Conseil de Défense (nucléaire)

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(environ 16 minutes de lecture)

Le ministre était inquiet. Le président avait convoqué ce nouveau Conseil de Défense et de Sécurité nationale sans indiquer l’ordre du jour et dans un délai très bref. Il n’y avait qu’une explication possible : il détenait une information majeure pour la sécurité du pays et il voulait en discuter. Si lui Ministre des Affaires Étrangères n’en avait pas connaissance, de cette info, cela signifiait qu’elle émanait d’un autre chef d’État, à la rigueur d’un service de renseignements qui aurait utilisé une procédure spéciale pour transmettre une note directement au Président. Quoi qu’il en soit, cela ne lui disait rien qui vaille.

Il n’était pas en avance en arrivant à l’Élysée, car il était rentré la veille au soir d’un déplacement au Canada et il avait dû repasser au Quai d’Orsay à l’aube pour faire le point avec son directeur de cabinet, donner les décisions et les signatures qu’on attendait de lui. Il était 8 h 35 et le Conseil était censé commencer à 8 h 30. Ce Président imposait rythme fou, pour la simple et bonne raison que quatre heures de sommeil par nuit lui suffisaient. Jupiter oubliait, ou ne voulait pas savoir, que le commun des mortels avait un besoin incompressible de 8 heures de dodo par nuit en moyenne. Résultat : il épuisait tout le monde. Quand on était en voyage officiel et qu’on sortait d’un dîner protocolaire vers 23 heures après une journée éreintante, il fallait encore marcher plus d’une heure à la fraîche, parce que le Président voulait échanger en prenant la température de l’endroit. Un sadique.

La voiture entra dans la cour de l’Élysée, accomplit un quart de cercle parfait sur le gravier blanc et se gara au bas du perron. Le chauffeur sortit aussitôt et vint ouvrir la portière à son patron, qui grimpa les marches dossier en main. Les portes en verre s’ouvrirent à leur tour.

– Mes respects, Monsieur le Ministre. Le Conseil aura lieu dans le bunker, je vous précède. 

Cette indication de l’huissier confirma ses craintes. Depuis la réforme de 2009 qui avait redéfini les missions du Conseil de Défense, l’instance s’était d’abord réunie dans le Salon vert, juste à côté du bureau présidentiel, ensuite dans le bunker du PC Jupiter au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, puis dans le salon Murat, celui du Conseil des Ministres, qui généralement suivait le Conseil de Défense. Ce retour au bunker, 70 mètres sous terre, montrait l’anormalité du moment. Il est vrai que la guerre en Ukraine et la mégalomanie destructrice de Poutine déstabilisaient le monde entier.

Quand, pénétrant dans la salle, le Ministre aperçut, outre le Président, le Premier Ministre, ses collègues de la Défense, de l’Intérieur et de l’Économie, le chef d’état-major des armées, le délégué général pour l’armement et le directeur des applications militaires du Commissariat à l’Énergie Atomique, il comprit qu’il s’agissait d’une affaire stratégique touchant aux intérêts vitaux de la nation.

– Ah, Jean-Yves ! lança le Président. Nous n’attendions plus que vous. Ça a été au Canada ?

– Le mieux possible, Monsieur le Président. Nos amis comprennent les réticences à l’accord de libre-échange Canada-UE, mais insistent sur les contreparties qu’ils offrent et constatent que nous faisons le maximum pour faire ratifier le texte. 

– Oui, c’est encore ce que j’ai dit à Justin la semaine passée. Allez, passons au sujet du jour. Je vous ai demandé de venir pour que nous réfléchissions à la réponse à donner à une question que je n’aurais jamais cru devoir vous poser ou me poser un jour : que faisons-nous si Vladimir Poutine envoie une bombe nucléaire sur Paris ?

Le silence se fit dans la salle sans fenêtres. Les lunettes de Jean Casteix s’embuèrent, Bruno Le Maire tordit la bouche, Gérald Darmanin haussa les épaules comme jadis son maître Sarkozy, Florence Parly rajusta la broche sur son tailleur. Même les deux agents du SGDSN (secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale) qui assuraient la logistique de la réunion se figèrent (tout ce qui était dit et écrit au cours d’un Conseil de Défense était classé secret-défense ; la plupart des notes étaient brûlées à l’issue de la réunion, certains documents pouvaient être archivés, mais toujours sous le couvert du secret-défense).

– Je vous propose une réflexion en deux temps : 1) que peut-il se passer ? 2) quelles sont les options à notre disposition ? Sachant que l’examen des options implique bien sûr l’examen de leurs conséquences. J’ai bien conscience que nous n’épuiserons pas le sujet en une heure. Mais il serait irresponsable de ne pas envisager la possibilité d’une attaque nucléaire alors que le monstre de Moscou ne cesse de montrer qu’il est capable du pire. 

Le président braqua son regard sur le délégué général pour l’armement et le directeur des applications militaires du Commissariat à l’Énergie Atomique.

– J’aimerais, Messieurs les techniciens, que vous commenciez par nous expliquer ce qui peut nous tomber sur la tête et quels dégâts cela causerait. 

Les deux hommes se regardèrent, se firent des politesses, puis l’homme du CEA prit la parole :

– Nous pouvons partir du seul élément historique existant : les bombes lâchées sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945. Prenons celle d’Hiroshima, baptisée du nom étonnant de Little boy. Les chiffres américains et japonais divergent, mais les historiens sont aujourd’hui d’accord sur 75 000 morts au moment de l’explosion, 50 000 dans les 3 mois qui ont suivi, 100 000 par la suite en raison d’un cancer ou d’une autre pathologie liée à la bombe. Donc un peu plus de 200 000 morts.

Grâce à un simulateur baptisé Nukemap, on peut mesurer l’impact d’une bombe. Avec une bombe du type de celle d’Hiroshima, équivalente à 15 kilotonnes de TNT, tout ce qui se trouve dans un rayon de 340 mètres (un rayon pas un diamètre) serait anéanti (constructions et vies humaines), en distinguant dans cette première zone le « fireball radius » ou périmètre de la boule de feu, et le « heavy blast damage radius » (entre 180 et 340 mètres du point d’impact). La zone de radiation, « radiation radius », sur 1,2 kilomètre de rayon, ne laisserait elle aussi aucune chance de survie. Trois zones se succèdent ensuite, comme des cercles concentriques qui s’éloignent du centre : la « moderate blate damage radius » dans laquelle la plupart des bâtiments seraient détruits, avec les conséquences sur ceux qui les occupent, la « thermal radiation radius » dans laquelle les habitants seraient brûlés au 3e degré, et la « light blast damage radius », jusqu’à 4,5 km du point d’impact, où le nombre de morts et de blessés seraient encore considérable. Ce qui veut dire que la bombe d’Hiroshima explosant sur Paris causerait, vu la densité de la ville, environ 580 000 morts et plus d’1 000 000 de blessés.

Les visages étaient graves. C’était une chose de savoir que le nucléaire était fatal, d’où son utilisation depuis la fin de la Seconde Guerre comme instrument de dissuasion, c’en était une autre de mettre des chiffres de victimes humaines sur ses effets, surtout quand on ferait très probablement partie des victimes. Pourtant les présents dans le bunker de l’Élysée savaient que les chiffres étaient à remettre à jour et que d’autres bien pires étaient à venir.

Le directeur au CEA reprit :

– Dès 1961, les Russes ont testé dans le ciel de Novaya Zemlya une bombe plus moderne, la « Tsar Bomba », 3000 fois plus puissante que celle d’Hiroshima, l’équivalent de 50 mégatonnes de TNT. Elle a tout détruit dans un rayon de… 35 kilomètres. Et elle a provoqué un tremblement de terre de niveau 5 sur l’échelle de Richter… C’est la plus forte charge nucléaire jamais testée, de loin. Si on place cette bombe au centre de Paris, le simulateur Nukemap indique que ses effets atteindraient Chartres, Beauvais, Compiègne… Elle causerait au moins 6 millions de morts et décimerait toute l’Île-de-France. 

– Et cette bombe date de 1961… ponctua la Ministre de la Défense.

– Jusqu’à récemment, enchaîna le délégué général à l’armement, les missiles longue portée russes, les R-36 M, capables de voler entre 11 200 et 16 000 km,  étaient conçus pour emporter soit 10 têtes nucléaires de 0,8 mégatonne, soit une tête unique de 20 mégatonnes. Ce qui est amplement suffisant pour détruire Paris et ses 2 millions d’habitants. Mais, vous avez entendu parler comme moi il y a quinze jours du RS-28 Sarmat, surnommé Satan 2 par l’OTAN, le missile russe nouvelle génération, développé par le bureau d’études Makeïev, susceptible de transporter 12 têtes nucléaires d’une puissance totale de 50 mégatonnes, l’équivalent de la Tsar Bomba. La grande différence, c’est qu’à l’époque on ne savait pas faire voler et guider cette bombe ; aujourd’hui, Sarmat-Satan peut parcourir 10 000 ou 15000 km avec une vitesse de 7 km/seconde. Ce qui veut dire que si ce missile est tiré depuis Moscou, il frappe Paris ou Londres en 6,30 minutes à peu près, New York en 12-13 minutes.

Bruno Le Maire intervint :

– Oui, il a brandi cette menace, Poutine, car son armée patine…

Il guetta les réactions à son jeu de mots ; il n’y en avait pas.

– … Parce que ses forces conventionnelles n’avancent pas comme il le souhaite en Ukraine, reformula Le Drian, il nous ressort le coup du nucléaire. Mais nous savons que depuis 40 ans maintenant, les Russes, les Américains, les Chinois, les Anglais, et nous-mêmes chers amis, avons les moyens de toucher et de détruire n’importe quelle capitale en quelques minutes. Il n’y a donc rien de nouveau sous le soleil. On peut certes augmenter la vitesse du missile et la puissance de la charge nucléaire, ça ne changera pas la nature du problème : une arme nucléaire, c’est l’apocalypse, surtout si elle entraine la riposte du pays attaqué. Mais si je vous ai bien compris, Président, c’est pour évoquer ou évaluer une éventuelle riposte que nous sommes là ce matin. 

À ce propos, reprit le Ministre, si vous pouviez faire monter, plutôt descendre, du café, du jus d’orange et des croissants ce ne serait pas de refus, parce que je n’ai pas votre âge, que je n’ai pas vos capacités de récupération et que je me suis tapé hier une traversée transatlantique qui n’a pas duré 7 minutes mais 7 heures ! 

Cette sortie osée détendit l’atmosphère. Seul Jean-Yves Le Drian, vieux routard de la politique, qui se prenait moins au sérieux que les autres et qui aurait pu être le père du Président, pouvait se permettre une telle remarque. Jupiter sourit, appuya sur une sonnette, et ordonna au major d’homme qui entrait dans la pièce d’apporter des boissons chaudes et fraîches et des viennoiseries. 

Après quoi il reprit :

– Ok. La puissance des bombes ne semble malheureusement pas faire de discussion. Mais avant de passer à notre riposte, j’aimerais une précision. Comment sont guidés ces missiles ? Est-ce qu’ils sont précis ? Je vais être clair : si au Kremlin on programme l’Élysée, est-ce que ça tombe sur l’Élysée ou quelque part dans le VIIIe arrondissement, ou dans le VIIe ? J’ai bien compris que toute la ville y passerait, mais tout de même, c’est important cette question de la précision.

Le responsable du CEA répondit :

– Dans un missile balistique classique, si l’on peut dire, il y a trois phases : une propulsion par un moteur-fusée d’une durée de 3 minutes. Une fois lancée et dotée d’une vitesse suffisante, l’arme entame un parcours balistique, c’est-à-dire uniquement qu’elle est guidée par la gravité de la terre. Ce parcours dure entre deux et trente minutes, selon la force de la poussée dans la phase précédente. À ce moment, le missile est dans l’espace, entre 500 et 3000 km d’altitude. Une troisième phase commence quand il descend et entre dans l’atmosphère. Comme il a alors une vitesse d’environ 30 000 km/h, il ne lui faut que quelques secondes pour toucher la terre. Sa précision est aujourd’hui de l’ordre d’une centaine de mètres. Après des milliers de kilomètres parcourus, ce n’est pas si mal.

– Oui, mais ça, c’est la préhistoire, sourit le chef d’état-major des armées.

– En effet, Général. On peut maintenant guider les vecteurs sur presque toute la longueur du trajet, ce qui les rend plus précis et ce qui permet de modifier leur trajectoire. Le premier progrès a été celui des bombes guidées, que les Américains résument ainsi : « Durant la Seconde Guerre mondiale, il fallait 9000 bombes pour toucher une cible de la taille d’un abri pour avions. Au Vietnam, 300. Aujourd’hui, nous pouvons le faire avec une munition guidée par laser tirée depuis un F-117 ».

Le système de guidage d’un missile est constitué de deux éléments : le détecteur, qui permet de déterminer l’angle et la distance par rapport à la cible, et l’élaborateur d’ordres, qui calcule les commandes à transmettre à la chaîne de pilotage. À partir de ces fondamentaux, on distingue deux systèmes : le téléguidage, qui permet de garder la main assez longtemps, et l’autoguidage, qui permet au missile de se déplacer sans opérateur. Je ne vais pas entrer dans les détails, c’est technique et mathématique.

Les missiles utilisés de nos jours sont dits hypersoniques, ils volent à des vitesses supérieures à Mach 5. Ils sont soit de croisière, c’est-à-dire qu’ils volent assez bas, soit des planeurs, lancés pour être libérés dans la haute atmosphère et planer vers leur cible en suivant une trajectoire qui épouse la courbure de la terre. Ils sont beaucoup moins faciles à intercepter que les missiles balistiques. Il est considéré comme acquis que si les Chinois ou les Russes utilisaient de telles armes, elles atteindraient leurs cibles. Donc pour répondre à votre question, Président, avec de tels vecteurs, oui, si le Kremlin vise l’Élysée il atteindra l’Élysée.

– Et nos systèmes antimissiles ne pourraient pas l’intercepter ?

– Si c’est un missile hypersonique, non. Même les Américains ne le pourraient pas. J’ajoute, c’est une maigre consolation, que nous sommes nous aussi capables d’atteindre Moscou sans être interceptés.  

– La fameuse dissuasion…

Florence Parly, Ministre de la Défense, qui s’était peu exprimée jusque-là, prit la parole :

– La dissuasion consiste à dire si tu me détruis, tu es détruit, donc ne m’attaque pas. Pour que cela fonctionne, et ça a fonctionné jusque-là, cela implique deux choses : d’abord, des individus avec un cerveau, capables de raison. Ensuite, des individus qui préfèrent la vie à la mort, pour eux comme pour leurs semblables. Or, ces deux conditions ont dangereusement diminué depuis quelques années : le décervelage est à l’œuvre – à cause de l’addiction aux écrans principalement – et le goût de la mort, porté notamment par le terrorisme islamique, est en plein essor également. Dès lors, la dissuasion peut-elle encore jouer ? Vu le point de non-retour atteint par Poutine – il paiera, et il paie déjà, pour les atrocités commises sous ses ordres – est-ce qu’il lui importe de sauver sa vie et celle de son peuple ? Difficile de lire dans les pensées d’un psychopathe, et quand bien même, il faudrait qu’il y ait cohérence entre actes et pensées… Bref, notre concept de dissuasion, ce triste mais efficace « équilibre de la terreur », a du plomb dans l’aile…

Chacun autour de la table du bunker médita ces paroles. Le Drian dévorait un troisième croissant. Le Président reprit la parole :

– Florence, Madame la Ministre, vous avez parfaitement résumé le dilemme dans lequel nous nous trouvons. Il est probable que la dissuasion ne marche plus avec Poutine. Ses menaces de nucléariser le conflit ne sont peut-être pas que des menaces. Je ne parle pas ici du nucléaire tactique, de courte portée, qui pourrait être utilisé en Ukraine, c’est un autre problème, mais bien du stratégique, d’un pays voire d’un continent à un autre. Revenons à l’objet de notre discussion. Maintenant que nous avons posé quelques bases, je rappelle la question : que faisons-nous si nous apprenons que Poutine vient de tirer un missile équivalent à 3000 Hiroshima sur Paris ? Nous avons 6 minutes 30.

Malgré le ton relativement léger du Président, chacun sentait qu’on ne jouait pas,  parce que la donne avait changé depuis le 24 février 2022, parce que la violence progressait tandis que la raison diminuait, parce qu’on se trouvait dans le PC Jupiter d’une puissance de l’OTAN qu’un malade bouffi d’orgueil doté de pouvoirs maléfiques rêvait d’anéantir.

– Je propose à ceux qui le souhaitent de s’exprimer. Quelqu’un commence, un autre réagit, nuance, complète, ainsi de suite. Je ne vous demande pas une opinion définitive bien sûr, mais réfléchissons tout haut, cela nous aidera à y voir clair. Je ne suis pas toujours d’accord avec le proverbe affirmant qu’on serait plus intelligents à plusieurs que seul, mais vu l’inédit et la complexité de la situation, il me semble que pour le coup l’intelligence collective peut fonctionner. 

Merde, se dit Bruno le Maire, qui s’attendait à un truc casse-gueule ; il était servi. Depuis qu’il s’était fait taper sur les doigts après avoir dit sur une radio qu’il fallait provoquer l’effondrement de l’économie russe – c’est pourtant ce que tous les alliés de l’Ukraine s’efforçaient de faire –, il faisait gaffe. Et même dans le bunker, même en mode confidentiel défense, il y avait intérêt à mesurer ses propos à l’heure de la transparence généralisée. Tous les téléphones étaient restés à l’extérieur de la salle, mais qui sait si un des participants n’allait pas cafter un jour à un journaliste ou publier un verbatim sur Twitter ? Il suffisait d’un mot, d’une présentation hors contexte, d’un amalgame, et hop l’opinion s’indignait, votre image était détruite. Tous ces cons qui s’indignaient pour un rien, qui voulaient que vous ayez la solution à tout tout de suite, qui refusaient la réflexion, le doute, l’hésitation, qui savaient mieux que les plus grands spécialistes d’un domaine…   

– Monsieur le Premier Ministre…

Ah, le Président obligeait Casteix à s’exprimer. Ouf ! Après tout, si le chef de l’État était bien le « chef des armées », le chef du gouvernement était « responsable de la défense nationale », selon l’article 21 de la constitution.  

– C’est, je crois, la question la plus difficile que l’on m’a jamais posée, répondit le Premier Ministre. Pourvu, pourvu que nous n’ayons jamais à mettre en œuvre la réponse, quelle que soit celle que vous déciderez, Monsieur le Président…

Chacun trouva que c’était un bon début et commença à réfléchir à ce qu’il allait dire.

– La base d’une menace, d’un ultimatum, d’une dissuasion, appelons-la comme on veut, c’est de la mettre à exécution si l’ennemi a enclenché le premier mouvement. Sans quoi on perd tout crédit. Mais dans le cas présent, qui dieu merci ne s’est jamais présenté, ce raisonnement ne tient qu’à moitié puisque nous n’existerons plus après la frappe du missile russe ; dès lors, que l’on garde du crédit ou pas n’a pas grande importance. 

– Ça peut en avoir pour nos partenaires, les autres pays de l’OTAN en l’occurrence, souligna Florence Parly.

– Oui, c’est pour ça que je disais que le raisonnement tient à moitié quand même.

– Admettons, enchaina Darmanin, qui donnait toujours l’impression d’avoir plus d’énergie qu’il n’en pouvait contenir. On riposte. Vu ce qu’on sait de Poutine, avant de mourir ou de se terrer quelque part en Sibérie, il donnera l’ordre d’envoyer un autre missile ici ou là. Et ce sera la réaction en chaîne… 

– C’est le cas de le dire, tenta Le Maire.

– Pourtant, reprit le Ministre de l’Intérieur, on peut espérer qu’après quelques échanges, tout le monde se calme. 

Le directeur des applications militaires du CEA leva un doigt et le Président donna son assentiment :

– Au moment de la guerre froide, différents scénarios avaient été imaginés. Le plus probable était que l’agresseur frapperait les centres de production et de commandement dans le but d’empêcher toute frappe en retour. S’il conserve malgré tout des capacités de riposte, le défenseur viserait lui plutôt la capitale, ou un foyer de population, afin de sidérer, de provoquer l’effroi. À la suite de quoi, soit un accord de paix serait trouvé, soit s’en suivrait une guerre conventionnelle.

Le chef d’état-major des armées osa, avec plus de hauteur qu’on ne pouvait l’imaginer :

– Il est pourtant difficile de prévoir comment réagiront des gens qui auront vu des millions de leurs concitoyens mourir en quelques minutes tandis que d’autres millions erreront dans des débris hautement radioactifs. Sera-ce l’abattement, la folie, la lutte pour la survie ?… D’autant que si plusieurs bombes de plusieurs mégatonnes explosent, les poussières dans l’atmosphère empêcheront les rayons du soleil d’atteindre la terre et que le climat va dangereusement se refroidir…

– La voilà, la solution au réchauffement climatique ! s’exclama Le Maire.   

Mais il n’amusa personne et ravala son rire qui sonna faux. « J’ai encore merdé », pensa-t-il.

– Une chose à prendre en compte est l’impossibilité dans laquelle on se trouvera de porter secours aux personnes vivant dans les zones irradiées, ajouta le délégué général à l’armement. On mesure l’irradiation en sievert. À plus de 1000 sievert, donc les trois premières zones autour du point d’impact, un sauveteur qui resterait une heure sur place souffrirait automatiquement du syndrome d’irradiation aigüe, ce qui se terminerait par un décès à plus ou moins court terme. Il est donc peu probable qu’on trouve beaucoup de volontaires pour aller à la mort afin de sauver quelques humains blessés et irradiés. 

– Les protections de type masques et combinaisons ne seraient pas opérantes ?

– À la marge. Au-delà d’un certain stade, il n’y a rien d’efficace, d’autant que tout est brûlant, que l’eau est polluée, que l’air est irrespirable…

Ils virent vite qu’ils tournaient en rond. Face à l’apocalypse, il n’y avait pas grand-chose à faire. Il fallait donc absolument éviter que cela n’arrive. C’est bien ce qu’on fait, pensa le Président… Bon sang, le temps perdu depuis février, à cause d’un petit salopard frustré atteint de la folie des grandeurs… Et l’argent… Des milliards partis en fumée.  Et les vies humaines… Puissent au moins les martyrs de l’Ukraine nous faire comprendre combien nous devons chérir la démocratie, la construction européenne et la liberté…

– Bon, si je ne me trompe pas, dit le Président tout haut cette fois, notre force de dissuasion, nos missiles, sont tous mobiles, puisqu’ils sont portées par des avions, des sous-marins ou des camions. C’est bien cela ?

– Oui, Monsieur le Président, répondit le chef d’état-major. Il n’y a plus rien dans le sous-sol du plateau d’Albion depuis 1993. 

– Et le commandement ? Si ce PC est détruit, qu’aucun de nous n’est plus en vie, que se passe-t-il ?

– Ce PC ne sera pas détruit, en revanche tout ce qu’il y aura au-dessus et à côté le sera, ce qui reviendra presqu’au même. Mais il s’agira de sauver la ressource humaine, de sécuriser les responsables, d’évacuer avant l’impact. 

– En 6 minutes 30 ?

– Il faudra anticiper, se disperser. Des protocoles sont établis en cas de menace vitale. 

– Oui, vous me les avez expliqués. Mais comment organiser quoi que ce soit si Paris est détruit… 

– Si je vous ai bien compris, nous sommes là pour envisager les pires scénarios

– C’est la difficulté de notre discussion, dit Jean Casteix : nous tâchons d’imaginer l’inimaginable.

– Qu’il faut pourtant imaginer.

– Oui.

On avait l’impression que l’air s’opacifiait. On aurait bien ouvert les fenêtres, mais il n’y en avait pas. Une tenture griffée des armes de la Présidence de la République recouvrait les murs du bunker.

– Excusez-moi, lança Darmanin, mais nous devons pousser notre réflexion jusqu’au bout : si la guerre nucléaire, c’est l’apocalypse, si Poutine nous en menace et que nous pouvons constater qu’il met généralement à exécution ses menaces, est-ce qu’il ne faut pas l’en empêcher à tout prix ? Je veux dire : n’est-il pas urgent de le neutraliser ?

« Neutraliser » : c’était le terme employé par le RAID et le GIGN pour signifier qu’ils avaient tué un terroriste ou un forcené. Comme personne ne se pressait pour répondre, le Ministre de l’Intérieur poursuivit :

– J’ai souvent entendu : « Ah, si quelqu’un avait eu le courage d’assassiner Hitler en 1939… » Nous n’avons pas assassiné Poutine en 1999, dommage pour les Tchétchènes, les Géorgiens, les Syriens, les Ukrainiens, et les Russes, mais nous pouvons peut-être l’assassiner en 2022 pour éviter un nombre de victimes plus considérable encore. Non seulement des agents de tous les pays occidentaux sont sur place, mais un missile quasi-furtif du type de ceux que nous avons évoqués, sans charge nucléaire mais suffisamment puissant, pourrait détruire le Kremlin ou tout autre lieu où l’on aura localisé le monstre.

C’est le Premier Ministre qui réagit le premier :

– Oui, mais quelles conséquences ?…

– Après un moment de flottement, des luttes internes, peut-être une réaction militaire du même type – un missile conventionnel sur une capitale occidentale – le système s’effondrera et on aura évité le pire, cette fameuse troisième guerre mondiale, pour peu que le terme veuille encore dire quelque chose.

– Et si on le manque ?

– Ce genre d’opération ne se déclenche que lorsqu’on a tout vérifié avant, comme les Américains l’ont fait avec Ben Laden. Malgré une invraisemblable panne technique d’un hélicoptère, l’opération a pu être menée à bien car elle était parfaitement préparée et sécurisée. Mais admettons qu’on le manque : il nous renverra la pareille. 

– Et alors : tu accepterais de mourir pour Poutine ?

– Parce que j’ai la chance de vivre dans un pays puissant qui a de fortes capacités de défense, oui, je crois que j’accepterais de prendre le risque d’être bombardé si ça pouvait éviter des milliers de morts supplémentaires.

Le silence se fit. Une frappe préventive ? Ne pas attendre ? La meilleure défense c’est l’attaque ? C’était là une autre approche du problème, ce que le Président nota :

– Gérald, merci de nous avoir rappelé que nous avions aussi cette option. Nous en reparlerons. L’OTAN y travaille bien entendu, vous le savez, vous avez les mêmes informations que moi. Pour l’heure, terminons notre réflexion en cas d’attaque.

La Ministre de la Défense sollicita la parole d’un regard, que le Président lui accord d’un autre regard.

– Vous nous avez dit, Messieurs les techniciens, que les missiles hypersoniques de dernière génération pouvaient être guidés quasiment jusqu’à la fin de leur trajectoire ?

– Exact, confirmèrent les deux ingénieurs.

– Est-ce qu’on peut alors imaginer une négociation au téléphone entre le moment où le missile est parti, ou plutôt détecté par les satellites, ce qui peut nous faire perdre de précieuses secondes, et le moment où il nous atteindra ?

– On peut. Mais si le président français arrive à convaincre le président russe de détourner son missile, pour le faire exploser au Pôle nord par exemple, il faut que Poutine soit en ligne avec le centre de commandement, qu’il ait la main dessus à l’instant t. 

Le Président phosphorait :

– Est-ce que Poutine ne risque pas d’utiliser cette possibilité de détournement de dernière minute précisément pour mettre sa menace à exécution ? Il pourrait envoyer un missile pour montrer sa détermination, tout en nous disant qu’il est prêt à le détourner si nous acceptons ses conditions, l’arrêt d’envoi d’armes à l’Ukraine par exemple ?

– C’est une possibilité, affirma le général. Dangereuse, pour ne pas dire plus, mais cet homme est incontestablement dangereux.

– Et, autre possibilité, pourrait-il tirer un missile sans le détourner, mais sans le charger de bombe nucléaire, juste pour impressionner l’opinion ? 

– C’est sûr que si un missile russe tombait sur l’Élysée ou sur la Maison Blanche, même avec rien dedans, ça ferait son petit effet !…

Le Maire avait l’air content de sa tirade, mais il était le seul… « Quoi ? pensa-t-il, j’ai encore merdé ? ».

Ils en étaient là de leur discussion quand le téléphone rouge accroché au mur, un téléphone à l’ancienne, sonna. Le président se leva pour aller décrocher, car lui seul était habilité à le faire. C’était Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, le plus proche collaborateur du Président :

– Un missile RS-28 Sarmat vient d’être tiré en direction des États-Unis. S’il n’est pas intercepté, il atteindra sa cible dans 10 minutes.

10 commentaires

    1. Chère Ghyln. Les infos techniques sont toutes issues de sources sérieuses. Les discussions le sont moins et m’ont posé problème. Il me semble avoir sonné plus juste dans « Conversation avec un monstre » (dialogue Macron-Poutine) il y a quelques semaines. Pas facile de donner du crédit à cette invraisemblable question. Merci en tout cas de tes lectures, de tes soutiens et participations.

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  1. C’ est mission impossible ! Aussi bien de prévoir quoi faire après l’apocalypse que d’écrire sur ce sujet. Vous vous en sortez très bien, une fois de plus. Merci pour cette réflexion nécessaire

    Aimé par 1 personne

    1. Jeanne, merci de votre retour, pertinent et bienveillant, une fois de plus. Il me semble que la « Conversation avec un monstre » (dialogue Macron-Poutine) était meilleure, mais je voulais essayer de traiter cette question, impossible et pourtant fondée.

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  2. Ça fait froid dans le dos. Mais tellement réaliste
    Je n’ai pu m’empêcher de transmettre ce texte.
    Et si cela arrivait… En tous cas, nous en sommes proches…
    Merci P. Y.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Michelle, pour votre lecture, votre commentaire et votre transmission. Ce n’était pas facile et je ne suis qu’à moitié satisfait du résultat. En effet, ce débat surréaliste se pose, maintenant. Nous sommes obligés de réfléchir à la question. La littérature nous aide à y voir plus clair.

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