Aurélie et le consultant (1/2)

Publié par

(environ 20 minutes de lecture)

Après un divorce douloureux, Aurélie avait laissé son métier de fleuriste pour un emploi de bureau, qu’elle trouva dans le grand bâtiment de la communauté d’agglomération dont dépendait le patelin où elle habitait. Son temps de travail avait été divisé par deux, ses semaines de vacances multipliées par trois. C’était parfait pour pouvoir s’occuper de ses deux enfants, Léo 12 ans, Jade 10 ans, qu’elle élevait désormais seule.

Dans les premiers mois, elle parvint à trouver son poste intéressant. Parce que, quand on commence quelque chose, on a toujours tendance à enjoliver la réalité, à s’enthousiasmer pour la nouveauté. Au fil des semaines cependant, la nouveauté perd de ses charmes, la réalité n’est pas si bien que ça et les inconvénients apparaissent. L’inconvénient ici, c’était surtout l’ennui et le manque de sens : elle appliquait des procédures pour faire tourner une machine, procédures qui lui semblaient n’avoir aucune utilité concrète pour le public que l’on était censé « servir ». Surtout, le rythme de travail était incroyablement lent, elle aurait pu faire trois fois plus de choses dans le même temps imparti ; la productivité de cette administration devait être quatre à cinq fois moindre que celle d’un commerçant. Le télétravail, qui se généralisait deux ou trois jours par semaine, n’avait rien arrangé, même s’il n’avait rien empiré.

Mais Aurélie ne se plaignait pas, elle avait fait ce choix pour ses enfants, elle reprendrait un travail plus excitant dans 5 ans ; elle était d’un naturel optimiste et elle n’avait pas peur de l’incertitude, ce qui était rare dans un pays aussi frileux que la France.

Moyennant quoi, Aurélie s’ennuyait gentiment, se disant que l’essentiel n’était pas là, même si elle n’y croyait qu’à moitié (si, en fait, l’épanouissement par le travail était fondamental). Aussi était-elle disponible pour tous les à-côtés qui pouvaient pimenter un peu ses journées trop fades. Ces dérivés pouvaient être la participation à une réunion où elle verrait des gens nouveaux, une mission un peu différente de la routine quotidienne, une journée de formation, une discussion avec un.e collègue ou un.e élu.e plus intéressant.e que les autres. 

Mais pour pimenter la vie, pour éviter de tomber dans une morne déprime, la rencontre amoureuse est encore ce qui se fait de mieux. L’amour donne du plaisir, du sens, du courage, de la générosité. L’amour, pas le sexe. Le sexe n’est pas inutile, mais il n’est qu’un pis-aller, une faiblesse à laquelle il faut par moments sacrifier. L’amour, c’est autre chose. L’amour est un dépassement, un don, une plénitude. Un miracle.

Aurélie n’avait pas renoncé à l’amour. De toute façon, qu’on y ait renoncé ou pas, quand il s’impose il s’impose. À 39 ans, elle se savait encore séduisante, jolie certains jours. D’ailleurs, même si elle avait été moche et âgée de 89 ans, elle aurait eu à peu près la même chance, ou la même difficulté, de rencontrer l’amour : celui-ci frappe n’importe où, sans souci des apparences et des convenances. 

Depuis sa rupture avec Ludovic trois ans plus tôt, elle n’avait eu que deux aventures, une qu’elle considérait insignifiante et sans conséquences, destinée à se remettre en selle, une autre qui s’était achevée plus vite qu’elle ne l’aurait souhaité : elle avait été sidérée quand, alors qu’elle estimait avoir consenti des concessions maximales sur plusieurs points, le mec avait décrété que ça ne suffisait pas. Aussi surpris et sonnés l’un que l’autre, ils s’étaient séparés.

Les gens étaient-ils devenus trop exigeants ? Elle-même également ? Cela ne semblait pas si facile en tout cas de « refaire sa vie ». 

Elle allait s’inscrire sur un site de rencontres – c’était un moyen parmi d’autres de trouver l’amour, qu’il ne fallait pas négliger – quand apparut dans son angle de vue un homme qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu. Elle n’avait pas envisagé une seconde qu’il pût être question d’amour avec l’homme en question.   

Étonnamment, Laurent, c’était son nom, n’envisageait pas plus qu’elle une possibilité amoureuse entre eux deux. Il ne croyait plus, à son âge et vu son état, pouvoir encore séduire une jolie femme. Il n’en était même pas attristé. Il avait assimilé le constat, qui lui paraissait logique : il était inconcevable qu’un homme quelconque de 59 ans attire une femme agréable de 39. 

Il oubliait qu’il y a toujours des exceptions. Certaines femmes cherchent un père, ou une figure paternelle, ou un homme plus âgé ; il est même des jeunettes qui aiment les papis. Et l’amour est par nature ce qui nous fait faire et penser ce que nous n’aurions jamais cru pouvoir faire et penser. L’amour va jusqu’à rendre possible ce qui était impossible.  

Laurent débarqua à l’Agglo en tant que consultant missionné pour aider la direction générale à réorganiser les services. Dans ce cadre, il rencontrait chaque agent des services administratifs pour un entretien de 40 à 60 minutes, au cours duquel il devait évaluer le travail de l’intéressé.e, mesurer son degré de bien-être par rapport à ce travail, recueillir ses suggestions éventuelles pour améliorer le fonctionnement du service. 6 séries de 3 journées avaient été programmées à cet effet.

Dès la réunion d’information, Aurélie avait trouvé le type « pas banal », pas tant à cause de son look de baroudeur fatigué que de la franche simplicité de ses propos. Il ne disait rien d’extraordinaire, mais il parlait sans aucune ostentation, sans enrober. Il allait à l’essentiel sur n’importe quel sujet, aussi futile fût-il. Mais il ne semblait pas concerné par les futilités. Il voulait connaitre et comprendre la personne qu’il avait en face de lui. 

– Vous êtes donc Aurélie, lui dit-il avec un sourire désarmant. 

– Eh oui ! répondit-elle un peu plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.

– Pourquoi Aurélie ?

– Ah ! s’exclama-t-elle un peu gênée par cette question bête. Il faudrait demander à mes parents !

– Vous le leur avez demandé ?

– Ils me l’ont dit. Mon père aimait la sonorité, ma mère la calligraphie.

– Et vous ? Vous aimez votre prénom ?

Une légère interrogation marqua son visage :

– Je crois, oui. Mais je ne me suis jamais posé la question.

– C’est important.

– Oui, peut-être.

Aurélie était surprise par ce début. C’était rare qu’un inconnu et même un connu s’intéresse à ce genre de choses. Ce n’était pas désagréable, l’empathie faisait toujours du bien. Surtout dans un cadre professionnel. Par un cloisonnement absurde, les sociétés contemporaines avaient opposé vie professionnelle et vie personnelle, et dénié à la première les douceurs que l’on accordait à la seconde. C’était idiot, et suicidaire : on avait autant besoin de douceur au travail qu’à la maison. Le télétravail allait peut-être rectifier les choses, mais ce n’était pas sûr.  

– Comment êtes-vous arrivée au poste que vous occupez aujourd’hui ?

– Oui, entrons dans le concret, affirma Aurélie, qui s’étonna elle-même.

– Entrons dans votre vie, reprit-il, et il n’y avait ni sous-entendu ni même humour dans cette invitation.

Du coup, elle ne sut pas par où commencer.

– Avant d’être ici, je travaillais comme fleuriste. 

Elle crut percevoir dans son regard un intérêt particulier. Pourtant, il dit :

– Et avant d’être fleuriste ?

– Avant ?… 

Elle n’allait pas lui raconter sa vie, quand même !

– Racontez-moi votre vie. Comme vous la sentez. Vous avez le droit d’omettre, d’ajouter, de mentir. Votre vie m’intéresse, mais la manière dont vous la racontez aussi.

Elle osa lui demander :

– Vous n’allez pas me psychanalyser ?

– Dieu m’en garde.

Ce Dieu étonna Aurélie. Était-il croyant ? C’était peut-être une expression. Il précisa : 

–  Nous sommes là pour veiller à ce que vous vous épanouissiez dans le cadre de la réorganisation de votre entreprise. De votre collectivité, pardon. Pour cela, il est nécessaire que je connaisse un peu votre parcours et votre personnalité. Ni plus ni moins. 

Il avait pris un ton plus professionnel. Avait-il eu peur d’avoir été trop loin dans les propos précédents ? Et si elle l’avait vexé ? Il ne semblait pas être quelqu’un à se vexer facilement. Pourtant, Aurélie savait d’expérience que les hommes sont plus susceptibles qu’ils n’y paraissent. Derrière la carapace de la masculinité, demeure la fragilité de l’enfant à peine grandi.

– Avant d’être fleuriste, j’ai servi des pizzas, pris des cours, fait deux enfants.

– Tout ça en même temps ? 

– À peu près, oui.

– Vous avez bon souvenir de ces années-là, qui devaient être dures ?

– C’était dur, mais j’en garde un bon souvenir, oui.

– Vous sauriez dire pourquoi ?

Oui, elle savait pourquoi. Mais elle hésitait à le dire. Après tout, puisqu’il lui proposait de revisiter son parcours :

– Parce qu’il y avait de l’amour.

– Yes !

Elle le regarda :

– Pourquoi « Yes » ?

– Oh, ce n’est pas une approbation, comme si vous aviez donné la bonne réponse. C’est un Yes, parce que ça me plait que vous ayez osé avouer que votre bonheur était lié à l’amour. C’est l’essentiel, non ?

– Oui, sans doute.

Aurélie était gênée. Elle réalisait qu’il pouvait déduire de son « Il y avait de l’amour » à l’époque, que précisément il n’y en avait plus désormais. Il était prompt à la déduction. C’est l’embêtant avec les gens plus âgés : ils savent souvent plus de choses que l’on en sait, y compris sur soi-même. Quand en plus c’est leur métier de confesser…

Elle parla un peu de ses années entre maternité, boulots d’appoint et conjugalité. Puis de son métier de fleuriste, qu’elle avait choisi, aimé, assumé tant que son Ben jouait le jeu. Mais il avait fini par renoncer, à être un mari et un père, du moins à faire les efforts qu’imposaient ces fonctions. Elle ne s’était pas étendue sur la séparation et le divorce, elle n’en avait pas envie. Le consultant avait respecté.

45 minutes s’étaient écoulées et ils n’avaient pas parlé de son poste à l’Agglo, encore moins des évolutions possibles.

– Il faut qu’on se revoie.

– Oui.

– Vous accepteriez de dîner avec moi ?

Elle le regarda. Une vague de colère monta en elle.

– Non.

Il souriait.

– Pourquoi ?

– Pourquoi ? Pourquoi ?!… Mais enfin, vous vous croyez en 1950 ? Quand il suffisait qu’un homme montre qu’il s’intéresse à une femme pour qu’aussitôt elle se pâme ? 

– Ce n’est pas mon optique.

Elle s’était levée et elle allait de droite et de gauche de son côté de la table tandis qu’il restait assis. Elle se pencha :

– Je vais vous en donner une autre, d’optique. Ce que vous faites, c’est de l’abus de pouvoir ! Vous usurpez vos fonctions ! Vous trahissez votre mission. Et si j’en parle à la direction, vous allez passer un mauvais moment.

– Surtout je perdrais ce contrat, ce qui m’embêterait bien.

– Alors pourquoi vous vous comportez mal ?

– En quoi est-ce que je me comporte mal ? Nous avons passé trois quarts d’heure ensemble dans un cadre professionnel. Ces trois quarts d’heure m’ont donné envie d’en passer trois autres avec vous.

– Puisque vous m’y obligez, je vais vous donner une troisième raison de vous dire non : vous avez 20 ans de plus que moi et vous ne m’attirez pas du tout.

Paradoxalement, elle baissa la tête et se rassit, comme si elle était embêtée par ce qu’elle avait proféré. Il restait calme, ne semblait pas contrarié.

– Bien sûr que je ne vous attire pas. Accordez-moi au moins une certaine lucidité.

– Alors restons-en au domaine professionnel.

– Ce serait dommage. Laissez-moi préciser. Je n’ai pas la prétention de vous séduire. Juste de passer un moment avec vous dans un endroit un peu plus agréable que celui-ci. Vous  ne pouvez pas savoir comme je suis heureux de pouvoir écouter et regarder une femme qui me plait. Juste ça. Ça m’apporte beaucoup. Je pense aussi que je peux apporter en retour. Je n’ai ni jeunesse ni beauté ni argent, mais j’ai du cœur, un peu de culture, de l’expérience et de l’humour. Ce sont des biens qui peuvent être précieux et que j’ai toujours plaisir à partager.

– Mais j’ai ma vie ! On ne peut pas dîner avec tous les hommes qu’on croise !

– Juste avec ceux qui valent le coup.

Elle ne put s’empêcher de rire. Mais poursuivit :

– Écoutez, ne me faites pas croire que si nous dinons ensemble vous n’allez pas espérer une suite.

– Peut-être, mais dans ce cas, la règle est simple : si nous avons tous les deux envies de nous revoir, nous nous revoyons, sinon nous ne nous revoyons pas.

– Eh bien je vous dis maintenant que je n’ai pas envie de vous revoir. 

Il prit un air fataliste :

– D’accord, je respecte. Nous nous retrouvons donc demain à la même heure dans cette même salle, pour terminer cet entretien professionnel.

– Ok. Bonne fin de journée.

Elle s’en fut. Elle ne vit pas qu’il faisait une mimique pour personne, signifiant par une grimace que ça n’avait pas été facile et par un sourire en coin qu’il n’était pas mécontent. Lui ne vit pas qu’elle était perturbée, le visage fermé, ce que remarquèrent les collègues qu’elle croisa et qu’elle sembla ne pas voir ; mais il se doutait de sa contrariété. Il tapa sur son ordinateur ce qui était peut-être un compte rendu de l’entretien. Il nota : « Aurélie Guérinois, à fleur de peau. Vive, courageuse, ouverte. A besoin de temps pour être mise en confiance. Je la revois demain. Yes ! ». Il effaça ces lignes dans un petit rire. Une autre employée de la communauté d’agglomération attendait ; il se leva pour la faire entrer.

Aurélie passa une soirée classique avec ses deux enfants, le repas et le rangement du soir, un appel à sa mère, un peu de télé, un appel d’une copine. Quand à 22 h 30 elle éteignit sa lampe, elle repensa aux propos du consultant. Elle ne regrettait pas une seconde de l’avoir remis à sa place et de lui avoir rappelé que la condition féminine avait réalisé quelques progrès, qu’il semblait ignorer. Elle sentait pourtant qu’il ne lui déplaisait pas tant que ça, ce qui heurtait sa conscience. En plus, elle remarquait une contradiction dans son comportement : elle était à l’affut de tout ce qui sortait de son ordinaire trop terne, et elle refusait un simple dîner avec un type qui pouvait être un convive intéressant. De quoi avait-elle peur ? « Oh, tu le sais bien, banane, de quoi tu as peur ! se morigéna-t-elle en envoyant valdinguer un oreiller qui la gênait. On les connait, ces mecs, hein, merde ! Ça va ! ». Elle préféra prendre un demi-somnifère pour pouvoir s’endormir.

Laurent avait dîné au restaurant de l’hôtel avant de monter à sa chambre. Il se coucha tôt avec un roman (il n’aimait pas regarder la télé à l’hôtel, on était généralement si mal installé que n’importe quel bon film était gâché par le cou qu’on se tordait pour regarder l’écran trop petit). Plusieurs fois, il interrompit sa lecture pour repenser aux agents qu’il avait rencontrés au cours de sa journée ; c’est la figure d’Aurélie Guérinois qui se détachait et bientôt ses pensées ne se concentrèrent plus que sur elle. Il se persuadait qu’il n’avait aucune chance, mais en même temps il se souvenait qu’il avait souvent manqué des occasions simplement parce qu’il n’y avait pas cru. C’est après, par la fille en question, par un tiers ou par un examen objectif des faits, qu’il se rendait compte qu’il avait échoué parce qu’il avait intégré à l’avance cette idée stupide : elle est trop bien pour moi. Il ne fallait pas espérer la lune – l’espoir était une faiblesse –, mais il fallait continuer à lancer des bouteilles et à titiller le hasard. Il ne l’avait pas si mal fait aujourd’hui, il poursuivrait demain.

Quand ils se retrouvèrent à 15 h 15 dans la petite salle dévolue aux entretiens individuels et que le consultant fit entrer l’assistante Guérinois qui attendait son tour, ils étaient tous les deux sur leurs gardes. Elle contourna la table et s’assit pas vraiment en face, en diagonale, décalée. Il s’assit à son tour et la regarda. Elle soutint son regard un instant, puis :

– Quoi ?!

– Je me remémore. 

– Ne commencez pas !

– Vous avez bien dormi ?

– Passons à l’entretien s’il vous plait, professionnel. D’autant que j’ai un rendez-vous à 16 heures.

Il sourit sans rien dire. Elle se doutait qu’il lisait dans ses pensées, mais ses pensées étaient claires : elle n’avait aucune attirance pour lui. Il la fit parler de son travail au sein de l’Agglo. Il lui demanda s’il y avait adéquation entre les missions et les moyens. Il l’interrogea sur les améliorations possibles selon elle, l’incitant à oser formuler des propositions. Elle osa, mais ajouta :

– De toute façon, nous ne sommes que des exécutants.

– Pour une fois qu’on vous donne la parole, saisissez-la.

Il l’interrogea ensuite sur sa relation avec les élus, avec la direction, avec ses collègues. Il notait, pas tout. Il semblait synthétiser chaque point en quelques mots. Sa curiosité fut piquée :

– Vous remplissez un tableau ?

– Je n’aime pas les tableaux. Je note vos mots les plus signifiants. Je mettrai en forme ensuite. J’ai plus de travail après les entretiens que pendant.

– J’imagine.

– C’est que je vois et entends beaucoup de choses quand quelqu’un me parle. J’ai une idée assez précise non seulement du travail de l’agent, mais aussi de sa personnalité, de ses souhaits, de ses regrets. 

Elle le regarda d’un air suspicieux. 

– Vous extrapolez ? 

– En quelque sorte.

– Mais si vous interprétez, vous risquez de vous tromper sur le ressenti et les motivations de l’agent ?

– Bien sûr qu’il y a un risque de se tromper. C’est pour ça que la compétence et l’expérience sont importantes. 

– Et l’honnêteté intellectuelle.

Il la fixa, curieux :

– Est-ce que vous pensez que je possède ces trois qualités : compétence, expérience, honnêteté ?

Elle répondit du tac-au-tac :

– Expérience, ça se voit. Compétence et honnêteté, ça reste à prouver…

Il rit :

– Prends ça dans la figure…

– Non, mais…

– Si. Vous avez raison de vous méfier. Il y a beaucoup de charlatans dans le consulting. Je vais vous donner l’occasion d’apprécier par vous-même la qualité de ma prestation.

– Dépêchez-vous, faut que j’y aille.

– Voilà. Avec ce que vous m’avez dit hier et aujourd’hui, je rédige un portrait de vous en 3 pages. Et je vous le lis demain soir au restaurant.

– Vous n’allez pas recommencer ?!

– Vous n’êtes pas curieuse de votre portrait ? Un regard extérieur et professionnel ne vous intéresse pas ? 

– Non. Pas dans ces conditions.

– Un dîner, juste un dîner… Je suis de ma génération, que voulez-vous ! Le diner est un passage obligé.

– Non, mais je rêve ! Je me tue à vous expliquer qu’il n’y aura pas de passage vers quoi que ce soit ! Et que donc votre dîner n’a aucune raison d’être !

– S’il n’est pas un passage, il peut être au moins deux choses : d’abord un bon moment…

– Putain, mais il faut vous le dire comment : ce ne sera pas un bon moment ! Vous ne me plaisez pas !

– Erreur d’analyse, si vous permettez : ce n’est pas parce que je ne vous plais pas que ce ne sera pas un bon moment.

– Ben si.

– Ben non.

– Si.

– Je vais vous lire votre portrait, ensuite je vais vous écouter et vous faire dire des choses qui vont vous faire du bien et que vous allez adorer.

Elle le regarda, les yeux écarquillés :

– Vous êtes un grand malade, vous, hein ? Et un sacré pervers, en plus !

– Malade, c’est possible. Pervers… pas plus que les autres.

– Je m’en vais.

– On se retrouve à 20 heures place de la République ?

– Non !

– Laissez-moi au moins votre mail. Votre mail professionnel. Comme ça, ce portrait que vous ne voulez pas entendre, je pourrai au moins vous l’envoyer par mail. Vous ne serez même pas obligée de le lire.

– Vous l’avez, mon mail professionnel : prénom.nom et adresse de l’Agglo.

– Ok. Je vous envoie ça.

– Au revoir, Monsieur.

– Au revoir, Aurélie.

Il passa la soirée à réaliser le portrait d’Aurélie, qu’il rédigea à la première personne, comme si c’était elle qui parlait d’elle-même. Il espérait ainsi la faire réagir quand elle verrait des propos qui ne lui correspondaient pas, la troubler quand au contraire elle ne pourrait que souscrire à des affirmations qu’elle n’avait jamais osé formuler. Il structura son texte avec plusieurs intertitres : mon parcours, ma situation, mes contraintes, mes désirs. Ces intitulés n’étaient guère professionnels et c’était volontaire : c’est Aurélie dans toutes ses dimensions qu’il voulait cerner. 

Elle, ce soir-là, ne tenait pas en place, ce que ses enfants remarquèrent :

– Qu’est-ce que t’as, Maman ? On dirait que t’es pas avec nous, là.

Ils avaient raison. Elle n’arrivait pas à se concentrer, même pas à écouter ce que Léo et Jade racontaient. Son diner était loupé, rien ne l’intéressait, elle triturait son téléphone. Pourquoi ? Parce qu’un vieux con l’avait agacée ? Et qu’il allait continuer à le faire en lui envoyant son portrait ? Mais qu’est-ce que c’était que ce délire ? Et pourquoi n’arrivait-elle pas à s’en ficher, d’abord ? Ce n’est qu’une fois dans son lit, immobile mais raide comme un piquet sur le dos et les yeux grands ouverts, qu’elle réalisa : en fait, ça m’emmerde qu’il me parle de moi. Ça m’embête parce que ça me fait peur. Oui, ça me fait peur. Mais ça m’intéresse aussi. Peut-être que y’a besoin. Qu’à force d’enchaîner les étapes sans vouloir me retourner je me suis un peu perdue. Ouais ? Bof. Elle oscillait, ne savait pas. L’oreiller voltigea et elle alla prendre la deuxième moitié du somnifère.

À 23 h 30, il avait à peu près terminé le portrait d’Aurélie. Il se coucha et programma l’alarme de son iPhone à 6 heures pour pouvoir le relire et le modifier si besoin était avant de l’envoyer. Il voulait qu’elle le trouve dans sa boîte mail en arrivant à son bureau à 8 h 30. Il se leva plusieurs fois au cours de la nuit pour ajouter quelque chose ou modifier un passage. Entre 6 et 7, puis pendant son petit déjeuner, il fignola encore. Enfin, il ouvrit une nouvelle fenêtre mail, et colla le fichier pdf en pièce jointe. En objet, il inscrivit : « Mon portrait ». En mot d’accompagnement, il écrivit : « Aurélie bonjour, Comme convenu, voici un texte issu de nos entretiens. Si vous voulez qu’on en reparle après lecture, je vous donne rendez-vous à 20 heures, ainsi que je vous l’avais proposé. Je devais rentrer ce soir, mais je serais heureux de vous écouter encore un peu dans un joli cadre. Bonne journée, Laurent ». Le cœur battant, il appuya sur la touche. Envoyé. La pendule de l’ordinateur indiquait 7 h 55. 

Il était fébrile, mais soulagé de l’avoir fait, comme toujours quand il tentait quelque chose d’un peu risqué. Au moins il n’aurait pas de regret. Ce n’était rien de subir des rebuffades, c’était terrible de ne pas avoir essayé. Quand on ne connaissait pas l’échec, c’est qu’on ne tentait pas assez. Il fallait tenter, toujours, se planter, souvent, pour réussir, parfois. Les femmes, il l’avait expérimenté maintes fois, n’en voulaient jamais à un homme qui avait un peu forcé sa chance ; en revanche, elles étaient impitoyables avec celui qui n’avait pas répondu à leurs attentes.

Dans les locaux de l’Agglo, il craignait de croiser Aurélie, mais il espérait une réponse à son mail : entre chaque entretien de la matinée, il regarda sa messagerie. Rien. La délivrance lui parvint à 12 h 23, par texto (son numéro était sur les convocations aux entretiens).

– Bonjour. Certaines affirmations éhontées ne peuvent rester sans réponse. C’est bon pour ce soir 20 heures. Je sais que vous deviez repartir. Comme ça on va voir si vous êtes motivé. Motivé pour un diner qui ne vous apportera rien, si ce n’est une dépense de 90 €, car bien sûr vous m’invitez. À La Potinière. C’est le plus cher du centre-ville. A plus tard.

Une vague de chaleur gonfla sa poitrine et des larmes lui vinrent aux yeux. Bon sang ! Elle avait dit oui ! Oui pour un dîner ! Oui pour le revoir, en dehors du boulot ! Fabuleux. 

Il fallait répondre. Mais ne pas montrer son emballement. Il sortit pour aller acheter un sandwich et réfléchir à ce qu’il allait écrire. Il ne fallait pas trainer, une femme ça change d’avis, vite et souvent. Il alla se poser sur un banc avec une part de pizza et une Cristalline gazeuse. Il écrivit :

– Je suis content que ce texte vous ait (dé)plu. Parfait pour ce soir. Je vous attendrai à 20 heures devant l’entrée de La Potinière. Ce n’est pas la peine d’être en retard, je connais votre force de caractère. Juste une chose : vous vous habillerez bien, s’il vous plait. Je veux dire pas comme dans votre travail. À tout à l’heure. 

Il appuya sur la touche Envoi. Le retour ne se fit pas attendre.

– Il y a un mot que je n’aurais jamais cru employer car il est trop désuet pour moi. Mais pour un vieillard comme vous, il est adapté : vous êtes un mufle. Un mufle, oui. Et même un goujat. Un mufle et un goujat.

Retenant son hilarité, il tapota :

– Je vous aime déjà.

Elle répondit :

– Je vous préviens, si vous me sortez ça ce soir au restaurant, je vous gifle en public.

– Quel souvenir ça nous fera !  

Elle envoya le smiley d’un visage en colère. 

8 commentaires

  1. Jubilatoire, j’adore les dialogues. Tu n as pas perdu ton imagination sur ton lit d’hôpital Pierre Yves !

    Télécharger Outlook pour Android ________________________________

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s