Le jour où petit chat…

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C’est un de mes souvenirs d’enfance les plus marquants. J’avais 11 ans et j’étais chez mon père pour le week-end. Il avait neigé toute la nuit depuis la veille au soir. Avant de nous coucher, nous étions sortis sur le perron pour observer les flocons qui, par terre, formaient une couche couvrant la rue, les voitures et les jardinets. Nous trouvions cela d’autant plus beau qu’une telle chute était rare dans notre ville, on n’en voyait pas plus d’une tous les trois ans. Quand je fus dans ma chambrette allongée sous la couette, je tâchai encore de percevoir à travers les lames des volets de bois ce duvet blanc qui ouatait le pays. Je tendais même l’oreille, comme si, multipliées par des millions, les particules à peine plus lourdes que l’air pouvaient s’entendre lorsqu’elles se déposaient là où les amenait l’apesanteur. 

Le lendemain à 8 heures, j’ouvris la fenêtre et les volets. Il ne neigeait plus mais l’épaisseur blanche éclatait sous la lumière naissante de ce matin de février. Je sus que la journée serait ensoleillée, glaciale et magnifique. Je descendis. Papa prenait son petit-déjeuner, debout, en préparant le mien. 

– J’ai une surprise pour toi, me dit-il avec son bon sourire.

À peine avait-il prononcé cette phrase qu’un chat apparut côté salon.

– Oh ?! Il est mignon !… Mais qu’est-ce qu’il fait là ?

Je me baissai pour être à sa hauteur. 

– Figure-toi qu’il miaulait devant la porte ce matin. Je l’ai entendu, j’ai ouvert, et il est entré. Comme s’il habitait ici depuis toujours !

– C’est fou !

Je pus le caresser tout de suite et même le prendre dans mes bras. Non seulement il n’était pas sauvage, mais en plus il semblait chercher le contact. Il était superbe, fin, sans doute très jeune, un pelage de bandes noires sur une laine beige, blanche sur le ventre, le cou et le bas du visage. Et aussi propre que la neige immaculée. 

– Tu l’as déjà vu ? demandai-je à Papa.

– Jamais. Il n’a pas de collier.

– Il n’a pourtant pas l’air d’un chat abandonné.  

– Non. C’est étonnant qu’il n’ait pas peur de nous.

– Il ronronne !

Je ne voulais pas le quitter. Avoir un animal avait toujours été mon rêve. De préférence un chien, mais un chat m’aurait rendue très heureuse aussi. Même quand ils vivaient ensemble, Papa et Maman n’avaient jamais voulu d’animal. Mon frère s’en fichait, mais moi j’en réclamais. Faute d’obtenir satisfaction, je me jurais que dès que je serais indépendante, j’aurais un animal de compagnie. En attendant, je me consolais avec les chevaux. Je pratiquais l’équitation depuis 4 ans. Le divorce et notre changement de ville avec Maman avaient compliqué les choses. Mais je continuais à en faire, aussi bien à Dijon qu’ici à Chalon. Pas plus tard que hier, j’avais passé l’après-midi au club avec ma copine Clémentine et nous avions monté, nettoyé, câliné nos grands amis à quatre pattes.

– Je te félicite de ne pas l’avoir laissé dehors !

– Il a de la chance. Il ne doit son hébergement ici qu’à deux conditions simultanées : la neige et ta présence. Mais ce soir, il repart en même temps que toi. 

– Pourquoi tu le garderais pas ? Il te gênerait pas. Vous vous entendriez bien. Tu es écrivain, en plus ! Chacun sait que les écrivains et les chats vont bien ensemble !

– Comment tu sais ça, toi ? Allez, laisse la bêbête et viens petit-déjeuner.

– Attends…

La journée fut encore plus belle que prévue. Le petit chat était joueur. Je fabriquai différents jouets qui lui plurent beaucoup : un anneau pendu au bout d’un ruban, une pantoufle accrochée à une chaussette, un sac en papier transformée en balle. Pour lui, je sacrifiai même une de mes peluches, qu’il griffa et mordit sans vouloir lui faire le moindre mal.

Nous sommes sortis, emmitouflés dans nos pulls, nos écharpes et nos gants. Nous avions improvisé avec une cordelette une laisse de quelques mètres pour laisser marcher le chat. Je l’ai posé une première fois par terre au bas de marches, mais la neige était si épaisse qu’il s’enfonçait jusqu’au garrot. Il s’ébrouait mais n’arrivait pas à se dépatouiller de la neige. Cela nous fit beaucoup rire. Je le pris dans mes bras et nous avons remonté la rue. 

Nous avions l’impression de marcher sur de la meringue, la croute craquait sous nos pieds, c’était une sensation agréable. Le paysage était transformé. On voyait des traces sur la route, mais même là où les roues des voitures étaient passées, la chaussée restait blanche.

Nous avons été chez le copain de Papa épicier. Il était dépressif et, paradoxalement, très drôle. Chaque fois qu’il le voyait, mon frère ne pouvait pas se retenir.

– Les animaux sont interdits dans le magasin, lança le commerçant quand il nous vit entrer avec petit chat.

– L’animal a besoin de lait et de croquettes, répondit Papa. Quant à nous, nous avons besoin de…

En échange de sa bienveillance, l’épicier nous demanda si nous pouvions aller livrer un carton de courses chez un couple de petits vieux, trois rues plus loin.

– Ils m’ont appelé. Avec la neige, ils n’osent pas sortir. Et ils ont besoin de ça pour le déjeuner. Ah, il fait pas bon vieillir…

– Nous nous en occupons, répondit Papa. Ça fera une promenade à notre félin. Au fait, tu l’as déjà vu dans le quartier ?

Nous racontâmes comment il était arrivé à la maison ce matin. L’épicier ne l’avait jamais vu non plus.

– Remarque, vous avez raison de vous en occuper. Les animaux, c’est plus sûr que les humains… 

Nous le quittâmes avec nos courses et le carton à livrer. Dans une rue calme, petit chat voulut réessayer la marche sur neige. Il éructa, miaula, glissa et je le repris contre moi.

Les petits vieux tinrent à nous offrir le thé. Je me retrouvai avec une tasse en porcelaine dans les mains et je bus comme une grande dame.

– Laissez-le aller dans la maison, dit la mamie.

Je posai petit chat, qui explora partout.

– Peut-être qu’il sent notre pauvre Tigrou, mort il y a un an et demi. On n’a pas eu le cœur à en reprendre un autre. Mais en voyant le vôtre, si mignon…

Ce fut un moment hors du temps.

– Le XIXe siècle avait du bon, dit Papa en sortant.

Il nous restait à passer chez le boulanger d’abord, à la camionnette du volailler ensuite.

– Plutôt que d’acheter un poulet rôti, si on se faisait du chat ? me taquina Papa.

– Ne l’écoute pas, dis-je à mon nouvel ami en l’embrassant.

Le poulet était délicieux, et j’obtins le droit de donner un morceau de blanc à petit chat, qui s’en régala.

– C’est quand même autre chose que des croquettes.

Il dévora, et but pas loin d’un demi-litre de lait.

– Il devait être affamé, même s’il ne le montrait pas.

– Il est poli, en plus !

Le dimanche, Papa s’accordait toujours une sieste. Moi, pendant ce temps, je faisais les devoirs que j’avais apportés. Ou, quand je n’étais pas trop chargée et que Lucas était là, nous jouions une partie d’échecs ou de dames chinoises. Mais ce jour, je montai dans ma chambre avec petit chat.

– On va faire la sieste nous aussi…

Ce fut un beau pugilat. Nous avons fait les fous, comme avec mes cousines quand on avait 7 ou 8 ans. J’étais aussi griffée que la couette, les oreillers, mon ours…

– Quel boucan… grogna Papa 40 minutes plus tard en émergeant.

– On t’a pas empêché de dormir à ce que je vois…

– Vous serez punis…

Nous avons pris la voiture pour aller au lac, dont nous voulions faire le tour. Pendant les 20 minutes du trajet, petit chat sembla inquiet. 

– Il n’aime pas la voiture, on dirait.

Peut-être avait-il peur qu’on le ramène d’où il venait. Mais d’où venait-il ? 

Le lac entouré de blanc était somptueux. Il miroitait sous le soleil comme une plaque d’acier, ondulée sur les bords. On avait l’impression que, par endroits, de minuscules îlots de neige flottaient sur l’eau glacée. C’était féérique. 

Petit chat se plut sur le chemin, où la neige était davantage tassée que dans les rues le matin. En revanche, malgré la cordelette qui me permettait de le diriger, je le reprenais souvent dans les bras, car la moitié des promeneurs que nous doublions ou croisions étaient accompagnés de chiens. Il fut fasciné par un poisson – une carpe ? – qui sautait hors de l’eau, spectacle étonnant il est vrai. Il suivait des yeux cette sorte de flèche argentée, ne comprenant pas comment elle disparaissait sous la surface après être retombée.

Je lui commentais les endroits où nous passions :

– Tu vois, les ruines du château ? Et, là-haut, l’église qui domine ?… 

Il semblait tout découvrir et s’enivrer de la nature qu’il voyait peut-être pour la première fois. Nous finîmes la boucle et il fallut regagner la ville. De nouveau, il fut inquiet dans la voiture. J’embrassai son crâne et le câlinai en le rassurant :

– Ne t’inquiète pas. On rentre à la maison.

On rentrait à la maison, mais après ? Il serait 17 heures. Papa allait prendre un thé, moi un Coca light, nous grignoterions des gâteaux secs et du chocolat, puis il faudrait se préparer. Nous partirions à la gare à 18 h 10, pour que je prenne le train de 18 h 36.

– Papa, tu le gardes, hein ?

– Je peux pas. Tu sais bien que je suis souvent en déplacement. 

– Mais tu ne pars jamais plus de 3 jours de suite ?

– Non, n’y pense pas, ce serait trop compliqué, nous serions tous malheureux.

– Au contraire…

Comment pouvais-je convaincre mon père ? 

– Qu’est-ce que tu vas faire de lui quand je serai partie ?

– Je vais le remettre dehors. Il finira bien par s’en aller.

– Et s’il revient ?

– Eh bien il se cassera le nez sur la porte. 

– Je suis sûr que tu le laisseras pas miauler longtemps. 

Alors que nous nous réchauffions en goûtant, Papa me fit une proposition. Petit chat avait lapé du lait et tâté de la croquette. À présent, il se reposait sur le canapé. Le grand air l’avait fatigué.

– Je te propose quelque chose. À 6 heures moins le quart, je le mets au bas de l’escalier. S’il est encore là quand on part à la gare, on le laisse dehors. S’il est encore là quand je rentre de la gare, je le laisse dehors. S’il est encore là demain matin, je le laisse entrer.

J’essayai de réfléchir vite :

– Donc s’il revient trois fois de suite, on le garde ?

– Oui.

Ça valait le coup d’être tenté. C’était déjà une concession que m’accordait Papa. 

– D’accord.

Il me restait un quart d’heure pour dire au revoir à petit chat. Je le rejoignis sur le canapé.

– Viens, je vais t’expliquer.

Et je lui parlai doucement, sans que Papa écoute ; il avait compris qu’il fallait nous laisser seuls un moment.

– Allez, me dit-il. Courage, fillette.

Il dégagea lentement l’animal que je retenais dans mes bras et sortit pour aller le poser dehors. Je ne voulais pas voir ça, et j’espérais de toutes mes forces que petit chat ne partirait pas, ou reviendrait très bientôt. Peut-être serait-il encore là dans 25 minutes quand nous partirions à la gare ?

Papa rentra et ferma la porte doucement. Il me regarda d’un air fataliste.

– Il appartient sans doute à quelqu’un. On ne pouvait pas se l’approprier comme ça.

– S’il revient trois fois, tu le gardes, hein ? Tu as promis.

– Promis.

Je montai préparer mes affaires. C’est quand je suis redescendue avec mon sac que le drame se produisit. Je regardai par la fenêtre du salon pour tenter d’apercevoir petit chat. Je vis alors un homme et une femme au milieu de la rue.

– Papa ! criai-je en me précipitant à la porte.

Je dévalai les escaliers au risque de me casser une jambe sur les marches où la neige commençait à geler. Je m’arrêtai net après avoir ouvert le portillon donnant sur la rue.

– Mon Dieu, disait la femme. Mon Dieu…

Au milieu de la route, à trois mètres de moi, petit chat était étendu. Du sang coulait d’une de ses oreilles. Il ne bougeait plus.

– Qui a fait ça ? disait l’homme. Je n’ai pas entendu de coup de frein.

Je m’approchai à pas lents. Je m’étais mise à trembler. Le couple me vit, s’écarta :

– C’est ton chat ? me demanda la dame.

Je ne répondis pas. J’attrapai petit chat, le serrai contre moi et retournai à la maison. Papa était sur le perron, tétanisé. Je passai devant lui et nous rentrâmes. Nous avons examiné le blessé ; il était mort. 

– Il faut y aller, Poupée. On va le poser dehors devant la maison, derrière le muret, et je l’enterrerai en rentrant. Ton pull est plein de sang, change-le et laisse-le ici.

J’étais dévastée. Le trajet jusqu’à la gare se fit dans un silence de mort, hormis mes hoquets et mes reniflements. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer, et je crois que Papa pleurait aussi. Dans le hall et sur le quai plein de monde, Papa me tenait par les épaules et portait mon sac car je pouvais à peine marcher. Le moment le pire fut quand je fus assise dans le wagon et que Papa se mit devant la vitre, sur le quai, attendant le départ, comme il le faisait chaque fois. Parfois, il courait quand le train démarrait, pour rester à mon niveau, jusqu’à ce que la vitesse augmente.

Là, il était debout, pas fier, me regardant parfois, baissant les yeux à d’autres moments, tournant la tête de droite et de gauche. Malgré la saleté de la vitre et mes larmes, je vis qu’il pleurait. Aucun doute cette fois. Et il n’avait pas trouvé les mots, ce qui était rare chez lui, pour dire ce qui nous arrivait et caractériser nos émotions.

Le train s’ébranla. Je fis un signe à Papa et il me rendit la pareille. Nous étions pitoyables, avec nos visages ravagés. Il ne sourit pas, ce qui était là encore exceptionnel. Il disparut de ma vision. Le train sortit de la gare et m’emmena. Le ciel si bleu tout le jour virait au noir, et même la neige maintenant était sale.

Mon souvenir s’arrête là. Il a longtemps été douloureux. Par moments, j’arrive à ne me remémorer que la journée jusqu’à 6 heures moins le quart, gommant ce qui a suivi. J’espère qu’avec le temps, l’horrible soirée disparaitra de ma mémoire et qu’il ne restera que la lumière de ce jour de neige. Qu’est-ce qui était si dur, si tragique : le contraste entre la journée parfaite et la soirée dramatique ? Le fait que l’horreur succède si vite au bonheur ? L’absurdité de la vie et de la mort ? Le lien non fondé que je cherchais entre la mort de petit chat et le divorce de mes parents ?

Papa m’avoua des années plus tard que cette soirée avait été pour lui une des plus terribles de cette époque.

– Déjà, te ramener au train le dimanche soir, c’était difficile. Le moment où je me disais que quelque chose n’allait pas, qu’on s’était planté quelque part… Mais ce soir-là…

Ce qui m’a sauvée ? Plusieurs choses : les chevaux, qui, une fois par semaine, étaient mes amis indispensables ; Harry Potter, qui me montra que lire pouvait être génial et que la vie pouvait être magique ; le collège, même si ce n’était pas facile, parce qu’il y avait un rythme, des filles qui pouvaient être mes amies, et quelques profs qui savaient m’intéresser à ce qu’ils racontaient ; et puis Papa et Maman, qui, chacun à leur manière, ont su m’aider à surmonter les épreuves, la mort de petit chat notamment.

Dans son album, où il classait chaque année quelques photos tirées sur papier, Papa avait inséré quatre images de cette journée blanche : sur la première, je suis à genoux dans la maison, petit chat dans mes bras, et nous regardons tous les deux l’objectif. Sur la deuxième, il est encore avec moi, au bas de l’escalier extérieur, en position de sphinx dans mes bras, entouré des pans de mon écharpe. Sur la troisième, c’est Papa qui le tient contre lui, devant un jardin et des arbres tout blancs. Sur la quatrième, petit chat est de nouveau dans la maison, seul face à l’anneau qui pend au bout d’un ruban vert, qu’il fixe avant de lancer la patte.

Aujourd’hui, je peux regarder ces photos sans qu’elles me fassent trop mal. Elles éveillent ce qui est devenu un fort souvenir d’enfance. Ce n’est plus petit chat qui me manque à présent, c’est Papa.

2 commentaires

  1. Texte très émouvant.
    La vie est faite de rencontres, les rencontres éphémères pouvant être les plus marquantes. C’est ainsi qu’on se construit, qu’on apprend à accepter les situations difficiles. Rien ne remplace les parents. Il faut se souvenir et profiter de tous les bons moments.
    Merci Pierre-Yves d’avoir endossé le costume d’une petite-fille, puis d’une adulte. Ah ! Les femmes !!
    Les jonquilles sont partout en Corrèze et dans le Lot. Et chez vous ?
    Bien amicalement.
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

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