Les légumes d’Angelo

Publié par

(environ 7 minutes de lecture)


Pendant 12 ans, j’ai loué une maison entre le centre-ville et les zones d’activités de l’ouest, après le carrefour des lycées, pas loin de l’ancien quartier des cheminots. Cette maison avait un petit jardin, trois bandes de pelouse qui longeaient trois côtés sur quatre. Dans un angle de ce jardin, il y avait une jolie construction, une sorte de grande vasque blanche surmontée d’un petit toit de tuiles brunes posé sur deux piliers en bois. C’était un puits, ou plutôt la partie visible d’un puits.

Le précédent locataire y puisait l’eau pour la piscine semi-enterrée qu’il avait installée. J’avais remplacé la piscine par un pin maritime que j’avais plaisir à regarder grandir et je ne me servais pas du puits, d’autant qu’il y avait un robinet et un jet d’eau pour arroser les fleurs. 

Mais ce point d’eau en ville intéressa un vieil homme qui, invariablement en bleu de travail et sabots de plastique, se baladait souvent dans le quartier. Je parlais avec lui chaque fois que l’on se croisait. Il habitait sur l’avenue de Bordeaux, très bruyante, et il enviait le calme de ma ruelle en retrait. Il connaissait l’histoire de toutes les maisons ou presque, me racontait qu’« avant » il y avait des vignes à cet endroit et que les hangars dont demeuraient les structures en ferraille abritaient autrefois d’innombrables activités artisanales. Je l’interrogeai sur sa vie. Il avait été ouvrier dans une usine aujourd’hui disparue, il avait deux filles qui n’habitaient pas le département, il vivait avec sa femme, 78 ans comme lui, dans une petite maison sur l’avenue. Et il était Portugais, ce que son accent à couper au couteau et sa syntaxe rudimentaire laissaient deviner.

Il avait une passion : le jardinage. Plus précisément la culture des légumes. Il travaillait une parcelle à l’arrière de sa maison, en dehors de son jardin, que lui laissait un propriétaire qui n’en avait pas l’usage. Il m’invita à venir la voir un jour où je le croisai en sortant de la boulangerie : c’était impressionnant. Sur 300 ou peut-être 400 mètres carrés, s’alignaient différentes sortes de tiges et de feuilles, des monticules parfaitement binés, et des sillons attendant les graines ou les tubercules qui viendraient se nicher en leur creux.

Son seul problème était l’eau. Il lui en fallait beaucoup et il n’y avait pas de point d’eau sur place. Il avait pensé à un raccordement depuis chez lui, mais cela impliquait de traverser plusieurs propriétés et il avait renoncé. Du coup, il effectuait d’innombrables allers-retours avec des arrosoirs. Mais il fatiguait. Aussi lui parlai-je du puits dans le jardin. 

Très respectueux, d’une exquise gentillesse, il commença par décliner :

– Non, à vous. Moi pas prendre votre eau.

– Mais moi pas me servir de l’eau, rétorquai-je en riant. Eau pas à moi ! Et puits pas à moi non plus !

Il me fallut plusieurs semaines pour le convaincre. Et puis un jour, sans crier gare, je le vis arriver avec une brouette – en bois, qui datait d’« avant » elle aussi – remplie de je ne savais trop quoi. Du bureau où je travaillais, j’entendis Angelo s’activer. Je finis par sortir.

– Ah, bonjour ! me lança-t-il. Vous dire que moi peux venir pour le puits, alors moi venu. Dérange pas ?

– Vous avez bien fait. Prenez toute l’eau que vous pouvez. 

– C’est gentil vous, merci. Merci. Mettre pompe. Et puis grand fil et tuyau, comme ça moi branche et débranche quand arrosé. 

– Parfait.

Il s’activa tant et si bien qu’au bout d’une heure une sorte de moteur était fixé à l’entrée du puits, d’où partaient une rallonge et un tuyau d’une longueur inouïe – 150 mètres au moins –, qui s’étiraient en diagonale de la pelouse, passaient sous la haie, longeaient un immense hangar derrière, traversaient une impasse, repassaient le long d’un autre hangar et arrivaient sur la parcelle d’Angelo. 

Dès lors, entre avril et octobre, chaque fois que la pluviométrie était faible, Angelo déclenchait la pompe et arrosait son jardin avec l’eau du puits. Cela durait environ une demi-heure et la pompe faisait pas mal de bruit. Mais fidèle à sa grande délicatesse, Angelo ne l’actionnait qu’à des heures très convenables, généralement le matin vers 9 heures, et jamais le dimanche. Et quand je tondais la pelouse, je veillais à ne pas couper fil et tuyau, qui me servaient désormais de repères pour organiser ma tonte.

Angelo ne se contenta pas de me dire merci. Ou plutôt il me dit merci à sa façon. Pendant 8 ans, je dis bien 8 ans, il me donna, d’avril à octobre, environ tous les quinze jours, parfois toutes les semaines, un panier de légumes issus de son travail.

– C’est votre puits, expliquait-il.

– Ce sont vos bras, rétorquai-je. Et votre cœur. 

Il regardait par la fenêtre de mon bureau si j’étais là, dans ce cas faisait le tour jusqu’à la porte d’entrée. J’ouvrais et il fallait que j’aille chercher deux énormes saladiers dans lesquels il vidait son chargement. Et quand j’étais en déplacement, il m’arrivait souvent de trouver à mon retour devant la porte quelques productions de ce jardinier si talentueux et généreux.

– Voilà. Oh, pas très beaux, mais pas chimiques. Juste l’eau et la terre. Sain.

Jamais je n’aurais cru pouvoir aimer à ce point la salade. Et je ne peux plus manger une tomate qui ne soit pas d’Angelo sans la trouver insipide. Il m’offrait aussi des haricots, des courgettes, des poivrons, des pommes de terre, du persil, des carottes, des aubergines, des petits pois, des ails, des oignons…   

– Vous êtes un artiste !

– Non vous gentil, vous donnez moi eau du puits, alors normal moi donne légumes vous. 

– Normal une fois, pas normal toutes les semaines ! Vous trop gentil.

– Non vous.

Après les amabilités, je le faisais parler un peu du quartier, de lui. Il aimait ça, et je compris, avec lui comme avec d’autres, que ces échanges de paroles étaient aussi importants, voire plus, que la raison qui les entrainait. Parfois, je ne saisissais pas ce qu’il racontait, car quand il était en confiance il oubliait de corriger son accent, quand il n’oubliait pas carrément mon ignorance du portugais.

Je lui donnai chaque année un pot de confiture de figues du jardin, cadeau ridicule eu égard aux siens, dont il me remerciait infiniment. Une seule fois, j’eus l’occasion de lui offrir autre chose. Sa femme avait besoin d’écrire un lettre à un « grand docteur » pour expliquer un problème médical. Je les ai aidés à rédiger cette lettre. Je ne pus échapper à la bouteille de Porto, 20 ans d’âge, de sa région.

– Mais non !

– Mais si… Vous très gentil aidé nous.

Le Porto ne réduisit pas la quantité de légumes. Il m’en donnait tant que j’en donnais autour de moi, aux voisins, à des amis ; j’en emmenais dans ma famille quand je retournais dans mon coin d’origine. À tous, je précisais qu’il s’agissait des légumes d’Angelo, un homme exceptionnel. Et je lui disais à lui à qui je les avais donnés, et combien ils avaient été appréciés.

Je lui expliquais :

– Grâce à vous, je peux donner moi aussi. Vous êtes généreux, alors je peux l’être à mon tour. 

– Oh, vous comme vous voulez. C’est pour vous, après pas moi qui décide. 

Il était d’une grande discrétion, avait toujours peur d’être intrusif.

En octobre, j’entendais le portillon du jardin et je voyais la brouette revenir. Il démontait, repliait, enroulait. Jusqu’au mois d’avril de l’année suivante, où le ballet recommençait.

Ce rituel dura 8 ans. Il aurait duré plus longtemps encore si un matin je n’avais pas vu arriver la femme d’Angelo, un panier à la main. Aussitôt, mon cœur se serra. J’allai ouvrir la porte avant qu’elle ne sonne. Elle était en larmes.

– C’est pour vous. Il voulait absolument que je vous les donne.

Elle parlait mieux le français que son mari.

Mes yeux se posèrent sur des courgettes et des haricots.

– Il est malade ?

– Il est mort, Monsieur. 

Je la fis entrer, asseoir, lui proposai un café, qu’elle déclina. Elle m’expliqua que le cœur de son mari était fragile. Mais que le jardin était indispensable à son équilibre. 

– Et rien ne lui faisait plus plaisir que de vous apporter ses légumes. Quand il vous avait vu… ah mon Dieu… Il était heureux toute la journée. 

Je crus que j’allais me mettre à pleurer.

– Mais, bredouillai-je, il en donnait à d’autres personnes, aussi ?

– Il en apportait aux Restos du Cœur, mais c’était pas pareil. Ce n’était pas direct, il ne voyait pas à qui cela allait. Il donnait aussi des pommes de terre, des carottes et des navets à la dame à côté de chez nous. Mais elle oubliait de dire merci…

– Quelle générosité il avait…

– Avec vous, il voyait à quoi servaient ses légumes. Vous lui racontiez ce que vous en faisiez, que ça vous faisait du bien à votre ventre, vous le félicitiez. Et puis vous l’écoutiez. Vous étiez toujours gentil avec lui. Voyez, juste avant de mourir, il m’a encore fait promettre de vous apporter le panier. 

C’est moi qui recevais et c’est moi que lui et sa femme remerciaient. 

Nous avons enterré Angelo le surlendemain. J’aurais aimé qu’il pût l’être dans le jardin, non loin du puits. Près de la fosse ouverte où l’on descendit le cercueil, était posé le panier d’Angelo. Il était rempli de ses légumes. Chacun en prit un à tour de rôle et le jeta sur le bois sombre. Un poireau m’échut. Je le pris, l’embrassai et le laissai tomber sur celui qui m’avait tant donné ; il valait plus que toutes les roses. 

14 commentaires

  1. En te lisant Pierre-Yves ce matin, j’ai vu toutes les couleurs des légumes de ce jardin défilées sous mes yeux et sublimées par la générosité de cette homme. Merci pour cette jolie nouvelle. J’ai cru reconnaître un petit coin du monde qui est cher à ton cœur. Me serais-je trompée ?

    Aimé par 1 personne

  2. Que la vie peut être douce et agréable lorsqu’on rencontre de belles personnes.
    Comment faire pour les multiplier et enrailler la violence à laquelle nous sommes confrontés chaque jour ?
    Je suis heureuse de voir qu’Angélo est bien vivant , il doit être tellement triste de ton départ.
    Je confirme que tu as bien partagé ses légumes pour mon plus grand bonheur.
    BB

    Aimé par 1 personne

  3. Très jolie histoire.
    J’espère que vous ferez d’aussi belles rencontres à Clermont.
    J’adore la confiture de figues ; alors, s’il vous en reste un pot…
    Amitiés corréziennes.
    Joëlle

    Aimé par 1 personne

  4. Magnifique histoire peut être d’un briviste ?
    Ce sont souvent avec des gens simples que l’on a les rapports les plus intéressants…
    Merci pour cette belle histoire.
    Amitiés sincères.
    Daniel Beylie

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s