Un abri en Syrie

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(environ 6 minutes de lecture)


Un bombardement pareil… Allait-il les retrouver vivants ? Amin tremblait de tous ses membres. Il n’aimait pas les quitter. Pourtant s’il ne travaillait pas, sa femme et ses enfants mourraient de faim. Il devait rentrer, vite. Mais traverser la ville en ruines était dangereux. Il y avait des tireurs embusqués, de l’État islamique, du Front al-Nosra, des rebelles de l’Armée Syrienne Libre. Il fallait contourner. Et comme si les tueurs au sol ne suffisaient pas, il y avait ceux qui venaient du ciel : l’aviation de Bachar, les Français les Anglais et les Américains pendant un temps, et maintenant les Russes. Mais qu’est-ce qu’ils avaient fait pour mériter pareil cataclysme ? Pourvu que Nour ait emmené les enfants dans l’abri derrière la maison…

Dans le sous-sol de la maison, Nour, assise sur les marches d’escalier, serrait son petit Hissam, 3 ans, étonnamment calme. Sa fille de 5 ans, Nawal, se tenait debout près de la fosse. Et son aîné, Faris, 7 ans, s’était assis avec un air boudeur dans le bac à pommes de terre, qui ne contenait plus de pommes de terre depuis longtemps. Dans les champs, maintenant, il y avait des morceaux de béton et des éclats d’obus. Comment allaient-ils passer l’hiver ? Il fallait fuir, fuir absolument, mais Amin pensait que ce serait pire ailleurs et qu’il fallait tenir ici ; il pensait que la folie des hommes sur la pauvre Syrie finirait bien par s’arrêter. Sauf qu’elle durait depuis 10 ans déjà, la folie des hommes. 11 ans maintenant que le fameux « printemps » avait eu lieu, et l’on ne savait plus si cela avait été le printemps du bonheur ou celui du malheur. Du début de l’horreur en tout cas.

Dans une trouée entre deux rangées d’immeubles effondrés, Amin vit la fumée qui s’élevait. Quand il dut tourner dans une perpendiculaire – éviter les snipers, toujours –, il la perdit de vue. Puis à un angle, elle réapparut. Plus il avançait, plus il se persuadait que c’est de son quartier que provenait cette fumée. Mon Dieu… Qui était-ce ? Sans doute les loyalistes ou les Russes, qui nettoyaient un secteur sans faire le tri entre les djihadistes, les rebelles et la grande majorité de civils. Son patron avait appris deux expressions à Amin : « dommages collatéraux » et « frappe chirurgicale ». Une frappe chirurgicale était censée éviter les dommages collatéraux. Les frappes russes n’étaient pas chirurgicales, la terreur instaurée par Daech non plus. 

Pourvu que Nour ait rejoint l’abri. Il savait qu’elle regimbait à l’idée de s’enfoncer dans un trou en terre, et il avait dû insister, lui faire promettre.

Dans la maison, Nawal voulait sortir de la cave. Elle voulait revoir le ciel éclairé de bleu et de rose par des fusées. Elle voulait revoir les avions qui arrivaient. C’était beau.  Sa mère l’avait sermonnée, alors elle se consolait avec les bougies, qui n’apportaient que de faibles lueurs. Faris n’était pas content. Papa avait dit d’aller dans l’abri du jardin, pas dans la cave.

– Papa ne savait pas qu’il y aurait tant d’avions, avait expliqué Maman en les empêchant de sortir et en les poussant dans l’escalier qui descendait.  

Les bombes tombaient en nombre, plus ou moins proches. Ils sursautaient à chaque impact, de la terre leur tombait sur la tête, des vitres se brisaient. Faris était inquiet pour son vélo, qu’il n’avait pas eu le temps de rentrer. S’il perdait son vélo, il serait trop triste. Il regarda Hissam, son petit frère. À chaque explosion, celui-ci répétait :

– Baisse la tête, Maman, baisse la tête.

Amin vit un homme traverser la rue devant lui, un enfant blessé dans les bras. Il vit deux femmes qui semblaient se disputer et pleurer en même temps. Un vieillard au milieu de la rue regardait le ciel avec des yeux fous, comme s’il implorait la mort. Une voiture brûlait au milieu d’une chaussée défigurée par les cratères. Des combattants, kalach en mains, isolés ou en groupes de 2 ou 3, essayaient de rejoindre un poste. Et des avions là-haut, lâchaient leurs charges assassines. Qui comprenait encore quelque chose à ce qui se passait ? Pourquoi s’entretuait-on ? Qui était avec qui et pourquoi ? Pour survivre, les derniers habitants de la ville étaient condamnés à devenir des fantômes. Encore quelques centaines de mètres et il serait auprès des siens. 

Nour priait et avait joint les mains d’Hissam dans les siennes.

– Seigneur, la situation est si critique que je ne sais même pas pourquoi je prie… Au moins sauve mes enfants. Sauve mes enfants, je t’en prie. Et leur père. Prends-moi si tu veux, mais laisse-leur un père.

– Baisse la tête, Maman, baisse la tête.

Amin était-il en vie ? Que faisait-il en ce moment ? Savait-il que sa maison était bombardée ? Nour essayait d’évaluer les dégâts à chaque impact. Deux bombes étaient tombées très près, mais d’après elle l’ossature de la maison était encore debout. Soudain, une explosion, plus forte que les autres, fit un bruit assourdissant et déclencha un souffle qui les fit basculer en arrière. Ils hurlèrent tous en même temps.

Amin était à 50 mètres. Les nuages de poussière s’épaississaient. L’air était irrespirable. Des flammes sortaient de certaines maisons. L’épicerie, mon dieu : un tas de ruines ! Qu’étaient devenus Nordine et sa famille ? Il ne devait pas se laisser gagner par l’émotion, pas maintenant. Il devait sauver les siens. Il ne devait pas relâcher sa vigilance. Attention. Il allait passer par-derrière. Il se rendrait directement à l’abri, qu’il avait construit de ses mains pour protéger sa famille. Il lui sembla que les avions s’en allaient. Il franchit la palissade, et alors son cœur cessa de battre. Une trouée dans le nuage lui permit de voir l’emplacement de l’abri : un cratère fumant. Il n’y avait plus rien. Même la toiture de planches et tôles avec quoi il l’avait recouvert s’était volatilisée. Une bombe était tombée dessus. Il s’écroula à genoux, se prit la tête dans les mains, se replia comme une feuille morte.

Le bombardement était fini. Les gens terrés chez eux étaient sortis. Une fois assuré que l’on était indemne, on se souciait des voisins, on allait voir les maisons proches les plus détruites. C’est ainsi que Monsieur Al-Razzaq et son fils se rendirent chez leurs voisins Obaid. Amin n’était pas là, ils le savaient, mais Nour et les enfants, étaient-ils sains et saufs ? Seuls trois pans de murs de leur maison restaient debout.

– Nour ? Les enfants, vous êtes là ? Ah, Nawal ! Tu n’es pas blessée ? 

– Faris ! Hissam ! Venez ! Faites-voir… C’est juste un peu de sang, ça n’a pas l’air grave.

– Je suis là, lança Nour depuis un coin plongé dans le noir. Les enfants, comment vont les enfants ?

Amin s’était redressé. Il voyait l’abri pulvérisé, la maison effondrée. Il appela. Le nom de tous les siens. Il aperçut des objets : une roue de vélo, une poupée, une casserole, un t-shirt. Mais eux ? « Ma femme et mes enfants, où êtes-vous ? Oh, ne soyez pas morts, s’il vous plait. Seigneur, laisse-leur la vie ».

– Ils sont vivants ! Amin, ils sont vivants !

Il se retourna. C’était Chahine Al-Razaaq, son voisin. Chahine se rua sur lui, le secoua :

– Amin, ils sont vivants ! À la cave. Viens !

  Chahine prit la main de son voisin déboussolé. Ils se faufilèrent à travers les gravats jusqu’à l’escalier qui menait à la cave, encore accessible. Le fils Al-Razzaq, Bilal, avait retrouvé une bougie dans les décombres et l’avait allumée. C’est à la lueur de cette bougie que les membres de la famille Obaid s’étreignirent et éclatèrent en sanglots, tant l’émotion était forte. Ils étaient passés si près de se perdre.  

Quand ils se furent un peu ressaisis, à l’oreille de son mari Nour chuchota :

– Excuse-moi de t’avoir désobéi.

– Merci de m’avoir désobéi, répondit celui-ci en caressant les cheveux pleins de petits bouts de pierre et de plâtre. J’ai failli vous tuer tous. 

– Non, tu as tout fait pour nous protéger. Simplement, les circonstances m’ont fait penser qu’on serait plus en sécurité dans la cave.

– Tu as bien fait. Heureusement, mon Dieu… Je t’aime tant.

Ils s’étreignirent encore, et les enfants se joignirent à eux. Alors Amin ajouta :

– Nous allons chercher une autre maison, dans un endroit plus calme. Très loin s’il le faut.   

Alors Faris demanda :

– Papa, dehors tu as vu mon vélo ?

– Une roue, répondit Amin en regardant son fils aîné d’un air désolé.

Et alors, aussi impensable que cela pût paraître en de telles circonstances, ils rirent. Bilal et Chahine Al-Razzaq aussi.

Ce rire entre nous, c’est la vie, pensa Nour, juste la vie. Oui, ils étaient en vie. Ils avaient gagné une journée. 

5 commentaires

  1. Mais jusqu’où ira la folie des hommes ! Pauvre gens ! ils ne savent même plus qui fait quoi.
    A côté de cela , pauvres Français , vous êtes bien des abrutis de ne pas voir dans quel pays de rêve vous vivez!!!

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Pierre-Yves d’oser traiter ce genre de sujet. Comment vivre en paix ? Votre histoire se termine « bien » aujourd’hui, si on peut dire. Mais demain, ou un autre jour, quel avenir pour ces familles ?
    Amicales pensées de Donzenac où sont intégrées 2 familles syriennes.
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

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