Une beauté difficile à porter

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(environ 20 minutes de lecture)

Quand elle se retournait sur sa vie, Sophia parvenait à une conclusion un rien déstabilisante : sa beauté l’avait induite en erreur, lui avait fait prendre de mauvaises décisions. N’était-ce pas surprenant ?

Il n’était pas si facile de bien utiliser sa beauté. Cela pouvait même devenir une source d’angoisse. Car lorsqu’on est doté.e d’un talent ou d’un atout, on ne peut prétexter de n’en avoir aucun pour justifier une vie ratée. Parenthèse sur cette notion de vie ratée : toute vie est plus ou moins ratée, tout dépend de qui la regarde. Quand bien même la vie que l’on a eue est considérée comme réussie, par soi-même ou par d’autres personnes, cette réussite nous a empêché.e de réussir des tas d’autres vies. Sophia, qui avait été très belle, avait eu des opportunités bien supérieures à la plupart des femmes. Qu’en avait-elle fait ?

Beauté que l’on pourrait qualifier de latine, c’est-à-dire dotée de formes exagérément féminines – les lèvres, les seins, les fesses, les cheveux – et d’une manière de voir et de se mouvoir excessivement animale, Sophia fut confrontée au désir des hommes pendant quarante ans. Et presque du jour au lendemain. Dès 15 ans, quand l’androgyne filiforme se transforma en une demoiselle extraordinairement proportionnée, elle attira les regards sur sa personne qui n’en demandait pas tant. C’était si fort et si accablant que la gamine insouciante devint une jeune femme méfiante, toujours sur ses gardes, car les garçons et les hommes semblaient devenir fous quand ils se retrouvaient près d’elle.

– Non seulement tu es très belle, mais en plus tu es nature, gaie, souriante ! lui disait son amie Gabrielle. Les mecs ont l’impression que s’ils t’embrassent tu ne diras pas non.

Mais Sophia passait son temps à refuser, à repousser, à écarter des mains, à s’enfuir. Des malades, des bêtes en furie.

Elle ne se trouvait plus du tout nature, gaie et souriante, et regretta vite le temps de l’enfance où l’on se fichait de son corps tant qu’il pouvait courir dans les prés, s’ébattre dans les rivières et grimper aux arbres. Désormais, on rêvait de la coincer dans un couloir, sur une banquette de voiture, dans un cinéma ou dans une chambre, des lieux qu’elle avait en horreur, car associés aux convoitises des hommes qui semblaient vouloir la dévorer comme si elle était un pot de Nutella. 

Les filles, elles, ne devenaient pas folles à son contact, mais gênées, hostiles, à la fois jalouses et attirées. Elles voulaient être avec Sophia quand celle-ci pouvait rehausser leur prestige, elles s’en éloignaient quand la superbe leur ôtait toute chance d’être la reine du bal. Certaines voulaient à tout prix devenir son amie ; elle ne disait pas non, se montrait gentille et ouverte, mais quelle déception quand elle constatait que cette soi-disant recherche d’amitié masquait une volonté de profiter de la lumière qui émanait d’elle.  

D’autres filles la dénigraient ouvertement :

– Pour qui elle se prend ? C’est pas parce qu’elle a une grosse poitrine qu’elle est plus belle que nous !

– T’as vu sa bouche ?

– Elle s’étonnera d’avoir des problèmes, ensuite…

Ces gracieusetés venaient de ses congénères, de ses sœurs ; elle en était mortifiée.  Ses véritables sœurs, d’ailleurs, une plus grande et une plus petite, s’étaient écartées d’elle également, comme si elle était incandescente, dangereuse. Qu’avait-elle fait pour mériter ça ? Le père, pêcheur, et la mère, ménagère, ne comprenaient pas le problème ; la psychologie n’était pas entrée dans la famille, n’était pas une composante de l’éducation.    

L’être de qui elle se sentait le plus proche était son ami d’enfance, un voisin, avec qui elle avait passé des milliers d’heures assise sur les trois marches devant l’entrée de leur petite maison, Paolo. 

Mais Paolo s’engagea dans la marine – « pour voyager, tu comprends ? » – et elle perdit son principal soutien, son seul ami. 

À 17 ans, Sophia accepta de sortir avec un garçon pour la première fois. C’était le fils d’un client de ses parents, plus âgé qu’elle, qui étudiait à l’université. Elle l’avait choisi parce qu’il était beau et gentil, mais surtout pour avoir la paix, se disant que si les autres voyaient qu’elle était prise, la garçons l’embêteraient moins et les filles ne verraient plus en elle une concurrente. Hélas, ce ne fut vrai qu’en partie. De plus, c’est la vie de son ami qui devint compliquée – on le harcelait pour qu’il la présente… C’est d’ailleurs lui qui mit fin à leur relation, peut-être aussi parce que Sophia refusait absolument de faire l’amour avant sa majorité. 

Elle subit d’incessantes propositions. Un photographe lui demanda si elle accepterait de lui laisser prendre quelques photos, affirmant qu’il pensait pouvoir les vendre un bon prix et qu’elle toucherait 50 % du prix de vente. Mais l’idée de se voir exposée sur un mur ou dans un magazine la hérissait. C’était déjà assez pénible comme ça. Si en plus elle s’exhibait, ce serait infernal.

Les mois passaient et elle savait qu’elle allait devoir faire l’amour. Il fallait y passer. Elle finit donc par céder aux avances d’un homme de 40 ans, qui avait eu le mérite, peut-être le seul, de la courtiser doucement et patiemment. Il n’insistait jamais, mais ne renonçait jamais non plus. Il était l’ami du propriétaire de la boutique de vêtements où elle travaillait. Il venait au magasin et elle l’avait connu là, en répondant à ses questions, qui n’étaient jamais insistantes. Il donnait de bons conseils pour la vente et il semblait bien se débrouiller, puisqu’il avait déjà trois boutiques et projetait d’en ouvrir deux de plus.

Un soir, par hasard, du moins rien ne prouvait le contraire, elle le croisa en haut de la grande rue piétonne du centre-ville alors qu’elle venait de fermer la boutique. Ils parlèrent un peu. Elle pensa qu’ils allaient se quitter quand, au dernier moment, presque comme s’il avait oublié ou manqué de politesse, il proposa de l’inviter à boire un verre. C’est cette hésitation, ce contre-temps, qui la fit accepter. Ce fut la première fois qu’elle remarqua que tout dépendait du moment. 9 fois sur 10, ce n’était pas le moment. Mais les hommes qui savaient trouver, ou attendre, le bon moment, pouvaient accéder à tout.

Pas ce soir-là, mais un autre, elle avait fini par faire l’amour avec lui. Ça ne s’était pas trop mal passé, elle ne pouvait pas se plaindre. Mais l’homme lui avait semblé perdre toute sa superbe pendant les ébats. Mon Dieu que c’était dégradant… La relation ne dura guère plus de quelques semaines, et un seul soir par semaine, car Sophia s’aperçut que l’homme était marié. Elle s’en voulut de ne pas y avoir songé avant, de ne même pas s’être posé la question. 

L’homme, si prévenant jusque-là, prit mal le fait d’être congédié, tenta aussi bien les menaces que l’imploration à genoux : 

– Tu auras ton studio, je paierai ta formation, je t’emmènerai en voyage…

Elle ne voulait pas être la maitresse d’un homme marié. Alors ce lâche s’épancha auprès de son ami, patron de Sophia, qui du coup la coinça un soir dans la réserve :

– Tu ne vas pas refuser à ton patron ce que tu as accordé à son ami, hein Sophia ?

Sophia se débattit et parvint à s’enfuir. Mais elle perdit son travail. 

Un an après environ, elle accepta une autre relation, avec un homme rencontré en discothèque. Elle allait rarement en discothèque et jamais sans au moins 6 personnes à ses côtés, car sitôt qu’elle avait été repérée, une espèce de courant électrique traversait la boîte, les mecs se mettaient à bouger en tous sens, les filles criaient, la musique était plus forte et la chaleur montait de plusieurs degrés. Elle en était mortifiée. Quand il fallait danser, elle s’efforçait de neutraliser son corps, elle creusait la poitrine, fermait la bouche, limitait au maximum les déhanchements. Peine perdue : les hommes étaient aimantés, ils se rapprochaient et celles et ceux qui accompagnaient Sophia finissaient par céder sous la pression. Elle quittait alors la piste et se réfugiait dans un coin sombre et ne bougeait plus de son pouf et de sa table basse.

Un homme cependant réussit à lui prendre la main et à la faire danser sans qu’elle pût s’y soustraire. Il n’avait pas forcé, le mouvement avait paru naturel et Sophia s’était laissée emporter par ce cavalier qui la guidait si bien. Pour le coup, un cercle s’était formé autour d’eux et on les regardait avec envie, car l’homme était lui aussi d’une grande beauté. Ils n’avaient pas prononcé un mot quand, après trois danses qu’elle n’aurait jamais cru être capable d’exécuter, il la conduisit au bar où ils sirotèrent une vodka orange. Il la fit parler et elle parla. Elle remarqua son accent dans ses questions. Elle eut la réponse à ses interrogations quand il lui dit :

– Viens avec moi en Italie.

– En Italie ?

– Oui, je dirige plusieurs sociétés. Je pourrais te faire travailler si tu veux, mais je préférerais que tu t’occupes de ma maison. Pas pour faire le ménage bien sûr, pour l’organisation, les réceptions, tout ça… J’ai un grand appartement à Milan et une propriété au bord du lac de Garde. 

C’était pour le moins inattendu, elle ne pouvait se décider tout de suite. Elle revit Tommaso trois fois seulement avant de lui dire oui. Et, aussi incroyable que cela pût paraitre, elle le suivit avant même qu’ils aient fait l’amour. Alors pendant un an elle vécut une vie de princesse. Il n’avait pas menti sur sa fortune et la magnificence de la maison au bord du lac de Garde. Là, avec le couple de domestiques qui s’occupaient de l’entretien, elle organisait les fins de semaine. Tommaso rentrait le vendredi soir et repartait le lundi matin, ce rythme leur convenait. Parfois, il la faisait venir à Milan pour un dîner ou une sortie quand il souhaitait qu’elle l’accompagne. Sa gentillesse et sa beauté compensaient son mauvais italien et elle ne tarda pas à être non seulement remarquée mais espérée. « La meravigliosa Sophia e il cavalier Tommaso da Sepandia » eurent plusieurs fois leur photo dans la presse people. 

Bien sûr, elle dut multiplier ses tenues pour satisfaire aux exigences de la mondanité.

– Achète ce que tu veux. Dépense, fais-toi plaisir. 

Le film Pretty woman sortit à ce moment-là, et elle se dit que c’est un peu ce qu’elle vivait, même si Julia semblait avoir avec les hommes autant d’aisance que Sophia de méfiance.

C’est elle qui mit fin à cette vie de rêve, quand elle s’aperçut que Tommaso avait une maîtresse à Milan et une autre à Rome. Bien sûr, pensa-t-elle, qu’est-ce que je croyais ? J’ai déjà la primeur et tous les week-ends avec lui, je ne peux guère en demander plus. C’est pourquoi elle ne parla même pas des autres femmes et dit un jour :

– Tommaso, il faut que je rentre en France. Il faut que je travaille. 

Tommaso ne voyait pas le rapport entre la France et le travail, mais se montra compréhensif. Trop ? Souhaitait-il ce départ ? L’avait-il aimée ? Elle voulait à tout prix garder un bon souvenir avec un homme et se persuada qu’ils avaient vécu un amour exceptionnel.

Passer de la vie de château à la vie périurbaine n’était pas si facile et Sophia eut la gueule de bois un moment. Sa petite ville de province française lui parut très petite et très provinciale. C’est pourquoi elle succomba assez vite aux avances de Xavier, qu’elle avait connu au collège, et qui était devenu le bras droit d’un célèbre animateur télé de la fin des années 90 et du début des années 2000.

– Je t’aime, Sophia. Viens à Paris avec moi. J’ai besoin d’une assistante de production. Tu verras, Patrick est un mec adorable.

Était-ce le « Je t’aime », ou « Paris », ou « j’ai besoin », ou « Patrick est un mec adorable » ? Toujours est-il qu’elle saisit l’occasion de retrouver un espace à la hauteur de sa beauté. De fait, elle fit merveille à la télévision française, et elle aurait pu, si elle l’avait voulu, quitter ses mentors pour avoir sa propre émission sur à peu près n’importe quelle chaîne. Elle était démarchée quasiment toutes les semaines, de manière plus ou moins officielle ; on lui offrait des cadeaux, on l’invitait à déjeuner, on lui proposait un rendez-vous avec un PDG, qui annonçait des rémunérations exagérées, on louait son talent (les hommes expérimentés savent qu’on ne doit pas louer la beauté d’une belle femme, mais son intelligence). Mais elle était honnête : c’était Patrick et Xavier qui lui avaient permis de connaitre cet univers et elle ne voulait pas les décevoir. Pour marquer sa fidélité à Xavier et s’accomplir davantage, elle accepta une grossesse et devint Maman d’un Tristan qui lui fit découvrir ce qu’était l’amour absolu. 

Patrick était en effet un mec adorable, mais très porté sur les femmes. Il collectionnait les maîtresses, plus ou moins célèbres, et ses aventures sentimentales faisaient le bonheur des paparazzis. Elle le tint à distance pendant 6 ans, mais un soir dans le studio d’enregistrement, alors que Xavier était en déplacement pour négocier le rachat du concept de l’émission par une chaîne étrangère, il sut la faire craquer. Le moment, toujours le moment. Il y a des moments où les défenses tombent comme par enchantement, par fatigue, par dépit, et où l’on accepte ce qu’on avait toujours refusé jusque-là.

Elle put constater que Patrick était très doué. Il eut toutefois l’intelligence de lui dire :

– Il fallait que ça se fasse ; comme ça, nous sommes sûrs que ça n’arrivera plus. 

Elle pensa souvent à cette phrase, qui lui semblait résumer la manière de fonctionner de beaucoup d’hommes.

D’ailleurs, elle se surprit elle-même en répondant :

– Merci.

Le travail continua comme avant et sa relation avec Xavier ne souffrit pas de cet écart. L’émission marchait bien. Tous les samedis soirs, 3 millions de personnes la regardaient. Et de nombreux extraits étaient repris sur YouTube et sur les réseaux qui venaient d’apparaître avec le web 2.0. 

À Paris comme ailleurs, elle ne pouvait entrer dans un restaurant sans qu’aussitôt les mouvements, les souffles et les yeux se figent. Instantanément, elle sentait toutes les attentions portées sur elle et le rouge lui montait au visage. Sa température corporelle augmentait d’un coup de plusieurs degrés, elle perdait son assurance et ne pensait plus qu’à s’asseoir dans un coin mal éclairé ou à fuir à toutes jambes. Tous les rendez-vous, qu’ils fussent amicaux, professionnels, familiaux ou autres, étaient gâchés par ces ruptures qu’elle créait dans le cours des choses quand elle arrivait quelque part, des éruptions silencieuses qui non seulement provoquaient chez elle un malaise mais en plus donnaient à celles qui l’accompagnaient le sentiment de ne plus exister. « Mais qu’est-ce qu’il y a, bon sang ? J’ai des seins, une bouche, des fesses, et alors ? On ne va pas en faire une maladie ». C’est elle que sa beauté rendait malade.

Ce sont encore ses formes si exceptionnellement harmonieuses qui vinrent compliquer les choses dans son boulot. À 38 ans, elle était toujours phénoménale. Cela n’échappa pas à un invité de Patrick, célèbre réalisateur, qui fit des pieds et des mains pour l’intégrer au casting de son futur film, arguant qu’elle était « exactement le corps, le visage, la voix et l’expression qui convient pour le rôle de Maria ». La Maria en question était une fille pauvre de l’Espagne des années 50 qui se débattait pour devenir autre chose qu’une mère soumise aux enfants, au mari et à Franco. Quand on disait au réalisateur que Sophia n’était pas comédienne, il rétorquait :

– Justement ! Je ne veux pas de comédienne pour ce rôle. Il faut une ingénue !

De bonne foi ou pas, le type était aveuglé par la beauté de Sophia, qui en plus avait 15 ans de plus que son personnage, tout le monde s’en rendait compte sauf lui. Comme il était aussi producteur, qu’il avait beaucoup d’argent et de relations, il convainquit Patrick, qui convainquit Xavier, qui convainquit Sophia. « Le cinéma, pourquoi pas ? » se dit-elle. Et qui aurait pu dire autre chose quand une proposition comme celle-ci vous tombait dessus ?

Non seulement le tournage fut désagréable, mais en plus le film fut mauvais, reconnu comme tel par la critique et le public. Le pire fut que la relation entre Sophia et Xavier se détériora à partir de ce moment-là, sans qu’il y ait de lien apparent. Pourtant, Sophia en était sûr, c’est ce maudit film qui avait tout cassé. Même si elle avait un petit rôle, elle avait été vue par des millions de gens et on s’extasiait sur sa beauté. Elle avait l’habitude des « Putain, la gonzesse » et des « Matte un peu la bombe », mais elle se sentait humiliée, niée dans son humanité, par tous ces hommes qui la transformaient en fantasme. Dieu sait ce qu’ils pouvaient faire en regardant les photos et vidéos d’elle qui avaient surgi sur internet sans qu’elle en ait posté une seule… Et au lieu de l’aider à supporter ça, Xavier lui en voulait. Alors que c’est lui qui l’avait poussée à faire le film !

Six mois après la sortie du navet, elle quittait Xavier, Patrick, Paris, et rentrait au bercail, son fils avec elle.

Elle s’installa chez sa mère. Son père était mort d’un cancer 5 ans plus tôt à 58 ans, une de ses sœurs vivait dans le coin, l’autre à 200 kilomètres. Avec son fils et sa mère, ils formèrent un trio duquel elle sortait le moins possible.

Au bout de trois ans, elle se décida à retravailler. Alors qu’elle aurait pu obtenir un poste dans le milieu du show business français – elle avait refusé d’innombrables propositions jusqu’à ce qu’enfin on la laissât tranquille – elle opta pour un obscur travail d’assistante de direction dans une P.M.E. du coin. Là, ses contacts étaient limités, là elle n’entrainait pas une émeute. 

Malheureusement, elle suscita vite l’hostilité, quand ce ne fut pas la haine, de la plupart des autres femmes de l’entreprise, qu’elle éclipsait bien malgré elle quand elles étaient plusieurs à se trouver dans la même salle. Elle constata ainsi qu’à la quarantaine la concurrence dans laquelle on l’impliquait contre son gré ne ralentissait pas mais s’exacerbait. Parce que plus le temps passe moins on est attirante, les femmes voyant arriver une beauté hors normes qui avait le même âge qu’elles se mettaient aussitôt à la détester. On la moquait, on ne lui transmettait pas les informations dont elle avait besoin, on lançait des rumeurs infondées sur son compte, juste pour lui nuire et lui faire du mal. Jamais pourtant elle ne provoquait, et les jupes de ses tailleurs étaient coupés à l’ancienne, aux genoux. Mais rien n’y faisait : elle était un objet de désir pour les hommes, immanquablement captivés par le grain et les contours de sa peau. Chaque jour elle devait subir des regards en dessous du cou, des remarques lourdes ou légères mais immanquablement connotées, des proximités inutiles – on la touchait pour poser un dossier sur son bureau, faire une photocopie, attraper un café. Dans la rue, c’était des sifflets, des compliments en forme d’injures, des agressions sous couvert d’invitations.

Jamais cependant elle n’aurait eu l’idée d’évoquer le harcèlement ou de porter plainte. Elle trouvait abusive la mode qui se faisait jour de lyncher en public le moindre écart remontant à des années. Qu’est-ce qu’elle devrait dire, elle… Que l’on dénonce, poursuive et condamne sévèrement les viols, bien sûr elle était pour. Qu’on pénalise toute manifestation maladroite du désir, elle était contre. Chacun avait sa croix. Ne pas subir le désir des hommes était peut-être encore plus dur que de le subir et celles qui se trouvaient dans cette situation ne se plaignaient pas. Alors, un peu de décence. Sophia pensait que certaines douleurs doivent se vivre en silence, et que c’est encore le meilleur moyen de les relativiser.   

Comme elle avait repris le travail, parce qu’il fallait bien vivre, elle reprit un homme. Son principal critère de sélection fut le suivant : qu’il soit capable de la protéger contre les agressions masculines, c’est-à-dire de dissuader tous ceux qui tenteraient de l’approcher de trop près. Elle choisit donc un homme qui avait de la force physique et un pouvoir social, en l’occurrence un chef d’entreprise fournisseur de la société qui l’employait, qui n’avait pu s’empêcher de l’inviter à dîner, ce qu’elle avait fini par accepter car il semblait répondre au critère. Il avait de plus une fille de 17 ans, son fils en avait 15, ça pouvait coller si jamais ils décidaient de s’installer ensemble. 

Dans les premiers temps, il se comporta bien. Certes, il l’exhibait comme un trophée, mais son expérience – il avait passé la cinquantaine –lui donnait une retenue qu’elle appréciait. C’est à domicile qu’il se mit à déraper, exigeant d’elle des marques de servitude un peu trop marquées, les moindres n’étant pas celles à orientation sexuelle. Quand elle lui demanda s’il n’était pas un peu pervers, il répondit qu’il fallait bien s’amuser. Mais elle ne s’amusait pas, et même, elle s’en aperçut un peu tard, elle s’ennuyait avec lui. Il n’était pas intéressant, et il n’avait pas de curiosité sociale, culturelle, géographique. Le rugby, la chasse, la bagnole, tels étaient ses centres d’intérêts. Même son entreprise ne le passionnait pas.  

Elle aurait pu le tromper 100 fois, mais rien ne l’intéressait moins que le sexe, qui n’était pour elle qu’une composante de l’amour. Encore fallait-il qu’il y ait de l’amour… Sophia attendit que son fils fût à l’université dans une autre ville pour quitter son compagnon, qui ne la retint même pas. Elle retourna chez sa mère.

Cette nouvelle désillusion lui mit un coup. Était-elle incapable de choisir l’homme qui lui convenait ? Qui pourrait comprendre ça ? « Avec ton physique »… Elle entendait déjà les réponses. Pourtant, elle allait avoir 50 ans et si elle établissait le bilan elle devait reconnaitre que sa beauté ne lui avait pas permis de trouver le bonheur. C’était même le contraire. « T’aurais préféré être moche, c’est ça ? T’as pas honte ? Tu sais pas ce que c’est ». Bien sûr… Il n’empêche, la grande beauté isole autant que la grande laideur, et elle fausse davantage les rapports avec autrui. 

C’est avec soulagement que Sophia vit arriver la ménopause. Il fallut toutefois cinq ans de plus pour qu’enfin elle cesse de couper les souffles et d’accélérer les cœurs. Elle découvrit cette révolution un jour où, allant déjeuner avec une collègue, il ne se passa rien. On ne la regarda pas, les conversations continuèrent, le service ne fut pas interrompu. Deux semaines plus tard, quand elle assista à la remise de diplôme de son fils et qu’elle put s’asseoir sans que les personnes des cinq rangs et des soixante places autour d’elle soient prises de tremblements nerveux, elle comprit que quelque chose avait changé. 

Pour en avoir le cœur net, elle sortit faire du shopping un samedi après-midi en plein centre-ville – ce qu’elle n’avait jamais pu faire jusque-là sans déclencher des mouvements incontrôlés. Elle reçut des sourires et des regards, mais ô miracle, pas tant que ça et plutôt bienveillants. Serait-ce possible ? Il lui fallut quelques semaines encore, mais elle dut se rendre à l’évidence : elle était devenue banale, enfin. Dès lors Sophia découvrit l’insouciance et la légèreté. Elle eut l’impression que 40 ans de mal de tête, entre 15 et 55 ans, venaient de se dissiper. Après quatre décennies de maladie, elle était guérie. Ce fut une sensation formidable, elle en pleurait, elle en riait, elle s’en émerveillait. 

Logiquement, c’est à ce moment qu’elle rencontra Fabien, plombier chauffagiste, à la tête d’une petite boîte de 6 salariés. Décidément, se dit-elle en souriant, je suis abonnée aux petits patrons. Mais celui-ci fut un bon choix ; il était gentil, bosseur, paisible. Ou peut-être était-ce simplement le relâchement de sa peau et l’adoucissement de ses traits qui permirent à Sophia de ne plus causer de problèmes quand elle était mise une contact avec d’autres : on louait son attention à autrui, son bon goût, ses talents de cuisinière… Rien ne lui faisait plus plaisir. Ils devinrent un couple charmant et amoureux, bien intégré dans leur petite ville et au sein d’un groupe de bons amis. 

Sophia en est là aujourd’hui. Elle est contente de ne plus faire tourner la tête que d’un seul homme, celui qu’elle aime, et de pouvoir poser son doux regard sur un monde qu’elle a l’impression de redécouvrir chaque jour.

2 commentaires

  1. Quel lourd fardeau que celui de représenter l’idéal féminin dans toute sa perfection et sa splendeur ! Récemment, j ai vu entrer dans le métro une femme non pas belle, ni très belle, mais très très belle, et pourtant discrète. Les regards ont tous convergé vers elle, et je me suis sentie gênée à sa place. Ceci dit, un peu jalouse quand même…. tout est bien analysé dans ton histoire !

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