassemblés autour du père Marceau.

– Si je vous ai bien compris, François, vous avez proposé aux musulmans de disposer de l’église le mardi et le vendredi ? Pour y prier Allah ?

– C’est bien ça.

L’équipe, qui acceptait et même adoptait d’habitude sans rechigner les décisions du père Marceau, était ce jour plus circonspecte. Seule Marianne, dotée il est vrai d’un caractère de type « ravi de la crèche », avait affirmé : « Je trouve que c’est une excellente idée ». Les autres tordaient le nez, les doigts, les pieds.

– Ça va poser des problèmes gigantesques…

– On va perdre nos derniers fidèles…

– L’évêque n’acceptera jamais…

– Comment pourraient-ils prier dans une église alors qu’ils refusent la sainte Trinité ? Ils nous traitent de polythéistes !

– Ils vont voir ça comme une victoire. Et cela va les encourager à aller plus loin, à demander encore plus. 

– Même au niveau matériel, ça va être un bazar sans nom…

Le prêtre avait donné et redonné la parole à chacun.e, pour que, au moins, tout le monde se sente entendu. Devait-il soumettre sa décision au vote, dont le résultat serait négatif, il n’en doutait pas ? Il hésita, mais comme il avait déjà lancé la bombe, il se dit que ce ne serait pas réglo.

– Vous nous mettez devant le fait accompli, répéta un des piliers du groupe. 

– C’est vrai, répondit-il. Je me suis dit que si je consultais avant, vous et d’autres, je n’obtiendrais pas l’accord. Ce que je comprends. Mais, comment vous dire, il m’a semblé que je devais le faire. Si certains d’entre vous croient à la formule « entendre un appel », je crois que je peux l’utiliser ici. 

7 – L’appelé n’eut pas besoin de solliciter un rendez-vous avec le maire, puisqu’il fut rien moins que convoqué. Le bouche à oreille et la rumeur avaient atteint l’hôtel de ville. Dans son trop grand bureau plombé de lustres et de fauteuils anachroniques, l’édile n’y alla pas par quatre chemins.

– Vous allez déclencher la guerre civile.

– J’essaye de l’éviter.

– La mairie est propriétaire de l’église.

– Pas de son utilisation.

– Nous sommes arrivés à contenir l’islam dans notre commune et vous lui déroulez le tapis rouge.

– En bridant l’islam pacifique, on fait le lit de l’islamisme.

– Il n’y a pas d’islam pacifique.

– Au contraire, la majorité des musulmans sont pacifiques.

– Nous allions trouver une solution avec les représentants de la communauté, et vous nous coupez l’herbe sous le pied.

– Cela fait quatre ans qu’ils vous demandent une salle, vous avez refusé un permis de construire il y a deux ans, et vous ne voulez pas leur louer les anciens garages municipaux. 

– Qu’est-ce que vous croyez ? Que les choses se font en un claquement de doigts ? J’ai des pressions de tous ordres, figurez-vous ! Je dois gérer des tas d’intérêts contradictoires !

– Je n’en doute pas, Monsieur le maire, votre place n’est pas facile. Mais en proposant un partage intelligent et novateur de l’église, je ne vous complique pas la tâche, je vous aide. Marchez avec moi, et nous déplacerons des montagnes.

– La foi vous égare, mon père.

– Elle me donne de la force.  

– Vous commettez une erreur colossale. Je ne peux pas laisser faire ça.

– Laissez-nous tenter une expérience indispensable. 

– Quand le loup entre dans la bergerie, c’est un point de non-retour.

– Ce ne sont pas des loups, et la bergerie n’a plus de moutons.

– Quelques-uns quand même. Si vous ne respectez pas leur lieu sacré, ils vont se réveiller, croyez-moi.

– Ce serait formidable, nous ferions d’une pierre deux coups : nous aiderions les musulmans et nous redonnerions aux catholiques l’envie de retrouver leur identité.

– Vous allez les braquer les uns contre les autres.

– Nous allons les aider à vivre ensemble. Puisqu’ils sont les uns et les autres habitants de la ville dont vous êtes le maire. 

– Vous êtes irresponsable.

– Je prends un risque, certes. Mais si nous ne bougeons pas, nous allons à la catastrophe, vous le savez aussi bien que moi.

– Vous êtes fou.

8 – La rencontre avec l’évêque, qu’il n’eut pas à solliciter non plus, ne se passa guère mieux, même si le ton et les arguments échangés furent différents.  

– Écoutez François, cette générosité vous honore : mais vous poussez l’œcuménisme un peu loin. Je vous rappelle d’ailleurs que l’œcuménisme est le rassemblement des religions chrétiennes, pas d’autres religions.

– C’est vrai, Monseigneur. Mais je suis le pasteur d’une commune dans laquelle les croyants sont musulmans à 80 %. C’est avec eux que je dois vivre la foi. Il n’y a pas de problèmes avec des orthodoxes et des protestants.

– Pour les musulmans, la révélation c’est le livre, le Coran. Pour nous, c’est une personne, c’est Jésus.

– Les musulmans reconnaissent Jésus, qu’ils appellent Aïssa.

– Oui, mais pour eux, il n’est qu’un prophète, bien en dessous de Mohammed. De plus, ils l’accusent d’avoir falsifié son livre, L’Évangile. Ils accusent Jésus de mentir ! Je ne sais pas si vous vous rendez compte…

– Qui se soucie encore de ces querelles théologiques ? Je doute que les musulmans de Houlles y soient sensibles.

– Ils ont des prédicateurs redoutables, croyez-moi. Et ils s’y connaissent en dialectique quand il faut argumenter. 

– Ils prient 5 fois par jour chez eux ou au travail. Ils ne prient en commun que le vendredi après le repas de midi. Nous pouvons bien leur prêter le lieu dont nous bénéficions, et dont nous ne faisons rien à cette heure. N’est-ce pas dans le sens de la parole de Dieu, des commandements de L’Évangile

– Leur Dieu n’est pas le même que le nôtre.

– Monseigneur, comment pouvez-vous dire cela : vous sous-entendez qu’il y a plusieurs Dieu…

L’évêque resta silencieux quelques secondes. Avait-il été trop loin ? Ce curé inconscient allait lui faire dire des bêtises.

– Disons qu’ils ne le considèrent pas de la même façon. Ils ne cherchent pas de relation avec lui. Il n’est que par le Coran. Il ne s’est pas fait homme. Nous visons à mettre en œuvre l’esprit, eux s’attachent à la lettre. 

– Essayons de concilier l’esprit et la lettre. Tendons une main, créons des passerelles. 

– Nier des différences séculaires n’entrainera que des malentendus, donc des frustrations, donc de la violence…

– Il me semble que les frustrations sont déjà là et que la violence monte chaque année. Ne rien changer, ne rien essayer, ne fera qu’aggraver les choses.

L’évêque s’impatientait :

– Enfin, François !… Vous allez mettre votre paroisse à feu et à sang ! Vous ne trouvez pas que c’est déjà assez difficile comme ça ?

– Ce n’est pas que c’est difficile, c’est que, excusez-moi l’expression, nous crevons la gueule ouverte. Et je trouve dommage que l’Église de France ne prenne pas la mesure du désastre.

– Mais elle réagit, vous le savez bien. De là à vendre son âme au…

Monseigneur ne prononça pas le dernier mot, qu’il ne pensait certes pas. En revanche, il pensait aux propos qu’il avait entendus de l’écrivain algérien Boualem Sansal, qui savait de quoi il parlait, et notamment à ces phrases qui l’avaient interpelé : « Si je devais choisir un seul mot pour dire le mal de notre temps, je dirais « islam ». Aucun phénomène n’a autant transformé le monde, ne l’a autant bouleversé, défiguré, perverti, terrifié. Aucune maladie n’a fait autant de victimes, jeté autant de pays dans la tourmente et de gens sur les chemins de l’exil. Aucune autre vérité suprême n’a autant servi à justifier et multiplier les pires abominations sur terre… ».

Le père Marceau avait-il la moindre idée des forces qu’il risquait de déclencher ? Les musulmans de Houlles étaient sans doute des gens respectables. Mais leur religion permettait tous les abus, laissait la place aux pires des tyrans, politiques et domestiques.

– Vous n’avez pas vu comment les femmes sont traitées ?

– Je suis d’accord avec vous : c’est un point noir dans le monde musulman. Mais les choses évoluent. L’islam est né un peu plus de 600 ans après le christianisme. Si on se reporte au comportement des homes chrétiens il y a 600 ans… 

L’évêque soupira.

– Je vois que je ne vous convaincrai pas. Alors faites selon votre conscience, mon ami. Quand les réactions vont apparaitre, les polémiques enfler, je ne pourrai pas vous soutenir. Je dirai la vérité : que j’ai essayé de vous raisonner, sans succès.

– Je vous remercie de cet échange, de votre franchise, de vos conseils. 

– Donnez-vous au moins 48 heures, de réflexion et de prière, seul.

– Entendu. 

9 – Au cours des 48 heures qui suivirent, le père François pria beaucoup. Il relut La Genèse : «  « Je suis Dieu, tu n’as pas à avoir peur. Je vais aller avec toi en Égypte et je vais te faire sortir d’Égypte ». L’Évangile de Matthieu : « Entrez par la porte étroite, car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition. Mais le chemin étroit mène à la vie, et il y en a bien peu qui le trouvent ». D’autre s passages de la Bible au hasard : «  Tu dois ouvrir ta main à ton frère, à celui qui est humilié et pauvre dans ton pays ».

Il en sortit conforté dans son choix. Il allait vers l’inconnu, par la porte étroite, mais c’était le bon chemin, celui de la paix pour demain. Il n’était pas plus intelligent que les autres. Simplement, ses fonctions, sa situation, lui avaient fait voir ce qu’il convenait de faire. Et il allait le faire.

Il demanda à la délégation musulmane de revenir pour lui faire part des modalités de mise en œuvre de ce partage de l’église. Il ne cacha pas les réticences qu’il avait rencontrées auprès du conseil paroissial, de la mairie, de l’évêché. Mais il les minimisa. Car s’il apparaissait trop seul à porter cette générosité, l’acte perdrait de sa force. Il voulait montrer au contraire que c’est toute la communauté chrétienne qui invitait la communauté musulmane à célébrer son culte dans la maison de Dieu, afin précisément que le communautarisme ne l’emporte pas l’universalisme qui seul évite la guerre et le racisme. 

Il fit cependant une concession à l’évêque, au maire, à la raison, à la sécurité. Il prépara une sorte de contrat stipulant que l’usage de l’église serait concédé à la communauté musulmane de Houlles et Martière le mardi et le vendredi, et que la salle paroissiale numéro 3 serait mise à leur disposition gratuitement, à condition qu’ils veillent à son entretien et payent l’eau et l’électricité qu’ils utilisaient. Il ajouta l’article suivant : « Les utilisateurs de l’église de Houlles s’engagent à ne pas prêcher contre les lois et valeurs de la République française, notamment celles relatives aux libertés publiques et individuelles, à l’égalité entre individus et entre hommes et femmes, à l’État de droit et aux Droits de l’Homme ».

La délégation emporta le contrat, qui fut rapporté signé deux jours plus tard. « Les sages » avaient accordé leur signature.

C’est ainsi qu’un vendredi de février 2023, 250 hommes et femmes de confession musulmane vinrent prier ensemble dans l’église Sainte-Marguerite de Houlles, sous les auspices discrets d’un Christ impassible et d’une vierge aimante et silencieuse, cachés par une tenture noire et or.

Cette première provoqua une déflagration et une onde de choc nationale et internationale. Mais l’esprit de responsabilité et du père François et des musulmans de Houlles firent  que cette expérimentation put continuer malgré le battage médiatique, et les tensions ressenties à des milliers de kilomètres de là. On s’injuria – « blasphème, apostat, grand remplacement, fin du monde, crime, folie… »  – on en vint au mains au Pakistan, en Égypte, en Pologne, en France, mais chaque vendredi désormais les musulmans venaient prier dans l’église de Houlles. Et dans la salle paroissiale, une de leur première manifestation fut d’inviter tous les habitants qui le souhaitaient à une soirée couscous avec un spectacle de danses arabes.

Il est trop tôt pour établir le bilan de cette initiative, mais le père François est sorti de son désespoir. « Merci Seigneur, remerciait-il le soir en s’agenouillant sur son prie-Dieu. Merci de m’avoir donné la force, montré la voie. Continuons, avançons ».

Ce n’est pas tant Dieu qui reconnut les siens, que les siens qui se reconnurent en Dieu.

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