Instruction civique (polar) – Chap. 25, 26, 27 sur 30

Publié par

Le polar de l’été, du 15 juillet au 22 août, 3 chapitres chaque vendredi et 3 chapitres chaque samedi, 30 chapitres au total.

Il s’agit d’un livre que j’ai publié sous le nom de Pier Bert, d’abord en trois tomes, ensuite en un seul volume, sous le titre Instruction civique en mars 2010. 

2300 exemplaires vendus.

« Un polar exemplaire, passionnant de bout en bout », Le petit futé.

PIER BERT 

Instruction civique 

Au marché de Brive-la-Gaillarde 

Au nom de saint Antoine 

Aux âmes les citoyens 

Polar 

ÉCRITURES 

© Écritures
ISBN n ° 978-2-35918-004-6 

Dépôt légal : mars 2010 

Vendredi 12 août 2022 : chapitres 25, 26, 27 sur 30

XXV – Veillée d’armes 

La nuit du 6 au 7 mai fut d’autant plus longue pour le commissaire qu’il attendait pour le 7 au matin la liste du personnel de l’hôpital. Si sur cette liste figurait un des cinq noms relevés dans les hôtels de Toulouse le soir du meurtre de Turenne… 

Alors cette enquête sur ce nouveau meurtre au fusil… Qu’est-ce que ça changerait ? Néanmoins, il fallait la mener, bien sûr. 

La Laguna gisait de traviole contre le grillage du parc de l’entreprise Jacob Delafon, bien connue pour ses cuvettes de W.C. Le corps était encore à l’intérieur, replié sur lui-même. Bizarrement, on voyait peu de verre et peu de sang, comme si la balle avait tout emporté ou presque. La scène de crime avait été délimitée par les véhicules de police et de pompiers, laissant toutefois un passage pour les voitures qui sortaient de l’usine. Quelques personnes qui devaient être des ingénieurs de Blédina tournaient et se retournaient, larmes aux yeux. Des hommes en uniforme se trouvaient en faction à l’entrée de la route d’accès et au bout à l’entrée de l’usine. L’agent Pascaud avait fait du bon travail. 

Deux personnes arrivèrent sur les lieux peu après le commissaire : le maire-adjoint chargé des transports et de la circulation, André Prot, et le conseiller bon à tout, Jacky Filinger. Rigal a délégué deux hommes sûrs, pensa Chautard, pendant que lui doit assurer son cocktail au théâtre. 

Le juge Florent était là aussi, tournant autour de la scène à distance respectable de la voiture. Bon sang, il était vite venu, se dit le commissaire en se dirigeant vers lui. Sympa, car sa place n’était pas ici. 

– Ah ! s’exclama le magistrat en apercevant le policier. Je suis surpris que ce crime ait été commis de la même manière que celui de l’avenue de Bordeaux. Deux fois la même chose, c’est une première ! D’après vous, le tueur était où ? 

Quelle spontanéité ! pensa Chautard, qui enviait son jeune ami. 

– J’arrive. Vu la position de la voiture, côté Jacob Delafon, je dirai que notre homme était de l’autre côté, le long de la voie ferrée. Derrière un de ces arbres, peut- être. 

– Qu’est-ce que c’est, comme arbre ? 

Des arbres de petite taille aux feuilles crénelées étaient alignés sur le trottoir devant la voie ferrée, avec un espace de cinq mètres entre chacun d’eux. 

– Je vous admire, Florent, de savoir regarder les arbres en ce moment… 

– Pardon ! Excusez-moi. 

– Ne vous excusez pas. La nature nous sauvera des hommes. 

– C’est vrai. Dire qu’il y a quelques décennies encore, on disait l’inverse. 

– Rghhh… Enfin le tireur s’est sans doute caché derrière un de ces arbres. À moins qu’il ait été carrément le long de la voie ferrée, dit le commissaire en s’avançant. Il y a un creux entre le talus et la voie proprement dite. 

– Et le grillage est symbolique. Il est à terre ici, regardez. 

Les deux hommes s’avancèrent jusqu’au ballast. 

– Et après, il s’enfuit par les entrepôts de la zone derrière, continua le juge qui se piquait au jeu. 

– Peut-être. Ou, s’il y a du monde, il remonte le long de la voie ferrée jusqu’au passage à niveau vers Saint-Pantaléon-de-Larche. Et le tuyau qui transporte la chaleur de l’usine d’incinération jusque chez Blédina. 

– On récupère la chaleur des poubelles pour faire des petits pots ? Je ne savais pas. Original. 

La légèreté du juge sidérait le commissaire. 

– Florent, vous êtes amoureux ?
– Euh… Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
– Votre bonne humeur. 

– Ah oui ? C’est vrai que… ce week-end… j’ai eu un rendez-vous… intéressant. Important même. 

– Rgghh… Soyez heureux. Mais ne me laissez pas tomber, hein ? 

Des pompiers interrompirent ce dialogue : 

– Commissaire, vous voulez voir le corps avant qu’on le sorte ? 

Chautard et Florent rejoignirent Ramond et ses hommes près de la Laguna. Un technicien en gants et blouse effectuait des relevés dans l’habitacle. Un autre, plus loin, disposait des cavaliers tout en cherchant des traces de pneus sur la chaussée afin de reconstituer la trajectoire de la voiture. 

Chautard se pencha sur le capot pour regarder à travers le pare-brise qui n’existait plus. Le directeur conseiller général avait été redressé par les pompiers. Vu ainsi, il était beaucoup plus impressionnant : un front quasiment arraché, un œil à moitié ouvert, une mâchoire comme décrochée, une chemise blanche devenue complètement rouge, et des bras bêtement pendants. Qu’en déduire ? se dit Chautard. On sait ce qui s’est passé, on sait pourquoi ou à peu près. On ne sait pas qui, mais est-ce qu’on va l’apprendre ici ? 

Il s’en voulut aussitôt de ces pensées. Ces crimes qui n’en finissaient pas l’amenaient à douter. Bien sûr qu’il fallait effectuer les relevés, rechercher des indices, établir l’enchaînement des faits. Faire son travail, quoi. Ne pas se laisser gagner par le désespoir et le sentiment d’inutilité. Dans le même ordre d’idée, il emmena deux hommes avec lui pour fouiller le long de la voie ferrée, à partir de l’endroit vraisemblable où le tireur s’était posté. Que cherchait-il ? Il ne le savait pas, et cela rendait l’exercice plus difficile encore. Il marchait d’un pas lourd, la tête penchée sur les cailloux, les plastiques et les écrous. Peu de chance qu’il trouve une carte de visite tombée de la poche du tueur. Que c’était dur parfois d’être un flic… 

Les trois hommes revinrent bredouilles. Le procureur et le sous-préfet étaient arrivés, en provenance du théâtre tous les deux. 

– On n’avait pas besoin de ça. Vraiment pas. 

Ces mots de Lucien Chaffran résonnaient comme une évidence, sans doute avaient-ils besoin de les prononcer. Jacques Poisse semblait moins goguenard que d’habitude. C’est que la victime avait des titres, cette fois. Non, c’était injuste de penser cela, le sous-préfet avait au contraire un humour qui le préservait d’un attachement excessif aux étiquettes. Le maire allait venir sans doute, mais le commissaire préférait ne pas le revoir. Il donna quelques consignes et s’en fut au commissariat, lesté de ses gardes du corps. Sa voiture faillit être percutée par une cohorte composée de véhicules aux couleurs de France 3, TF1, Europe 1 et La Montagne. « Sont malades… » 

Le juge Florent s’en était allé, lui, au théâtre. Il se sentait plein d’énergie et il ne voulait pas la laisser perdre. Or, il verrait là-bas de nombreuses personnes susceptibles de lui donner des informations sur la victime. Et puis il avait envie d’y aller, au théâtre. Un beau cadre, de bonnes choses à boire et à manger, des dames bien habillées (quoique les dames, il n’en avait qu’une en tête en ce moment)… Comment se faisait-il qu’il n’ait pas été invité, d’ailleurs ? Il s’en fichait, mais il trouvait cela étonnant. Il faudrait qu’il demande à Madame Monbazon, sa rêche greffière, qu’elle s’occupe un peu des relations publiques du cabinet. 

Dans le hall du théâtre, il vit tout de suite que la mort de Jean-François Semala était connue. Ce mélange de mines convenues et d’excitation mal retenue… seul un drame croustillant qui n’affectait pas la vie personnelle pouvait le provoquer. Après tout, comment en vouloir à ces gens, quelque égoïstes qu’ils fussent ? Pouvait-on se mettre à geindre pour un vice-président du conseil général directeur de Blédina ? Pas plus que pour les neuf précédentes victimes en tout cas. 

Le juge fut vite reconnu et il trouva sans problème un conseiller général qui connaissait bien le défunt, un cadre de son entreprise invité là au titre de président d’une association culturelle, un membre de son parti, l’avocat-conseil de la société, son banquier. On paraissait surpris de voir le juge, et plus encore de le voir poser des questions directes. 

– D’après vous, qui pouvait en vouloir à M. Semala ? 

– D’après vous, avait-il des comportements que l’on pourrait qualifier de répréhensibles ? 

– Avait-il une bonne opinion de lui-même ?
– Lui connaissiez-vous des ennemis ?
On lui répondait de plus ou moins bonne grâce, mais quels que fussent le ton et la teneur de la réponse, il ne se démontait pas et frappait son interlocuteur par son assurance et sa ténacité. Il ajoutait une question que lui avait demandé de poser le commissaire sans avoir eu le temps de lui expliquer pourquoi : 

– Savez-vous s’il avait un lien quelconque avec l’hôpital ? 

Le cadre répondit que le fils de Semala s’était cassé la jambe au ski il y a peu, le membre du parti affirma qu’ils avaient été une fois rencontrer quelques membres du personnel hospitalier dans un local syndical, le banquier révéla sous le sceau du secret que son client avait dû subir une intervention pour des calculs persistants. Le juge notait sur un bloc. 

Bien sûr, il lui faudrait interroger Madame Semala, mais il décida d’attendre au moins le lendemain. Où était-elle d’ailleurs, la veuve ? L’avait-on prévenue ? Ce n’était pas à lui de se soucier de cela, le procureur ou le commissaire avait dû prendre les dispositions nécessaires. 

Alors que le théâtre se vidait après le départ du maire, Michel Florent décida de se rendre à son cabinet pour passer quelques coups de fil et entreprendre quelques recherches par internet. Il n’eut pas besoin de faire signe à ses gardes du corps, qui lui emboîtèrent le pas et le rattrapèrent dans l’escalier. 

La place de La Guierle était noire, alors que l’avenue de Paris à gauche et la façade derrière lui brillaient de mille feux. Il aperçut des reflets sur le verre au-dessus de l’entrée de la halle Georges Brassens. Dire que c’est là que tout a commencé, se dit-il. Quelle histoire… Quelle ville ! 

– Monsieur le Juge, il faut que vous mangiez. Vous allez prendre mal… 

Il avait beau lui répéter que le feuilleté à la saucisse et le mini-toast au saumon pris au théâtre trois heures plus tôt lui suffisaient, Madame Monbazon était inquiète. Il était 22 h 30 et elle venait de raccompagner à la grande porte du palais le député-maire en personne, qui avait accepté de passer, non sans que le procureur ait préparé le terrain. Le juge avait voulu interroger sur-le-champ quelques autres personnes qui connaissaient le défunt et il avait appelé chez elle sa greffière qui, trop heureuse, était accourue. 

Le maire avait confirmé au juge ce qu’il supposait. 

– C’est sûr qu’il était pas tout blanc, le Jean-François. Il apprenait vite… 

– Pouvez-vous préciser votre pensée, Monsieur le Maire ? 

– Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, Juge. Attention ! 

– Si, Monsieur le Maire, je voudrais que vous me disiez ce que vous ne m’avez pas dit. Je comprends votre souci de ne pas mettre en difficulté un de vos ex-collègues en politique… 

– Collègue, collègue, c’est vite dit ! On n’était pas vraiment du même… enfin de la même… 

– Du même parti ? 

– Pas du même parti, bien sûr, mais pas du même… enfin pas du même niveau si vous voulez. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, hein ? Ce n’était pas un mauvais bougre, Semala, mais ce n’était pas un pro. Il a pris une carte, il est directeur d’une boîte, il a eu un coup de chance, mais ça ne va pas plus loin. 

– Vous disiez qu’il apprenait vite ?
– Oui. Il savait jouer le jeu, se faire remarquer. 

Madame Monbazon, plus raide que la justice, transcrivait sur son ordinateur sans bouger autre chose que ses doigts. 

– Dites-moi comment il procédait, alors. Je vous rappelle que vous parlez dans le cadre d’une enquête criminelle, mais sous le secret de l’instruction. Que pouvez-vous dire sur le comportement de M. Semala dans son action politique ? 

– Écoutez, Juge, que ça reste entre nous, hein ? Je n’aime pas dire du mal des gens. Surtout quand ils sont morts. D’accord ? 

– D’accord. Donc ? 

– Ah, putain, vous êtes pénible, merde ! On peut pas attendre un peu, non ? Il est même pas froid ! Vous voulez perturber ma conscience ? C’était enfin une bonne journée aujourd’hui, jusqu’à ce coup de pétard ! 

– Justement, Monsieur le Maire. Nous devons retrouver l’auteur du coup de pétard. Et le plus tôt sera le mieux. Nous progressons. Mais tout témoignage est capital. Je précise ma question : est-ce que M. Semala se livrait à des actes répréhensibles, ou… limite ? 

Roland Rigal se tordait sur sa chaise. Il finit par se lever et se prendre la tête dans les mains. Il se dirigeait vers la porte capitonnée quand il revint comme une furie devant le bureau du juge. 

– Écoutez ! Il était véreux, Semala ! Et tout le monde le savait ! 

– Qu’est-ce que vous entendez par véreux, Monsieur le Maire ? 

– Les enveloppes, les avantages en nature, les petits cadeaux… 

– Vous voulez dire… plus que d’autres ? Enfin, plus précisément : est-ce que ce sont des pratiques habituelles dans le milieu politique local ? 

– Mais pas du tout ! Nous sommes des gens honnêtes, Monsieur le Juge ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on pique dans la caisse ? Que les entrepreneurs avec qui nous passons un marché nous redonnent le pognon ? Que je me fais livrer mes repas par la cuisine centrale ? Que ce sont les jardiniers de la ville qui entretiennent mon jardin ? Allons !… Nous touchons une indemnité, nous avons des locaux et du personnel, mais rien de plus. Par contre, en termes d’emmerdements, y’a pas de limites, croyez-moi ! 

Michel Florent eut envie de rire à ce propos et il ne put s’empêcher de hausser les sourcils. Madame Monbazon tapait sur sa machine. Elle était la machine. 

– Donc, M. Semala, qu’est-ce qu’il faisait ?
– J’ai déjà répondu à la question.
Le juge hésita quelques secondes, puis il comprit que la teneur de la réponse était à chercher dans les actes que venait de mentionner le maire en disant qu’il ne les commettait pas. Il admira la manœuvre, sans parvenir à déterminer si Roland Rigal était un con sympathique ou un salaud intelligent. 

– Et savez-vous s’il y avait un lien entre lui et l’hôpital ? 

À la surprise du juge, le maire ne se demanda pas (ou fit mine de ne pas se demander) pourquoi on lui avait posé la question et réagit au quart de tour : 

– Tu parles ! Ce r… M. Semala allait y draguer régulièrement. 

– Draguer ? 

– Les électeurs ! Il savait qu’il avait aucune chance à la mairie, je tiens mon monde. Alors il m’emmerdait à l’hôpital. C’est le plus gros employeur de la ville. Il se montrait là-bas dès qu’il en avait l’occasion : les vernissages des artistes hospitaliers, les remises de coupe au club de rugby, les débats organisés par les syndicats… Et puis le C.A., c’est lui qui siégeait pour le département. 

Le juge enregistra, se demandant si cette information pourrait être utile au commissaire. Il n’apprit rien de plus avec le maire, qui avait tout de même confirmé de manière plus ou moins directe que le vice-président du Conseil général Semala pouvait avoir une attitude et des pratiques susceptibles de déclencher les foudres du tueur moralisateur. 

Après avoir encore entendu un ami de la famille et un autre conseiller général dont il avait pris les numéros au théâtre, le juge appela le commissaire. Quand il lui révéla les propos du maire sur la pêche électorale à l’hôpital, Chautard eut cette remarque : 

– Rrrgghhh… Encore un élément qui nous mène là-bas. Le tueur pourrait avoir repéré Semala lors d’un de ses passages, voir en lui un archétype du politique sans scrupules, et l’avoir ajouté à sa liste des personnes à abattre… 

Michel Forent n’était pas sûr de posséder tous les éléments conduisant à cette supposition, mais il ne se formalisa pas. Il ne voulait pas déranger son ami en train d’agencer les morceaux d’un puzzle particulièrement difficile. Et il savait que la répartition des responsabilités entre justice et police impliquait parfois une connaissance parcellaire d’un ensemble d’informations. 

Pour autant, le juge estima qu’il n’avait pas envie de dormir. Il voulait continuer à auditionner. Quitte à se déplacer. Ça lui plaisait de jouer au flic. 

– Mais enfin, Monsieur le Juge, il faut manger. Il faut manger ! Vous n’êtes pas épais, vous savez… 

– Vous êtes une mère, Madame Monbazon. Mais ce soir je me nourris aux paroles des proches de la victime. Je vous laisse fermer. De toute façon, vous n’êtes pas seule. Il y a le gardien en bas et les militaires devant le bâtiment. Je retourne à Blédina. Je sens qu’il faut que j’y aille. 

– Mais, Monsieur le Juge, il faut… 

– À demain, Madame Monbazon. Et merci d’être venue si vite. Excusez-moi auprès de votre mari. 

– Oh, ça l’empêchera pas de dormir.
– Tant mieux. À demain matin.
– Au revoir Monsieur le Juge. Dormez ! Au moins… Il faut dormir…
Le juge récupéra ses gardes qui parlaient avec les troufions de permanence devant le palais ce 6 mai au soir et prit sa voiture pour rejoindre la zone du Teinchurier. Il dut montrer sa carte aux agents en faction à l’entrée de la rue Frédéric Sauvage. Il ne s’attarda pas sur la scène de crime, autour de laquelle tournaient encore deux hommes éclairés par des projecteurs. Il aperçut également la lueur de deux lampes torches le long de la voie ferrée. Il avança jusqu’au poste de garde de l’usine Blédina et interrogea aussitôt le gardien. 

– Vous n’avez rien remarqué de particulier en fin d’après-midi ? À l’intérieur ou à l’extérieur de l’usine ?  

– Mais les policiers m’ont déjà interrogé. Deux fois. 

– Ça fera trois.
Et le juge cuisina le pauvre gardien qui s’attendait à être inculpé pour meurtre avant la fin de son service à minuit.

– Qui est le numéro deux de l’usine ? Sous M. Semala ? 

– M. Lambon. 

– Appelez-le s’il vous plait, et dites-lui que je l’attends ici. 

– Maintenant ? Mais il est chez lui.
– J’espère bien. Appelez vite.
Le juge rencontra ainsi le directeur général adjoint, le directeur financier et le chef de la production. Une petite salle de réunion servit de bureau au magistrat instructeur, qui regretta de ne pas avoir sa greffière avec lui. Il prit des notes, qu’il lui donnerait à taper. Aucune remarque ne laissa entendre que le D.G. ait pu avoir un comportement contraire à l’éthique et à la déontologie. Certes, les hommes étaient sous le choc de la mort de leur patron. Le juge eut pourtant l’impression assez nette qu’ils ne voulaient pas trop en dire, le directeur financier surtout. En fait, leur laconisme et leur absence de nuances pouvaient amener à penser qu’ils partageaient un secret, tout au moins des habitudes qu’ils ne voulaient pas ébruiter. Sans doute Semala avait-il su faire de ses adjoints des complices en tranquillité. Leur relatif isolement par rapport au siège national et au reste des entités du groupe devait leur laisser une certaine latitude dont ils avaient profité. 

Le juge cependant ne creusa pas la question. Déjà qu’il se prenait pour un flic ce soir, il ne devait pas trop s’éloigner de l’objet de l’enquête. Et puis, enfin, il commençait à avoir faim et sommeil. 

À 1 heure du matin, il quitta l’usine. Dans un immense atelier, une chaîne de petits pots tournait. « Notre hantise, c’est le bout de verre », avait dit le D.G.A. Un bébé qui se percerait la gorge ou l’estomac en ingurgitant son colin-courgettes pouvait entraîner une chute fatale de l’image de l’entreprise, donc de l’entreprise. La mort du patron changerait-elle quelque chose à la production ? Pas sûr. Le juge oublia vite cela en se glissant sous ses draps. Il se projeta dans le Puy-de-Dôme et s’endormit le sourire aux lèvres. Madame Monbazon serait contente. 

XXVI – Même les tueurs vont chez le coiffeur 

C’est par le message consécutif à la mort du journaliste qu’il avait trouvé le moyen de sortir de la solitude qui commençait à lui peser. Non seulement il avait répondu aux familles qui lui avaient écrit – « Mesdames et Messieurs, nous avons lu vos propos et entendu vos réactions… » –, mais en plus il avait placé son action dans le cadre d’une organisation volontariste et structurée : « Rejoignez notre combat et alors nous vaincrons ». 

Il était très fier de la signature : « M.C.C. ». Il avait hésité à écrire les trois mots en entier. Et puis il s’était dit qu’il allait attendre. Les gens seraient plus attentifs s’ils devaient chercher un peu. 

L’idée de la signature lui avait été suggérée par les familles des victimes, qui lui reprochaient dans leur lettre ouverte de ne pas signer. Elles avaient raison. Il se dit qu’il allait faire d’une pierre deux coups : signer son message et montrer qu’il n’était pas seul. 

C’est alors qu’avait germé dans son esprit l’idée d’une organisation. Pourquoi ne serait-il pas le fondateur d’une organisation ralliant à sa cause des fidèles – le mot ne lui déplaisait pas – qui relaieraient son action d’une part, qui l’écouteraient et le soutiendraient d’autre part ? Oh oui, cela prendrait une tout autre dimension alors ! Cela serait beaucoup plus efficace ! Car, s’il s’agissait toujours de purger la société des cellules cancéreuses qui la rongeaient, le but final restait la modification des comportements. Et rien de tel que l’adhésion à un mouvement avec structure et doctrine pour changer sa conduite. 

Il avait vite écarté l’idée d’un parti politique. Trop bas, trop matériel. Il fallait quelque chose à la fois de plus large et de plus intime. Quelque chose de… religieux. Bien sûr, religieux, cela s’imposait ! N’avait-il pas invoqué les ordres et les saints dans ses premiers textes ? Il n’était pas chrétien, mais il reconnaissait le bien-fondé des valeurs chrétiennes et ce qu’elles pouvaient apporter en ce temps de décadence. 

Les émissions spéciales suite à son message sur les saints de Brive l’avaient encouragé en ce sens. Il avait compris qu’il tenait quelque chose. En faisant croire à un groupe menant un combat spirituel, il allait affoler les âmes. Et comment mieux faire évoluer les comportements qu’en touchant la matrice de ces comportements ? 

Avec le message qu’il devait rédiger suite à l’élimination de Semala, il allait pousser plus loin son avantage. Le texte importait autant que la disparition de ce parasite. Au fait, pourquoi l’avoir choisi, lui ? Parce que le comportement des hommes politiques était un des plus déviants qui fût ; la présence de l’un d’eux sur sa liste s’était imposée dès le début. Mais pourquoi Semala ? Parce qu’il avait vu ce pourri à l’œuvre à l’hôpital : mielleux à souhait, promettant tout et n’importe quoi, incapable de dire non, ne connaissant rien à ce qu’il prétendait défendre. Pour vérifier que son impression était juste, il avait suivi un temps dans la presse les faits et gestes de ce vice-président à la noix et il avait reconstitué sa bio sur internet. Il avait découvert que le type était un cumulard (également directeur d’une grosse boîte), un arriviste (ni Corrézien ni socialiste, ce politicard se fichait aussi bien du département que du parti), un enfant gâté (riche, beau, jeune, à mille lieues des soucis de ses employés). 

Il aurait à la rigueur pu supporter ces défauts s’il n’ avait eu vent d’ une indiscrétion du collègue syndicaliste qui siégeait au C.A. de l’hôpital. « Semala s’est laissé approcher par une entreprise soumissionnaire qui voulait sa voix pour l’attribution d’un marché, dans le cadre de la rénovation des services. Il s’est laissé convaincre… » Ça avait été la goutte. Ce serait lui. 

Semala n’était peut-être pas plus véreux qu’un autre politique, ce qui n’était pas gênant. Il devait éliminer des individus certes gravement déviants, mais somme toute assez banals. Pour que tout le monde se sente concerné. 

Restait à choisir le moyen et le lieu. Jusque-là, il avait répugné à utiliser deux fois la même arme. Cette fois encore, il pensa à quelque chose de nouveau : une bombe, tout au moins un cocktail Molotov. Ça se fabriquait facilement, avec une bouteille, un chiffon, de l’essence, auxquels on pouvait ajouter de l’acide, du goudron ou même du phosphore pour une explosion et une inflammation plus fortes. Il fallait le jeter dans un lieu fermé, un bureau ou une voiture par exemple. 

Après trois soirs où il s’était caché en bordure du parking de Blédina, il avait constaté que Semala ne partait jamais le dernier. Il ne pourrait donc entrer dans le bâtiment sans se faire repérer et le trouver seul dans son bureau. Restait sa voiture. L’attendre sur le parking et jeter la bouteille enflammée dans l’habitacle quand le conseiller s’asseyait était possible, mais le risque d’être vu à ce moment était trop grand. 

Il avait alors pensé à la petite route d’accès à l’usine, tranquille, où l’on ne roulait pas vite à la sortie du virage. Mais là, comment faire entrer le cocktail dans la voiture ? Arrêter le véhicule et forcer le conducteur à ouvrir la fenêtre ? Espérer qu’il aurait la fenêtre ouverte et viser ? Aléatoire. Et il ne pouvait pas se contenter de jeter la bouteille sur la voiture. Même si elle explosait et qu’un incendie se déclarait, Semala aurait le temps de sortir. 

Il avait donc abandonné son idée et s’était rabattu sur le fusil. « Après tout, il a fait du bon boulot. C’est l’arme contre les voitures ». Par rapport à l’avenue de Bordeaux, cela serait un jeu d’enfant. 30 km/h en sortie de virage, aucune circulation routière ou piétonne à côté, l’idéal. Et une voie ferrée derrière un talus avec des arbres pour se cacher et s’éclipser. L’entreprise derrière la voie était une société de location de matériel pour espaces verts, avec un grand entrepôt, le plus souvent vide en fin d’après-midi, il avait vérifié. Et même si quelqu’un entendait le coup de feu, il aurait du mal à percevoir d’où venait le bruit dans cette zone d’activités. 

De fait, il n’avait rencontré aucun problème. Il s’était garé à une centaine de mètres du lieu de tir, dans la rue entre les locaux occupés par Briconautes et ceux de la Socap. Avec son étui à guitare, il s’était approché et mis en position. Il avait appris par La Montagne que Semala devait représenter le président du Conseil Général à l’inauguration du théâtre. Il avait calculé son heure en fonction. Il n’avait poireauté que vingt minutes tapi dans son talus, ce qui était acceptable. 

Il n’avait pas pris le temps de regarder le résultat du tir. Il avait ramassé la douille et il était parti. Il aurait bien été faire un petit tour au théâtre pour rigoler un peu, mais mieux valait ne pas fanfaronner. Il rentra chez lui et se concentra sur le message à envoyer. Il fallait être explicite cette fois, montrer que la guerre était ouverte et qu’il irait jusqu’à la victoire. Il se mit à son ordinateur et récupéra son fichier spécial sur le serveur externe où il stockait ses données confidentielles. Ses précédents textes s’y trouvaient : 

26 mars : « Il serait temps de revenir aux Doctrinaires et aux Ursulines ». 

8 avril : « Martin, Libéral, Antoine, priez pour les âmes perdues des Brivistes, qui confondent la liberté avec l’égoïsme, et le bonheur avec la consommation ». 

28 avril : « Mesdames et Messieurs, nous avons lu vos propos et entendu vos réactions. Croyez bien que nous sommes désolés d’en être arrivés là. Il n’y a pas d’autre solution. Une société ne peut pas vivre sans attribuer à un individu la responsabilité de ses actes, même si cet individu est en effet la somme de déterminismes qu’il ne maîtrise pas. Rejoignez notre combat et alors nous vaincrons. Nous pourrons continuer à vivre ensemble. M.C.C. ». 

Ce 6 mai, il tapa de doigts sûrs les mots suivants : « Certains sont plus pécheurs que d’autres et ne peuvent prétexter des circonstances atténuantes. Rien n’est plus détestable qu’une goujaterie qui se pare des vertus de l’altruisme. Les catholiques combattants se battront pour la vérité des cœurs, ainsi que pour la mise en conformité des mots et des actes. Nous donnerons prochainement à ceux qui le veulent la possibilité de nous rejoindre, où qu’ils soient. À bientôt. M.C.C. ». 

Il avait longuement pesé les termes au cours des jours précédents. Il y avait une cohérence avec les premiers textes, et un but clairement affiché. Et puis, de nouveau, l’invitation à rejoindre le combat. Il avait hésité à mentionner expressément les « catholiques combattants », mais il avait trouvé que les mots sonnaient bien. Et puis il avait eu l’idée d’annoncer un site internet, autour duquel une communauté pourrait se créer. Pourtant, même si la solitude lui pesait, il n’était pas encore tout à fait sûr de sa volonté de mutualiser ses actions. Le mieux pouvait être l’ennemi du bien. Il fallait être prudent, ne pas se précipiter. 

Il imprima son texte, toujours en caractères Times New Roman taille 14. Mais plutôt que de mettre la feuille dans une enveloppe pré-timbrée à fenêtre, il la plia en trois, non sans avoir enfilé ses gants, et la glissa dans une enveloppe blanche sans ajouter d’adresse. Oui, il allait porter lui-même sa missive au Bureau des pleurs, cette nuit-même. Il y aurait peut-être une patrouille à proximité, mais ce n’était pas un problème ; on n’empêcherait pas un citoyen de glisser une enveloppe dans la boîte d’un service ouvert pour recueillir des informations. 

Le jeudi 7 mai 2009 au matin, le commissaire se sentait fébrile, ce qui était rare. Sans les paroles apaisantes de Sylviane alors qu’il cherchait le sommeil, il n’aurait pas réussi à dormir. Il était préoccupé. Moins par la mort de Jean-François Semala, et le pied de nez qu’avait accompli le tueur en rendant caduque le dispositif policier au théâtre, que par la liste du personnel de l’hôpital. Si figurait sur cette liste un des cinq noms relevés dans les hôtels de Toulouse le soir du crime de Turenne, alors une piste sérieuse se présenterait enfin. Dans ce cas-là, il ne faudrait pas manquer l’interpellation. Le tueur serait-il sur ses gardes ? Chercherait-il à fuir ? Il aurait fallu pour cela qu’il ait connaissance des avancées de l’enquête. Cela paraissait peu probable. Mais, prudence. 

Il était 8 heures et la ruche était encore à peu près calme. Le bourdonnement était faible. Chautard hésitait : attendait-il la liste ou pas ? Il décida que non. Il devait dès maintenant mettre sur pied les modalités d’intervention à l’hôpital pour le cas où il aurait à aller chercher sur place un des employés. Il sentait qu’il faudrait agir sitôt la liste consultée et le nom décelé. 

À 8 h 15, il convoqua donc Plante, son « second numéro un » comme il disait quand il voulait lui faire plaisir, Mathieu, qui avait découvert les corrélations et avait abouti aux cinq noms, Le Rouque, La Teigne et Gibraltar, efficaces quand il s’agissait de l’opérationnel, ainsi que Ramond son alter ego limougeaud. Il appela chacun et les fit venir dans son bureau. On dut patienter un peu car Le Rouque n’arriva qu’à 8 heures 30. 

On évoqua la soirée de la veille et la mort de Semala, mais le commissaire montra que son sujet de préoccupation n’était pas là : 

– Rrrrggghhh… À 9 heures, je recevrai par internet la liste du personnel de l’hôpital… Si on trouve dessus un des cinq noms relevés par Mathieu dans les hôtels de Toulouse… Bloxe, Janin, Poulnard, Rambert, Vonvon… il est possible que cela soit l’homme que nous recherchons. La probabilité est suffisante pour que nous l’interpellions. Nous devons donc organiser notre intervention à l’hôpital. Bien entendu, tout dépendra du service où travaille notre homme. Mais je souhaite que de toute façon nous occupions toutes les entrées et sorties. 

– C’est grand, l’hôpital… soupira Plante. Et y a plusieurs bâtiments… 

– C’est pourquoi il nous faut du monde.
– Faudrait savoir dans quel service il bosse.
– On le saura. On se focalisera autour du service concerné. Mais je tiens quand même à ce qu’on ait du monde partout. 

– Il faudrait aussi savoir s’il est du matin ou du soir, dit Le Rouque dont la femme était infirmière. 

– Oui. On attendra au moins une heure après qu’il ait pris son service. S’il nous voit en entrant, il peut prendre peur. 

– Vous croyez qu’il est sur ses gardes ? demanda Gibraltar. 

– Je ne pense pas. Mais il est malin, très malin… Il en sait peut-être davantage que nous ne l’imaginons. 

– Le voleur a toujours une longueur d’avance sur le gendarme, rappela Ramond avec philosophie. 

Un toc-toc discret se fit entendre à la porte. Le commissaire pointa du menton et Plante ouvrit la porte. 

– Messieurs bonjour ! Café pour tout le monde ? J’espère, parce que y’a pas autre chose !
C’était Annie Farme, agent d’accueil et vitrine du commissariat, envoyée par le toujours efficace brigadier Leroux, qui ne perdait jamais de vue les questions d’intendance. 

– Oh, c’est gentil, ça, ma Nini, dit Plante. 

– T’es adorable, renchérit Mathieu en lui collant une bise. 

– Commissaire, je peux poser le plateau là ? 

Chautard signifia son accord pour la desserte. Chacun prit un gobelet et ajouta, ou pas, un ou deux morceaux de sucre. Annie s’éclipsa rapidement, on touilla deux minutes avec les mini-cuillères, et la discussion reprit. 

– Il nous faudrait un plan, dit Plante. 

– Je ne peux pas le demander tant qu’on n’est pas sûr d’intervenir. On risquerait une fuite. Mais il faut d’ores et déjà organiser les groupes d’intervention. 

Ainsi, ils recensèrent les forces disponibles et agencèrent les hommes en prévoyance des postes à tenir et des missions à accomplir. 

À 9 heures moins 5 minutes, on frappa à la porte. Plante ouvrit de nouveau. Apparut alors Christian Spocik, le directeur de cabinet du député-maire. 

– Commissaire bonjour, dit celui-ci en restant sur le seuil. On m’a dit que vous étiez en réunion, mais j’ai quelque chose d’assez urgent à vous montrer. 

– Rrrgghh… Entrez Spocik. 

Le dircab fit quelques pas dans la pièce et entreprit de serrer toutes les mains. Il tenait une enveloppe blanche dans la main gauche. Il comprit qu’il devait parler devant tout le monde : 

– C’était dans la boîte aux lettres du Bureau des pleurs… Anne Tandé me l’a apportée tout de suite. Le maire est à Paris aujourd’hui, il ne l’a donc pas vue, mais je pense qu’il ne faut pas perdre de temps. 

Merde, pensa Chautard. Ce n’est pas le moment. Pourquoi il a été si vite, le salaud ? Il sortit la lettre de l’enveloppe, qui n’avait été ni fermée ni timbrée, et il lut, d’abord seul et en silence. Puis, comme il réalisa que les autres étaient intéressés par le contenu, il reprit tout haut, en articulant chaque syllabe et en marquant une pause après chaque phrase : « Certains sont plus pécheurs que d’autres et ne peuvent prétexter des circonstances atténuantes. Rien n’est plus détestable qu’une goujaterie qui se pare des vertus de l’altruisme. Les catholiques combattants se battront pour la vérité des cœurs, ainsi que pour la mise en conformité des mots et des actes. Nous donnerons prochainement à ceux qui le veulent la possibilité de nous rejoindre, où qu’ils soient. À bientôt. M.C.C. ». 

– Il a pété une durite, lâcha La Teigne. 

Le Rouque :
– Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? 

Ramond : 

– On est tombé sur un mystique. 

Plante :
– Il est frappé au dernier degré ! 

Gibraltar : 

– Catholiques combattants : ça existe ?
Mathieu :
– Il nous mène en bateau.
Chautard fit circuler la lettre, afin que chacun s’en imprègne.
– Allez-y, il n’y aura pas d’empreintes de toute façon.
Il saisit son téléphone et appela son futur lieutenant préféré.
– Dru ? Chautard. J’ai un travail pour vous. 

À 9 heures et une minute ce jeudi 7 mai, il entra dans le salon de coiffure de la rue du Chapeau Rouge.  

Il y venait une fois par mois depuis un an. Il l’avait découvert par hasard, parce que ce salon se situait dans une rue non passante, parce qu’il était petit et parce que les coiffeuses n’y portaient pas de blouses blanches. Il avait la phobie des grandes salles pleines de glaces et de carrelage, avec des coiffeuses qui ressemblaient à des infirmières et qui vous soignaient dans des vitrines immenses qui donnaient sur la rue grouillante. Même les coiffeurs pour hommes s’y mettaient. En plus, on voulait vous manucurer, vous pédicurer, vous masser, vous revisager, et vous fourguer des tas de produits aussi coûteux qu’inutiles. Folie de la consommation pensait-il, et terrorisme de l’apparence. 

– Bonjoouuur… lança Karine.
– Bonjour M. Rambert, lança Élodie.
Il salua poliment et attendit qu’on lui dise sur quel fauteuil s’asseoir, ce qu’Élodie fit tout de suite après lui avoir passé une blouse et une serviette. Cet enveloppement n’était pas désagréable ici, parce que celles qui s’en chargeaient vous considéraient comme un être humain, pas seulement comme un numéro qui servait à grossir le chiffre d’affaires. 

Il pencha sa tête en arrière sur le bac. Élodie l’aida à se positionner. Puis elle alluma le jet, régla la température, en l’associant à ses gestes, pour vérifier qu’ils lui convenaient et correspondaient à ce qu’il souhaitait. Il ferma les yeux et se laissa aller. Il les entendit parler entre elles, lui ne disait rien, d’abord parce que dans sa position aucun son ne pouvait sortir de sa gorge, ensuite parce qu’il était bien. 

– Écoute, Élo, je vais te dire. Que ce soit un grand manitou qui y soit passé, je trouve que ça équilibre. Me fais pas dire ce que j’ai pas dit, hein ? Mais pourquoi ce Semala il aurait pas trinqué autant que les petites gens ? Moi, je crois que plus les gens sont hauts, plus ils ont des choses à se reprocher. 

– Ptêtre bien. En tout cas, y’a pas de raison qu’ils soient plus protégés que les autres. 

Il nota que le ton n’était pas hostile. Elles comprenaient. Oui, elles semblaient comprendre. Il vérifiait une fois de plus que les travailleurs manuels avaient une perception instinctive beaucoup plus juste que les intellectuels. 

Élodie arrêta le jet. Elle attrapa une serviette, releva sa nuque avec délicatesse et sécha ses cheveux. Le contact était différent de celui des doigts pendant le lavage, plus énergique peut-être, mais pas désagréable. On l’invita à changer de fauteuil ensuite et il s’assit avec plaisir devant un des deux emplacements prévus pour la coupe. Les miroirs n’étaient pas trop grands, ce n’étaient pas des murs, et, comme l’éclairage n’était pas surpuissant, ils ne renvoyaient pas d’images insupportables. Il regarda les outils sur le comptoir devant lui. Les brosses, les peignes, les ciseaux, les fers, les tubes, un mélange d’objets dédiés aux cheveux, féminins surtout il le savait, et c’est bien pour ça qu’il était là. Il aurait pu trouver des salons masculins encore à peu près chaleureux et discrets, mais ils étaient masculins justement. Et le contact des hommes lui était pénible, très pénible. Même si elle avait une clientèle féminine à 90 %, Karine était une coiffeuse mixte. 

Elle poussa son tabouret à roulettes et s’approcha de lui. 

– On fait comme d’habitude, M. Rambert ? 

C’était gentil, ça. Elle se souvenait. Oui, comme d’habitude, ça irait très bien. Une coupe simple, sans sophistication, ménageant ses cheveux qui bouclaient. 

– Alors, comment ça va à l’hôpital ? Vous avez pas eu de morts, vous, là-bas ? 

Elles savaient qu’il travaillait à l’hôpital. Il leur avait parlé une fois de son travail d’infirmier, des rouages de l’établissement, de l’arrogance des médecins. Elles avaient été très intéressées, il se rappelait. Les séries Urgences et Dr House leur avaient inculqué quelques images fausses, mais il n’y avait pas de mal à ça. Elles étaient conscientes que la réalité était autre et elles voulaient connaître cette réalité. 

– Non, répondit-il, pas de meurtre à l’hôpital. Du moins jusqu’à aujourd’hui. Le docteur Silcq n’exerçait que dans son cabinet. 

– M. Semala, vous le connaissiez ? 

– Je l’avais vu à l’hôpital. Il venait se montrer chaque fois qu’il en avait l’occasion. 

– Pourquoi ça ? 

– Parce qu’il y a beaucoup de monde à l’hôpital, donc beaucoup d’électeurs. 

– C’est logique. 

Karine avait commencé sa coupe, sans se presser, avec douceur, un peu comme si elle prenait le temps de préparer un bon gâteau. Sa tête, un bon gâteau ? Il eut envie de sourire. Une cliente arriva dans le salon, salua et se dévêtit. Elle demanda tout de suite : 

– Vous êtes au courant ? Un dixième mort ! Tué dans sa voiture. Comme le troisième. 

– Comme le deuxième, rectifia Élodie.
– Je crois bien que c’est le troisième, reprit la dame. 

Il intervint :  

– Le coup de fusil avenue de Bordeaux, c’était le deuxième.
– Vous êtes sûr ? interrogea la dame, un peu déstabilisée par cette contradiction d’un client, masculin qui plus est. 

– Sûr.
Ce à quoi Karine ajouta :
– De toute façon, deuxième ou troisième, le résultat est le même. Ils sont morts et ce n’était pas un accident. Il y a une raison. 

Il ne put s’empêcher d’admirer là encore la manière dont elle allait à l’essentiel. Peu importe la date et les moyens, ces morts n’étaient pas accidentelles et elles devaient s’expliquer. Elle avait compris le principal. Peut-être même davantage. Tandis qu’Élodie commençait à s’occuper de la dame, il questionna sa coiffeuse : 

– D’après vous, quelle est la raison de ces crimes ? 

Karine ne parut pas surprise et répondit en continuant à manier tranquillement le ciseau. 

– Ben, on le sait maintenant. Il a dit lui-même qu’il fallait revenir à plus de rigueur. Tous les gens qui sont morts devaient avoir quelque chose à se reprocher. Je sais pas si vous savez, mais Mme Rochard, la femme des Chapélies, on l’a tuée le jour où elle devait venir chez moi. Ça m’a fait un choc, je peux vous dire. 

– Et vous trouvez ça normal ? 

– De quoi ? Qu’on tue les gens qui sont pas clairs ? Non, c’est sûr. Ou alors faudrait tuer tout le monde ! 

– Vous ne croyez pas que certains sont moins clairs que d’autres ? 

– Si, bien sûr. Mais c’est pas une raison pour les tuer. La vie humaine, c’est sacré, non ? 

Elle est là, la différence, se dit-il. Entre ceux qui considèrent que la vie humaine est sacrée et les autres. Comment expliquer à Karine que la conservation de certaines vies humaines était un luxe qu’on ne pouvait plus se permettre ? Il sentit un pincement au cœur, là. Il aurait aimé lui expliquer. Il savait qu’elle pouvait comprendre. Mais attention, il devait être prudent. Il ne fallait pas aller trop vite. 

Il était 9 h 30. On avait dû trouver son message dans la boîte aux lettres du Bureau des pleurs. « Les catholiques combattants »… Joli coup, ça. Il était content de sa trouvaille. Il verrait vite autour de lui, dès que la presse en aurait révélé la teneur, les réactions de la population à son écrit. Si ça prenait, il faudrait peut-être bien qu’il envisage quelque chose de collectif. Incroyable, se dit-il. Et il s’étonnait du chemin parcouru. 

Karine le ramena sans le vouloir à plus de réalisme et évita que son cerveau ne s’emballe. 

– Voilà, Monsieur Rambert. Vous pouvez aller travailler. Vous embauchez à quelle heure, aujourd’hui ? 

– Normalement 9 heures. Mais je me suis arrangé avec un collègue pour décaler d’une heure. Je sais pas pourquoi, j’aime bien me faire coiffer le matin. Je suis impatient de retrouver vos mains et je veux être le premier de la journée à en profiter. 

– Ça c’est gentil ! s’exclama Karine. C’est pas tous les jours qu’on me fait des compliments comme ça. T’entends ça, Élo ? 

– Oui. Vous avez de la chance. 

– Mais le shampoing avec vous, chère Demoiselle, c’est un bonheur aussi. 

– Alors là ! 

Et les deux femmes, accompagnées par la cliente, se mirent à rire et à commenter tandis qu’il se levait et qu’on lui enlevait sa blouse. 

Dès qu’il sortit de la voiture devant l’hôpital, le commissaire Chautard se sentit oppressé. Le bâtiment principal, d’une dizaine d’étages en L, était d’une laideur à faire peur. Des plaques de béton entre chaque étage, dont on ne comprenait pas l’utilité, semblaient vouloir recouvrir les fenêtres, dérisoires ouvertures dans cet univers de chimie minérale, derrière lesquelles apparaissaient non pas de la lumière mais du noir. Et ce bandeau de plastique bleu au premier niveau ? Cet auvent vert, pisseux et tordu ? Comment pouvait-on guérir dans un endroit pareil ? Ce truc est un cancer à lui tout seul, pensa le commissaire. 

Autour de ce L spectral, se trouvaient, détachés sur la gauche, les bâtiments anciens de l’ex-hôpital Dubois (le neveu du Cardinal y consacra une bonne partie de sa fortune). Ces masses marron scellées par les siècles n’étaient pas moins lugubres que les surfaces grises. Il ne manquait que des grilles aux fenêtres pour transformer en prison ces tristes longères. Devant le L principal, à droite, se trouvait le nouveau carré de la cuisine, des magasins et de la lingerie, moins sinistre, et encore, mais d’ une architecture totalement incompatible avec le reste. Et ces implantations hasardeuses n’étaient pas finies : dans le cadre du grand maelström public-privé lié à la quasi-permanente réorganisation hospitalière, il était envisagé que la clinique Saint-Germain, voisine de quelques centaines de mètres, vienne carrément se planter au cœur de l’hôpital ! Seuls les pavillons à droite, là où avait longtemps été la maternité, plus loin le long du boulevard Verlhac, couleurs saumonées, belles pierres, vitres larges, devantures fleuries, redonnaient un peu de gaieté à l’ensemble. 

Pourtant, derrière les murs horribles du centre hospitalier de Brive, la vie circulait, pensait le commissaire. Des vies circulaient. Plus de mille. Vies des malades, qui luttaient pour ne pas mourir ou pour ne plus souffrir, vies intérieures, immobiles souvent, mais pleines d’espoirs et de tensions. Vies des médecins, blasés, arrogants, déprimés, vies des infirmières, débordées, brusques, efficaces, vies des personnels administratifs, lymphatiques et égoïstes. Vies de celles et ceux qui ne correspondaient pas au caractère dominant de leur catégorie, les originaux, les doux, les généreux. Dans les couloirs électriques et dans les salles nosocomiales, ces vies se télescopaient et s’ajoutaient, formant la vie à l’hôpital. Et là, au milieu des autres, se trouvait la vie de Pascal Rambert, l’homme identifié dans un hôtel de Toulouse le soir du meurtre de Franck Bélot à Turenne et repéré sur le listing du personnel de l’hôpital de Brive. Une vie qui avait décidé de supprimer des vies, une vie qu’il allait falloir mettre hors d’état… de vivre ? 

– Plante, vous prendrez la direction des opérations dès qu’on aura localisé notre homme. Il s’agit d’abord de savoir où il est. On sait que son service a commencé à 9 heures. Il est donc dans les murs. Mais en tant qu’infirmier, il circule beaucoup d’un étage à un autre. Pour l’instant, chaque piquet reste en position. Le premier groupe d’intervention avec moi, le second avec Ducamp nous suit dans trois minutes et reste au rez-de-chaussée. Attention à la sortie des urgences. On a qui, là ? 

– Gérard, Ballanger, et Franck, Prépon. 

– Ajoutez un gars. Prenez-le au piquet maternité. Ah, et puis autre chose : il faut mettre deux gars en planque près de son domicile. Qu’on puisse le cueillir là-bas si jamais il nous échappe ici. 

– Vous croyez que ça servira à quelque chose ? 

– Rrrgghhh… On ne sait jamais. Appelez la maison et dites-leur d’envoyer une équipe tout de suite. Et discret, hein ? Qu’on n’aille pas ameuter tout le quartier… 

Le commissaire n’avait pas de photo de l’homme qu’il devait interpeller. « 1 m 75, plutôt mince, cheveux châtains ondulés, il aura une blouse blanche » : ce sont les seules indications qu’il avait pu tirer du directeur de l’hôpital. 

XXVII – Marcher dans la ville 

Il prit la rue Farro, contourna l’église par-devant, descendit la rue Toulzac, traversa le boulevard et remonta l’avenue de Paris. Il croisa plusieurs patrouilles de police et plaignit presque ces hommes qui marchaient pour rien depuis des semaines. Il continua tout droit après le Pont Cardinal, avenue Pasteur, et prit le boulevard du Docteur Verlhac, deuxième à droite. Ça faisait vingt minutes de marche rapide, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Cette manie qu’avaient les gens de prendre leur voiture pour faire cent mètres… À ce signe, on voyait que Brive n’était pas une grande ville. Que de retard ! Ils en étaient encore aux 4X4 et aux BMW… 

Il allait passer devant « la guérite » et entre les barrières toujours levées de l’hôpital, près desquelles se tenait un groupe de policiers. À cet endroit, c’était inhabituel. Les effectifs auraient-ils été renforcés à cause de ce qui était arrivé à Semala ? Il avançait tout droit vers l’entrée du bâtiment principal quand il aperçut un autre groupe de policiers devant les portes de verre. Il obliqua d’instinct à gauche, comme s’il se dirigeait vers un des parkings devant un des pavillons anciens ou derrière le L, vers les nouveaux locaux des urgences et de la maternité, installés là dans une belle excroissance blanche qui ressemblait à un bateau. Il remonta les allées et se retrouva près de la sortie qui donnait sur l’avenue du Président Henri Queuille, autrement dit l’ancienne nationale 20. Alors qu’il peinait à calmer les battements de son cœur qui s’étaient accélérés, il devait le reconnaître, il remarqua encore trois policiers. Cette fois, pas de doute, ils encerclaient le bâtiment. Était-ce pour lui ? Et sinon pour qui ? Mais comment auraient-ils pu le retrouver ? Avait-il commis une erreur ? Où ? Quand ? 

Il s’arrêta pour réfléchir. Se trompait-il ? Vite, il devait réagir, ne pas rester là comme un imbécile. S’il ne bougeait pas, ou montrait qu’il ne savait pas où il allait, il paraîtrait suspect. Il redescendit pour ne pas rester immobile. Est-ce qu’il fallait entrer dans le bâtiment et prendre son service comme si de rien n’était ? C’était peut-être se jeter dans la gueule du loup. Mais s’il n’y allait pas, est-ce qu’il ne se dévoilait pas ? Quelle excuse aurait-il ? Il arrivait de nouveau devant l’entrée du L, le mini rond-point et les portes de verres. Il avait deux secondes pour choisir. Oui, non ? Il opta pour la sortie, se dirigea vers la guérite, passa entre les barrières levées et se retrouva sur le boulevard. Il s’éloigna. 

Il n’était pas content. La matinée avait si bien commencé pourtant, un petit-déjeuner avec un thème intéressant sur France Culture, les mains d’Élodie et de Karine ensuite, une bonne marche matinale… et puis patatras. Que se passait-il ? Il s’en voulait de ne pas avoir prévu cette éventualité. Pouvait-il avoir été identifié ? Son erreur était peut-être de ne pas avoir envisagé cette possibilité d’être repéré. Il aurait dû, même si c’était improbable. 

Il se retrouva au rond-point du Pont Cardinal, de son vrai nom carrefour Cariven. Comment se fait-il que ce carrefour soit si mal foutu ? pensa-t-il. Mais qu’est-ce qu’il racontait ? Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, du rond-point du Pont Cardinal ? Bon sang, il perdait les pédales, il devait se reprendre ! D’abord décider. Est-ce qu’il prévenait l’hôpital de son absence ? Mais quel motif invoquer ? Il n’aimait pas mentir, pas du tout. 

Non, il allait appeler l’hôpital, mais pour vérifier quelque chose. Tout en enfilant une petite perpendiculaire à l’avenue de Paris pour rejoindre l’avenue de Bordeaux par l’école Jeanne d’Arc et le lycée d’Arsonval, il ouvrit son portable et composa le numéro du standard, qu’il connaissait par cœur. Il demanda le secrétariat du directeur. Quand il eut la pimbêche qu’il connaissait mais qui ne pouvait l’identifier, il s’exprima ainsi : 

– Excusez-moi, France 3 à l’appareil. Nous avons constaté un nombre anormal de policiers autour de l’hôpital. Qu’est-ce qui se passe ? Une arrestation est prévue ? 

Il y eut un blanc de quelques secondes, puis :
– Ne quittez pas, s’il vous plaît.
Une musique d’attente retentit dans l’écouteur. Il arrivait Place du 15 août. Le « Caillou » de la Seconde Guerre était à sa gauche. « Revenez, les gars. On manque de résistants ». 

– Allô. Monsieur Morillon, à l’appareil, directeur de l’hôpital. Vous êtes journaliste ? 

Il fut un peu surpris, mais il n’en laissa rien paraître. 

– Oui, bonjour Monsieur. Loïc Férel, de France 3. Est-ce que vous pouvez nous dire ce qui se passe à l’hôpital ? Pourquoi tous ces policiers ? 

– Écoutez, je ne peux rien vous dire. Voyez le commissaire pour ça. 

– Nous allons l’appeler bien sûr, mais pour l’instant il est injoignable. Et vous savez que nous avons aussi pour rôle de faire remonter l’information auprès de nos confrères. Nous aurions aimé pouvoir préciser les raisons du déploiement policier que nous allons annoncer… 

– Écoutez, soyez prudents s’il vous plaît. Ils cherchent quelqu’un. Je n’en sais pas plus. 

– Ils vous ont prévenu ? Est-ce qu’ils ont dit de qui il s’agissait ? 

– Ils m’ont prévenu, mais je n’en sais pas plus. Attendez d’avoir eu le commissaire avant de faire quoi que ce soit. Il y a des vies en jeu. 

– Des vies en jeu ? 

– Je n’en sais rien. Mais soyez un peu responsables, s’il vous plaît. 

– Vous me confirmez que vous ne savez pas quelle est la personne qui est recherchée ce jeudi 7 mai à l’hôpital ? 

– Je ne sais pas. Je vous laisse. Au revoir, Monsieur. 

Il avait l’information qu’il voulait. Les flics encerclaient l’hôpital parce qu’ils voulaient y arrêter quelqu’un. Lui ? Sinon qui d’autre ? Le magasinier peut-être, ce pauvre Denis Roux, qui avait passé 48 heures en garde-à-vue au mois de mars et qui avait été livré à la vindicte. Il l’avait revu depuis, l’homme n’était plus que l’ombre de lui-même. Bizarre que Chautard ait fait une erreur pareille. Il avait dû subir des pressions. Le proc sans doute. Ou le préfet. Voire la ministre. 

Après d’Arsonval, il prit à droite la rue Fernand Delmas, puis la deuxième à gauche rue du Colonel Bial, et tout de suite à droite la rue Newton. Il longea l’autre lycée, Cabanis, tourna sur le boulevard Henri de Jouvenel et se retrouva au grand carrefour de l’avenue de Bordeaux. Encore quatre-vingts mètres et il se retrouverait chez lui. Là, il pourrait se reprendre, réfléchir et décider. Mais alors qu’il allait traverser devant le bar-tabac Le Bergerac, il se ravisa. Si on le cherchait à l’hôpital, on le cherchait peut-être aussi chez lui. Qui sait si deux flics ne l’attendaient pas pour le cueillir devant sa porte ? 

Au lieu de prendre sa rue, la rue Émile Lacoste, qui partait entre une auto-école et le Crédit Immobilier, il s’engagea dans la venelle entre le Bar des lycées et le laboratoire d’analyses médicales. De là, par-dessus un jardin-potager amoureusement cultivé par un pépé dont il enviait la sérénité, il apercevait sa maison, ses pierres d’ardoise et ses tuiles brunes (d’habitude à Brive c’était l’inverse, murs bruns et toits gris), la porte d’entrée sur le perron, les fenêtres du salon et du bureau au rez-de- chaussée, la chambre du premier. Si des flics l’attendaient là, où étaient-ils ? 

Il ne vit rien de particulier. Peut-être étaient-ils garés dans une voiture un peu plus haut ? Il avait un moyen de le vérifier. Il alla jusqu’au bout de la venelle, tourna à droite dans la rue Pierre Corneille qui, vingt mètres plus loin, débouchait dans la rue Émile Lacoste. Il avança prudemment. Le problème est qu’il risquait d’être vu par un voisin qui le connaissait et qui se demanderait pourquoi il poireautait à quelques mètres de chez lui. Alors il prit son portable et fit semblant de téléphoner. 

« Allô ? Salut… Ça va ?… Ouais… C’est vrai ?… Attends… Si tu veux, on verra ça… » En prononçant quelques mots toutes les cinq secondes, il s’immobilisa de façon à voir sa maison et la rue devant. Il tâchait de ne pas se montrer, passant juste une tête depuis le mur de la maison à l’angle Corneille-Lacoste. Son téléphone à l’oreille, lançant quelques mots de-ci de-là – « Il faudra en parler à Nicolas… Tu crois que Géraldine appréciera ?… Pourquoi pas ?… Au Saint-Vincent… » –, il inspecta les voitures en stationnement, dont la sienne. Elles semblaient toutes vides et n’étaient pas plus mal garées que d’habitude. Sur le trottoir côté impair, le couple infernal en face de chez lui trafiquait dieu sait quoi autour de la vieille guimbarde qu’il faisait ronfler vingt fois par jour. Sinon, côté pair, un homme sortait des outils de son garage, et, plus haut, une femme, qui devait venir de l’avenue Émile Zola, descendait la rue un panier à la main. 

Il était 10 h 11. Il aurait dû prendre son poste. Sans doute allait-il recevoir un appel de son chef de service. Les flics s’étaient-ils repliés en constatant qu’il n’était pas à l’hôpital ? Dans ce cas, à supposer qu’ils ne soient pas déjà là, ils n’allaient pas tarder à rappliquer. Et alors ? se dit-il. Soit ils avaient une preuve et la messe était dite, soit ils n’en avaient pas et alors il n’avait rien à craindre. Ils ne verraient rien dans son ordinateur, qu’il nettoyait au fur et à mesure, et ils ne risquaient pas de trouver les armes des crimes ; le fil de pêche, le revolver et le fusil étaient enterrés sous « son arbre » près du lac de Chasteaux. Il ne devait pas craindre de se faire arrêter par les policiers. Il pourrait tenir le choc de l’interrogatoire et repartir blanchi. 

Pourtant, il savait qu’il aurait du mal à mentir. Il s’y refusait, en fait. Il voulait convaincre du bien-fondé de son combat, pas le nier. Il se battait pour la vérité, pour des comportements sains et responsables. Il devait être cohérent. S’il déviait à la première contrariété, comment pourrait-il être crédible ? Il ne pourrait plus se regarder en face et il ne serait plus en paix avec lui-même. Il décida donc de rentrer chez lui pour aller aux toilettes et se laver les mains, après quoi il irait à l’hôpital et prendrait son service en s’excusant de son retard. Arriverait ce qui devait arriver. Et le soir-même, il reverrait le plan de sa prochaine action, qu’il avancerait peut-être de quelques jours. 

Il rangea son téléphone dans l’étui qui pendait à sa ceinture, puis il traversa la rue en diagonale en direction de son domicile. Il poussait la grille du petit portail qu’il ne fermait jamais quand il les vit. Un Scénic blanc venait de tourner en haut de la rue. C’était eux. Des flics. Ni le gyrophare ni le deux-tons n’étaient actionnés, mais les lampes bleues et oranges, les bandes rouges et noires étaient là. Ils descendaient droit sur lui. Or, il n’avait jamais vu de véhicule policier dans cette rue. 

C’est son instinct qui commanda. Oubliant les rappels qu’il s’était faits et les résolutions qu’il avait prises quant au calme et à la sérénité dont il devait faire preuve, il saisit les clés qu’il avait dans sa poche, cliqua et sauta dans sa voiture, garée juste devant chez lui. 

Il démarra juste avant qu’ils n’arrivent à son niveau. Ils étaient dix mètres derrière lui. Peut-être ne l’avaient-ils pas repéré et allaient-ils prendre la place qu’il venait de libérer ? Ils ralentirent un instant, et il vit dans le rétroviseur qu’ils regardaient sa maison. Mais soudain, celui qui était sur le siège avant-droit tendit le doigt devant lui et le chauffeur accéléra. Il fit de même et conserva ses quelques mètres d’avance. Il tourna à droite avenue de Bordeaux, sans respecter le stop. Il frotta une voiture qui pila en hurlant, mais il ne s’en soucia pas. Il se mit sur la file de gauche et tourna au carrefour, alors que le feu venait de passer au rouge. 

Les flics avaient actionné le gyrophare et le deux-tons. Cette fois, ils le poursuivaient. « Bon Dieu, se dit-il, comment est-ce possible ? » Il fut tenté de se garer devant le lycée Cabanis et de se laisser interpeller. Au lieu de quoi, il passa la quatrième, ralentit à peine pour brûler le feu rouge à l’angle de la rue Romain Rolland, idem à l’angle de l’avenue Adrien Allard, où son pare-chocs heurta l’angle d’une Polo, qui perdit un phare, à moins que ce ne fût celui de sa Fiat Bravo. Il franchit la Corrèze via le Pont de la Bouvie et fonça tout droit malgré le feu rouge. Il fut percuté par une voiture qu’il ne vit pas et il crut qu’il allait se renverser. Mais les deux roues qui avaient pris l’air retombèrent sur la route et, après quelques secondes de roulis, il continua comme si de rien n’était ou presque. Le feu était vert au carrefour du boulevard Mirabeau et de l’avenue Ribot, il continua tout droit. 

« Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ? » Il repensa à Dostoïevski et à Raskolnikov. Se conduisait-il en héros, présentement ? Avait-il le droit de s’affranchir des règles, de dépasser la limite ? Il pensa aussi à Steven Spielberg et à son premier film, Duel, dans lequel un type en voiture était poursuivi par un camion dont on ne voyait pas le chauffeur. 

Lui, il voyait bien le Scénic et les trois policiers dedans, du moins quand il avait une demi-seconde pour les observer. Il obliqua sur la gauche et commença à gravir la colline par la rue Martial Brigouleix. En montée, en sortant de la ville et des feux rouges, il avait une chance de leur échapper. Déjà, il lui semblait qu’ils peinaient. Ils étaient trois, plus lourds que lui tout seul. 

Mais sans doute avaient-ils appelé des renforts. D’autres véhicules allaient le prendre en chasse, ou tâcher de le bloquer quelque part. Il devait disparaître, vite. 

Il arriva au Chemin des crêtes, limite entre Brive et Ussac. Il le prit sur la gauche, direction Rivet. Rivet oui, les immeubles et les lotissements en dessous, avec des petites rues qui communiquaient entre elles. S’il y arrivait, c’était gagné, il pourrait les perdre là-dedans. Tandis qu’il fonçait sur la route – c’était presque la campagne à cet endroit, la densité chutait d’un coup – il eut l’impression de courir sur un fil entre deux précipices. Quand il arriva aux premiers cubes blancs et roses, il ne voyait plus le Scénic. Il avança encore et prit à gauche ; la mairie annexe et le foyer-logements étaient indiqués. Il s’enfila dans une rue bordée de places de stationnement et d’immeubles. 

Alors qu’il pensait descendre la colline par l’intérieur de l’ensemble H.L.M., il se retrouva dans un cul-de-sac. Il pila, pesta, fit demi-tour puis décida de quitter sa voiture. Oui, désormais, elle le gênait plus qu’autre chose. Il se gara sur un petit parking au bout de la rue Abrizio et sortit. Un escalier partait de là entre deux grillages, qui lui permettrait de descendre la colline. S’ils entraient dans le quartier et voyaient son véhicule, il ne pourrait sans doute pas le récupérer. Mais ce n’était pas le plus important. 

– Bordel de merde… grommela Chautard, qui n’avait pas la grossièreté facile. 

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Commissaire… ânonnait Claude Morillon, directeur de l’hôpital. Il est pas venu travailler. Il avait pris une heure exceptionnelle pour aller chez le coiffeur… 

– Chez le coiffeur… 

– Ben oui. Il s’était arrangé avec un collègue pour prendre son service à 10 heures au lieu de 9 heures. C’est exceptionnel, c’est quelqu’un de très sérieux, et même serviable. 

– En tout cas, même à 10 heures, il n’est pas venu. 

– Il a dû vous voir et prendre peur…
– Oui. Il est rentré chez lui. Où il n’est arrivé que quelques secondes avant nos hommes. Ils l’ont poursuivi, mais il leur a échappé… Merde ! 

Le commissaire culpabilisait. Il s’était trop précipité pour arrêter le tueur. Pascal Rambert était apparu sur le listing à 9 heures et sept minutes. Mais le commissaire avait planifié à l’avance l’intervention à l’hôpital. Pour gagner du temps… « Quel con… » S’il avait attendu un peu avant d’intervenir, Chautard aurait pu cueillir le tueur sans problème. Il avait gagné une heure, qui avait tout fait capoter. Le coiffeur, aussi… Pourquoi aller chez le coiffeur à 9 heures du matin quand on est de service à cette heure ?

En revanche, Chautard avait trop attendu pour envoyer une équipe au domicile du tueur. Là, c’était l’inverse, il n’avait pas été assez vite. Rrrgggghhh… 

Il en était là de ses pensées quand le directeur de l’hôpital reprit : 

– Ah, et puis y’a un journaliste de France 3 qui m’a téléphoné. Il avait aperçu vos hommes et il voulait savoir ce qui se passait. 

– Qu’est-ce que vous lui avez dit ?
– Rien.
– Le journaliste vous a sûrement arraché quelques mots ?…
– J’ai dit que vous cherchiez quelqu’un, ce qui était l’évidence. Mais rien de plus. 

– D’accord… Et vous êtes sûr qu’il était journaliste, ce journaliste ? 

– Mais oui. Pourquoi ? 

L’inspecteur Plante, qui, avec quelques hommes, était venu retrouver le commissaire devant les portes de verre, regarda Chautard d’un air qui demandait : « Je lui pète la gueule, patron ? » 

Le patron aurait bien dit oui, mais ça n’aurait pas résolu son problème. Il fit un geste du bras et tous les flics se replièrent de l’autre côté de la guérite, sur le boulevard. Ils regagnèrent le commissariat en ordre dispersé. 

– Ça fait deux fois en moins de 24 heures ! tempêtait le maire. Tu m’entends, Jacques ? Deux fois que les bleus se font mettre ! Hier, on blinde le théâtre et le mec flingue tranquille dans la zone du Teinchurier ! Ce matin, on envoie une armada à l’hôpital et le mec y est même pas ! Il a vocation au cocufiage, le commissaire, ou quoi ? 

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise… soupira le sous-préfet. Ils ont joué de malchance. Comment voulais-tu prévoir que le type irait chez le coiffeur pendant son temps de travail ? Et comment pouvait-on savoir à l’avance que Semala était menacé ? C’est plutôt pour toi qu’on avait peur, figure-toi. 

– Moi ? Mais j’ai rien fait ! Tu as des choses à me reprocher ? Tu veux dire que je suis corrompu, peut- être ? 

– Dis pas de bêtises, Roland. Calme-toi. 

– T’en as de bonnes ! 

– Écoute, reconnais qu’on a fait un progrès immense. On a identifié le tueur. Il fallait le faire, tu sais, y’avait pas un indice. 

– Oui, mais maintenant, on a un fou dangereux qui se sait traqué ! Va t’en savoir comment il va réagir ! 

– C’est un homme posé, organisé. Certes, en s’enfuyant, il s’est mis en contradiction avec lui-même. Mais je doute qu’il fasse n’importe quoi. De toute façon, maintenant qu’on a son identité, on va fouiller dans son passé, pour savoir où on peut le trouver. Et s’il est dans la nature, on le retrouvera. Un homme en fuite ne peut pas tenir très longtemps à partir du moment où il a été identifié. 

– Oui, ben j’espère ! Ça commence à bien faire, cette histoire ! 

De son côté, le juge Florent travaillait encore sur le conseiller général Semala et son entourage. Il était 11 h 30 ce 7 mai quand le procureur Chaffran vint le mettre au courant des dernières péripéties. 

– Vous avez le bonjour de Chautard, dit-il. Il s’excuse de ne pas avoir eu le temps de vous appeler. 

– Bien normal. Que faisons-nous, alors ? 

– Il y a deux priorités. D’abord retrouver Rambert. On l’a perdu de vue entre Brive et Ussac. On a déclenché le plan Épervier, mais il est peut-être déjà loin. Ensuite, il faut fouiller sa vie, reconstituer son parcours, ses relations. Ça peut nous aider à le localiser, ou à entrer en contact avec lui. Bien sûr, si on le retrouve on n’aura pas besoin de chercher dans son passé. Mais tant qu’on ne l’a pas repéré, on doit essayer de le cerner. Chautard a déjà mis du monde sur le sujet, mais il aura sans doute besoin de vous. 

– Ce que je peux faire en attendant, c’est reprendre toutes les affaires et, maintenant que l’on sait quel est l’auteur des crimes, voir si elles s’éclairent d’un nouveau jour. 

– Excellente idée. Mais une précision quand même : nous n’avons pas de preuve. Rambert a couché à Toulouse le soir du crime de Turenne après avoir rapporté la voiture de location, il semble qu’il ait potentiellement pu commettre tous les meurtres, mais pour l’instant nous n’avons rien de définitif : pas de traces décisives, pas d’armes du crime retrouvées, pas de témoins. Si on le capture, et si on n’a rien d’autre, il faudra obtenir ses aveux. 

– Ça promet. 

Les preuves arrivèrent assez vite. À midi, le commissaire Ramond entra dans la grande salle où Chautard et ceux de ses hommes qui n’étaient pas sur le terrain, tous grades confondus, discutaient à bâtons rompus. Ils avaient besoin d’une part de se serrer les coudes après l’échec, d’autre part d’échanger des idées et des impressions. Faire circuler l’info, toujours, du moins entre flics, tel était le credo de Jean-Jacques Chautard. Certains étaient debout, d’autres assis sur les tables, d’autres se balançaient sur des chaises, chacun se reprenait comme il pouvait. Leroux passait entre tous pour ramasser les tasses et poser des bouteilles. Une grande carte de la Corrèze était dépliée sur un bureau, on notait les barrages qui étaient mis en place avec le concours de la gendarmerie, le téléphone sonnait sans cesse (même si c’était la préfecture, et notamment le directeur de cabinet Damien Boitillon, qui coordonnait le plan Épervier). 

Sachant qu’il ne pouvait rien faire de plus de ce côté-là, et qu’il avait par ailleurs chargé la future lieutenant Dru de fouiller le passé de Rambert avec une équipe, le commissaire essayait de concentrer l’attention des troupes restantes sur des indices ou des rapprochements qui leur auraient échappé. Il n’en sortait pas grand-chose et l’arrivée de son homologue limougeaud fut la bienvenue. 

– On a du nouveau, dit Ramond en exhibant un manteau de style loden, une casquette à oreillettes et une paire de gants. 

– Bon Dieu, les gants ! s’exclama la Teigne. Ceux qu’il ne quitte jamais ! S’il est parti sans ses gants, il va pas pouvoir pisser ! 

L’éclat de rire qui s’ensuivit fit du bien à tous. 

– Est-ce qu’on est sûr que ce sont les habits qu’il a utilisés ? demanda le lieutenant Flandin. 

– On a fait des prélèvements, on est en train d’analyser. Mais on n’a ni ses empreintes ni son ADN. 

– Qui a vu le tueur en manteau et casquette, déjà ? 

– Le curé de Turenne, avant le meurtre de l’agent immobilier, et l’instit de l’avenue Louis Pons, qui a vu tomber le jeune Anthony en scooter, répondit Ducamp. 

– Il faut aller les chercher, dit Chautard. Plante, vous vous en occupez ? 

– Bien, patron. 

– On n’a pas retrouvé de perruque ? demanda Mathieu, qui se souvenait que le curé de Turenne avait aussi mentionné un postiche. 

– Non, répondit Ramond. Il s’en est peut-être débarrassé. 

Ils en étaient là quand l’inspecteur Darmon fit à son tour son entrée dans la grande salle, suivi de deux techniciens limougeauds. Il arrivait lui de la zone du Teinchurier et plus précisément de la scène de crime du directeur de Blédina conseiller général. Depuis la veille au soir, chaque centimètre carré avait été passé au peigne fin par les scientifiques de Limoges et Darmon. Cette mission venait de prendre fin. 

– Vous avez quelque chose ? demanda Chautard.
– Peut-être.
Patrick Darmon joua des coudes pour approcher le commissaire et lui remit un mini-sachet en plastique transparent étiqueté « Semala SC Grillage, n° 13 ». Le commissaire leva le sachet à hauteur de ses yeux. Il ne voyait rien à l’intérieur : 

– Un cheveu ? 

– Un poil, répondit Darmon. Un poil de laine, ou de synthétique, enfin d’un vêtement sans doute. On a passé quatre heures à prélever tout ce qu’on pouvait sur cinquante mètres carrés du grillage rouillé et cassé qui sépare la rue Frédéric Sauvage et la voie ferrée, à l’endroit probable d’où est parti le coup de fusil qui a atteint le conseiller général. Et ce poil nous a semblé être l’échantillon le plus intéressant. 

– Nous avons le manteau, les gants et le bonnet de Rambert, dit le commissaire. Vous pouvez faire les comparaisons ici ? 

– Je pense, oui. On a le microscope et les révélateurs dans le bureau labo. 

– J’y vais, dit Ramond en rassemblant les vêtements de Rambert. Venez les gars, dit-il aux deux techniciens limougeauds dont il voulait reprendre le contrôle après les avoir abandonnés un moment à l’inspecteur briviste. 

Il fallut moins d’un quart d’heure pour découvrir que la fibre relevée sur le grillage était identique à celles qui se trouvaient sur les gants de Pascal Rambert. C’était une preuve. Chautard ajouta : 

– L’idéal serait qu’on puisse trouver sur ce poil des traces de peau, de sueur, et qu’on puisse les comparer avec ce qu’auront révélé les analyses des vêtements. 

– On va essayer, dit Ramond. 

– On va quand même montrer les vêtements à l’instit et au curé. 

– Et surtout, on va retrouver ce fumier ! lâcha Le Rouque qui voulait en découdre. 

Comme si, après des mois de vaines recherches et l’humiliation de la matinée, une spirale vertueuse s’était enfin enclenchée, l’agent Annie Farme apporta un combiné téléphonique : 

– Pour vous, Commissaire. C’est Pascaud.
– Chautard.
– Agent Pascaud, Commissaire. On a retrouvé sa voiture.
– Vide ? 

– Oui.
– Où ?
– À Rivet. Il a dû entrer dans la cité pour échapper aux gars. Il s’est garé sur une place de parking. Il a dû partir à pied. 

– Restez sur place. Touchez à rien. On arrive. 

Il était 12 h 55. Ils étaient une trentaine dans la salle et le bourdon était perceptible. Le patron sentit qu’il fallait résumer la situation et marquer une pause : 

– ll est donc à pied. Comme on contrôle la gare, il n’a pas dû s’enfuir en train. 

– Il pourrait avoir fait du stop ? dit une voix. 

– Il s’est passé environ quarante minutes entre sa fuite en voiture et la mise en place des barrages… Il a donc eu matériellement le temps de quitter la ville en train ou en voiture. Mais, même s’il a paniqué ce matin, je ne le vois pas fuir. Ce serait un comportement à l’opposé de ce qu’il prétend réhabiliter. 

– Il a pu se réfugier chez des amis ? Ou de la famille ? 

– Exact. Dru et le juge s’occupent de découvrir et d’interroger l’entourage. Il faut les prévenir qu’on a retrouvé la voiture… et que Rambert pourrait être tenté de chercher un abri, puisqu’il ne peut plus rentrer chez lui. Mais là encore, je ne le vois pas aller avouer sa fuite et donc sa culpabilité à quelqu’un. Malgré ses derniers messages, c’est un solitaire… Sans doute un malade de solitude. Qui a pris l’habitude d’agir seul et de ne se confier à personne. 

– Faut revoir le quadrillage de la ville, alors ? demanda Flandin. 

– Oui. Je vous propose de nous retrouver ici à 14 heures. Là, on redéploiera les effectifs en pensant aux endroits où il peut être. Je monte à Rivet. Trois gars avec moi, s’il vous plaît. Il nous faudra des chiens, aussi. Ramond, vous savez où on peut trouver une brigade cynophile ? 

– Toulouse, je pense. Je m’en occupe. 

Il avait marché et il s’était senti heureux. Heureux d’avoir abandonné la voiture, heureux de ne plus être poursuivi, heureux d’avoir accompli son devoir. Il avait trouvé la sérénité en marchant. Oublié l’angoisse de ne pas être au travail alors qu’il aurait dû. Pour une fois, ce n’était pas très grave. Et puis n’avait-il pas une mission supérieure à remplir, qui impliquait quelques sacrifices ? Quel beau travail il avait accompli, déjà… 

Oui, quoi qu’il arrive désormais, il avait lancé quelque chose qui ne s’arrêterait pas. Quelque chose d’important. Il aurait aimé aller plus loin c’est sûr, mais peut-être son rôle était-il d’être le précurseur, l’initiateur ? Son action serait relatée, racontée, commentée. Elle rencontrerait des échos, elle ferait réfléchir, il en était sûr. 

D’autant que rien ne montrait que les châtiments allaient cesser. Sa dernière action datait de moins de 24 heures et il avait envoyé son message. « … Les catholiques combattants se battront pour la vérité des cœurs, ainsi que pour la mise en conformité des mots et des actes. Nous donnerons prochainement à ceux qui le veulent la possibilité de nous rejoindre, où qu’ils soient. À bientôt. M.C.C. ». Excellent. Ça devait cogiter dans les petites têtes policières ! Et qu’est-ce que ça serait quand la presse allait révéler ça ! Les mots. Le pouvoir des mots l’avait toujours fasciné. 

S’il respectait le rythme qu’il avait adopté depuis le début, il devait accomplir sa prochaine mission dans une dizaine de jours, c’était la moyenne qu’il avait tenue jusque-là. Il n’avait donc pas de raison de s’affoler. Il fallait laisser passer l’orage, changer de lieu d’habitation et de travail peut-être, mais n’était-ce pas là une expérience enrichissante ? Sans doute le temps du détachement était-il venu. Il pouvait progresser encore, en spiritualité, en force. 

Il avait descendu la colline de Rivet jusqu’à la route d’Objat, dans le calme. Arrivé sur la grande artère, il s’était mis à courir pour traverser la Corrèze par le pont Charles Ceyrac, car là il était à découvert. Il avait laissé l’entreprise LEHM et la caserne des pompiers à gauche, puis la Clinique des Cèdres à droite. Il était passé au-dessus du chemin qui relie la plaine des jeux au parc du Prieur, où il avait souvent couru avec son fils le dimanche, des années plus tôt. Quand il était arrivé à Tujac, il avait pris l’avenue André Émery à gauche, moins passante, et il avait cessé de courir. Où allait-il ? À vrai dire, il ne le savait pas. 

Il pensa à la gare. Prendre le premier train en partance. Peu importe la destination. Juste s’éloigner un peu pour souffler et préparer l’avenir. Il se voyait bien à Souillac, Périgueux ou Limoges. Il passerait quelques jours à l’hôtel et recommencerait. Il appellerait peut-être Corinne et Jean. À voir. Mais il se dit que la gare était sous surveillance, et que cette surveillance avait dû être renforcée depuis quelques minutes. Peut-être les flics n’avaient-ils pas encore eu le temps de réagir, peut-être n’avaient-ils pas retrouvé sa voiture, mais il préféra ne pas prendre de risque. Non, c’est à pied qu’il se sentait le plus en sécurité, et porté par une certaine ivresse. Il aimait l’air frais dans ses cheveux bien coiffés. 

Il prit la petite avenue Jasmin et rejoignit la longue avenue de Bordeaux. Il traversa et s’enfila dans une rue qui montait vers la voie ferrée. Il s’aperçut qu’il s’approchait de chez lui. Pas bon, ça. Mais où aller ? « Oh, Martin, Libéral, Antoine, protégez-moi. Guidez-moi s’il vous plaît ». À peine eut-il prononcé ces mots qu’il fut exaucé. Ça y était, il savait où il allait ! « Magie des mots, magie des mots ! ». 

Il laissa l’école Henri Gérard à droite, passa sous le pont à la Croix Saint-Jacques. Il monta aussitôt la rue Chardin, très en pente, pour ne pas rester dans un carrefour trop fréquenté. Il aurait pu entrer dans le parc des Perrières – là encore, souvenirs familiaux – mais ce n’était pas là qu’il se rendait. Il prit plusieurs rues sinueuses au flanc de la colline du Tilleul et rejoignit l’avenue Edmond Michelet, que les vieux Brivistes appelaient l’ancienne route de Toulouse ou la montée de Chanlat. Il touchait au but. Il regarda devant et derrière lui et se mit à courir. Il atteignit vite la grille toujours ouverte et s’engagea dans l’allée de platanes. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s