La chance du cimetière

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La première vague de décentralisation, entre 1982 et 1984, donna beaucoup de pouvoirs aux maires, et ceux-ci ne se privèrent pas de bâtir, recruter, dépenser.  

La création d’une police municipale devint courante dans les villes. Les jeunes policiers municipaux ne couraient pas après les délinquants et n’enquêtaient pas sur les crimes et délits : on les dédiait à la surveillance des rassemblements commerciaux, sportifs ou culturels, aux sorties d’école et au contrôle du stationnement.

Dans ces mêmes années 90, le stationnement était en train de devenir payant dans tous les centre-villes, engorgés par les voitures, qu’il fallait bien réguler. On planta donc des parcmètres, puis des horodateurs, et on fit passer des agents pour vérifier qu’un ticket avait été payé puis posé sur le tableau de bord.

À Blois, Vincent Delflaque avait intégré la nouvelle police municipale. Comme d’autres, il avait été attiré par le prestige de l’uniforme et la nouveauté du job. Mais le contrôle du stationnement payant, qui occupait un tiers de son temps, ne lui plaisait guère. Les automobilistes pestaient, les commerçants vociféraient. Le fond paysan se réveillait chez les Français, qui ne pouvaient envisager de payer pour garer leur charrette le temps d’un approvisionnement ou d’une livraison. Moyennant quoi Vincent et ses collègues étaient pris à partie, moqués, dénigrés, interrompus pendant la rédaction de leur PV, voire empêchés de le rédiger quand le contrevenant furibard sortait d’un magasin en hurlant. Les élus locaux eux-mêmes encourageaient cet irrespect, puisque, censés défendre la mesure qu’ils avaient votée en conseil municipal, ils récupéraient chaque semaine des PV qu’on leur demandait de « faire sauter ». Les papillons verts aboutissaient sur le bureau du directeur de cabinet, qui devait se débrouiller avec le commissaire pour « arranger ça ».

Au bout de deux mois de cette comédie, l’agent Vincent Delflaque prit une décision : il cessa de mettre des PV. Il ne tarda pas à être connu comme le loup blanc dans le centre-ville.

– C’est à lui qu’on veut avoir à faire ! s’exclamaient les stationneurs.

C’est au directeur de cabinet, tiraillé entre l’application du droit et la souplesse exigée par les élus, qu’il revint de recadrer le policier municipal. Il le convoqua une fois, puis une deuxième fois. Comme rien ne changeait, le dircab prit une mesure qui semblait s’imposer : mutation d’office. En l’occurrence, au cimetière du Fréjoux.

La sanction était sévère et le jeune directeur se demanda s’il n’y avait pas été trop fort. Néanmoins, cela calma les choses à la police municipale, et le remplaçant comme les ex-collègues du policier muté furent plus fermes dans leur action.

Qu’en pensait Vincent Delflaque ? Il avait certes pris comme une injustice le fait d’être sanctionné, seul qui plus est, alors qu’il réduisait la colère de la population à l’encontre de la municipalité. Mais il n’avait pas fait d’esclandre et avait rejoint, le 1er du mois suivant, le cimetière du Fréjoux, où, après six mois de travail en binôme, il remplacerait le gardien qui partait à la retraite. 

Le temps passa, les Blésiens prirent l’habitude de payer pour stationner en centre-ville, puis une bonne partie des rues du vieux-centre furent piétonnisées. Au cimetière, on accueillait toujours les morts qui continuaient d’arriver à rythme régulier, dans le calme et la dignité. 

Le directeur de cabinet poursuivit sa carrière, puis devint élu au Conseil départemental et à l’Assemblée nationale. C’est en tant que député rapporteur d’un projet de loi sur la fin de vie qu’il fut invité à témoigner à l’assemblée générale de l’ADMD, Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité.

Dans l’amphithéâtre du Palais des Congrès de Paris, son intervention était prévue à 18 heures le samedi. Par politesse, il arriva un peu en avance. Prévenue par l’attaché parlementaire, la présidente de l’ADMD accueillit le député, l’invitant à monter sur la scène pour prendre place sur un des sièges disposés là, tandis qu’un orateur parlait à l’assistance depuis un pupitre.

– Qui parle ? demanda en chuchotant le député à la présidente. 

– Le président-fondateur de l’ANAPEC, Association Nationale des Personnels de Cimetières, un des piliers de l’Union du Pôle Funéraire Public.

Le député s’étonna quelques secondes de ces appellations, avant de se dire qu’après tout, comme toutes les professions, les personnels de cimetières pouvaient bien se fédérer eux aussi. 

Il écouta d’une oreille, et la voix lui rappela vaguement quelque chose. Il regarda l’orateur, mais il voyait surtout son dos et son profil de trois-quarts. 

– Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-il à la présidente.

– Vincent Delflaque. 

Cette fois, le déclic opéra dans sa mémoire. « Ça alors, pensa-t-il. Serait-il possible que ?… »

Le député fut plus attentif. L’orateur parlait avec aisance, apportant des éléments précis sur la douleur des familles ayant dû accompagner trop longtemps une personne souffrante et dépendante. 

Quand il eut fini, et tandis que les applaudissements crépitaient, Vincent Delflaque vint regagner sa chaise dans la petite rangée sur la scène. Il aperçut le député qui se levait. Avant de se croiser, les deux hommes tendirent la main et sourirent.

– Nous nous connaissons, lança le député.

– Bonjour Monsieur l’ex-directeur de cabinet, répondit le président de l’ANAPEC et de l’UPFP.

– Vous avez fait du chemin…

– Peut-être grâce à vous. Sans doute devrais-je vous remercier.

– Vous n’avez pas à me remercier. Moi, j’ai à vous féliciter.

– Je pourrais vous rendre le compliment.

– C’est à mon tour de parler, j’y vais. Je serai heureux de bavarder avec vous ensuite.

– De même. Bon discours et à tout à l’heure.

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