L’erreur

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(environ 6 minutes de lecture)

Jusque-là, Caspar avait accompli un sans-faute. Il avait su s’adapter aux circonstances, aux règles électorales, aux évolutions de la société. Ce n’était pas si compliqué.

Sa chance, ou son intelligence, avait été de comprendre vite le nouveau paradigme : renoncer à toute conviction. Faire de la politique désormais, c’était percevoir ce à quoi aspirait l’opinion et parler en conséquence. On pouvait agir, quand on était aux affaires, mais c’était secondaire. Ce qui comptait, c’était les mots, et la tête avec laquelle on les prononçait.

Ainsi, il ne fallait pas vouloir réformer les retraites, mais « adapter progressivement le mécanisme de solidarité inter-générationnelle pour que chaque cotisant s’y retrouve ». Il ne fallait pas renoncer aux énergies polluantes, mais « tenir compte des contraintes environnementales dans notre futur mix énergétique ». Bien sûr, les impôts on les baisserait, la sécurité on la renforcerait, l’éducation on lui redonnerait ses lettres de noblesse, l’hôpital on le sauverait. Quoi d’autre ? On relancerait la production locale, on se donnerait les moyens de garder notre rang dans le concert des nations, on ne laisserait dire à personne que le pays n’était pas accueillant. 

Il convenait de citer quelques chiffres de temps en temps, ils donnaient du crédit aux propos. Ce n’était pas un problème, il y avait tellement de données et de statistiques disponibles qu’on en trouvait toujours qui correspondaient au message que l’on voulait faire passer. Message, attention : point trop n’en fallait. On pouvait à la rigueur formuler une proposition, émettre un souhait, mais sur quelque chose de futile : la construction d’un équipement culturel par exemple. Ça marquait les esprits, ça créait du consensus, ça donnait de l’épaisseur. Mais pour toutes les questions importantes, du flou, du flou, du flou. Avec des mots très simples.

Caspar s’était aperçu que les mots « on » et « ça » étaient parmi les plus utiles en politique. Il avait été élu maire pour la première fois avec cette simple phrase : « On ne peut pas supporter ça, quand même ! ». En visite dans un quartier gangrené par les trafics, il avait, face à quelques habitants et quelques caméras, sorti cette formule. Qui était « on » : le gouvernement, les habitants, lui ? Et qu’était « ça » : la délinquance, les jeunes, la drogue, l’islamisme ? Aucune importance. Il ne fallait pas définir, chacun interprétait comme il voulait. « Je vous ai compris », c’est tout ce qui comptait. Peu importait ce qu’on avait compris, il fallait comprendre. 

Il avait récidivé lors de la campagne pour les législatives. « On aimerait bien avoir ça, nous aussi ». Un coup de maître. « On aimerait bien avoir ça » réveillait les âmes d’enfants, sous-entendait un projet et une direction, suscitait un espoir. Et ce « nous aussi » avait été une intuition fabuleuse, qui le mettait d’emblée au même niveau que ses électeurs, dans la même communauté. Il avait été élu.

Il y avait les mots, et il y avait le ton. Très important, le ton. L’époque actuelle était à la compassion. Tout le monde se considérant comme une victime et aimant à se plaindre, il fallait reconnaitre « les souffrances », d’un peuple, d’une minorité, se « mettre à la place » d’une personne malade ou touchée par une catastrophe, et assurer de son soutien n’importe quel individu qui s’adressait à vous. Il avait besoin d’être soutenu, vous le souteniez.

C’est pourquoi les commémorations étaient si importantes. Un bon politique ne loupait pas une date anniversaire, et même en ajoutait, surtout si l’on pouvait y associer un jour de congé, les gens étaient pour. Toute mort un tant soit peu médiatique –  célébrité, soldat tombé au feu, artiste consensuel, fait divers sordide – devait être récupérée pour être transformée en événement. D’ailleurs, la Cour des Invalides n’avait jamais vu passer autant de cercueils. On décernait des décorations posthumes à tour de bras. En politique, le passé était plus important que l’avenir. 

Quand son parti était devenu majoritaire, Caspar était devenu ministre. Après quelques mandats et 25 ans de godille dans sa formation, c’était logique. Il n’était pas meilleur qu’un autre, et pas moins bon car il avait compris les règles et les avait appliquées. En politique, il fallait choisir un camp, prendre une carte, déterminer amis et ennemis de l’intérieur, puis attendre que les vents vous donnent la majorité. Ça pouvait venir au bout de 3 ans ou au bout de 30 ans, mais ça venait. Se placer et attendre, telle était la stratégie.

Il y avait les mots, le ton, il y avait aussi l’habit. Là encore, il avait vite appris la leçon. Il se rappelait même où et quand : aux États-Unis, où il effectuait un stage de fin d’études. C’était pendant la campagne présidentielle de 1992. Alors qu’il écoutait un discours de Bill Clinton quasi-révolutionnaire sur la couverture médicale pour tous, la limitation des armes à feu et l’accueil des migrants sud-américains, les gens à côté de lui commentaient : « Sa cravate est trop voyante », « Sa nouvelle coupe de cheveux lui va bien », « Il a des tout petits yeux ». Les messages trop directs du candidat n’étaient pas entendus, ou pas appréciés, le public n’en avait que pour son look. Rentré chez lui, Caspar doubla son budget coiffeur, se trouva un tailleur pour des costumes sur mesures et choisit toujours ses cravates avec le plus grand soin. Avec une ligne directrice : neutre. Ni trop, ni pas assez. Une gueule d’employé de banque.

Un constat l’étonnait cependant : nombre de présidents étaient affreusement vilains, ce qui pouvait l’arranger. Une chose semblait importante : faire envie plutôt que pitié. C’est ainsi qu’un gros porc comme Donald Trump était vénéré par des pauvres types qui ne gagnaient pas en un mois le prix d’une de ses paires de chaussures. La nature humaine n’était pas à une contradiction près. 

Son heure de gloire arriva quand il fut désigné candidat de son parti à l’élection suprême. Il avait bénéficié d’un concours de circonstances, mais ça aussi c’était indissociable de la politique. Pour arriver tout en haut, il fallait un alignement de planètes au moment opportun. Ayant toujours cultivé son absence de convictions, il s’était mis dans la roue du plus haut gradé du parti, ancien Premier Ministre, afin d’apparaitre comme un successeur possible le moment venu, quand celui-ci ne pourrait plus se représenter. 

Ce moment arriva. Les trois autres personnes qui elles aussi visaient la place de dauphin, et donc de candidat estampillé, connurent toutes des accidents politiques qui permirent à Caspar de s’imposer. La jeune secrétaire générale du parti, impétueuse et impatiente, fut mise en minorité au congrès pour avoir trop vite manqué de respect au doyen ; elle avait parlé de « renouvellement nécessaire ». Le tenant de l’aile droite du parti fut discrédité quand il s’allia avec un mouvement fasciste afin de faire battre un républicain modéré ; non seulement il avait vendu son âme, mais en plus il ne réussit pas son coup électoral. Enfin, un centriste bon teint, qui se situait à peu près sur la même ligne que Caspar, fut du jour au lendemain considéré comme un prédateur sexuel, parce que certaines sources malintentionnées avaient laissé entendre aux médias qu’elles disposaient de « témoignages troublants sur certains écarts de conduite » ; on ne put retenir contre le malheureux qu’une main sur la cuisse d’une jeune fille quand lui-même était un jeune homme, mais le mal était fait ; sous le règne de MeToo et la dictature de Twitter, il suffisait d’être pris pour cible pour être coupable.

  Caspar fut donc intronisé comme représentant de la droite républicaine pour les élections à venir : ses chances de l’emporter n’étaient pas minces. Oui, mais voilà. À l’heure de l’indignation, de la transparence et de la délation généralisées, 25 ans de conduite dans les clous pouvaient être remis en cause en 1 demi-minute de franchissement de ligne. Une petite erreur pouvait balayer un quart de siècle de droiture.

Voici comment fut commise cette erreur. Un mois et demi avant le premier tour du scrutin visant à désigner le chef de l’État, des inondations dévastatrices avaient causé plus de 50 morts dans le nord du pays. Tous les politiques se rendirent sur place afin de montrer la compassion indispensable aux victimes et familles de victimes. Le Président de la République lui-même se fendit d’un déplacement, et les politiques qui étaient déjà venus revinrent pour ne pas être en reste alors que la plus haute autorité du pays se pointait. Pendant l’allocution pleine de gravité du chef de l’État, alors que tous les représentants politiques locaux et nationaux faisaient cercle, un député ami chuchota une remarque à l’oreille de Caspar. Ce n’était pas si drôle a priori, mais les mots percutèrent la pensée de Caspar à cet instant et déclenchèrent en lui un pouffement, puis un éclat, puis un rire, puis un fou-rire. Les caméras manquèrent les deux premières secondes, mais pas les trois suivantes. À la cinquième seconde, Caspar plié en deux s’enfuyait vers l’arrière, mais il était trop tard. Le mal était fait. 

Il fallut 4 minutes pour qu’un journaliste lance un premier tweet – « le candidat conservateur se tord de rire au moment où le Président honore les victimes des inondations » –, 19 minutes pour que les chaines d’information en continu diffusent en boucle son fou-rire dévastateur. Le son aggravait encore le phénomène puisque, au moment pile où Caspar explosait de rire, le président disait ceci : « … nous partageons tous la douleur des familles si dramatiquement touchées… ». La fuite devant les caméras n’arrangeait rien : on voyait Caspar se carapater « pour aller rire tranquille », osa un journaliste qui fut repris par tous les internautes ou presque.

C’était fini. Lynché, il ne pouvait plus porter les couleurs de son parti. Il était mort, il serait remplacé. Il connaissait les règles. Il tenta d’expliquer qu’un fou-rire était par définition incontrôlable et que toute sa vie montrait l’humanité qui était la sienne, mais il manquait de conviction. L’époque était aux exécutions sommaires. La raison, les explications, la vérité, n’avaient plus d’importance. Seul comptait l’effet produit. Tout était accepté si ça marchait. Si la malhonnêteté permettait d’atteindre son objectif, alors elle n’était pas répréhensible. On en était là. Caspar le savait : il avait été malhonnête toute sa vie.

Il y a tout de même une morale à cette triste histoire : le vainqueur de l’élection à laquelle Caspar ne put participer fut un homme qui avait toujours affirmé des convictions fortes, considéré son apparence comme secondaire, et préféré les actes aux discours. Il sut convaincre une majorité de citoyens de la chance que représentait la démocratie représentative et montrer par l’exemple qu’on pouvait encore promouvoir des décisions où prévalait l’intérêt général sur les intérêts particuliers. C’était un tour de force, et il y était arrivé. Comme quoi, les règles de la politique sont valables jusqu’à ce que quelqu’un parvienne à en imposer de meilleures.

13 commentaires

  1. Merci pour ce cours d’intronisation à Sciences Po…..
    J’ai souri ,mais peut-être faut il en pleurer en tout cas la note est juste,le style parfait et un goût de vécu , comme quoi rien de change réellement même si les années passent .
    J’aime beaucoup la chute ,un peu de baume au coeur avant le retour aux urnes où j’espère trônera le successeur de Caspar.
    Merci PY
    BB

    Aimé par 1 personne

  2. Juste analyse, encore et bien brossée de notre société.
    Mais toujours une chute positive qui nous invite à rêver que les belles personnes parviendront à gagner et à durer.
    On y a pensé voici très longtemps….
    Merci P-Yves

    Aimé par 1 personne

  3. Si la conclusion se veut assez positive, le reste nous fait osciller entre le rire franc et le dépit ou le rire jaune. Pierre-Yves Roubert trouve dans le cirque médiatique et politique un vivier où son inspiration jaillit et rejaillit. Autre chose : ce texte nous parle de notre monde actuel, observé avec acuité par l’auteur, tout en restant une oeuvre imaginée et si bien écrite.

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  4. « Une nouvelle chaque semaine, pour sourire, grandir et réfléchir avec les mots »
    Merci Pierre-Yves de nous laisser un espoir pour les prochaines élections ! Continuez à nous faire partager votre humour.
    Amicalement.
    Joëlle

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci Joëlle. Vous résumez bien. La littérature permet de montrer les choses et elle doit les montrer, sans concession. Pour autant, elle permet d’apporter de la nuance et de rappeler que le pire n’est jamais certain, que la vie a plus d’un tour dans son sac.

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  5. C’est tellement vrai… je fuis les débats politiques et les infos comme la peste, tous ces « bons mots » et belles gueules qui parlent pour ne rien dire c’est affligeant, et les journaleux qui analysent le moindre détail… insupportable ! La politique une série télé ou une émission de télé réalité, tous ces programmes se ressemblent étrangement… mélange de fiction de divertissement et de défilé de mode… Comment prendre les personnages à la tête du pays au sérieux? Et qu’attendre d’eux? En tout cas la place est bonne ils la veulent tous 😂

    Aimé par 2 personnes

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