Le postillon

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(environ 10 minutes de lecture)

Âgé de 36 ans, divorcé depuis un an, j’avais retrouvé le chemin du but d’abord avec une Audrey, ensuite avec une Laetitia, deux jeunettes qui m’avaient redonné confiance en moi et qui avaient bien voulu se laisser séduire par le rigolo que j’étais à l’époque.

Éloïse, elle, s’était présentée dans mon champ de vision à un arrêt de bus. Attiré par sa beauté, je n’avais pu que tourner la tête et, le cerveau des hommes ayant les particularités que l’on sait, chercher à entrer en contact avec elle. 

Il m’avait fallu la pister, changer mes horaires, prendre des bus dont je n’avais pas besoin, perdre du temps, pour qu’enfin elle me calcule et comprenne mes intentions.

– Vous avez un problème ?

– Vous.

– Désolée, mais je n’y suis pour rien.

– C’est vrai.

– Alors au revoir.

– Au revoir quand ?

Elle me regarda pour la première fois, d’un air méprisant.

– Vous me draguez, là ?

– On peut dire ça comme ça.

– Le culot…

C’était avant le gauchisme féministe et violent, je précise, avant MeToo et Sandrine Rousseau, avant la chasse aux hommes, avant qu’on lynche des ministres parce qu’ils avaient posé la main sur le genou d’une fille au cinéma quand ils avaient 17 ans.

– Un verre, repris-je.

– Ça m’apportera quoi ?

– Un moment agréable.

– J’ai peut-être pas besoin de vous pour siroter un mojito.

– Je n’en doute pas. Mais pour découvrir de nouvelles sensations, vous avez besoin d’un nouveau cadre et d’un nouveau partenaire.

– D’un nouveau partenaire ?!

– Un partenaire pour une heure dans un bel endroit. 

Elle me regarda encore. J’étais sapé, heureusement, je veux dire ni trop bien ni trop mal, enfin on était à peu près en phase question vestimentaire. Elle, son physique ? Très supérieur au mien. Disons des cheveux, des yeux, une bouche, des seins, des jambes. Et 5 ans de moins que moi, facile.

– Je ne sais pas pourquoi, mais je vais vous dire oui. Peut-être pour récompenser l’audace. Les mecs sont tellement coincés, aujourd’hui.

– Vous avez un jour ou une heure qui…

– Vendredi à 19 heures.

– Vendredi 19 heures ?…

– À prendre ou à laisser.

– Je prends ! 

Cette exclamation était mal venue, je faisais mort de faim, là, ou le noyé qui se raccroche à la première bouée venue. Ceci dit, vu le mic-mac que j’avais fait pour obtenir ce rendez-vous, ce n’était pas la peine de la jouer détaché, ça ne passerait pas. J’étais invité par ailleurs vendredi soir, j’allais annuler dare-dare, ce serait malpoli, mais les occasions étaient rares d’approcher le graal, il ne fallait pas les laisser passer.

C’est ainsi que je retrouvai la belle près de la fontaine où nous nous étions donné rendez-vous. Elle m’avait consenti son prénom : Éloïse. Elle sortait du boulot. Elle portait un jean de qualité sur des talons fins, une veste ouverte sur un tee-shirt blanc. Ses cheveux châtain clair qu’elle avait relevés en chignon commençaient à prendre leur liberté, c’était sans doute volontaire. Ses pommettes étaient rosies et ses yeux soulignés par le maquillage, léger car elle en avait à peine besoin. Mince alors, elle était vraiment jolie ! 

– Vous travaillez dans quoi, au fait ?

– Dans le marketing. Pour une enseigne de décoration d’intérieur. Nos bureaux sont juste là.

Je n’avais jamais compris en quoi consistait le marketing, dont les adeptes parlaient une des langues les plus absconses qui soit. La vente je voyais, la gestion aussi, la publicité très bien, mais le marketing… Bref. Je m’en fichais au demeurant ; elle aurait pu être couturière ou avocate, ça n’aurait rien changé au désir que j’avais de passer un moment avec elle. Une heure à l’entendre et à la regarder, à lui parler aussi, j’avais intérêt à être bon si je ne voulais pas qu’elle s’ennuie, premier objectif, et si je voulais lui donner envie de me revoir, deuxième objectif. 

Se fixer un objectif : c’est quelque chose que j’avais compris assez vite. Pour donner le meilleur de soi-même, pour progresser, pour obtenir ce que l’on souhaitait, il fallait se fixer des objectifs. À court, à moyen et à long termes. Alors on mobilisait les moyens nécessaires pour les atteindre. En l’occurrence, mon but était qu’elle passe un bon moment et qu’elle veuille en passer un deuxième. Alors peut-être pourrait-on envisager une relation amoureuse. Chaque chose en son temps.

– Je vous emmène sur un rooftop.

– Lequel ?

Mince, elle connaissait. Non, crétin, elle est sortie du couvent ce matin ! 

– Le Skybar. La vue est superbe, les cocktails sont à tomber, et ils ont des planches avec plein de bonnes choses. Avec un peu de chance, il y aura un pianiste.

– C’est l’endroit où vous emmenez les filles que vous harcelez dans le bus ?

– J’y ai été une fois avec un client et son épouse.

– C’est quoi votre métier ?

– Je suis coach sportif.

– Ah ouais ?

Je ne savais pas s’il fallait voir une marque d’intérêt ou de moquerie dans ce « Ah ouais ? ». Si ça se trouve elle pensait : c’est original mais pas crédible. Le pauvre mec doit déguiser son chômage sous un vague statut d’auto-entrepreneur. Peut-être même qu’elle ajoutait : pas de bol, je suis tombée sur un con qui a la loose. 

Nous arrivâmes au Skybar après avoir pris un ascenseur ultra-rapide. La vue était en effet spectaculaire, la ville en dessous, les montagnes autour, les lumières, fixes ou mouvantes, permanentes ou intermittentes, des rues, des maisons, des voitures, ces flashs orangés qui donnaient à la nuit tombante sa profondeur et ses reliefs. J’avais pris la peine de réserver, contre la baie côté sud, dont la partie haute était ouverte car il faisait doux. Il n’y avait pas de pianiste, mais une musique d’ambiance adaptée. 

Je me sentis tout de suite bien. Et même, tandis qu’Éloïse s’asseyait et que, enfin, j’allais l’avoir pour moi tout seul pendant un moment, je me disais que nulle part ailleurs je ne pourrais être mieux. Elle, que pensait-elle ? Elle n’était pas tout à fait détendue, mais enfin elle était là ; j’avais une heure pour la séduire, la balle était dans mon camp.

Nous commandâmes, non sans avoir fait revenir le serveur, car une première fois nous n’avions pas eu le temps de choisir. Les cocktails furent servis comme il se devait, la planche de charcuteries et de fromage avait bel aspect. Je ne sais pas ce qui me prit, mais je pensai et dis tout haut :

– J’aurais bien fumé une cigarette, là, maintenant.

– Moi aussi, dit-elle.

Bingo. Cet aparté pouvait laisser entrevoir une connivence, un moment ultérieur autour d’un plaisir tabagique quasiment interdit. Après l’amour, peut-être… 

Je me claquai intérieurement pour revenir à la réalité, mais en me disant qu’il fallait continuer sur le chemin de la spontanéité, de la sincérité, de la légèreté. 

De fait, ça ne marcha pas trop mal. Alors que j’avais prévu de la faire et de la laisser parler, je me lançai dans des récits plus ou moins imaginaires, des considérations drôles mais oiseuses. Je me souviens de quelques répliques. Moi : 

– Ces indécents millionnaires en culotte courte, simulateurs, égoïstes et vaniteux, m’ont dégoûté d’un sport que j’ai pratiqué 10 ans.

– La tolérance, je suis contre : elle traduit la lâcheté des adultes, et elle prive les enfants de repères indispensables. Nous en mourrons bientôt.

– Les résistants ne disent pas résistance, les savants cherchent et tâtonnent, les artistes ne se présentent jamais comme tels, les maîtres écoutent avant tout : ce sont les usurpateurs qui revendiquent.

Elle :

– Certaines personnes savent transformer chaque moment de leur vie en une histoire à raconter. 

–  La recherche de la vérité n’intéresse plus. Chacun s’accroche à ses affirmations, peu lui importe qu’elles soient vraies ou fausses.

– La 1ère objection n’est jamais la véritable. Inutile de la réfuter : c’est sur d’autres points que l’on va vendre, séduire, convaincre.

Je veillais à la couper souvent afin de la laisser sur sa faim, de ne pas jouer le psy, de paraître limite poli. J’essayais d’être le plus drôle possible. L’alcool m’aidait bien, comme d’habitude. À la fin du cocktail, je donnais le meilleur de moi-même. À la fin du second que je m’apprêtais à commander, j’allais être meilleur que moi-même et je me sentais apte à faire craquer la belle, qui, je le voyais, riait, s’intéressait, se confiait. Dieu qu’elle me plaisait !

Hélas, trois fois hélas, le drame survint, l’impossible se produisit et annihila ces bonnes dispositions. Alors que, pris par mon enthousiasme je continuais à pérorer tout en grignotant, un mélange de jambon cru et de fromage de chèvre sortit de ma bouche, en quantité infime certes, mais suffisante pour que je voie deux gouttes peu transparentes se diriger droit sur Éloïse sans que je pusse rien faire pour reprendre ce qui était parti. La première goutte frappa la belle au visage, tandis que la deuxième s’écrasa sur le revers de sa veste. Tout ça ne dura pas plus d’une seconde et demie mais elle comme moi perçûmes parfaitement la trajectoire et le contenu des projectiles.

Je me bloquai instantanément, constatant sidéré les deux taches devant moi, petites mais bien visibles. Bien sûr, Éloïse seule ressentit les chocs. D’un revers de doigts, elle écarta le magma sur sa joue. Après quoi elle saisit de sa main gauche le pan souillé de sa veste qu’elle libéra de la nourriture qu’il contenait. Il resta cependant une tache blanchâtre indélébile sur le rose de la veste.

Avec le recul, je vois maintenant ce que nous aurions pu et dû faire à ce moment-là : ou continuer comme si de rien n’était ; ou éclater de rire ; ou décrire ce qui venait de se passer, l’accepter et reprendre le fil de notre discussion.

Au lieu de quoi, nous nous mîmes à bafouiller l’un et l’autre.

– Vous voulez un deuxième cocktail ?

– Non, c’est bon.

– Quelle vue on a ! Même la nuit c’est beau.

– Oui. Bon, il faut que j’y aille…

– Ah…

– Oui.

C’était fini, je le savais, elle le savait. Nous avions voulu forcer le destin, cela aurait pu marcher, si un postillon, un double postillon, n’était pas venu interrompre le cours de la soirée. Désormais, elle ne pourrait plus me voir sans m’associer à ce postillon. J’étais le type qui lui avait craché à la figure. Je n’avais pas 36 ans, mais 72. 

Je payai, nous descendîmes, nous sortîmes.

– Je crois que je vais prendre un taxi, dit-elle.

Elle avait dit « Je » tout en sachant que nous allions à peu près au même endroit. Je compris ce qui me restait à faire.

– Je vais marcher un peu, tant pis s’il n’y a pas de bus tout de suite.

Elle me remercia pour la soirée et me tendit la main. Je n’attendis même pas qu’elle trouve un taxi, elle ne voulait plus me voir, je la dégoûtais. 

Je la croisai une ou deux fois par la suite à l’arrêt de bus ; nous nous saluâmes comme deux étrangers ou presque. Je ne cherchais pas à renouer, au contraire même je l’évitais. 

Cette déconvenue me montra que l’amour est bien fragile, le désir encore plus. Et qu’un rien détermine notre avenir.

7 commentaires

  1. Bien pessimiste cette histoire… En effet, si un tout petit détail peut bousculer le cours d’une belle rencontre, imaginons la difficulté d’une relation quotidienne ! Et pourtant, avec l’humour et la dérision, tout est possible ?? tu l’as dit, ils auraient pu en rire ensemble.

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