My body your money (Ellia et ses NFT)

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Il fallait absolument qu’elle trouve un moyen de continuer à attirer l’attention. Question de vie ou de mort. Si elle demeurait plus de quelques semaines sans faire le buzz sur les rézos et dans les médias, c’en serait fini pour elle. On ne la verrait plus, on l’oublierait, elle disparaitrait. Et elle ne pourrait pas le supporter.

Désormais il ne suffisait plus d’avoir été pour être. Du moins à sa génération. Il restait quelques géant.e.s à la gloire éternelle, mais ils-elles avaient pu marquer leur art durant des décennies, quand le public avait encore une capacité d’attention, parce que les artistes n’étaient pas si nombreux, parce que leurs productions (disques, films, expos, pièces…) constituaient un événement, c’est-à-dire un moment rare qui sortait de l’ordinaire dans une société studieuse et laborieuse. « J’aurais aimé vivre à cette époque », pensait Ellia en se rêvant Marilyn. 

Mais deux ruptures s’étaient produites en Occident. La première dans les années 1980, avec l’avènement de l’assistance et de l’abondance : le risque avait disparu, la fête était devenue la norme et les loisirs avaient pris la place du travail. La seconde dans les années 2000 : internet et les outils numériques avaient enseveli les gens sous une avalanche continue de stimulations, de sollicitations et d’informations. Il n’avait pas fallu vingt ans pour que les humains deviennent addicts aux écrans, drogués à la bêtise, abrutis d’insignifiances et accrocs à ces dépendances insanes qu’ils entretenaient chaque minute.   

C’était ces dépossédés qui constituaient le public désormais, eux qu’elle devait capter. Mais pouvait-on parler de public ? Ce mot avait-il encore un sens ? Il n’y avait que de petits égoïstes minables et névrotiques enchaînés à leur smartphone qu’il fallait essayer d’agréger un temps autour de son nom. L’heure était à la communauté, il convenait donc de se constituer une communauté de fans, temporaire bien sûr, éphémère, qui ne durerait que le temps d’un engouement, passager, improbable et hasardeux.   

Ça avait bien marché pour elle au début, quand elle était arrivée à Paris et que, mue par sa passion pour le cinéma, si ce n’est pour la célébrité, elle avait pu s’inscrire dans une école d’art dramatique. Elle avait passé des castings, tourné dans quelques pubs, décroché un rôle dans un court métrage. Elle jouait sur son physique bien sûr, à 19 ans qu’est-ce qu’on a d’autre ? Elle avait un excellent rapport poitrine–taille-hanches, des jambes à la longueur acceptable, des yeux et des cheveux de la bonne couleur, un visage qui donnait aux hommes l’envie de la consoler.

– T’as le corps d’une salope et la figure d’une sainte-nitouche : imparable ! avait lâché un copain de la promo lors d’une sortie en boîte.

Et puis était arrivé Nino. Le producteur. Il était venu à l’école invité par la direction pour une conférence-débat. Ellia était tombée sous le charme. Surtout, elle avait compris qu’il était la chance de sa vie. Les producteurs n’étaient pas connus, mais comme ils finançaient, ils possédaient un pouvoir énorme. Ils pouvaient imposer leurs conditions aux réalisateurs.

Elle avait été le voir après la conférence. Elle n’était pas la seule et il avait fallu jouer des coudes. Prétextant un mémoire qui n’existait pas, elle avait demandé si elle pouvait passer le voir à son bureau. Le mec avait accepté. Quand elle s’était trouvée face à lui, elle avait tout donné, une vraie chienne en chaleur.

– Je sais bien que je suis pas la seule et que des milliers de filles rêvent de faire carrière ! Mais j’ai déjà quelques expériences, j’ai mon book si vous voulez voir… Surtout, c’est ce que vous faites qui m’intéresse : votre parcours depuis votre sortie de la Femis, vos débuts en tant que chargé de production sur le Van Gogh de Pialat et le Boris Godounov de Zulawski. Et puis la création de votre société indépendante, votre soutien au cinéma d’auteur, et puis vos premiers gros succès… 

Elle avait récité la fiche Wikipédia. Le mec n’était pas dupe, ce qui ne l’avait pas empêché d’être sensible au fait qu’elle lui parle de lui. Et il avait mesuré la volonté de cette jeune fille. Il y en avait en effet des milliers qui rêvaient de montrer leurs seins et leur bouche sur les écrans, et la détermination avait son importance pour y parvenir, du moins pour obtenir un essai. Le succès, lui, ne se commandait pas. 

Deux mois après, il l’appelait et lui conseillait d’aller voir de sa part le metteur en scène d’une série qui cherchait une nouvelle actrice pour compléter son casting de la saison 1.

La télé, le rêve ! Ellia était prête à devenir animatrice ou miss météo. Quand on voit jusqu’où était montée cette salope de Virginie Effira ! Et Louise Bourgoin ! Et Jean Dujardin ! Et Omar Sy… Et Georges Clooney, Jennifer Aniston… Putain, la télé ça payait, et pas qu’en monnaie ! À tel point que ça jouait dans l’autre sens maintenant : les acteurs de cinéma voulaient tous faire de la télé, ce qui aurait paru une hérésie dans le temps. Imagine-t-on Gabin, Mastroianni, Delon, John Wayne ou Ventura courir après un sitcom ? Le premier à franchir le pas avait été Roger Hanin, devenu star avec Navarro sur TF1. Plein d’autres avaient suivi et essayaient de se refaire à la télé quand ça ne marchait plus au cinéma. Même Depardieu avait tourné pour Netflix.

La série dans laquelle on avait intégré Ellia avait plutôt bien marché et lui avait ouvert des portes. Elle avait tourné dans deux autres séries, et dans trois films de cinéma. Ce n’était pas des rôles principaux, mais pas insignifiants non plus. Quand elle entrait dans un restaurant ou marchait dans la rue, on la reconnaissait, même si on ne se rappelait pas son nom :

– Tu sais, elle jouait la fille du taulard, dans la série policière sur M6…

Ou alors :

– C’est une actrice. Elle est la chérie de Romain Duris dans le film qu’on a vu cet hiver…

C’était déjà ça. Parfois on lui demandait un autographe. Parfois on la complimentait. Elle avait été invitée pour quelques interviews. Quand elle se baladait avec un ou plusieurs hommes, qu’elle était habillée sexy et qu’elle mettait des lunettes noires, elle pouvait se la jouer star. C’était agréable. Très agréable.

Mais elle avait voulu plus. Elle ferait tout pour percer au cinéma, ou à la télé – l’un ou l’autre, il n’y avait plus de frontière désormais –, mais ça ne suffisait pas. C’est pourquoi elle avait souhaité attaquer la chanson, d’autant que réussir un tube était à la fois plus facile et plus rapide que réussir un film. Maitriser les deux arts, c’était le secret. Quand on avait moins d’actualité dans l’un, on se rattrapait dans l’autre. Beaucoup jumelaient les deux d’ailleurs. Celle qui y réussissait le mieux avait été, au niveau mondial, Jennifer Lopez, première artiste à posséder, en 2001, un film et un album à la première place des classements. En France, on pouvait citer Vanessa Paradis. Chez les hommes Patrick Bruel ; il était bon dans les deux domaines, alors que son vieux copain Johnny, bête de scène avec son micro, avait toujours été incroyablement mauvais devant une caméra.

Ellia retourna voir Nino et lui fit part de son projet. 

– Tu connaitrais pas quelqu’un chez Sony ou Universal ?

Si, Nino connaissait, et il l’avait une fois de plus mise en relation avec la personne qui fallait. Sans même qu’elle ait besoin de coucher avec lui, ce qui ne manquait pas de l’étonner, c’était limite vexant, alors qu’elle était prête à toutes les pénétrations pour qu’on la voie dans les prods et qu’on l’entende dans les pods.

La chanson Je ne suis pas seule, écrite et composée par des artistes de la maison Universal, arrangée par le faiseur de son le plus tendance du moment, atteignit en deux semaines le sommet des classements et la propulsa dans tous les magazines. Une vraie folie. Son compte Instagram explosa, on voulait la voir, la toucher, lui parler, elle ne pouvait sortir sans être protégée.

– Ellia ! Ellia ! Un selfie avec moi ! Un selfie !

Les gens hurlaient, s’accrochaient à elle. Cette fois, star elle l’était. Elle avait 28 ans, ce n’était pas si mal.

Ce moment de folie dura un été. Au bout de six mois, la chanson était passée de mode. Tout le monde – c’est-à-dire les moins de 50 ans – connaissait la mélodie, qui resterait comme le tube de l’année, mais désormais on attendait autre chose d’Ellia. Sa notoriété lui donna accès à une nouvelle série télé d’abord, à un film ensuite, mais ni l’un ni l’autre n’eurent le succès escompté. En musique, on lui réclamait un album, c’est-à-dire un autre tube. Les pros d’Universal lui fabriquèrent sans problèmes 12 titres acceptables, mais l’enregistrement ne fut pas si facile. Même si elle n’avait qu’à suivre les instruments, elle éprouvait des difficultés à garder le rythme et la tessiture de sa voix était restreinte. Ça limitait les possibilités. Trois chansons auraient cependant pu connaitre le même destin que Je ne suis pas seule, hélas ce ne fut pas le cas. Les critiques furent sévères, ça on s’en foutait ; le plus grave est que les internautes la lâchèrent. 

Quand on la croisait dans la rue, on ne lui parlait que de sa première chanson. Elle avait envie de hurler :

– Eh ! Mais j’en ai enregistré 11 autres ! Écoutez-les !

Ellia ne suscita plus d’attroupements. On ne l’invita plus dans les émissions. Elle était la fille qu’on voit dans une série de temps en temps et qui avait fait un tube. Bien entendu, c’est sur les autres qu’elle reporta la cause de la fin de son succès commercial et médiatique. Dans la chanson, la concurrence était effrayante, permanente. Il y avait toujours une plus jeune, une plus jolie, une plus forte. Qui se souvenait encore des gagnant.e.s de la Star Academy, à part les quatre premie.re.s ? Qui se rappelait de Lou Bega, de Kat de Luna, de Sabine Paturel ou de Jean-Pierre François ? Même ceux qui marchaient encore se prenaient des claques terribles. Exemple, les Corréziens de 3 Cafés gourmands, qui atteignirent le score stratosphérique de 230 millions de vues Youtube pour leur gentillet À nos souvenirs, n’avaient pas dépassé les 19 millions avec leur tube suivant, On t’emmène, conçu avec les meilleurs et lancé par tous les médias. 

On pouvait monter vite et haut, on tombait bas et longtemps. Quand on voyait Béatrice Dalle, Ophélie Winter ou Loana, ça faisait peur, non ? Il n’y avait pas de recette, pas de logique. Ça marchait ou ça ne marchait pas. Selon elle, dans le cinéma comme dans la musique, 10 % y arrivaient grâce à leur talent et leur acharnement, tous les autres ne devaient leur fortune qu’à la chance, c’est-à-dire à un heureux hasard. Il n’y avait aucune justice, la chance se manifestait ou ne se manifestait pas. Ceux qui en bénéficiaient se persuadaient qu’ils étaient les meilleurs et l’opinion adhérait à cette fable, alors qu’ils n’avaient que profité d’un concours de circonstances. C’était d’ailleurs pareil dans tous les domaines.

Ellia se sentait gagnée par la panique. Retomber dans l’anonymat, redevenir miss Nobody ? Sûrement pas. Se prendre un boulot et rentrer chaque soir à la maison pour se faire tringler par son Jules, voire pour nourrir des moutards ? Autant crever. Non, il fallait trouver autre chose. Elle avait bien un tournage de cinéma qui l’attendait et la saison 2 en cours d’une série télé, mais elle pressentait que ça ne changerait pas grand-chose, ce n’est pas ça qui la ferait décoller, elle n’avait pas le rôle titre.

C’est un mec avec qui elle sortait – si elle avait bien compris il était dans l’art contemporain – qui sans le vouloir lui donna une idée. Un matin, alors qu’elle le rejoignait dans la cuisine de son loft de l’avenue de Wagram, il pianotait sur son Macbook en sirotant son café :

– Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle.

– J’achète un tableau numérique, en NFT.

– En quoi ?

– En NFT : non fungible token.

– Explique.

– Tu es sûre que ça t’intéresse ?

Il l’attira à lui et passa une main sous la chemise qui la couvrait au-dessus des cuisses. Elle se dégagea vite car elle n’avait pas envie, là maintenant. Il l’avait baisée toute la nuit, elle en avait sa claque. Elle composa son petit-déjeuner sans renoncer à sa demande.

– J’attends. Qu’est-ce qu’un NFT ?

Il repoussa son ordinateur, prit sa tasse, expliqua :

– Un jeton non fongible, c’est une sorte de certificat d’authenticité d’un objet virtuel, une photo, une vidéo, une musique… Ce certificat numérique est enregistré sur la blockchain, une procédure décentralisée qui permet de chiffrer donc de sécuriser des transactions à travers le réseau internet. Il ne peut d’ailleurs se payer qu’avec de la cryptomonnaie (Bitcoin, Ethereum ou autre).

– Laisse tomber la blockchain, j’ai jamais compris et ça me gave. Mais le NFT, ton jeton virtuel, il te sert à quoi ?

– C’est comme un acte de propriété, si tu veux, qui prouve que tu es seul.e à posséder le fichier. Tu peux le garder ou le vendre, à quelqu’un en particulier ou le mettre aux enchères.  

– Attends… Un fichier numérique – une image, un son, un texte –, il est par définition reproductible. À quoi ça me sert de l’acheter et de dire il est à moi ?

– Un NFT n’est pas une vidéo YouTube. Il est non réplicable. C’est ça l’intérêt. 

– T’as pas des exemples ?

– Je vais t’en donner trois, peut-être les trois plus célèbres NFT à ce jour. La fédération américaine de basket, la NBA, a créé une plateforme, baptisée Top Shot, qui permet d’acheter des cartes de joueurs et des vidéos de moments de matchs exceptionnels. La première vidéo mise aux enchères a atteint 208 000 dollars. C’était déjà pas mal, mais aujourd’hui, il y a plus d’un million d’utilisateurs de Top Shot et la valeur des échanges dépasse le milliard de dollars.

– Attends, attends… Le panier exceptionnel marqué par le super joueur machin, il a été filmé et diffusé en direct : on peut donc le retrouver ! La carte de joueur, pareil, si c’est sa photo et son C.V., qu’est-ce que ça apporte de payer pour ça ?

– Tout dépend de l’émetteur et du contenu, enfin de la valeur que tu accordes à l’émetteur et au contenu. Si la vidéo du super panier est montée, griffée, packagée par la NBA comme un NFT unique, et que des millions de fans sont prêts à acquérir tout ce qui se rapporte à leurs sportifs préférés, tu crées un marché. 

– En quelque sorte, ça remplace les maillots, les mugs et les posters ?

– À une différence près : le NFT prouve que ton bien est unique. Ou que tu es propriétaire de l’original (ou d’un exemplaire d’une série limitée conçue spécialement en tant que NFT).

– Deuxième exemple ?

– Le tableau numérique Everydays, de l’Américain Beeple, un véritable artiste au demeurant, un gars qui créait de l’art numérique depuis 15 ans. En mars 2021, Christie’s  New York a organisé la toute première vente d’une œuvre numérique, un assemblage de dessins et animations réalisés quotidiennement durant 5000 jours d’affilée par Beeple. Le prix de départ était de 100 dollars. Les enchères ont duré… 15 jours… et l’œuvre sous forme de NFT (fichier numérique unique donc) a été achetée… 69 millions de dollars.

– Quand même…

– Oui, quand même.

– Mais attends !

Elle prit son smartphone et tapa Everydays Beeple. Aussitôt apparut une mosaïque composée de milliers d’images de formes rectangulaires et carrées. Elle tourna son écran vers lui.

– Je peux voir Everydays gratuitement.

– Tu peux voir une reproduction gratuitement. Comme tu peux voir gratuitement une reproduction de Manet ou de Picasso. Si tu devais acheter l’original, ça te coûterait un peu plus cher.

– Oui, mais un tableau classique original n’a pas la même forme et la même matière qu’une reproduction. Tandis qu’au format numérique, l’original et la reproduction sont la même chose.

– C’est là que le NFT a de l’importance : il distingue l’original des reproductions.

– Ouais… Troisième exemple ?

– Le patron de Twitter, Jack Dorsey, a vendu son premier tweet authentifié – « Just setting up my twttr » – pour 3 millions de dollars. 3 millions les 5 mots…

– … Que tout le monde peut trouver sur n’importe quel moteur de recherches.

– Pas l’original authentifié par Dorsey. Tu sais, c’est comme la bourse : tout dépend de la confiance qu’on accorde aux choses. Toute l’économie ne tient que là-dessus, d’ailleurs : la confiance. Si un jour on considère que ces bouts de papier dégueulasses sur lesquels il y a marqué 100 $ ou 100 € ne valent plus rien, tu auras beau en posséder plein, tu seras ruinée.

Elle était dubitative. Il n’empêche, c’est à ça qu’elle pensait quand elle se retrouva dans le taxi qui la ramenait chez elle (sa carrière ne marchait pas aussi bien qu’elle le souhaitait, mais elle n’en était pas encore à prendre les transports en commun, sauf l’avion, en première classe).

C’est après sa douche le soir avant de sortir et en s’examinant dans les miroirs qu’elle eut la révélation : mon corps ! Les différentes parties de mon corps ! Si je vendais en NFT les différentes parties de mon corps ? Est-ce que certain.e.s ne seraient pas intéressé.e.s de posséder un bras d’Ellia, le visage d’Ellia, une cuisse d’Ellia ? Il faudrait faire ça bien, de manière intelligente et esthétique, mais il y avait un coup à tenter. Et il fallait le faire tant que son nom était encore un peu connu, après ce serait trop tard. 

Elle appela sur-le-champ un photographe bien introduit qu’elle avait rencontré sur le tournage d’une série. Il était là pour l’actrice principale mais elle avait parlé avec lui et il lui avait dit de ne pas hésiter à le contacter si elle le souhaitait. Sûr qu’il espérait coucher avec elle, mais ce n’était pas un problème.

– J’ai une idée à te proposer. On peut se voir quelque part demain ?

Ils se retrouvèrent à 13 heures dans une brasserie du Pont de l’Alma. Par chance, des serveurs et des clients la reconnurent quand elle entra et elle arriva en confiance devant le photographe qui sirotait un Martini.

– Je voudrais que tu me prennes en photo, intégralement mais morceau par morceau, un bras, le cou, une épaule, une cheville, etc. Quelque chose d’original et esthétique, surtout pas trash, même pas sexuel ; joli, que ça ressemble à une œuvre d’art.

– Admettons. On fait 30 clichés et avec ça on a toutes les parties de ton corps. Tu en fais quoi ?

– Je les vends, sous forme d’un certificat unique. NFT, ça te parle ?

– Oui.

– Alors voilà. Je te paye pas, mais je te donne un pourcentage sur les ventes, et bien sûr ton nom est mis en valeur dans chaque communication.

Le photographe avait de la route et comprit tout de suite le potentiel de cette idée. Il savait que la prétention était un défaut nécessaire pour réussir dans le show-business et cette gonzesse avait l’air bien dotée en la matière. En plus, elle avait une bonne idée et surtout elle l’avait la première. À sa connaissance en effet, aucune artiste n’avait encore osé vendre son corps à la découpe sous forme de NFT. Certes, l’initiative aurait été plus bankable si elle était venue de Taylor Swift, de Britney Spears ou de Maria Sharapova, mais enfin Ellia était jolie et elle avait en France une petite notoriété qu’elle pouvait exploiter pour lancer son truc. Après, ce n’est plus son nom qui compterait, mais le concept qui marcherait ou pas. En art contemporain, le concept prévalait sur l’œuvre.

Ils se mirent au travail dès le surlendemain, dans ses studios, avec l’aide d’un assistant pour lui, de son agente pour elle, qu’elle avait mise dans la confidence. Il commença par la photographier de différentes manières : en mouvement, couchée, habillée, déshabillée, à l’intérieur, sur la terrasse paysagère à l’arrière.

– Il faut que je connaisse un peu ton corps.

– Je comprends.

– Tu es sûr que tu préfères nue ?

– Oui, je crois. Si on veut faire monter la pression, il faut jouer là-dessus.

– C’est vrai que ça marche encore…      

À la fin de la première séance, il lui dit :

– Tu me laisses deux jours pour étudier les clichés, ensuite on attaque le découpage. Je te ferai des propositions, de cadrage, de fond, de lumière.

– Ça marche. Pense bien qu’il faut qu’il y ait une unité, ça ne doit surtout pas être gore. Mais comme un puzzle, dont les gens voudront assembler les morceaux. 

Trois jours après, elle était de retour et ils commencèrent le travail. Il fallut pas moins de 10 séances d’1 h 30 pour qu’ils en finissent. Jamais elle n’avait été approchée si près et si longtemps par un objectif. Ce fut un expérience étonnante. La nudité ne la gêna pas, d’autant qu’elle n’était jamais entièrement nue puisqu’il photographiait des parties de son corps. La séance sur l’entre-jambes fut peut-être un peu plus gênante, et encore. 

– Tu ne fais pas un truc sexuel. Je ne veux pas que les lèvres soient ouvertes. On les verra puisque je suis rasée, mais ce doit être doux et joli, et tu ne prends pas de trop près. 

– C’est ce que tu vendras le plus cher ?

– En tout cas, c’est ce que je vendrai en dernier.

À l’arrière, elle lui avait dit de privilégier les fesses et pas l’anus. Ils hésitèrent à séparer les seins, mais finalement estimèrent qu’ils allaient par deux et ne travaillèrent que sur des vues globales de la poitrine. Sous des angles invraisemblables et avec toutes sortes de décor.

– Maintenant, tu me laisses quinze jours pour la sélection finale. Quand j’ai 30 ou 35 photos impeccables à te présenter, je t’appelle.

Il l’appela et elle vint, le cœur battant. Ils se mirent dans la salle de projection. Pas moins de 3 assistants entouraient le photographe, Ellia était toujours accompagnée de Cindy, son agente.

– Finalement, j’ai retenu 40 photos.

– Y’a pas de doublons ?

– Aucun, rassure-toi.

Il commença par un pied. Elle eut un choc en le voyant projeté sur un écran géant. C’est surtout la manière dont il était photographié qui émerveillait. Pris en légère contre-plongée, la ligne du coup de pied s’effilait jusqu’à la cheville qui disparaissait dans un flou volontaire. Le grain de la peau était d’une réalité stupéfiante. Mais le plus saisissant était les orteils – au vernis transparent –, qui avaient l’air d’être vivants et de saluer les spectateurs.

Elle eut à peine le temps de se remettre qu’il passa à la cheville et au genou. Là encore, la réalisation offrait un contraste parfait, on aurait cru l’image en relief. En plus, il avait laissé autour le papier de soie sur lequel il lui avait fait poser sa jambe, qui apparaissait ainsi comme un cadeau offert à celui qui le voudrait. 

– Génial !

Ils passèrent en revue tout son corps. Chaque fois, le cadrage et le point de vue étaient originaux, l’éclairage et le contraste étaient parfaits. Les seins étaient photographiés comme deux volcans en perspective, avec un grain d’une incroyable réalité, qui ne pouvait que donner envie de les caresser ou de les téter.

Pour son visage, il avait décomposé bouche et menton, joues et nez, yeux et front. Son nez surtout la troubla. Elle s’aperçut de la force de cet organe, que l’on négligeait souvent au profit de la bouche et des yeux, certes plus expressifs. Ses yeux justement étaient extrêmement beaux. Plus beaux que dans la réalité, lui sembla-t-il.

– T’as pas triché sur la couleur ?

– Il n’y a pas une retouche. Regarde un peu cette profondeur.

C’était vrai, chaque œil était un camaïeu de bleu agrémenté de cristaux blancs et d’une perle noire qui semblait ne pas avoir de fond.

Côté pile il avait fait une merveille de sa chevelure, avec une photo centrée sur la nuque, une autre sur le crâne. Le rendu était spectaculaire. Non seulement, l’épaisseur et le soyeux étaient parfaitement restitués, mais la définition était telle qu’on aurait pu compter chaque cheveu et suivre son tracé de la racine à la pointe.

Elle se découvrit ainsi petit à petit, fragile et belle, originale et normale, décomposée et entière. 

Il termina par la photo du pubis et du sexe, qu’elle n’attendit pas sans appréhension. Il avait retenu un cliché pris en plongé, l’appareil tenu au-dessus du ventre, elle se souvenait de ces prises de vues pas simples à réaliser. Il en avait tiré une photo émouvante à souhait. Non seulement la photo semblait ronde, tant les courbes des cuisses et du ventre se rejoignaient au centre de la photo, mais en plus on apercevait le fin duvet qui recouvrait la peau très fine autour du vagin, qui ondulait joliment sur le petit renflement prévu à cet effet. 

Quand un assistant ralluma la salle, elle était en larmes.

– Je ne me connaissais pas, dit-elle. Merci. 

À cet instant-là, elle avait oublié le pourquoi de cette expérience et de cette séance.

Mais elle se reprit vite, consciente d’avoir, si elle arrivait à lancer son truc, de l’or dans les mains. Il fallait d’abord créer le NFT, enfin 40 NFT, puisqu’il y avait 40 photos pour recomposer son corps complet afin que pas un centimètre de peau ne soit oublié.

Elle interrogea le photographe :

– Tu as quelqu’un dans ton équipe qui pourrait nous faire ça ? Je veux dire techniquement, créer l’objet numérique, l’intégrer à la blockchain, trouver la meilleure marketplace, etc.

– Je pense que notre community manager se fera un plaisir, répondit-il en regardant un des jeunes gars qui l’entourait et qui approuva aussitôt, les yeux gourmands.

– Parfait, moi je me charge de médiatiser le truc. 

Elle pouvait encore, via son agente ou directement, appeler un journaliste pour lui demander de passer une info, voire se faire inviter sur un plateau. Et elle avait toujours 55 000 followers sur Instagram. 

Est-ce à cause de sa notoriété et des portes qu’elle lui ouvrait, de sa beauté et des convoitises qu’elle suscitait, du culot de la démarche et de l’admiration qu’elle entrainait ? Ou, encore une fois, d’un opportun concours de circonstances (il ne suffisait pas d’avoir une bonne idée, il fallait l’avoir le premier. Et au bon moment. Une bonne idée lancée trop tôt tombait à l’eau) ?

Toujours est-il que les « premières photos du corps de la chanteuse et comédienne Ellia », mises aux enchères 1 € sur la plateforme Opensea, captèrent tout de suite l’attention et déclenchèrent un engouement sans précédent. S’intéressèrent à l’affaire aussi bien des fans d’Ellia qui ne savaient pas ce qu’était un NFT que des amateurs de nouveautés numériques qui ne savaient pas qui était Ellia. Chauffé par des journalistes toujours à l’affut d’une nouveauté sulfureuse et par les ligues de vertu de toutes obédiences qui condamnèrent « la marchandisation du corps », le grand public ne tarda pas à découvrir « le concept » et à prendre partie. Même à l’étranger, on relata le « body art of the french singer actress » assorti de prises de position assez tranchées. 

La première photo – un pied – dont l’enchère dura une semaine, atteignit le prix estimable de 8 250 € (rappelons que les transactions des NFT s’effectuent en Ethereum, et que c’est un taux de conversion, par nature fluctuant, qui permet la comparaison en dollars ou en euros). La deuxième, – jambe de la cheville au genou – trouva preneur à 11 900. En troisième semaine, la cuisse droite s’envola à 42 500 €. Dès lors les compteurs s’affolèrent, en même temps que redoublèrent les spéculations, intellectuelles d’abord, financières ensuite :

– est-ce que la cuisse gauche sera photographiée de la même manière que la cuisse droite ?

– après la cuisse, est-ce que ce sera l’entrejambe ? 

– et si oui, comment le photographe s’y sera-t-il pris pour nous montrer la chose ?

– mais comment se fait-il que jamais personne n’ait pensé à ça ?

Ellia et ses photos nftisées devinrent un phénomène. Elle devint aussi riche en un rien de temps, même avec les 40 % qu’elle laissait au photographe, 30 % pour son travail, 10 % pour la logistique technique et commerciale. Elle gagna d’autant plus d’argent qu’elle découvrit que l’auteur.e d’un NFT détenait un « droit de suite », dont les modalités d’application étaient encore floues en 2022, mais qui garantissait un pourcentage, de l’ordre de 10 %, sur chaque nouvelle cession de l’œuvre, dont la blockchain permettait la traçabilité. Ainsi, quand sa cuisse fut revendue par le fan acheteur un mois plus tard à 326 000 $, elle empocha 32 600 $ supplémentaires.

Ses seins atteignirent la somme invraisemblable de 475 000 €, alors même qu’ils étaient montrés partout pendant la semaine que duraient les enchères. Oui, mais voilà, le concept avait pris : il s’agissait de posséder l’original avec la signature numérique d’Ellia et de son photographe. Sa bouche passa les 500 000, ses yeux atteignirent les 680 000 €. Ellia était invitée partout, pour témoigner, raconter, montrer. Elle eut l’intelligence de limiter ses apparitions à ce moment pour ne pas parasiter l’attention portée sur les photos. Des sociologues analysèrent le phénomène, France Culture y consacra plusieurs émissions.

Quand 38 photos furent vendues, il en restait deux à dévoiler : les fesses et le sexe. Des questions étaient sur toutes les lèvres :

– « la chatte » allait-elle passer le million d’euros ?

– le cul vaudrait-il plus ou moins ?

– comment le photographe allait-il montrer ces parties ?

Certains « amis » d’Ellia lui conseillaient d’attendre pour faire monter encore l’attente, le suspense, le prix. Mais elle ne voulait pas. Déjà d’autres actrices, des mannequins, des sportives, annonçaient qu’elles allaient faire la même chose. Il fallait clore la séquence. Après, quoi qu’il arrive, elle resterait la première à avoir réalisé l’opération, « elle appartiendrait à l’histoire ». Quand elle entendit cette dernière réflexion à son sujet, elle se troubla : jusque-là elle avait plutôt cherché à conquérir le futur. Elle sentit alors la relativité des choses – l’histoire est le futur de l’avant-veille – ainsi que leur fragilité – quoi que l’on fît, on était un jour relégué.e, passé.e, oublié.e.

Le réalisme des fesses, et même la netteté de ce que l’on voyait entre les deux, mais surtout la véritable mise en scène du photographe qui distinguait au premier coup d’œil sa photo de n’importe quelle image érotique ou pornographique, stupéfia le monde. C’était sans conteste une œuvre d’art, des plus marquantes, et tout de suite les enchères s’envolèrent (mise à prix : 200 000 $). C’est finalement un émir du Golfe persique qui acquit l’œuvre, pour le prix substantiel de 2 560 000 $. Les médias titrèrent avec plus ou moins de bonheur : « Le prix d’un cul » – et posèrent des questions plus ou moins fondées : « Ce chef musulman regardera-t-il les fesses d’Ellia en cachette sur son iPhone ou les agrandira-t-il pour qu’elles tapissent le mur du fond de sa salle à manger ? ».

Restait sa chatte. La conférence de presse de Christie’s Paris, lançant la mise aux enchères, attira des journalistes du monde entier, dont le nombre fut limité à 100, car les locaux de l’avenue Matignon n’auraient pu en contenir davantage. Une fois de plus, l’image fascina les foules : il faut dire que ce gros plan remarquablement maîtrisé, agrandi en 12 mètres sur 6, de la partie la plus intime du corps féminin, avait tout pour bousculer les imaginaires et les représentations. En plus, parce que c’était Ellia et parce que c’était un grand photographe, c’était beau, très beau. Les commentateurs peinaient à trouver les mots : « Une chaine de montagnes vues depuis un haut plateau ». « A-t-on jamais aussi bien magnifié la féminité ? » « Si proche, si banal… et si mystérieux ». « La création la plus élaborée de la nature ». 

À 5 millions de $, il restait encore trois personnes, du moins leurs représentants, pour acquérir l’œuvre : le PDG de Nestlé, l’émir d’Abu Dhabi, un milliardaire californien (étonnamment les Chinois avaient été peu présents tout au long de ces enchères pas comme les autres, sans doute trop déstabilisés pour saisir le potentiel de cette vente à la découpe, ils se rattraperaient à l’avenir sans aucun doute). C’est finalement le milliardaire américain qui l’emporta, pour 7 850 000 $ (2803 Ethereum au cours du jour de la vente) et qui, via la galerie Gagosian de Los Angeles, fit en même temps une proposition singulière : il proposait de racheter l’ensemble des « Ellia NFT » aux différents acheteurs, selon des sommes à débattre. 

La spéculation se déchaîna de plus belle et le corps décomposé puis recomposé de la « french singer actress » fut bientôt considérée comme l’œuvre d’art la plus chère de tous les temps, dépassant les 450 000 000 de dollars du Salvator Mundi de Vinci, acheté en 2017 par l’autocrate saoudien Mohammed Ben Salmane. Certains critiques y virent d’ailleurs soit une ironie soit un juste retour des choses, en tout cas une logique exprimée en ces termes : « N’est-il pas remarquable qu’après quelques millénaires de recherches et d’expressions sous toutes les formes, l’aboutissement artistique soit un ensemble de photos d’un corps humain, dépourvu de tout artifice ? Comme si tous les courants, toutes les matières et toutes les distorsions par rapport à la réalité s’étaient effacées devant l’évidence de la beauté, nue, simple et à portée de tous ? ». Ce « à portée de tous » fit tiquer Ellia, qui se sentit bizarrement plus dépossédée par ces mots que par les millions d’images de son corps reproduites depuis des mois dans tous les médias et tous les rézos.

Qui la possédait ? À qui appartenait-elle ? Comment garder son intégrité quand on était dispersée aux quatre vents, soumises à tant de regards ? Elle avait rêvé ces regards sur elle, elle les avait, au-delà de toute espérance. Elle était riche et célèbre, elle pouvait tout se permettre, s’offrir n’importe quoi. Et elle n’avait que 30 ans.

Restait un problème, qu’elle avait senti tout au long de la vente de ses NFT ; avec qui partager cette expérience ? Elle avait des milliers d’hommes et de femmes à ses pieds, elle était invitée tout le temps et partout, et elle passait de très bons moments. Mais bon. Que faire maintenant qu’elle était tout en haut de la gloire ? Était-elle une artiste ? C’est quoi une artiste ? À quoi allait-elle servir ?

Il est possible qu’Ellia ne trouve jamais la réponse à cette question, ce en quoi elle n’est ni moins bonne ni meilleure que la plupart d’entre nous. Elle ne pouvait s’empêcher cependant de penser qu’elle avait été à la source d’une supercherie, comme si elle avait voulu faire une blague qui avait été prise au sérieux par tout le monde. Vendre un droit de propriété sur les originaux des images de son corps, reproduites partout. C’était débile, complètement débile. 

Elle trouva confirmation de cette intuition en grattant sur internet : « Interviewé par le site developpez.com, le concepteur de jeux vidéo Holden Shearer estime qu’ “il est vraiment difficile pour la personne moyenne de concevoir pleinement l’inutilité des NFT. Nous sommes habitués à la raison. Si les gens font tant de bruit autour de cette technologie, alors elle doit bien faire quelque chose non ? La réponse est non. Elle ne fait absolument rien. Elle enregistre une transaction de cryptomonnaie et ajoute des données arbitraires à la transaction. Et c’est tout… Personne ne veut payer pour une image de merde d’un singe.  En particulier lorsqu’ils peuvent facilement obtenir le JPEG de merde d’un singe, légalement, gratuitement, avec presque aucun effort. C’est littéralement l’escroquerie où vous vendez à quelqu’un un faux acte de propriété du Golden Gate Bridge, sauf que vous pouvez au moins imaginer des raisons de vouloir posséder le Golden Gate Bridge… Les NFT sont entourés d’un si grand nombre d’affirmations bizarres et complètement fausses : tous ceux qui les proposent cherchent à gagner de l’argent rapidement grâce à l’escroquerie avant que tout le monde ne s’en aperçoive et que le racket ne s’effondre ».

Ellia en était presque à se demander si elle n’allait pas se lancer comme influenceuse pour prévenir les jeunes contre le danger des images inutiles, l’illusion de la possession et la poursuite de fausses valeurs. Oui, il y avait peut-être là une voie intéressante. Et si elle ne parvenait pas à convaincre les jeunes, au moins pourrait-elle rectifier un peu la trajectoire de sa propre vie pour en faire quelque chose d’un peu moins égotiste.

4 commentaires

  1. Très instructif. J’ai découvert les NFT, c’est beaucoup pour moi. Merci Pierre-Yves Yves d’assurer notre remise à nouveau !! J’espère que la prise de conscience en conclusion va fonctionner.
    Et Bravo pour vos idées hebdomadaires toujours renouvelées.
    Amicalement.
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

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