Bordélisée, mais digne

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(environ 18 minutes de lecture)

Elle n’aurait su dire pourquoi c’est ce matin-là qu’elle avait craqué. Parce qu’il fallait que ça arrive un jour ? Parce que quand un.e prof.e est bordélisé.e sa vie est un enfer ? Parce qu’elle avait accumulé trop d’agressions et d’humiliations depuis trois ans dans l’Éducation Nationale ? Oui, pour toutes ces raisons.

Cette heure de cours avait été un condensé de ce qu’elle vivait chaque semaine dans son lycée de banlieue. Dès l’entrée dans la salle, les élèves se bousculaient et bousculaient les tables. Seuls 2 ou 3 sur 30 lui disaient bonjour, la plupart ne cachaient même pas leur mépris et leur impolitesse. Elle distinguait deux catégories d’adolescents : ceux qui n’avaient aucune notion du respect de la personne humaine, ceux qui savaient qu’ils se comportaient mal mais qui le faisaient sciemment, pour ne pas être en reste vis-à-vis du groupe, pour s’affirmer, parce que c’était la norme.

Dès le début de l’heure, elle devait élever la voix. En fait, elle ne pouvait jamais parler normalement, comme un conférencier devant un auditoire. Il fallait en permanence qu’elle hausse le ton, soit pour obtenir le silence quelques secondes, soit pour passer par-dessus le brouhaha ambiant. Non seulement c’était épuisant, physiquement et nerveusement, mais en plus cela empêchait toute transmission. Car comment faire passer la logique d’un propos, l’intérêt d’une information, la force d’un message, quand il fallait crier pour se faire entendre et lutter contre une assemblée composée en majorité d’individus hostiles ou indifférents ?

Même la position des corps était ouvertement défiante. Les garçons les plus sûrs d’eux s’éloignaient de leur table en faisant couiner leur chaise, mettaient une cheville avec une jambe à l’horizontale sur un genou vertical et la regardaient avec un sourire mauvais à la bouche. Ils voulaient dire : « T’as vu comme je suis cool ? Tu pourras rien me dire. Mais moi je te louperai pas : à la première faiblesse je me moquerai de toi et je prendrai la classe à témoin ». Au bout d’un moment, ils baillaient à s’en décrocher la mâchoire, accompagnant le geste du bruit adéquat. « Putain, ce que je me fais chier… Tu vas nous emmerder longtemps ? ».

Dans les premières semaines de cours, la première année, et même au début de la deuxième, elle avait tout de suite relevé ces comportements, se disant que si elle les laissait passer ils ne feraient qu’empirer. Elle anticipait que le rapport entre élèves et prof se jouait dès la première journée, dès la première heure, dès la première demi-heure. Si la prof ne s’imposait pas au début, c’en était fini pour elle, elle perdait le contrôle de sa classe. Elle avait donc sévi :

– Messieurs, je ne connais pas encore vos prénoms, mais asseyez-vous correctement s’il vous plait. Et cessez de bavarder. Nous sommes dans une salle de classe.

Certains avaient été surpris de son ton, d’autres amusés. « Tiens, elle veut jouer, la conne ? ». La conne ne voulait pas jouer, non, elle voulait un peu de décence et un tout petit peu d’intelligence. Mais même ce minimum, c’était trop demander à certains. 

– Oh, Mdame, on arrive à peine et vous nous agressez déjà…

– Je ne vous agresse pas, je vous rappelle les bonnes manières, le respect. Ça vous parle, le respect ?

– Vous nous charriez ou quoi ?

– Je ne vous charrie pas. Je vous invite à l’écoute, au partage, à l’apprentissage.

– Ça craint…

– Comment ?

Silence. 

Elle reprit :

– Qui a dit « ça craint ? »

Nouveau silence.

– Que ce soit bien clair : je ne tolèrerai pas le désordre et l’impolitesse. Nous sommes là pour travailler. Cela peut se faire agréablement pour tout le monde. Je ne permettrai pas que quelques-uns pourrissent l’ambiance générale. 

En créant d’entrée le rapport de forces, elle pensait avoir marqué des points, et en effet elle en avait marqués. Dans chacune des quatre classes dont elle avait la charge, deux Secondes, une Premières, une Terminales, elle avait posé des limites dès le début. Le problème est qu’il fallait sans cesse les rappeler, car des petits vicieux ne renonçaient jamais à vouloir les franchir. Ils essayaient sans cesse, l’obligeaient à sévir et à hausser la voix, toujours, tout au long de l’année. Chaque cours ressemblait à un combat de boxe… dans lequel elle n’avait pas le droit de donner de coups.

Cette année-là, en Premières et en Terminales, elle avait réussi à maintenir un climat si ce n’est propice, au moins présentable. Les conditions n’étaient pas bonnes, la discipline à rappeler prenait trop de place, mais elle pouvait faire cours. Avec les deux Secondes en revanche, elle rencontrait de sérieux problèmes, surtout avec l’une d’elles. Les garçons de 4e, 3e et Secondes, entre 13 et 16 ans, lui paraissaient concentrer en eux le summum de la bêtise et de la méchanceté. Même ceux qui étaient adorables avant et acceptables après, devenaient difficilement supportables entre 13 et 16 ans. La plupart ne connaissaient que trois postures : le ricanement, l’indignation, le mépris. Elle les voyait, quand parfois elle arrivait à capter leur attention, soudain se reprendre, réaliser qu’ils étaient en train de suivre la prof, et aussitôt se déconnecter par un mouvement brusque, un grognement ou un coup sur un camarade devant derrière ou à côté, afin de revenir à l’essentiel pour eux, c’est-dire à la diffusion de la bêtise entre dégénérés. 

Bien sûr, il y avait toujours des exceptions, qui étaient un peu plus que des exceptions, disons une vingtaine de pour cent d’élèves intéressés ou tout au moins qui tentaient de suivre malgré le brouhaha et les tentatives de perturbation venues du fond de la classe. Ceux-là parfois, par leur concentration et leur participation, parvenaient même à entrainer de temps en temps les 60 % de moutonnants, qui, comme dans toutes les sociétés du monde, allaient en fonction du vent le plus fort. C’était la récompense de l’enseignant.e, quand une certaine harmonie se créait enfin autour du thème abordé ou de l’exercice effectué, quand les pensées étaient focalisées sur le même sujet, quand tout le monde ne parlait pas en même temps et que l’on était capable de s’écouter. Rien que de très banal a priori, mais vu ce qu’étaient devenus les élèves, moments de grâce qu’il fallait savourer comme tels car ils étaient rares. 

Les problèmes s’intensifiaient quand les 20 % de méchants n’étaient pas seulement méchants mais affreux et qu’ils n’avaient pas à côté d’eux 20 % de bons et intelligents qui rééquilibraient la balance. C’était le cas dans la Seconde 4. Deux binômes de deux garçons, qui tantôt se chamaillaient entre eux tantôt s’unissaient contre elle, entrainaient dans leur sillage un trio de filles qui semblaient s’être fixé comme objectif de faire pire que les mecs, et encore trois autres garçons, trop timides pour initier le bordel, mais assez lâches pour l’entretenir et le renforcer une fois qu’il était amorcé. Ces dix là ensemble – un tiers de la classe – étaient une calamité, que malheureusement aucune dizaine positive en face n’équilibrait. Les vingt autres élèves semblaient avoir renoncé, plus ou moins gaiement selon les personnalités, mais comment les blâmer : ils étaient très peu nombreux ceux qui, à 15 ans, avaient le courage de s’opposer aux caïds des lycées.

Bien sûr, elle en avait parlé avec ses collègues. Bien sûr, elle avait alerté le proviseur et le conseiller principal d’éducation. Bien sûr, elle avait proposé un rendez-vous aux parents. Les collègues avaient déploré, comme elle, et compati. Le proviseur acceptait qu’on lui envoie les élèves à la moindre incartade, le C.P.E. les avait tous reçus à part. Les quatre avaient été mis à pied au moins une fois trois jours. Deux parents sur les huit convoqués étaient venus et s’étaient avoués démunis ; deux autres parents avaient téléphoné pour accuser la prof de ne pas « savoir les tenir » et menacer l’établissement d’un procès si l’on n’acceptait pas leur enfant au lycée du secteur. 

Dans la classe, elle avait tenté toutes les formes de pédagogie, mais elle butait toujours sur le même problème : ils étaient incapables de se concentrer plus de 30 secondes – la durée d’une vidéo TikTok – et ils répugnaient à toute idée d’apprendre quelque chose qui ne soit pas immédiatement monnayable. Elle avait essayé de « partir de ce qu’ils savaient, de ce qu’ils étaient », c’est-à-dire de les faire parler d’eux, de ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas, mais elle n’était jamais parvenue à obtenir autre chose que des monosyllabes entrecoupés de ricanements. 

La première année, elle avait fait contre mauvaise fortune bon cœur, se disant que ce n’était pas si grave, qu’elle devait pardonner à ces jeunes en difficultés, qu’elle était nouvelle dans le métier, donc sans doute maladroite, et que c’était à elle de progresser. La deuxième année, elle avait commencé à rentrer chez elle en culpabilisant, se demandant pourquoi « elle n’y arrivait pas » avec certaines classes. Elle en était venue à douter de ses compétences, de sa vocation. « Suis-je faite pour enseigner ? » L’année avait été longue et les vacances avaient à peine été un soulagement car les problèmes, et ses questions, demeuraient. En effet, cette troisième année n’était pas meilleure, elle était même pire. Chaque semaine le cauchemar recommençait et elle se demandait comment elle allait s’en sortir.

Ce matin-là, les deux binômes d’affreux avaient jeté leur pouvoir de nuisance sur une fille de la classe, pourtant placée deux rangs devant eux, mais qui apparemment avait osé les rembarrer. Ils s’étaient donc mis en tête de lui faire payer cet affront.

– Eh, on te plait pas ?… Tu nous as manqué de respect, là ? Tu crois qu’on va accepter ça ?

La prof leur avait intimé l’ordre de se taire, ce à quoi ils avaient rétorqué :

– Mdame, elle nous a cherchés, là.

–  C’est vous qui la cherchez. Taisez-vous.

Ils baissèrent la voix quelques secondes, mais reprirent très vite. 

Les suiveurs, l’autre binôme, les trois filles et les trois autres garçons, fidèles à leur lâcheté, ricanaient à ce harcèlement d’une plus faible.

Mais comme la victime ne répondait pas à leurs menaces, ce qui leur déplaisait, ils commencèrent à envoyer sur elle des boulettes de papier, des bouts de gomme, des stylos… Ils finirent par obtenir ce qu’ils voulaient. La malheureuse se leva soudain, éclata en sanglots, bouscula ses copines et quitta la classe en courant…

Il dut se passer quelque chose, là, dans le cerveau de la professeure, qui lui fit comprendre qu’il fallait impérativement changer de tactique, tout de suite, qu’elle ne pouvait pas tolérer ça et qu’il fallait agir d’une manière différente. Peut-être, paradoxalement, parce que ce n’était pas elle qui cette fois avait été agressée, humiliée, mais une élève, timide, isolée, elle était encore plus remontée contre le comportement de ces garçons odieux.

La prof respira et remonta la travée centrale jusqu’au fond, puis alla sur la droite jusqu’aux deux calamiteux.

– Levez-vous !

– Pourquoi ? 

– Vous avez trois secondes pour vous lever. Sans quoi non seulement je demande votre exclusion définitive du lycée, mais en plus je porte plainte, en justice, contre vos agressions.

Elle n’avait pas prémédité ces propos sans doute motivés davantage par l’émotion que par la raison, mais ils furent efficaces puisque les deux garçons se levèrent et du coup, dans une sorte de paradoxe qui n’en était pas un, se retrouvèrent moins prétentieux que quand ils étaient assis :

– Écoutez-moi, tous les deux. Puisque vous ne respectez rien, puisque le respect que nous, enseignants, nous vous accordons au fil des semaines, les efforts que nous faisons pour vous intéresser et vous faire progresser, pour vous faire taire mais aussi pour vous comprendre et pour vous donner la parole, puisque tout cela ne mène à rien, puisque vous cassez tout, puisque vous refusez tout, je vais essayer une autre méthode. Je vais établir un constat plus neutre, plus objectif. Je vais vous dire qui vous êtes. Peut-être que ça entraînera une prise de conscience, sait-on jamais. Vous êtes des minables. Vous êtes idiots et fiers de  l’être.

– Ça va pas, non !

– Vous avez pas le droit de nous parler comme ça.

– C’est vrai, je n’en ai pas le droit. Mais pourtant je vais continuer. Parce que c’est ce dont vous avez besoin, dont nous avons tous besoin ici dans cette classe. À cause de ce que vous nous infligez depuis le début de l’année scolaire.

Les garçons hésitaient, un s’était reculé et adossé au mur, l’autre avait fait un pas de côté. Les 28 autres élèves étaient muets, médusés par la sortie de la prof, qui reprit :

– Vous pourrissez la vie d’une classe parce que vous savez qu’il ne vous arrivera rien. Vous martyrisez celles et ceux qui n’ont pas la force et le pouvoir de s’opposer à vous. C’est ce qu’il y a de plus lâche, de plus abject. Je suis prête à parier que s’il fallait résister à l’adversité, vous seriez les premiers à vous planquer ou à collaborer. Vous avez une grande gueule, mais vous n’avez aucun courage. Vous ne savez que nuire et détruire, vous ne construisez rien, vous ne participez à rien, vous ne proposez rien. Alors vous allez nous foutre le camp, tout de suite, et vous ne reviendrez dans cette classe que quand vous vous sera excusés de vos comportements et quand vous vous engagerez à ne pas les reproduire. Allez, dégagez !

Elle passa derrière eux et les poussa.

– Ho ! C’est bon, ho !

– Vous allez nous payer ça !

– J’espère bien. Allez, dégagez !

Ils ramassèrent leurs affaires, avec une lenteur exaspérante. Mais prise dans son élan, elle lança, en regardant les autres nuisibles :

– Est-ce que d’autres veulent partir, tant qu’on y est ? C’est le moment, on fait le ménage ! 

Ô miracle, pensa-t-elle, quand les deux autres affreux se levèrent, l’un renversant sa chaise, l’autre expliquant :

– Ouais, si c’est comme ça, nous on se casse !

– Parfait, allez, au revoir messieurs. Comme vos copains : vous reviendrez quand vous vous serez excusés et que vous vous engagerez à ne plus perturber la classe.

Et les quatre s’en allèrent, sacs sur l’épaule, l’air moins bravache qu’ils le souhaitaient sous les regards sidérés des 26 restants. 

La prof savait qu’elle n’avait pas le droit de les renvoyer sans les envoyer chez le proviseur ; s’ils quittaient le lycée, elle serait en faute. Elle n’avait pas non plus le droit de dire ce qu’elle avait dit ; en cette ère d’aseptisation des propos et de glorification de l’enfant-roi, exprimer de telles vérités était interdit. Mais ça n’avait plus d’importance. Car elle se rendait compte que c’est sa dignité qui était en jeu, et que, dès lors, le reste importait peu. La dignité, autrement dit la survie ; sans dignité, un être humain n’est plus un être humain. La vie nous oblige à avaler des couleuvres, à laisser courir, voire à tendre l’autre joue. Mais quand vient le moment où l’on estime que cela suffit, alors une révolution personnelle avec transgression des normes est possible et même souhaitable. 

Passer outre la bien-pensance et recadrer ces petits merdeux, après 2 ans et demi de souffrance et d’efforts, c’était son coup de boule à elle, comme quand Zinédine Zidane, en finale de la Coupe du monde 2006, après avoir subi 1 heure d’insultes de la part d’un défenseur italien, lui asséna en toute connaissance de cause un coup de tête bien senti, qui non seulement étala le type, mais en plus valut à Zidane son exclusion et à la France la défaite. Zidane savait ce qu’il faisait, mais il avait dit stop ; là, ce n’est plus le foot qui comptait, c’était l’homme. Si l’homme ne rétablissait pas sa dignité, alors le foot n’avait plus aucun sens. La suite de sa carrière montra que ce geste ne l’avait pas desservi, au contraire, le football non plus. 

Elle en était là : ce n’était plus le règlement de l’Éducation Nationale qui comptait, c’était son intégrité en tant que personne humaine. Elle avait été beaucoup trop abîmée depuis 30 mois, il était temps d’inverser le cours des choses pour retrouver sa dignité. Les Ukrainiens affrontaient les chars et les missiles russes depuis 9 mois dans le froid et la nuit, si elle n’était pas capable de dire leurs quatre vérités à des insolents qu’elle avait supportés pendant des mois, alors elle ne pourrait plus se regarder en face. Et elle voulait pouvoir se regarder en face. Elle en avait marre d’avoir honte et d’avoir peur.

Tandis que ces pensées tournaient dans sa tête à toute vitesse, elle regagna sa place devant le tableau :

– Allez, on reprend !

Et là, tout de suite, elle nota le changement d’atmosphère dans la classe, non seulement parce que les affreux étaient partis, mais parce que les élèves présents n’en revenaient pas de ce qu’elle avait osé et ne pouvaient s’empêcher de l’admirer pour cela. C’était perceptible, par elle comme par eux. Rien que ça, c’était déjà une récompense. 

Bien sûr, les ennuis arrivèrent très vite. D’abord – elle ne l’avait pas vu parce que c’était invisible –, mais un des élèves – elle ne sut jamais lequel car elle ne chercha pas à le savoir – avait enregistré ses propos avec son téléphone, qui furent diffusés sur Instagram et TikTok le soir-même. L’image manquait, mais le buzz opéra et les propos de « la prof qui craque et qui recadre deux élèves » se diffusa à tous les élèves du lycée, à leur famille et bien au-delà. Les parents de deux des expulsés demandèrent à voir le proviseur dès 17 h 30, qui l’appela chez elle pour recueillir sa version. Elle expliqua. 

– Je comprends, répondit-il. Et je vous admire, d’une certaine manière. Vous savez donc que vous allez être sanctionnée pour vos propos et l’exclusion des élèves. Vu le bruit que fait cette affaire, ça risque de remonter très haut.

– J’entends. J’accepterai la décision disciplinaire, quelle qu’elle soit. J’ai considéré qu’on ne devait plus supporter de telles agressions, trop nombreuses, depuis trop longtemps. Et que si nous n’arrivions pas à les faire cesser par les moyens habituels, il fallait en essayer d’autres. Je ne regrette pas. La classe s’est sentie beaucoup mieux.

– Si vous le dites…

– Dois-je revenir demain ? J’ai cours avec les Premières et Terminales.

– Je dois avertir le rectorat dès ce soir. Si je ne vous appelle pas avant votre cours demain, venez.

Elle reçut dès ce soir-là de nombreux messages et appels, de sa famille, de collègues, d’amis. Et même des parents de Célia, la fille qui était sortie en pleurs du cours à cause du harcèlement des affreux. 

– On ne sait pas si c’est à cause de Célia que vous avez fait cela, mais en tout cas nous vous en sommes très reconnaissants, et Célia autant que nous. Vous avez remis à leur place ces garçons qui méritaient une bonne correction. Est-ce que vous accepteriez de venir déjeuner à la maison dimanche ? Nous tenons à vous remercier à la hauteur de votre geste.

Elle en eut les larmes aux yeux.

Larmes qui revinrent plus nombreuses encore quand, le lendemain matin, alors qu’elle entrait au lycée, la nouvelle de son arrivée se répandit comme une trainée de poudre. Et chaque fois qu’elle croisait un groupe d’élèves, alors qu’elle avait tendance à accélérer le pas, elle apercevait des visages qui se voulaient respectueux et même amicaux pour certains. Elle eut droit aussi à quelques commentaires :

– Eh Mdame, ils avaient abusé, là, vous avez bien fait.

– On est derrière vous.

– Merci. Vous donnez du courage à toutes les filles ! 

Rêvait-elle ? Quand elle entra dans sa classe de Terminales et que des applaudissements crépitèrent, elle comprit qu’elle ne rêvait pas.

Pour autant, elle savait qu’elle n’échapperait pas à la commission paritaire transformée en conseil de discipline, et à la sanction, qui pouvait aller jusqu’à la révocation. Elle n’échappa pas non plus à l’exclusion temporaire de 15 jours, prononcée par le recteur d’académie dès ce lendemain de ses propos. 

Il se passa alors quelque chose de tout à fait imprévu. Elle fut contactée par des journalistes, qui voulaient obtenir son témoignage. Elle regarda à la télévision des débats sur le métier de prof dans lesquels on repassait ses propos pour savoir si elle avait eu raison ou tort. Son cas devint une affaire, et elle en était plus gênée qu’autre chose.

Tout aussi surprenantes furent les offres d’emploi qui commencèrent à arriver dans sa boîte mail. Certains émanaient d’établissements d’enseignement, à peu près de cette teneur : « Si jamais vous ne voulez ou ne pouvez plus travailler dans votre lycée, nous serons heureux d’accueillir chez nous quelqu’un de votre trempe ». D’autres provenaient d’entreprises et d’institutions diverses et variées qui disaient à peu près ceci : « Vous méritez mieux que d’être bafouée par de jeunes insolents. Vous pourriez apporter beaucoup aux ressources humaines de notre entreprise ». Elle n’était pas dupe de la déformation de la réalité entrainée par les médias et les réseaux, ces cancers de l’époque. Que connaissaient d’elle tous ces gens ?

Libérée de ses peurs, ayant retrouvé sa dignité, elle savait ce qu’elle voulait : y retourner. Car c’était important : de transmettre, d’aider ces jeunes à apprendre et à trouver leur place dans la société. Elle s’était formée pour ça. Elle avait une première expérience, douloureuse certes, mais qui lui donnait encore plus de légitimité pour exercer. Elle pensait qu’elle pouvait être une bonne prof, c’est-à-dire utile à ses élèves. C’est ce qu’elle plaida lors du conseil de discipline :

– Admettons qu’avoir recadré ces élèves – après, j’insiste, des mois d’accompagnement et d’encouragement, qui selon moi autorisaient ces propos plus durs – soit une faute. Ne peut-on considérer que les 15 jours d’exclusion sont une sanction suffisante ? J’aimerais reprendre mon travail. Avec une seule demande : que l’on puisse séparer des élèves très difficiles dans deux classes différentes quand c’est leur présence commune qui pose problème. Il me semble qu’un établissement peut gérer cela. 

Sa réintégration fut actée. De même que la séparation des deux groupes de garçons qui se cherchaient sans cesse. Elle ne voulut pas cependant casser les amitiés, ce qui déstabiliserait trop des personnalités fragiles et souhaita elle-même qu’on maintînt les binômes existant. 

Quand elle se retrouva face aux deux garçons qu’elle avait exclus, elle avança vers eux.

– Levez-vous s’il vous plait.

– Oh, Mdame, ça va pas recommencer ?

Les autres élèves hésitaient entre la panique et le fou rire.

– Non, ça ne va pas recommencer. C’est là-dessus qu’on va se mettre d’accord. Levez-vous s’il vous plait.

Ils se levèrent péniblement.

– Acceptez-vous de vous excuser pour vos comportements passés dans cette classe ?  

– On savait que vous alliez nous demander ça.

– Alors, votre réponse ?

– On a une condition.

– Dites.

– C’est que vous vous excusiez aussi.

– D’accord, répondit-elle du tac-au-tac. Mais vous d’abord, puisque c’est vous qui avez entrainé ma réaction.

Les deux garçons se regardèrent un instant.

– D’accord, répondit le leader. On s’excuse.

– Vous vous excusez et vous vous engagez à ne pas perturber la classe ?

Hésitation.

– Oui.

– Dites-moi s’il vous plait, chacun : je m’engage à ne plus perturber la classe. 

– Oh, Mdame !…

– Dites « on », si vous préférez. On s’engage à ne plus perturber la classe.

Et chacun après l’autre, ils répétèrent, sans articuler beaucoup certes, cet engagement qui leur brûlait les lèvres.

– Je vous remercie, dit-elle. Je suis sûre que vous pouvez faire des choses bien pour peu que vous le vouliez. À mon tour de m’excuser pour mes propos un peu durs l’autre fois. Vous n’êtes pas des minables, je n’aurais pas dû dire cela, d’autant que je ne le pense pas. Je m’en excuse. Vous avez été insupportables, mais comme vous vous êtes engagés à ne plus l’être, je suis sûr que vous pouvez devenir des gens bien. Allez, asseyez-vous et mettons-nous au travail.

À peine avait-elle emprunté l’allée centrale pour retourner au tableau qu’elle  sentit tous les regards sur elle et entendit les applaudissements crépiter. Il fallut qu’elle s’enfonce les ongles des pouces dans la chair des index pour contenir les larmes qui de nouveau arrivaient à ses yeux.

2 commentaires

  1. Quelle belle leçon de courage et de dignité de cette enseignante poussée à bout par de petits caïds insolents, méchants et irrespectueux !
    On veut encore croire que le bien l’emporte sur le mal, coûte que coûte, dans la fiction comme dans la réalité.
    Merci PY. Merci pour tes écritures si généreuses et talentueuses.

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