Souffrance au travail

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Fabien était satisfait. Il venait d’être nommé conseiller de prévention. Conseiller direct, sans passer par la case assistant. Chargé de l’hygiène et de la sécurité au travail. Il était désormais ce qu’on appelait un ACMO (le terme avait officiellement disparu en 2012, mais il demeurait dans le milieu). 

ACMO signifiait Agent Chargé de la Mise en Œuvre des règles d’hygiène et de sécurité au travail. Comme pour prouver l’inanité du poste, dans la nouvelle comme dans l’ancienne appellation, on oubliait l’objectif – l’hygiène et la sécurité – pour ne garder que la définition – chargé de la mise en œuvre. Mais tous les agents n’étaient-ils pas chargés de la mise en œuvre ? Un balayeur n’était-il pas un ACMO de la propreté dans la ville, un comptable un ACMO de la discipline budgétaire, un archiviste un ACMO de la conservation des reliques ? Et un député un ACMO de la démocratie représentative ? Bref.

La folie de la précaution qui caractérisait l’époque et la tendance de l’administration française à l’obésité s’étaient mariées avec les relents de stalinisme imprégnant le ministère du Travail pour créer cette nouvelle fonction qui sentait bon le communisme new age. Quelques désœuvrés de l’administration centrale avaient pris prétexte d’un ou deux accidents dramatiques liés à un management détestable pour systématiser « la souffrance au travail », et donc obliger chaque employeur, public ou privé, à désigner un ACMO ; désormais un assistant ou un conseiller de prévention.

À la mairie de Saint-Nœud-les-Oies, 7000 habitants, 400 agents, il y avait d’abord eu un ACMO, puis un assistant par service. Mais en dehors d’une participation aux réunions du Comité Technique (CT) et du Comité d’Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT), et de la rédaction d’un court rapport en cas d’accident du travail (1 en 25 ans, la dernière phalange du majeur d’un agent de l’atelier avait été happée par une dégauchisseuse-raboteuse), les assistants de prévention se fichaient du titre qu’on leur avait collé. Ils avaient été désignés à la hâte et sans réflexion, quand le DGS (directeur général des services) s’était aperçu que la commune n’était pas en règle.

Une fois que les cases avaient été remplies, on ne s’était plus soucié de ce à quoi elles servaient, ainsi allaient les choses, à Saint-Nœud comme en d’autres lieux. Fabien y avait vu une opportunité. Lors d’une réunion régionale de son syndicat – F.O., le syndicat qu’il vous faut –, il avait appris que dans d’autres collectivités l’agent chargé de la prévention était un « conseiller » à plein temps, qui pouvait être force de propositions pour améliorer les conditions de travail de tous les collègues, quelle que soit leur filière. Lui qui en avait marre de s’ennuyer au service des fêtes et cérémonies, où le surnombre lui semblait exagéré, se dit qu’il y avait là un créneau à prendre. Non seulement il allait se remotiver, mais en plus il pourrait se faire bien voir de tous ses collègues en allant à leur rencontre pour leur proposer des améliorations. Et comme c’était une création de poste, il n’y avait aucune antériorité dans la commune, sa liberté serait totale.

L’après-midi, c’est-à-dire de 14 à 16 heures, au lieu de tuer le temps avec des jeux vidéo, il se mit à potasser les textes pour préparer sa note au DGS. « Les conseillers de prévention assurent une mission de coordination. Ils sont institués lorsque l’importance des risques professionnels ou des effectifs le justifient ». Il fallait donc justifier un besoin de coordination pour obtenir la création du poste de conseiller de prévention. On laisserait un assistant par service si le maire y tenait, mais le boss en la matière ce serait lui, le conseiller. Il pouvait postuler puisque « La mission est assurée par des personnels de formation initiale très variable. Il peut s’agir d’un agent administratif, d’un ouvrier titulaire d’un CAP technique jusqu’à un ingénieur spécialisé dans un secteur donné. Les assistants ou conseillers de prévention sont donc susceptibles d’être recrutés parmi les agents de catégorie A, B ou C ». Ainsi, la compétence n’était pas un critère, ce qui avait au moins le mérite de la franchise. Pour pallier l’incompétence, une formation initiale de 5 jours, suivie d’un stage de 2 jours chaque année, avait été instaurée.

Le champ d’action du conseiller était large :

« – participer à l’évaluation des risques professionnels au travail dans son secteur ;

– sensibiliser le personnel aux règles d’hygiène et de sécurité ;

– faire progresser la connaissance des problèmes de sécurité et des techniques propres à les résoudre ;

– participer à la mise en place de formations et de sensibilisations ;

– contribuer à la mise en place de projets de prévention ;

– proposer des mesures pratiques propres à améliorer la prévention des risques ;

– améliorer les méthodes et le milieu du travail en adaptant les conditions de travail en fonction de l’aptitude physique des agents ;

– veiller à l’observation des prescriptions législatives et réglementaires prises en ces matières et à la bonne tenue du registre de santé et de sécurité au travail dans tous les services ;

– être tenu informé des accidents du travail et maladies professionnelles ;

– participer aux commissions d’enquête à la suite d’un accident de travail ;

– participer aux visites des postes de travail ;

– mettre en forme ses observations, rédiger des rapports ;

– … ».

Il y avait encore dix lignes du même tonneau. Avec un tel ordre de mission, il allait se gaver. Il allait te les sensibiliser, les collègues ! Juste une chose, qu’il nota bien pour montrer qu’il était à jour de ses connaissances : depuis la loi de modernisation de la fonction publique du 6 août 2019, les CHSCT et les CT avaient été fondus en un seul organisme, le Comité Social. C’était parfait. Il se donnait deux ans pour prendre le contrôle du Comité Social. Là aussi, on pouvait en faire, des choses, avec un intitulé pareil.

Après avoir prouvé qu’il avait pris la mesure de la fonction, il justifia sa candidature en insistant sur 1), la richesse de son expérience, qui lui avait fait connaitre trois services différents de la mairie de Saint-Nœud, 2), sa passion pour les questions d’hygiène et de sécurité au travail, qui tout petit déjà le tenaient en haleine, 3), son amour des contacts humains (il avait fait du hand-ball pendant deux ans dans un club et tenu la caisse d’un Super U trois mois de juillet d’affilée). « Polyvalent, ouvert et solide, je me sens en capacités d’assumer les tâches qui incombent à un conseiller de prévention digne de ce nom ».

Il fignola, relut, laissa reposer une journée, ajouta des bricoles, relut et envoya sa note, qu’il terminait en sollicitant un rendez-vous pour préciser ses motivations et esquisser ses premières idées pour le poste. 

Embêté en recevant cette incongruité, le DGS demanda à sa secrétaire de transmettre la note à l’adjointe qui avait « les conditions de travail » dans sa délégation. Celle-ci, consciente d’avoir quelque peu négligé cette partie de ses attributions, convoqua illico Fabien pour lui dire combien elle se réjouissait qu’enfin quelqu’un prenne au sérieux l’hygiène, la sécurité, mais aussi la souffrance et le harcèlement :

– Oui, Fabien, il faut appeler un chat un chat et une chatte une chatte ! Nous allons faire du bon travail ensemble. Les employés municipaux, mais aussi les Nœudois et les Nœudoises, nous en seront reconnaissants. J’en parle au maire dès ce soir, mais il sera d’accord, je sais qu’il est très sensible à cette question. Il nous faudra l’aval du conseil municipal pour créer le poste, mais nous sommes majoritaires, il ne devrait pas y avoir de problème.

C’est ainsi que Fabien Lécuyer quitta le service des fêtes et cérémonies pour devenir conseiller de prévention à la tête d’un service constitué des assistants qu’il chapeautait, mais dont il entendait se débarrasser assez vite. En revanche, il se dit qu’il fallait attendre la fin de l’année – pas moins pas plus – pour demander l’embauche d’une secrétaire et commencer à étoffer le service un peu sérieusement. Il avait déjà obtenu un « avancement d’échelon spécial » – « On lui confie quand même une grosse responsabilité », avait plaidé l’adjointe – qui s’était traduite par une augmentation du traitement indiciaire. Autrement dit, il se mettait 120 € de plus dans les fouilles chaque mois. Alors qu’il allait être peinard comme jamais. Eh eh eh…

Une fois installé dans un bureau dont il avait demandé une réfection totale – Il fallait s’imposer dès le début – il prépara ce qu’il mijotait depuis longtemps et qui serait son premier grand coup : une enquête sur la souffrance au travail à la mairie de Saint-Nœud-les-Oies. Un truc dont même la presse locale pourrait s’emparer, avec sa bobine à côté des articles. Il allait faire le tour des services et interroger tout les agents pour savoir ce qui n’allait pas dans leur boulot. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas, il suffit de gratter un peu. Ce serait un excellent moyen de faire connaître ses attributions. De plus, il acquerrait ainsi une vision exhaustive de la collectivité, que personne ne possédait : il deviendrait incontournable. Dès lors, tout serait possible.

Il commença par les services techniques. Des mecs un peu rustres, pas toujours bien fins, et qui seraient heureux il en était sûr de se plaindre auprès d’une oreille compatissante. Il démarra par le service de la voirie. Il avait appelé le chef de service. Celui-ci, qui n’avait pas écouté un mot de ce que racontait Fabien, consentit à rassembler ses gars un quart d’heure avant la pause de la mi-journée à 11 h 30. À 11 h 15, Fabien se retrouva devant 48 gars en ciré fluo (l’effectif était de 60 mais il y avait les arrêts de travail et les RTT. 25 % d’absents, c’était la proportion habituelle).

Après un laïus pour présenter son poste et l’interêt de la municipalité pour l’hygiène et la sécurité, il annonça son enquête sur la souffrance au travail. Il avait ouvert son ordinateur portable (obtenu en même temps que sa nomination) et lança le recueil d’informations :

– Alors, les gars, qu’est-ce qui vous fait souffrir ? 

– La faim sur le coup de 10 heures, répondit un petit malin qui déclencha les rires.

Fabien prit cela très au sérieux.

– Vous rigolez, mais je le note. On pourrait mesurer les calories que vous perdez entre le début et la fin de votre travail et vérifier que vous êtes suffisamment nourris au milieu. Pourquoi ne pas prévoir une petite collation sur le coup des 10 heures ?

Les gars le regardaient en se demandant si c’était du lard ou du cochon.

– Quoi d’autre ? reprit-il.

– Le bruit, répondit un second rigolo. Y’a une roue de mon chariot qui grince, c’est pénible. 

– Vétusté du matériel, c’est très important ! Je le note, tapa Fabien. 

– Y’a aussi le bruit des voitures, dit un troisième. C’est dur à supporter.

Il y eut quelques rires encore, mais Fabien réfléchit :

– Qu’est-ce qu’on peut faire ? Vous donner des protège-oreilles ? 

– Ou interdire les voitures pendant qu’on balaie, dit un autre.

Fabien se voulut bon joueur et sourit lui aussi. Mais il avait noté : « protections acoustiques ». 

Il glana ainsi de nombreuses informations pour nourrir son futur rapport et termina ainsi son enquête dans le service :

– Merci beaucoup pour votre contribution. Cela va me permettre de dresser un état des lieux précis de la pénibilité dans notre collectivité, afin qu’elle soit mieux prise en compte. Si vous avez des témoignages complémentaires à me fournir, n’hésitez pas à m’appeler et à venir me voir, en lien avec votre chef de service bien sûr.

Le lendemain, il se trouvait aux bâtiments communaux, dans le bureau du chef de service, qui, du genre chatouilleux, avait refusé de réunir ses équipes.

– Si tu t’adresses à eux en direct, ça va être le bordel.

– C’est la loi : chaque agent doit pouvoir parler au conseiller de prévention.

– Je les empêche pas d’aller de te parler s’ils veulent se faire remarquer, mais tu viens pas foutre la merde dans mon service.

Il allait falloir jouer serré avec ce trou-du-cul. Mais au bout de quelques minutes de conversation l’atmosphère se détendit, car le bâtimenteux comprit tout l’intérêt qu’il pouvait tirer du guignol en face de lui. Moyennant quoi, Fabien avait noté sur son fichier : douches inexistantes et sanitaires insuffisants, atelier de menuiserie plus aux normes, présence de plomb dans les peintures des salles les plus anciennes, circuit électrique insuffisamment isolé dans l’immeuble Warnier, revêtement de l’escalier C trop glissant, absence d’accès handicapé sur l’entrée latérale du bâtiment principal.

Il termina sa tournée des services techniques le surlendemain avec les espaces verts.

– Il faut absolument interdire la pluie ! Ce n’est plus possible.

– Et le vent.

– On souffre, car il ne fait jamais beau ! 

– L’herbe aussi souffre : il faut arrêter de la tondre, c’est inhumain.

Des petits comiques.

– Non, soyez sérieux, s’il vous plait ! C’est de votre santé dont il est question…

Les comiques le regardèrent d’un air torve.

– Qu’est-ce que tu proposes : de surélever les massifs pour qu’on n’ait plus à se baisser ?

– Je sais pas : à vous de me dire ce que vous souhaitez améliorer.

Fabien fulminait intérieurement : il venait aider ces crétins et ils n’étaient pas foutus de lui donner le moindre élément. C’est alors que la cheffe de service prit la parole :

– Fabien, je crois que ce que nous voulons vous dire, c’est que nous nous sentons bien dans notre travail. Nous ne réclamons rien. La seule chose qui nous déplait, c’est quand un élu vient avec une exigence particulière, déconnectée d’un plan d’ensemble, et qu’il nous demande un service comme si nous étions obligés de le lui fournir.

– Ah, mais c’est très important, ça ! s’enthousiasma Fabien. C’est de l’abus de pouvoir !   

– Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. C’est plutôt un problème de distance, de respect des prérogatives de chacun. Certains élus ont du mal à faire le distinguo entre les orientations politiques et la gestion des deniers publics, qui sont de leur ressort, et l’application des décisions sur le terrain, qui sont du nôtre.

Cette femme sait tenir ses mecs, se dit Fabien, qui nota tout de même : « stress des agents du service des espaces verts lié à une sur-sollicitation de la part des titulaires du mandat électif ». Soudain, il eut une idée :

– Et les chiens ? Je veux dire les déjections : n’est-ce pas un fléau pour vous ?

Nouvelle série de regards hostiles :

– Tu veux interdire les chiens ? 

– On pourrait peut-être proposer la verbalisation des propriétaires irresponsables ?

– On pourrait aussi verbaliser ceux qui jettent des papiers par terre, ceux qui crachent, ceux qui puent et ceux qui abiment le bitume en marchant.

Décidément, il n’arriverait à rien avec ces tocards. Il nota quand même : « Sentiment de gâchis quand un massif est saccagé par le passage de chiens non maîtrisés ».

Il consacra les deux semaines suivantes au tour des services administratifs : secrétariat général, état-civil, urbanisme et foncier, culture, sport, fêtes et cérémonies, cabinet. Il en ressortit déprimé tant la tristesse était grande dans ces couloirs où régnaient l’ennui, la haine et le ressentiment. Il le savait d’autant plus qu’il y avait bullé longtemps. Dans certains bureaux, la tension était telle qu’on avait envie de fuir. D’ailleurs, dans les emplois dits « administratifs » de la mairie, l’absentéisme montait à 33 % des effectifs. La plupart des agents qu’il interrogea se plaignaient de « ne plus y arriver ». 

– On nous demande tout et son contraire.

– Maintenant, ce qui compte c’est de remplir des cases.

– On n’est là que pour appliquer. Même si on ne comprend pas. 

– On fait du mauvais boulot, on le sait, mais c’est comme ça qu’il faut le faire.

– On n’en peut plus.

Il nota ces témoignages, qu’il pensa synthétiser d’une phrase : « Les agents sont débordés ». Il avait entendu souvent ce dernier mot. Mais il réalisa qu’il était utilisé précisément par ceux qui ne l’étaient pas, débordés. Il était de bon ton de se dire débordé pour prouver qu’on servait à quelque chose. En fait, on se disait débordé précisément parce qu’on n’avait pas assez à faire. Le constat était clair : beaucoup d’agents manquaient de travail. C’était aussi simple que cela. Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs, vu l’augmentation des effectifs d’une part, les transferts de compétences à l’intercommunalité d’autre part ?

Mais Fabien ne pouvait pas écrire cela. Un tel aveu casserait l’ensemble de la démonstration qu’il entendait livrer avec son rapport, cela remettrait en cause jusqu’au bien-fondé de sa mission. Et les syndicats, dont toute la stratégie depuis 40 ans consistait à se plaindre par principe contre la charge de travail trop forte et l’insuffisance des salaires, le lyncheraient sur le parvis de l’hôtel de ville ; c’en serait fini du conseiller de prévention. Il écrivit donc un couplet de parfaite langue de bois qui se terminait ainsi : « Face à un tel décalage entre la quantité de travail et la pauvreté des moyens, il est à craindre un nombre croissant de burn-out, de dépressions, de défections ; les risques de suicides ne sont pas à exclure ». 

Dans son rapport, il distingua des autres les agents qui étaient en contact avec le public. À l’état-civil, mais aussi dans les équipements sportifs et à l’accueil des différentes structures, il vit à l’œuvre des hommes et des femmes qui semblaient d’une patience remarquable avec des administrés que l’on pouvait répartir ainsi : 50 % de gens respectueux avec les fonctionnaires et de bonne volonté pour accomplir leurs démarches, 30 % d’égocentriques de mauvaise foi, 20 % d’abrutis avancés (drogués aux écrans, à l’alcool ou aux cachets).

Un des témoignages qui marqua le plus Fabien fut celui d’une fille à l’accueil de la mairie, qu’il connaissait, comme tout le monde :

– De plus en plus de gens ne parviennent pas à rester dans le système, même quand ils le veulent. L’e-administration les a exclus. Ils ne peuvent pas se débrouiller en ligne. Pour le gaz, la sécu, les impôts, les plateformes sont trop compliquées, ils n’y arrivent pas. Les applications, n’en parlons même pas ; ils ne voient rien et ne comprennent rien sur leur téléphone. Alors en désespoir de cause ils viennent nous voir. Et nous, nous souffrons de les voir si démunis et de ne pas pouvoir les aider.

Souffrir de ne pas pouvoir aider son prochain. Fabien n’y aurait pas pensé. C’était beau. Par contre, l’horreur des formalités par internet, là il était d’accord, lui-même était souvent agacé par des systèmes qu’il trouvait trop compliqués.

Il lui restait à voir les femmes de ménage et les ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles), postes pénibles par excellence, en raison aussi bien des horaires que du côté physique de l’emploi. Là encore, il fut surpris par la bonne volonté des personnes en face de lui. 

Les femmes de ménage semblaient converger sur un point : le plus dur était la saleté manifeste, volontaire dans certains cas, sur les bureaux, sur les sols, aux toilettes n’en parlons pas, de certains des occupants. 

– Comme s’ils voulaient montrer leur pouvoir. Nous tester. D’ailleurs c’est pas compliqué : plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est sale.  

– Ah bon ?

Fabien demanda des détails et il en obtint : il sut quel DGA pissait à côté de la cuvette, quelle directrice laissait des traces de chocolat partout, quel élu mangeait comme un porc à même son bureau quand ce n’était pas sur la moquette, etc.

– On a mal aux dos, bien sûr. De là à parler de souffrance… 

– Si un jour y’a des machines à récurer les toilettes, pourquoi pas, mais bon.

– On a quand même plus de chance que celles qui font les stations-service sur l’autoroute. Là, bonjour !

Les ATSEM étaient encore plus positives si c’est possible.

– Notre travail de base, c’est assister les instit pendant les cours. Mais ça, j’ai envie de dire, c’est du gâteau. Où c’est physique, c’est le matin à l’accueil, le midi à la cantine et le soir à la garderie. Là, on fait tout : prof, psychologue, femme de ménage, médecin, maman… 

– Croyez-nous, on en porte des kilos ! C’est que les petitous, il faut souvent les prendre dans les bras.

– Les parents aussi, maintenant. Y’en a qu’on prend dans les bras, d’autres qui nous mettent sur la figure.

Fabien notait sur son ordinateur. Elles étaient courageuses, ces femmes. Mais pourquoi ne se plaignaient-elles pas ? Tant pis, il allait se plaindre pour elles, il serait la voix de la souffrance dont elle n’avait pas conscience. 

Voilà comment, à la mairie de Saint-Nœud-les-Oies, la souffrance était entrée au travail. Après qu’il eût remis son rapport à l’adjointe enthousiaste, Fabien réalisa alors qu’il avait oublié l’essentiel : lui-même. Il souffrait, et pas qu’un peu. Il avait beaucoup travaillé depuis un mois. Pas loin de 35 heures par semaine (en grignotant de-ci de-là, il était plutôt à 32, voire 30. 25 sans les pauses, 20 si on ne comptait pas les jeux vidéos, 10 si on enlevait les réunions) et sans s’être arrêté une seule fois. Ça ne pouvait plus durer. Le soir-même, il était chez son médecin. Qui lui accorda un arrêt de travail de 15 jours. Pour commencer. Ce nouveau poste était parfait. 

8 commentaires

  1. Cette nouvelle, fort bien écrite comme à votre habitude, dénote une parfaite connaissance du monde du fonctionnariat. Toutefois, j’ose croire qu’il existe des gens utiles et enthousiastes, même dans ce type d’administration, pour qui le service public n’est pas un vain mot.

    Aimé par 1 personne

    1. Comme vous, je crois qu’il existe des personnes utiles et enthousiastes dans la fonction publique. D’ailleurs, beaucoup d’agents que va rencontrer l’affreux Fabien sont des gens bien, qui aiment leur travail et ne veulent pas se plaindre. À mon avis, il y a problème quand il y a sureffectifs et absence de stimulations par la hiérarchie. La facilité avec laquelle on « prend » des arrêts de travail n’arrange rien. Merci de votre contribution.

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  2. Avec retard je voulais vous dire combien j’ai apprécié votre article « les légumes d’Angelo » vraiment il y a de l’affectif, il m’a beaucoup plu. Je suis mobilisée au téléphone suite au décès hier d’un cousin gerrmain, habitant tout près quartier de Frèretout. J’espère que vous allez pour le mieux et que vous profitez du bon air des montagnes proches de votre résidence. Bien cordialement

    Colette Sanz >

    Aimé par 2 personnes

  3. Il est terrible ce Fabien ! J’aime bien, entre autres, quand vous expliquez comment il réussit « presque » à faire 35 heures ! C’est drôle et on voit que vous connaissez votre sujet.
    Amitiés d’une toute petite ville de Corrèze.
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

  4. J’ai bien peur que cela soit vrai : ce sont ceux qui travaillent le moins qui se plaignent le plus. Vous montrez bien aussi comment certaines lois créent des problèmes l’a où il n’y en avait pas. Des petits malhonnêtes en profitent , ce Fabien est horrible

    Aimé par 1 personne

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