Conversation avec un monstre

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(9 nouveaux textes enregistrés, podcasts, sur https://anchor.fm/roubert-pierre-yves/episodes/Le-vieux–la-danseuse-et-les-fous-e1f62iu)

– Allo, Vladimir ? C’est Emmanuel.

– Da. 

– Tu as demandé que je te rappelle. Quels mensonges vas-tu me servir, aujourd’hui ?

– Ne commence pas, Frantsuzskiy. Tu as pris 5 points dans les sondages depuis le 24 février, tu vas être réélu. Ma petite guerre te sert aussi.

– Ce n’est pas une petite guerre, Vladimir. Tu fais des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de blessés, tu fais horriblement souffrir des enfants, qui ont peur, qui ont faim, qui ont froid, et qui resteront traumatisés à jamais.

– Ah, l’humanisme occidental… Vous en êtes si fiers… Votre bonne conscience, vos apparences…

– La vie n’est pas une apparence, Vladimir, la souffrance non plus. Essaye d’imaginer : ta mère, ta femme, ta fille, sous les bombes à Kharkiv ou à Marioupol. Si c’était ta fille qui avait les jambes arrachées…

– Arrête.

– Arrête, toi. Tu es en train de tout perdre : tu voulais la neutralité de l’Ukraine et tu as créé un peuple ukrainien anti-russe, tu voulais la mort de l’Union européenne et elle est de plus en plus forte, tu voulais que la Russie soit respectée et tu viens de la mettre au ban des nations. En plus, tu es en train de ruiner ta population.

– L’Ukraine et la Russie ne font qu’une. Tu ne vois pas la logique historique, tu es prisonnier de ton petit temps présent. Tu ne sais pas non plus ce qu’est un homme d’État. Je vais prendre un exemple, que tu connais bien : crois-tu que ton Napoléon se soit soucié de quelques victimes civiles en Égypte, en Italie, en Autriche, en Russie ? Eh bien, vous le vénérez encore plus de 200 ans après et vous vous référez toujours à son œuvre.  

– Un point pour toi. On oublie le côté massacreur de Napoléon. Toi, tu veux qu’on te vénère ?

– Je ne veux pas, je sais que mon action sera un jour reconnue comme allant dans le sens de l’histoire et comme ayant contribué à la grandeur de la Russie, et de l’Ukraine qui n’est qu’une partie de la Russie. 

– Tu sais qu’à l’origine c’est plutôt la Russie qui dépendait de l’Ukraine. Le Rus de Kiev au Xe siècle, ça te parle, je présume ?

– Ça me parle. Et sais-tu comment s’appelait, en 988, celui qui unifia les peuples russe, biélorusse et ukrainien ?

– Poutinovitch ?

– Vladimir. Vladimir le Beau Soleil. Ou Vladimir le Grand.

– Je ne connais pas le Beau Soleil, Vladimir. Mais je te connais toi, et je sais que tu es un astre noir. Et tu vas finir dans un trou plus noir encore.

– Ne méprise pas l’histoire, Manu. N’oublie pas que tu n’es qu’un petit politicien, intéressé seulement par les honneurs et ta réélection, ça fausse ton jugement.

– Tu sais où ça mène de ressasser le passé pour construire l’avenir ? Ça mène aux territoires occupés de Palestine, ça mène à la Corée du Nord, à l’Afghanistan, au terrorisme islamique. À des situations inextricables, à des décennies de misère et de malheur.

– La situation n’est pas la même. Tu verras. 

– Je te rappelle qu’en 1991 les Ukrainiens ont voté à 90 % la sortie de l’U.R.S.S. Ils ont même refusé d’intégrer la communauté des États créée par Eltsine pour garder des liens entre les ex-républiques soviétiques. 

– Parce que je n’étais pas encore au pouvoir.

– En 1994, quand l’Ukraine a rendu à la Russie les armes nucléaires stockées sur son territoire, vous lui avez garanti en échange son intégrité et sa souveraineté. 20 ans plus tard, tu trahissais cette parole, comme tant d’autres, en annexant la Crimée et en créant deux entités sécessionnistes dans le Donbass. 

– Si un Président ne pouvait pas faire évoluer la politique de ses prédécesseurs, à quoi servirait-il ? Et je te rappelle à mon tour que le rattachement de la Crimée à la Russie d’une part, l’instauration des républiques populaires de Louhansk et de Donetsk d’autre part, ont été largement validées par la population. 

– C’est sûr qu’on peut avoir confiance dans la sincérité des résultats électoraux, sous Vladimir Poutine…

– Pense ce que tu veux. Mais revenons à l’objet de cet appel.

– Je t’écoute.

– Je voudrais que tu dises aux Européens et aux Américains que les sanctions économiques, si elles appauvrissent trop le peuple russe, seront considérées par ce peuple et par nous le gouvernement, comme un acte de guerre.

– Mais mon pauvre Vladimir, nous savons cela ! Nous savons que chaque fois que nous réagissons à tes attaques, tu prends prétexte de notre défense pour te dire attaqué. Tu transformes l’agressé en agresseur. C’est toi qui envahis l’Ukraine, mais c’est nous qui te menaçons. C’est toi qui détruis des villes entières, mais c’est pour « dénazifier » le pays. C’est toi qui tues des civils par milliers, mais c’est pour libérer les pro-russes qui seraient oppressés. Tu fabules, tu inventes, tu nies la réalité. Mais ça ne trompe personne, Vladimir, même pas tes généraux. 

– Manu, transmets mon message, s’il te plait. Dans votre intérêt : si vous menez le peuple russe à la misère, je considérerai que vous nous faites la guerre.

– Oui, et tu nous lanceras une bombe nucléaire qui rasera Paris en dix minutes, je sais.

– Ne joue pas avec ça, Manu. 

– Je ne joue pas. C’est toi, une fois de plus, qui as eu la folie d’évoquer la dissuasion nucléaire, personne d’autre. Tu ne ressembles pas à Napoléon, mais à Hitler. Il était le mal absolu, avec Staline ton modèle, mais tu risques de les remplacer tous les deux pour les nouvelles générations.

– Comment ne vois-tu pas que je fais preuve de retenue ? Comment ne comprends-tu pas que, sans parler de missiles, si j’envoyais l’aviation ou l’artillerie sans souci des civils, l’Ukraine serait tombée depuis longtemps et Kiev ne serait plus qu’un tas de cendres ?

– Quand on voit ce que tu as fait de l’Ukraine en quinze jours, on peut difficilement parler de retenue. Mais si tu ne massacres pas tout le monde d’un seul coup, ce n’est pas par humanisme, puisque toi-même tu réfutes ce sentiment. C’est parce que ça ne te servirait pas à grand-chose de régner sur un tas de ruines et un pays vide. Et, plus embêtant pour toi, parce qu’une grande partie de l’armée te désobéirait, refuserait d’exécuter tes ordres assassins. Tous les Russes ne sont pas des tueurs. Tu envoies des jeunes terrorisés en première ligne, qui ne savent même pas où ils sont et pourquoi ils sont là. On leur avait dit qu’ils étaient des libérateurs et ils sont accueillis avec des fusils, des missiles anti-chars et des cocktails molotov. Tu leur as menti. Tu as perdu, Vladimir. Tu peux détruire un pays, mais tu as déjà perdu, le peuple russe, le peuple ukrainien, le monde entier.  

– Amusant, Manu, amusant. Toi, tu sais ce qui va t’arriver ? Tu vas gagner l’élection présidentielle française, et ce sera le drame de ta vie. Car ni ce que vous appelez l’extrême-gauche et ni ce que vous appelez l’extrême droite – ça fait au moins 40 % – ne le supporteront. Tu suscites la haine. Dans ton pays comme ailleurs, les gens ont envie de violence et de nationalisme. Tu ne l’as pas encore compris, avec les gilets jaunes ? Tu n’as pas senti leur violence ? Dans ton prochain mandat, tu auras les gilets jaunes puissance 10. Tous vos intellos et vos politiciens ont déclaré soutenir et comprendre les gilets jaunes, vous avez toléré leur violence et vous avez accepté qu’ils lancent des boules de pétanque sur vos flics : vous ne vous en remettrez pas. Tu vas voir ce qu’il en coûte de ne pas tenir son pays, de tolérer – comment disait ton général de Gaulle ? – « la chienlit ». L’heure est au populisme, dans ton pays, comme ailleurs. Si ce n’est pas un ou une populiste qui est élu.e, il ou elle ne pourra pas gouverner et ce sera la guerre civile. Je serais toi, je laisserais Marine Le Pen l’emporter. Elle est nulle, mais inoffensive. Elle ne fera qu’un mandat, qui calmera le peuple et enchantera les journalistes. Toi, si tu es réélu, la France sera à feu et à sang.

– J’admire ton effort pour changer de sujet. Comme toujours, ce n’est pas toi le problème, c’est l’autre. 

– Tu me donnes ton avis sur mon action politique, je te donne mon avis sur la tienne.

– Non, Vladimir, je ne te donne pas mon avis sur ton action : j’essaye de limiter les morts ! C’est la seule raison pour laquelle je tiens cette conversation surréaliste avec toi. J’essaye de te faire entendre raison, parce si je crois que tu es méchamment atteint, je pense que tu as encore une raison, un peu de raison. Et que tu peux comprendre que tu t’es trompé. Tu as fait beaucoup de mal, mais tu peux arrêter d’en faire. Et peut-être même sauver ta peau.  

– Je ne t’appelle pas pour te demander de l’aide. Je t’appelle pour faire comprendre ce qui est important pour la Russie, ce qu’est la Russie, tout simplement, ce pays que vous avez méprisé pendant si longtemps.

– Arrête avec ça. Tout le monde s’est réjoui de la fin de l’Union Soviétique et de l’entrée de la Russie dans le monde libre dans les années 90. Personne n’a cherché à vous envahir, à vous dépecer. L’Otan n’a pas pris position dans des pays autres que là où elle était avant. Les Américains n’en ont rien à foutre de la Russie, crois-moi, ils vous la laissent. C’est à partir de ton arrivée, en 2000, que la Russie est devenue de plus en plus autoritaire et inégalitaire ; tu en es le seul responsable. Et c’est toi qui déstabilises les démocraties avec tes hackers, tes faux comptes, ta propagande, tes piratages et tes commandos de mercenaires.  

– Tu parles trop, Macron. Moi, je te répète mon message : n’allez pas trop loin, ne faites pas de mal au peuple russe.

– Nous aimons le peuple russe et nous serions heureux que la Russie soit un partenaire solide et respectueux. Mais toi tu n’aimes pas le peuple ukrainien et pas le peuple européen. Même pas le peuple russe, que tu conduis à la catastrophe. 

– Ce sont les dirigeants européens et ukrainiens que je n’aime pas, qui emmènent leur peuple dans une mauvaise direction.

– Laisse-les choisir. Car eux ont le choix. Et arrête d’avoir peur de l’Europe. Si tu ne te comportais pas si mal, nous ne te voudrions aucun mal.

– Dis-moi : combien vous avez mis de personnes sur le coup pour essayer de m’avoir ?Combien de services secrets ? Les commandos sont déjà partis ? À combien est ma tête ? 1 million ? 10 millions ?

– Tu te flattes. Nous ne voulons pas plus de morts, nous nous ne voulons plus de morts. C’est ça, l’humanisme, que tu détestes tant. La vie humaine, pour moi et pour quelques milliards de personnes, ça compte. Mais la mort ne serait peut-être pas une mauvaise chose pour toi. Si tu ne meurs pas assassiné par tes proches qui déjà veulent se débarrasser de toi, tu vas passer la fin de ta vie à ne plus pouvoir dormir, à ne plus pouvoir supporter tout le mal que tu as fait. Ta conscience, Vladimir, elle existe encore. Caïn et Abel, ça te parle ? L’œil ? Tu le sais, Vladimir et tu vas le savoir de plus en plus : tu t’es très mal comporté, tu es un des tyrans le plus sanguinaires du XXIe siècle, alors qu’on t’a donné mille chances d’arrêter. Je t’ai même invité à Versailles, au défilé des Champs Élysées, à Brégançon, nom de Dieu ! Pour te connaître, te comprendre, t’honorer, t’intégrer. Pourtant tu as détruit deux peuples, deux pays, plus de 200 millions de personnes. Et les destructions matérielles que tes bombes, tes missiles et tes obus ont causées se chiffrent déjà en centaines de milliards de dollars. Tu es un monstre et tu ne pourras bientôt plus te supporter.

– C’est beau, Macronitch. On croirait du Dostoïevski. Mais tu maitrises mal l’âme russe, tu ne nous comprends pas. Comment le pourrais-tu, d’ailleurs ? Petit Français privilégié qui n’a jamais souffert…

– Il est vrai que je n’ai pas tes haines et tes aigreurs. Toi, tu es un sous-officier frustré, à qui les hasards et les circonstances ont donné des pouvoirs démesurés. Pour notre plus grand malheur.

– Alors je n’ai aucun mérite, selon toi : il vaut mieux être bien né que progresser par le travail et la talent ?

– Ce n’est pas par le travail et le talent que tu as progressé : mais par le mensonge, la corruption et l’élimination. 

– Tu crois que les Russes me feraient confiance depuis 22 ans s’ils ne reconnaissaient pas que je fais du bon boulot pour eux ?

– Je crois que les Russes méritent mieux, beaucoup mieux. Peut-être faudra-t-il la mort de milliers d’Ukrainiens pour qu’ils s’en aperçoivent. Mais les révolutionnaires de la Place Maïdan de Kiev, qui en 2014 ont chassé ton président fantoche, Ianoukovitch, seront dix fois plus nombreux sur la Place Rouge de Moscou pour te chasser toi et ta clique. Ils vous poursuivront et vous buteront – comment tu disais déjà à propos des Tchétchènes ? – « jusque dans les chiottes ».  Ta fin de vie va être un cauchemar, Vladimir.

– Tu perds ton sang-froid, Manu. Tu confonds le rêve et la réalité. Ce n’est pas le moment pourtant. Tu te rends compte ? Tu vas être confronté à deux guerres : une guerre contre moi et une guerre civile. T’as pas les couilles, Manu, c’est ta vie à toi qui va devenir un enfer. Il est temps que tu découvres que l’existence n’est pas une partie de rigolade et que tu souffres un peu. Ça te rendra moins con.

– Tu te crois courageux, terré dans ton palais ? Tu te prends pour un seigneur ?

– Je suis un peu plus courageux que vous autres, occidentaux. Vous, quand vous intervenez dans un pays, pour vous donner bonne conscience, vous bombardez une nuit, parfois vous envoyez quelques hommes, mais vous êtes dans la demi-mesure. 

– On cherche à arrêter ceux qui massacrent leur peuple, pas à massacrer le peuple.

– Vous évitez les morts quand vous êtes sur place, mais après quand vous partez, c’est le chaos…

– Nous ne prétendons pas résoudre les problèmes préexistants.

– Vous les aggravez. Regarde ce que la France a fait au Mali…

– Au Mali, nous avons évité que les djihadistes prennent Bamako et constituent un nouvel État islamique. Dans plusieurs régions, nous avons fait cesser les attentats et les massacres d’innocents. Nous avons aidé ceux qui ne pouvaient pas se défendre et qui lançaient des SOS.

– Les islamistes sont toujours là, tu peux être sûr. 

– On ne peut pas laisser un peuple se faire massacrer, surtout quand il appelle à l’aide. En  Syrie, toi tu as fait un carnage pour sauver le président et ses tortionnaires. 

– Mon carnage a stabilisé le pays, 

– Bon, on va arrêter là si tu veux bien. J’ai compris ton message sur les sanctions économiques. Est-ce la peine que je te rappelle les miens, de messages, puisque tu n’en tiens jamais compte ?

– Je les entends, les analyse. Ensuite, je décide. 

– Oui, par exemple, en acceptant des couloirs… qui mènent tous en Russie ! Il fallait y penser. J’avoue que tu nous a surpris sur ce coup-là. C’est un peu comme si les nazis avaient proposé aux habitants de Varsovie de quitter la ville seulement par la route qui menait à Auschwitz. 

– C’est la guerre, Manu, quand le comprendras-tu ? On n’en est plus aux politesses.

– Pourquoi tu veux me parler, alors ?

– Pour te faire comprendre ça, justement : tenez compte du rapport de forces. Laissez un peu votre idéologie et vos intérêts mesquins. Sinon vous serez balayés. Le monde a changé. 

– Oui, le monde a changé, Vladimir. Tes massacres nous ramènent 80 ans en arrière. Tu te trompes de siècle. 

– Nous verrons. À bientôt, Manu. Et fais pas le con avec tes Rafale. Fais pas d’erreur.

– Quoi que nous fassions pour défendre l’Ukraine et la liberté en Europe, tu trouveras un prétexte. On ne négocie pas avec quelqu’un de mauvaise foi. 

– Il n’est pas encore temps de négocier. 

– Il est temps de cesser les atrocités.

– Bonne journée, Manu. Merci de m’avoir consacré un moment. 

7 commentaires

  1. Fascinant. Je ne sais pas comment vous faites. Très irmpressionnant. Les mots ne semblent pas atteindre Poutine. Macron, ou quelqun d’autre, pourra-t-il toucher sa conscience ? il faudrait qu’il lise votre texte..

    Aimé par 1 personne

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