Un con de première catégorie

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(12 minutes de lecture environ)

Claude Perrot était un homme heureux. Extrêmement satisfait de lui-même, passé entre toutes les calamités qui peuvent gâcher l’existence d’un individu, doté d’une santé de fer aussi bien que d’une grande aisance matérielle, il traversa la vie sans connaître la douleur. Celle des autres auraient pu le gêner. Même pas : il ne voyait les problèmes d’autrui que de loin, comme une occasion de se réjouir d’y avoir échappé, une distraction apte à nourrir les conversations autour d’un bon repas.

Assorties à un cerveau de petite taille, ces circonstances exceptionnelles avaient produit un con de toute première catégorie. Il citait souvent la célèbre formule d’Audiard, sans s’apercevoir qu’il en était l’illustration parfaite : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Du moins osait-il tout en paroles, car, n’ayant jamais été confronté à la moindre difficulté, il était d’un naturel pétochard. Une simple contrariété aurait pu le déstabiliser, mais la vie lui avait épargné les contrariétés.

Il n’avait jamais fait le ménage, la cuisine, la vaisselle. Sa mère, sa grand-mère, sa femme, ses filles parfois, puis sa bonne, s’étaient chargées de ces tâches, qu’il n’imaginait effectuées que par une femme. Comme il ne s’en était jamais acquitté, il n’avait aucune idée des efforts que cela représentait et n’imaginait pas que l’on pût s’en plaindre :

– Allons, disait-il à ses amis lorsqu’ils étaient entre hommes, il y a un ordre des choses et il serait ridicule d’aller contre. D’ailleurs, ajoutait-il, les femmes sont heureuses de nous servir. Quel serait leur but dans la vie, sinon ? 

Les auditeurs, du même acabit, approuvaient en riant, jaune pour les moins couillons.

Fils unique, il avait été élevé à la campagne, choyé par deux parents et quatre grands-parents. Il avait une vénération pour son grand-père maternel, revenu des tranchées. Les armes le fascinaient, ainsi que la virilité. Il ne voyait les conflits armés que comme une occasion de camaraderie et de dépassement de soi. Sans se rendre compte de son indécence, il affirmait :

– Mon plus grand regret est de ne pas avoir fait la guerre.

Il pensait à la Seconde Guerre mondiale, qu’il considérait comme un fabuleux théâtre d’opérations, propice à l’épanouissement d’un homme. Il ne niait pas la barbarie nazie, mais il était incapable de se mettre à la place de ceux qui en avaient souffert. Les camps de concentration n’empêchaient pas selon lui la beauté des confrontations humaines et des déflagrations de fers et de feux.

Il loupa aussi l’Indochine – « Bigeard, quel homme ! » –, mais put aller en Algérie, après avoir accompli une préparation militaire spécialisée, afin de devenir rapidement sous-officier. Dans le djebel, il commanda et ne se priva pas de goûter aux joies du commandement.

– Si vous ne tenez pas vos gars, ils ne vous respectent pas. Il ne faut pas avoir peur d’être injuste.

Il dut inspecter des mechtas, protéger des oueds, surveiller des plantations de mandariniers, mais il ne se battit pas.

– Je n’ai jamais eu l’occasion d’ouvrir le feu sur des fellaghas, avouait-il avec une pointe de regret. La guerre sans tuer son ennemi, ce n’est pas vraiment la guerre. 

Qu’il pût lui-même être tué ne l’effleurait pas : bon sang ne saurait mentir.

Après son séjour au sud de la Méditerranée, il prolongea son engagement sous les drapeaux en Allemagne, dont une partie était encore occupée par les Alliés. À force de consignes imbéciles et de flagornerie, il devint officier.

– Je dois avouer qu’on était bien traités. J’avais une ordonnance qui m’assistait en permanence. Je ne pouvais même pas lacer mes chaussures ! Ma femme, qui n’était pas encore ma femme, avait un planton à sa disposition. Ainsi, c’est en Europe qu’on a gouté au temps béni des colonies ! Ah ah ah !

Il quitta tout de même l’uniforme, pour entrer dans la vie civile. Il avait suivi des études de droit.

– Déjà, le droit était à la mode. N’importe quel crétin pouvait obtenir sa licence, il suffisait d’apprendre par cœur. 

Cet aveu pouvait paraitre un signe de lucidité. Hélas, il avait une si haute opinion de lui-même qu’il ne se doutait pas qu’il pût être assimilé au crétin évoqué.

Grâce aux relations de son père, on lui trouva une place à la mairie de la ville où ses parents et lui s’étaient déplacés, non loin de leur patelin d’origine. Là, on lui confia la gestion du patrimoine communal ; c’était bien avant la décentralisation, les collectivités avaient moins de pouvoirs qu’aujourd’hui, pourtant les fonctionnaires territoriaux travaillaient un peu plus.

Néanmoins, il ne se tuait pas à la tâche. Avec son esprit étriqué, il déduisit de sa situation que travailler n’était pas dur et que ceux qui n’étaient pas contents de leur condition étaient des tirs au flan. Gaulliste depuis toujours à cause de la guerre, il se déclara de droite.

– Je ne pense pas qu’on puisse être intelligent et de gauche. 

Sa femme, une Parisienne venue en province à l’adolescence en raison d’un changement professionnel de son père, aimait beaucoup le président Pompidou et son épouse Claude.

– Elle s’appelle comme toi, lui disait-elle.

– Heureusement que tu ne t’appelle pas Georges, répondait-il. 

Ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la fac de droit. 

– C’est bien simple, expliquait-il : dans notre classe de 30 étudiants, elle était la plus jolie, j’étais le plus intelligent. 

Et, se croyant suprêmement fin, ajoutait : 

– À moins que ce ne fût l’inverse.

Naquirent un, puis deux, puis trois enfants. Sans aucun problème, du moins pour lui. En fait, après avoir mis la petite graine, il se désintéressa de l’affaire ; l’éducation, comme le nettoyage des toilettes, était une affaire de femmes. En plus de mère, père et grand-mère, on embaucha une nounou bonne à tout faire. L’argent pleuvait, puisque trois personnes qui ne dépensaient rien et avaient hérité se trouvaient trop heureuses d’aider leurs descendants. Parader avec ses enfants le dimanche en allant à la messe ou au repas de Noël lui suffisait pour se sentir père. Il détestait qu’on vienne l’embrasser, ne le permettait pas.

Il croyait par tradition, et parce que ça lui paraissait évident :

– Tout individu doit croire à quelque chose après la mort. Les athées sont des imbéciles.

Lui aurait-on demandé de justifier – encore eût-il fallu que des interlocuteurs sussent et osassent le questionner –, qu’il aurait répondu que la foi ne se justifiait pas, parce que Dieu était au-dessus de tout. Invalider la question est la manière de répondre des ignorants, et des populistes désormais.

N’ayant pu être soldat, c’est-à-dire général après avoir été au feu, il se rabattit sur la chasse. Il est vrai que la tradition familiale était forte en la matière, et qu’il s’enorgueillissait de respecter les traditions. Toute rupture, toute disruption dirait-on aujourd’hui, lui paraissait le comble du mauvais goût, le signe évident d’un comportement déviant. Il aurait été bien étonné qu’on lui démontre que son maître De Gaulle était rien moins qu’un disruptif fouteur de merde.

Il dégommait donc les oiseaux, les lièvres, les chevreuils, les sangliers.

– J’ai fait deux fois la chasse au gros, au très gros je veux dire, en Afrique. Voir le lion face à face avant de lui loger une balle entre les deux yeux, honnêtement ça fait quelque chose.

Qu’aimait-il là-dedans ? Le pouvoir, de vie et de mort, la masculinité, la meute. 

– Mon petit-fils perpétue la tradition. Il a tué son premier faisan. À 12 ans. Je suis très fier.

Le con est souvent fier. Claude Perrot était très fier.

Sa grande affaire était l’argent. Il fallait en avoir. Il ne comprenait pas que l’on soit pauvre. Il répétait à l’envi une réplique de Lambert Wilson dans le film Jet Set, omettant de dire qu’elle n’était pas de lui :

– Si certains manquent d’argent, ils n’ont qu’à en acheter. Ah ah ah !

L’argent se trouvait certes dans la rémunération qu’on obtenait de son travail. Mais l’essentiel était ailleurs. L’argent dépendait des relations qu’on entretenait. Il y avait des relations obligées, celles de la famille notamment, et c’était les plus importantes. Il ne voyait aucune inégalité là-dedans :

– On a la famille qu’on mérite.

Lui faire remarquer qu’on ne choisit pas ses parents aurait été vu comme une impolitesse. La famille lui avait apporté plusieurs maisons ; il en vendit quelques-unes, en garda d’autres. Ça assurait de bonnes bases.

Il y avait aussi les relations que l’on se créait. Et il était assez fort pour cela. Il participait à toutes les cérémonies publiques de sa ville, à tous les événements. Il s’était fait admettre au Rotary, avait pris la présidence des anciens du lycée. Il allait de lui-même se présenter à tous ceux qui détenaient un pouvoir : élus, sous-préfet, chefs d’entreprise, directeurs d’établissement… Il était si naturellement con qu’il désarmait la plupart de ses interlocuteurs, les endormant avec quelques flatteries. Ce n’était pas désintéressé.  

En effet, il avait vite compris qu’il se trouvait dans de nombreuses institutions des plaçous à décrocher. Un plaçou était une occupation qui rapportait pas mal pour un effort dérisoire. C’est ainsi qu’il se fit nommer administrateur de la Caisse d’Épargne, administrateur de l’hôpital, administrateur des HLM, vice-président du Comité de jumelage, responsable de la Fondation du patrimoine dans le département, président d’un comité de quartier. Ces sinécures l’occupaient, lui plaisaient, et, bon an mal an, lui rapportaient quelques milliers d’euros supplémentaires en jetons de présence et autres indemnités. De plus, elles le faisaient voyager. 

Ah, les voyages ! Avec son épouse qu’il emmenait, il se targuait de connaître tous les continents :

– Je crois pouvoir dire que j’ai vu tous les types d’humanité. Eh bien croyez-moi, après tout ça, je vous assure : les Français, on est plutôt bons ! Je crois même qu’on est les meilleurs.

Quand il n’était pas en voyage, il était en vacances. Chez lui ou chez des relations qui l’invitaient. Le malheureux qui lui lançait une invitation de pure convenance, sans y penser, voyait immanquablement débarquer Claude Perrot, souvent avec femme et enfants, pour un séjour plus ou moins long selon l’accueil qu’on leur réservait. 

Il ne craignait pas, cependant, de prendre un air détaché :

– Au final, un des moments que je préfère, c’est quand je suis allongé sur une chaise longue dans ma propriété du Lubéron et que je regarde le ciel plein d’étoiles un soir d’été. J’ai l’impression d’être Dieu le père.

Outre les trophées de chasse qu’il aimait exhiber, il avait entrepris une collection singulière :

– Je me suis fixé un objectif : serrer le plus de mains possibles de personnalités.

Moyennant quoi, il pouvait patienter des heures lors d’une dédicace dans une librairie, à la sortie d’un spectacle, sur le passage d’un cortège, devant un édifice public, pour guetter quelqu’un de connu et lui tendre la main. Il n’était pas de la génération Instagram, sans quoi il aurait assorti cela de photos prises au smartphone ; il était très photos toutefois, et certains agrandissements dans son bureau le montraient en prestigieuse compagnie. 

Faute d’appétence numérique, il notait sur un cahier spécial les louches qu’il avait serrées, avec la date et l’heure. Il avait à son actif 4 présidents de la République, 35 ministres, 18 préfets (il ne comptait pas les sous-préfets, dont certains étaient « des amis »), 17 chanteurs, 6 acteurs, 15 footballeurs professionnels, 12 internationaux de rugby, 8 patrons du CAC 40… Il y avait une particularité dans ce recueil : il ne contenait que des hommes. En dehors de la reine d’Angleterre, qui l’aurait intéressé, il ne s’approchait pas des femmes, qui l’indifféraient. 

– Celle que j’ai à la maison me suffit amplement, croyez-moi. 

C’est un jour alors qu’il était assis à son bureau que sa tête tomba sur le cahier dévolu aux poignées de mains. Il mourut ainsi, à l’âge de 82 ans, comme il avait vécu, sans la moindre souffrance. Il n’avait même pas d’arthrose et de problème de prostate. 

Il avait prépayé son enterrement un an plus tôt :

– J’ai passé 80 ans, il faut quand même que je me prépare à l’inéluctable. Je suis très content de retrouver bientôt mes parents et grands-parents.

Ce qui lui importait plus que tout était la liste des invités. Il n’avait cessé de l’affiner, au fil des personnes qu’il rencontrait et de celles qui disparaissaient. Figuraient notamment dans la liste… toutes les personnes encore vivantes à qui il avait serré la main :

– Je tiens à ce que tous ceux qui ont compté dans ma vie m’accompagnent à ma dernière demeure. 

Il avait laissé de strictes consignes en ce sens. C’est ainsi que, entre autres, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Laurent Fabius, Claude Guéant, Bernard Kouchner, Patrick Bruel, Vincent Lindon, Zinedine Zidane, Sébastien Chabal et Bernard Arnault furent conviés aux obsèques de Claude Perrot. On ne les vit pas, mais, en raison des centaines de faire-part envoyés ainsi que de la nécrologie réservée à l’avance dans le quotidien local, il y eut beaucoup de monde à la cérémonie funèbre.

– Un homme agréable, honorablement connu dans la ville, engagé, tels étaient les commentaires qui revenaient le plus souvent sur le parvis de l’église.

Sur sa pierre tombale, il avait demandé que l’on grave l’épitaphe suivante : « C’est si simple quand on sait s’y prendre ».

4 commentaires

  1. Même si on est toujours le con de quelqu’un (ce n’est pas de moi, mais je suis beaucoup trop con pour me souvenir qui a dit cela !) il est vrai que j’en connais (moi-aussi) des charrettes de Claude Perrot qui abusent dans le genre…
    J’ai apprécié votre texte et aurais liké plusieurs fois si cela était possible, rien que parce que vous avez cité Fabius dans votre liste !
    PS : Mais, je m’inquiéte un peu plus encore (mais cela va vite me passer, je suppose) ayant moi aussi serré la paluche à 4 présidents de la République (dont un qui m’a de surcroît marché sur le pied !)…

    Aimé par 1 personne

    1. Votre commentaire est un petit bijou, émanant de quelqu’un qui sait écrire, et voir. Il me fait penser à je ne sais qui (ma mémoire aussi est limitée), affirmant sur une radio en parlant de Francis Veber et du Dîner de cons : « Il m’a si souvent invité que je me pose des questions ».
      Merci de votre soutien. Solidarité littéraire.

      Aimé par 1 personne

  2. De l’humour, un style sec et percutant : on te retrouve bien, Pierre-Yves. Derrière ce tableau, je me demande s’il n’y a pas un peu d’amertume devant le spectacle de nos contemporains.
    Merci.

    Aimé par 1 personne

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