Le (rêve d’un) malade et l’infirmière

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(environ 5 minutes de lecture)

Il était à l’hôpital depuis une semaine, et le séjour se prolongeait. Il allait sortir, mais dans quel état ?… Il ne pouvait toujours pas se lever. Outre les nausées, le plus pénible était les perfusions, pires que les barreaux d’une cellule ; le moindre mouvement était contraint.  

Il savait qu’il fallait lâcher prise. Il était malade, on l’avait opéré, il était diminué, normal. On le soignait, il allait se rétablir. Même s’il serait vieux, désormais. C’était déjà une chance d’être pris en charge dans un établissement doté des compétences et du matériel nécessaires ; ça, il en était conscient et ne cessait de le répéter.

Chaque matin, il avait droit à la toilette. Jamais il ne s’était senti aussi fragile. Dépendant. Ce mot dans sa tête l’avait frappé comme un coup. Dépendant. Il était dépendant !

L’aide-soignante de ce matin était si jolie que les larmes lui vinrent aux yeux. Bon sang de bois… 

– Pourquoi pleurez-vous, Monsieur ?

Cette candeur le toucha encore plus. Elle avait osé poser le diagnostic, et elle investiguait plus avant. 

– Je pleure parce que c’est vous qui me déshabillez. Alors que l’inverse, dont je rêverais, est inenvisageable.

Elle sembla plus surprise que gênée. Elle continua dans sa bienveillante franchise :

– Vous avez souvent déshabillé des infirmières ?

– Deux fois. Et pas dans une chambre d’hôpital. Mais je parlais des femmes en général.

– J’avais compris.

Quelle rare humanité elle avait ! 95 % des filles à sa place auraient esquivé les larmes et le sujet, pas elle. Ce faisant, elle le soignait au mieux. Elle avait les cheveux châtain clair, les yeux bleu pâle, des perles aux oreilles et au nez, un jean et des tennis blanche. Il avait aperçu ses chevilles. 

C’est elle qui lui attrapait une jambe. Elle faisait attention, elle était douce. Elle relança, le sourire aux lèvres :

– Dites, je ne suis pas dans votre tête. Mais est-ce que vous ne devriez pas vous réjouir de vous souvenir des femmes que vous avez déshabillées ? Si ces relations ont été importantes pour vous, est-ce que ce n’est pas une chance de se les remémorer, de savoir que ça a existé ?

Il prit une respiration, se bloqua comme si quelque chose lui faisait mal, soupira. 

– Vous voulez dire : plutôt que de me plaindre de ce que je n’ai plus, je devrais me réjouir de que j’ai eu ?

– C’est très bien résumé. Mieux que je n’aurais su. 

– Oh, vous aussi vous savez parler.

Elle passait un gant qu’elle essorait et trempait dans l’eau tiède à intervalles réguliers.

– Alors, votre réponse ?

Il leva son regard sur elle et leurs yeux se croisèrent une seconde.

– Oui, vous avez raison. Les femmes ont été la chance de ma vie. Et les belles histoires que j’ai vécues avec certaines d’entre elles ma plus belle réussite. 

– Vous voyez. Même des années après, ça vous tient chaud au cœur. C’est ça, les souvenirs : on peut se les repasser quand il fait froid.

Il chercha ses yeux :

– Où est-ce que vous avez appris à parler si juste ?

– J’écoute, c’est tout. Je lis, aussi. 

– Ah, c’est ça.

– Je sais pas.

Elle l’aida à se tourner sur le côté pour lui laver le dos et… bref. Mon Dieu, que voyait-elle, la pauvre fille ? Était-ce la position ? Ou plutôt sa franchise à elle ? Toujours est-il qu’il osa dire :

– Déjà que je vous trouve très jolie, si en plus vous allez à l’essentiel quand vous parlez avec moi, alors je vais tomber amoureux de vous et souffrir beaucoup. 

Elle lui donna une petite claque sur l’épaule avec le gant.

– Dites, il faut en laisser un peu pour les autres ! Si vous vous attaquez aux jeunes infirmières, qu’est-ce qui va rester aux jeunes infirmiers ?

Brillante, drôle, inventive… Que de talents ! 

– Oh, rassurez-vous. Je sais que je n’ai plus le droit de toucher. Mais vous regarder, vous écouter, vous parler, c’est déjà un grand plaisir. Et si par miracle je pouvais vous intéresser un peu, je crois que je serais heureux.

Elle souriait et le frottait avec précaution.

– Alors, soyez heureux. 

Il essaya de savourer cette réponse, même si elle contenait plus de gentillesse que de sincérité.

– Mais quand je vais quitter la chambre ?

– Nous n’en sommes pas encore là. Et après, vous aurez le souvenir !…

– C’est cruel, mais vous êtes un ange.

Elle le remit sur le dos.

– Attention, je vais vous nettoyer autour du zizi.

Non seulement elle le prévenait, mais en plus elle donnait un côté léger à son geste en parlant de « zizi ». Et pour atténuer encore le risque d’humiliation, elle disait « autour du zizi ». Une perle, il était tombé sur une perle. La perle.

Elle baissa son caleçon. Avec autant d’adresse que de délicatesse, elle passa le gant sur et autour de ses parties. Sans être gênée ni gênante. Il demanda :

– Comment vous appelez-vous ?

– Anaïs.

– Anaïs : acceptez-vous de devenir ma femme ? 

Elle rit. Il reprit :

– Anaïs, je vois le haut de vos seins malgré la blouse.

Elle rit de nouveau.

– Vous êtes un coquin, je vois.

– Vous croyez que je pourrais avoir une érection ?

Elle rit encore. Puis s’écarta et posa le gant dans la bassine. 

– Il est temps que je m’en aille.

– Pourquoi ? 

– Parce que si je reste vous allez me déshabiller.

Elle prit quand même le temps de tendre les draps, de replacer couverture et oreiller.

– Ça va aller ?

– Je vous aime.

Elle lui sourit, resta quelques secondes avant de s’en aller. Il se dit qu’il n’aurait pas été contre mourir à cet instant. Finir avec le sourire d’Anaïs. Mais ça valait le coup de vivre encore un peu.

5 commentaires

  1. Je suis heureuse de lire que les prémices de bonne santé se font sentir….. , il n’y a que l’Amour pour franchir les obstacles .
    Important de donner pour recevoir !
    A bientôt Don Juan
    BB

    Aimé par 1 personne

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