Le jour où Florian a lâché le ballon

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Pouvait-on jouer sa vie sur un match, et même sur 10 secondes de ce match ? Bien sûr. Tout pouvait basculer en un éclair, les exemples étaient innombrables. Il fallait des années pour construire, deux secondes pour détruire. Et lors d’une ascension, sociale, économique ou sentimentale, un instant d’inattention suffisait à vous faire redescendre en bas de la montagne que vous n’auriez peut-être pas l’occasion de gravir une autre fois. La vie était aussi belle que cruelle.

Florian avait commencé le rugby en 6e, par l’intermédiaire de Monsieur Carreccio, un prof de gym qui aimait ce sport à un point tel qu’il avait monté une équipe dans son collège de la Drôme, devenue au fil des années un vivier pour les clubs du département. Il faut dire que l’on n’était pas dans le Sud-Ouest de la France, mais dans le Sud-Est et que la pratique rugbystique y était plus rare. Néanmoins, la région Rhône-Alpes comptait au moins quatre grands clubs : Lyon, Grenoble, Bourgoin-Jallieu et Oyonnax.

C’est à Bourgoin-Jallieu, dans l’Isère, que, après quelques tests passés avec succès, fut dirigé le jeune Florian lorsqu’il eut 15 ans. Le centre de formation de Bourgoin était réputé, il avait fourni au fil des décennies de grands joueurs du rugby français : Morgan Parra, Sébastien Chabal, Julien Bonnaire, Lionel Nallet, Michel Malafosse, David Venditti, pour n’en citer que quelques-uns. Le club avait un palmarès unique pour une ville de 25 000 habitants, sa plus belle année restant 1997, où le CSBJ fut finaliste du championnat de France (victoire du Stade Toulousain), vainqueur du Challenge Européen (contre Castres) et finaliste de la Coupe de France (perdue contre la Section Paloise). L’année 1999 fut presque aussi remarquable, avec une demi-finale du championnat, une finale du Challenge européen et une finale de la Coupe de France. Intégrer un tel club pour un jeune joueur était donc une aubaine.

On inscrivit Florian en seconde au lycée de la ville, dont il devint pensionnaire, avec un horaire aménagé. Il ne rentrait pas dans son village de la Drôme tous les week-ends, car il y avait souvent match le samedi ou le dimanche. Ce n’était pas un problème, ses parents et sa petite sœur, qui habitaient à 120 km, venaient le soutenir à chacun de ses matchs et passaient toujours un moment avec lui avant ou après. Toute la famille, qui n’avait aucune tradition dans le rugby, s’était enthousiasmée pour l’aventure de Florian dans ce sport.

Le jeune Drômois progressa chaque semaine un peu plus tout au long de son année au sein des cadets de Bourgoin, qui jouaient la coupe Alamercery, compétition dans laquelle se mesuraient les moins de 16 ans des grands clubs hexagonaux. Florian, remplaçant lors des premières rencontres, gagna sa place au fil des semaines. En mars, il était un titulaire incontestable, au poste de trois quarts ailes, qui lui correspondait le mieux. Il jouait à droite, avec le numéro 14. C’était un poste valorisant, parce qu’un de ceux où l’on marque le plus d’essais. Rapide, vif, capable à la fois éviter les placages et de les affronter, Florian était difficile à arrêter quand il avait le ballon et qu’il était lancé. On ne tarda pas à l’appeler « l’anguille », car il se faufilait entre les lignes adverses comme un poisson qui remonte le courant. 

L’année suivante, Florian intégra les Crabos, autrement dit les juniors, eux aussi engagés à bon niveau. À 17 ans, Florian mesurait 1 mètre 82 et pesait 75 kilos. Il courait vite, néanmoins il avait un gabarit respectable, d’autant que les séances de musculation étaient nombreuses, et c’est une des choses qui le surprit le plus : le temps consacré à muscler épaules, pectoraux, adducteurs, quadriceps, fessiers… Il savait bien que le rugbymen n’étaient plus les lourdauds que l’on voyait encore sur les terrains à la fin du siècle passé, mais cette obsession de la musculation chez ses entraîneurs l’étonnait. La force physique était plus importante encore pour les premières et deuxièmes lignes, qui exercent les poussées en mêlées ou dans les rucks, qui sont en contact permanent avec l’adversaire et doivent tenir une position le plus longtemps possible.

Lui, à l’aile, était plus libre. Florian savait se faire oublier puis soudain récupérer le ballon et remonter le long de la ligne de touche pour faire gagner 30 ou 40 mètres à son équipe, quand il n’allait pas lui-même à l’essai, plongeant pour aplatir alors que le dernier défenseur tentait de le bouter hors du terrain, ou, quand il avait pris tout le monde de vitesse, poussant le luxe jusqu’à revenir poser le ballon entre les poteaux, garantissant ainsi les deux points supplémentaires de la transformation. 

Il ne rechignait pas pour autant à aider ses équipiers. Quand les bleu ciel et grenats étaient à la peine, Florian venait en renfort contenir une poussée. Il se révéla aussi très doué pour les interceptions. Usant à plein de son statut d’ailier, il savait voler une passe lors d’un mouvement offensif adverse et inverser en une seconde le cours du jeu, mettant tout le monde dans le vent et fonçant vers l’en-but opposé le ballon serré contre son cœur.  

Florian obtint le bac le jour de ses 18 ans. Le moment était venu de choisir entre le rugby et les études supérieures. Ses parents et lui avaient eu le temps de réfléchir à la question, puisque les prédispositions du fils pour le rugby et les trois années de formation au CSBJ laissaient augurer des possibilités professionnelles en ovalie. La médiatisation, donc les moyens, du rugby français étaient en pleine croissance, et, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, bien supérieurs à ce qu’ils étaient en Grande-Bretagne par exemple. C’est donc logiquement que la famille Durol se laissa tenter par l’aventure. Florian signa un contrat de joueur professionnel avec le Centre de formation de Bourgoin. Il intégrerait l’équipe Espoirs, c’est-à-dire la réserve, ce qui, à juste 18 ans, était remarquable. Il n’oublia pas d’en informer M. Carreccio, son prof de gym de 6e, ému aux larmes par la belle histoire qu’écrivait un garçon dont il avait permis la vocation. 

Dès la fin août, il s’investit à fond dans ce métier qui restait une passion. Au-delà des entraînements, de la préparation physique, des matchs, il entreprit un travail personnel d’analyse des phases de jeu (il le faisait au club, mais il multiplia les visionnages et séquençages), de lectures d’ouvrages sur les grands exploits sportifs, et même de visites à des joueurs confirmés. Il osa aller à la rencontre des grands aînés grâce à Karim Belkram, jeune joueur également prometteur, qui venait pourtant d’une ville de foot, Saint-Étienne. Les deux garçons devinrent de grands amis et ils se stimulaient l’un l’autre, à la fois sur et en dehors du terrain. 

Les filles ne tardèrent pas à tourner autour des garçons. Dans toutes les villes de France possédant un bon club de rugby, les joueurs devenus des athlètes étaient recherchés. Dans les bars, les boîtes de nuit, à la sortie des vestiaires les jours de match, de jolies poupées tâchaient de se faire remarquer d’eux. Florian avait eu trois petites copines au lycée, une l’avait fait souffrir. Il n’avait rien contre l’amour, mais le désir ne le tenaillait pas, sa progression au rugby lui apportait les émotions nécessaires. Avec en plus le soutien de sa famille et l’amitié de Karim, il lui semblait qu’il n’avait pas besoin d’autres choses pour l’instant.

Un des anciens joueurs qu’ils avaient été voir pour glaner retours d’expérience et conseils leur avait dit :

– Les corps ont changé, le jeu a changé, mais c’est surtout l’environnement qui a changé. Notamment trois choses qui n’existaient pas il y a vingt-cinq ans dans le rugby, du moins pas dans les mêmes proportions : l’argent, la gloire et le sexe.

Florian et Karim trouvaient cela excessif, mais ils n’étaient que les jeunots d’une équipe réserve et voulaient bien croire qu’ils n’avaient pas vu grand-chose. Florian fréquenta Cynthia, Berjallienne d’origine, en première année dans une école d’infirmières à Grenoble ; Karim sortit avec Zoé, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter qui rêvait de devenir styliste et de créer sa propre ligne de vêtements. Ils avaient plaisir à se voir tous les quatre et trouvaient leur équilibre ensemble, chacun apportant ses qualités pour enrichir le quatuor.

À la fin de la saison, Florian fut convoqué dans le bureau des coachs, lieu dans lequel un joueur avait toujours quelque crainte à pénétrer, car c’était plus souvent pour une réprimande que pour un compliment qu’on y était appelé. Au CSBJ, dans un souci bien compris de psychologie, le compliment était public, la réprimande privée. 

 – Entre ! entendit Florian après avoir frappé à la porte.

Il se retrouva non pas face à un coach, mais à deux. Le sien, celui de l’équipe réserve, et celui de l’équipe première. Il avala sa salive.

– Assieds-toi, mon garçon.

Là, les entraineurs lui proposèrent ni plus ni moins de rejoindre l’équipe 1 la saison prochaine.  

– Tu auras 19 ans, c’est jeune. Mais tu as le niveau de Nationale.

Tout joueur de l’équipe réserve espère être un jour appelé dans l’équipe première, même s’il y a peu d’élus, nombre de joueurs de haut niveau arrivant en provenance d’autres clubs par le jeu des transferts. Florian l’espérait parce qu’il était conscient qu’on l’avait remarqué. Est-ce en raison de cette anticipation que, après un quart d’heure de discussion, il s’entendit prononcer :

– Excusez-moi, mais j’ai une condition. 

Le coach de l’équipe première resta impassible, celui de la réserve sourit :

– Vas-y.

– Que Karim monte lui aussi. 

Les deux coachs se regardèrent.

– Je n’ai pas besoin d’un troisième ligne. Surtout aux ailes.

– Il peut jouer centre.

– On a un gars qui arrive de Grenoble.

– Ce n’est pas à moi de faire l’équipe, bien sûr, mais je pense que je ne suis pas meilleur que Karim. Et c’est important qu’il soit à mes côtés. On est copains, on se soutient.

La réponse lui fut donnée huit jours plus tard, positive. Florian remercia, et ajouta mine de rien une autre condition :

– Ne dites rien à Karim de mon intervention.

C’est ainsi que les deux amis se retrouvèrent en septembre à jouer en Nationale, affrontant là des équipes de référence dans le rugby français, Dax ou Narbonne par exemple. Certes Karim n’était pas titulaire à chaque match, tandis que Florian devint vite indispensable au groupe. Mais il n’y avait pas de jalousie entre l’un et l’autre, Karim se réjouissait du talent de Florian, qui devint rapidement un des chouchous du public. C’était ça aussi, la Nationale, du public dans les tribunes, des ambiances, des stades chauffés à blanc, que cela soit à domicile ou à l’extérieur. Florian vouait une admiration sans bornes aux arbitres qui, quelles que soient leurs décisions, étaient conspués par des milliers de spectateurs, dont on avait l’impression que certains venaient pour ça : huer l’homme en noir, contester une interprétation, créer des tensions.

Devenir célèbre, même au niveau local, ça voulait dire désormais, pour un jeune, alimenter les réseaux sociaux. Florian créa une page Facebook et un compte Instagram, qu’il nourrit d’abord seul, ensuite avec les conseils du « coach image » rattaché au club. Une communauté de fans et de suiveurs se forma rapidement autour du n° 14 bleu ciel et grenat, dont on vantait les talents, la gentillesse, la beauté…

Ce qui devait arriver arriva. Au mois d’avril de cette saison en Nationale, à l’issue d’un match contre le Stade Niçois, Florian reçut un coup de téléphone d’un recruteur, en l’occurrence celui du LOU, le club de rugby de Lyon.

– J’ai parlé à ton entraîneur et aux dirigeants de ton club. Ils m’ont donné le feu vert pour t’appeler. 

Florian sentit sa gorge se serrer. 

– Nous aimerions que tu rejoignes le LOU la saison prochaine.

– L’équipe Espoirs M21 ?

– Non. L’équipe première.

Non ? Le Top 14 ? On lui proposait le Top 14 ! Dans un club qui prétendait au titre de Champion de France ! Le Lyon Olympique Universitaire était un club de rugby plus que centenaire tombé dans l’oubli un temps et revenu dans l’élite depuis 2016 grâce aux millions d’un sponsor et au talent d’un président.

– Il faudrait que tu viennes à Lyon, rencontrer le manager sportif, le président, et qu’on discute pour t’accueillir dans les meilleures conditions afin que tu te sentes bien chez nous. 

Florian demanda un temps de réflexion, mais il voyait mal comment refuser une telle offre. Il s’assura d’abord que les dirigeants de Bourgoin étaient au courant.

– Nous le sommes, lui confirma le président. Et je vais te dire deux choses, au nom de tout le staff. Un, nous serons tous tristes si tu nous quittes, parce que nous perdrons beaucoup, sportivement et humainement. Deux, si nous nous mettons à ta place, nous ne pouvons que t’encourager à signer avec Lyon. Tu as l’occasion de jouer en Top 14, de te faire un nom dans notre sport, il ne faut pas laisser passer cette chance. Bourgoin, malheureusement, ne peut plus t’offrir l’élite. Nos heures fastes sont passées. L’argent et les médias créent d’ailleurs un phénomène assez terrible pour nous, clubs de petites villes ; nos bons joueurs sont aspirés par les grands clubs, du coup nous nous affaiblissons en permanence, il faut sans cesse reconstruire et il nous est très difficile de remonter d’une division. Tu vas me dire qu’il en est de même dans les autres sports, dans les entreprises qui s’arrachent les meilleurs ingénieurs, chez les éditeurs qui se piquent les écrivains les plus vendeurs, etc. Je vais te dire une chose, Florian : nous avons demandé à Lyon de te laisser jouer encore une saison avec nous en Nationale, car nous visons la remontée en ProD2. Mais ils n’ont pas voulu. Ils constituent un nouveau groupe pour la saison prochaine et les suivantes, et ils veulent t’intégrer dès le début de ce nouveau projet sportif.  Même si ton départ nous complique la vie, nous ne voulons pas te priver de cette opportunité. Maintenant, la balle est dans ton camp.

Florian appela son prof de gym de 6e, parla longuement avec ses parents, sa sœur, Cynthia, ses oncles et tantes qui le suivaient. Et bien sûr avec Karim, dont cette fois, il le savait, il ne pouvait exiger l’embauche en même temps que le sienne. Son ami fut royal, comme toujours :

– Un peu que tu vas y aller, mon frère ! Ça nous empêchera pas de rester potes, je viendrai voir tes matchs, et toi tu viendras nous soutenir quand tu pourras. On aura une star comme supporter !

Florian se mit à pleurer, là, comme un gosse, debout dans l’appartement de Karim, qui le prit dans ses bras et le fit tourner en essayant de le réconforter, comme s’ils dansaient un slow.

Florian effectua son premier entrainement avec le LOU un lundi 2 août. Il faisait partie d’un groupe de 33 joueurs, qui se composait à peu près de la manière suivante : 22 joueurs expérimentés, 11 plus jeunes. Sur les 22 seniors, 12 étaient étrangers – Sud-Africains et Néo-Zélandais avant tout – et tous avaient joué dans d’autres grands clubs, la moitié ayant déjà porté les couleurs de leur équipe nationale. Sur les 11 jeunes, 8 venaient du centre de formation du LOU, 3 de celui d’un autre club, dont Florian, benjamin du groupe.  

Le staff était presque aussi impressionnant que les joueurs : autour du coach en chef, manager sportif, on trouvait un entraîneur des avants, un entraîneur des trois quarts, un entraîneur de la mêlée, un entraîneur de la touche, un team manager, quatre préparateurs physiques, trois médecins, trois kinés, un nutritionniste, deux cuisiniers, un intendant, un analyste vidéo statisticien !

Florian dut aussi trouver ses repères entre les différentes installations du club, réparties en différents lieux, le Matmut Stadium de Gerland étant avant tout une pépinière d’entreprises concentrées autour de la vitrine du club, le terrain et les tribunes les jours de match. Le président avait érigé « l’hospitalité » au rang de grand art. Venir voir un match du LOU était une « expérience », que l’on veillait à rendre inoubliable. Et puis Lyon était une grande ville, et Florian devait se familiariser avec les distances et la gestion du temps, tenir compte des impondérables et des encombrements, éviter les chauffards en bicyclette et en trottinette. Il était loin son village de la Drôme, et déjà loin aussi le stade Rajon de Bourgoin où il se rendait à pied en rigolant avec les copains…

Les propos du coach avant-match paraissaient eux aussi assez différents de ce qu’il avait entendu jusque-là :

– Bon, les gars, écoutez-moi. Je veux que vous leur fassiez mal. Avé les coudes, avé les pieds, avé les poings, sous la mêlée, dans les mauls, on va leur faire du mal. Partout, tout le temps. Je veux du sang, je veux du cœur. Aujourd’hui, les gars, on se fait respecter, c’est comme ça. Je veux du caractère. On n’est pas là pour allonger leur espérance de vie, hein, les gars ? Ni la nôtre. On veut la gagne, maintenant. Alors, on va pas chipoter. C’est le résultat qui compte. Les adversaires, on les châtie.

Il n’y avait pas que ça, bien sûr, mais le ton était donné. De fait, quand Florian débuta son premier match en Top 14, lors de la deuxième mi-temps de la deuxième journée du championnat contre Montpellier, il découvrit le changement de catégorie grâce à un facteur simple : la violence. Tous les contacts étaient beaucoup plus forts qu’en Nationale. Après une première percussion, il crut pendant quelques secondes qu’on lui avait déboîté l’épaule. Quand il fut arrêté une première fois dans sa course après une prise de balle, il eut l’impression que l’arrière qui le plaquait voulait le faire entrer dans le sol. Au moindre regroupement, des marrons se distribuaient en tous sens, exactement comme le coach l’avait dit, les coudes, les pieds, les poings s’activaient, mine de rien bien sûr, il fallait savoir être discret, ou maladroit, ou déséquilibré… On se griffait aussi, on arrachait, on balançait. Et ça gueulait, ça éructait. On respirait à coups d’enculé, de fils de pute, de bastard, de dickhead… Ah, ils étaient beaux, les gentlemen ! 

Il aurait bien sollicité un protocole commotion à chaque placage, mais l’arbitre et les coachs ne semblaient pas l’estimer utile. Il fallait continuer, subir de nouveaux chocs. Florian termina éreinté sa première mi-temps dans l’élite, perclus de coups et d’hématomes, se demandant même si son cerveau n’avait pas été touché, tant il se sentait déboussolé. Ce rugby s’apparentait à un mix entre la boxe et le catch, un aspect qu’il avait dangereusement sous-estimé. Bien sûr, il y avait également les mouvements collectifs, le déploiement d’une attaque, la résistance d’une défense, l’organisation d’une contre-attaque, et tout cela était magnifique. Les règles du jeu qu’il aimait tant n’avaient pas changé. Mais que de mauvais coups il fallait endurer pour parvenir à quelques moments de grâce, qui faisaient vibrer la foule, dont l’onde alors bienfaitrice se propageait sur le terrain.

Avec l’aide de ses entraîneurs et coéquipiers, Florian s’aguerrit. Il écoutait beaucoup.

– L’engagement est ou total ou pas.

– L’idée de s’économiser est inopérante à haut niveau.

– La compétence, c’est le minimum. Trois choses font la différence : le travail, la persévérance, la volonté. Et la chance, mais comme elle est imprévisible, mieux vaut ne pas trop compter dessus. 

Au fil des matchs, la violence qui l’avait sidéré lui devint familière, donc supportable. Après tout, les enjeux étaient importants, les propriétaires investissaient des millions, des villes entières s’identifiaient à une équipe, les joueurs véhiculaient une image ; on pouvait comprendre la force des engagements. 

À la fin de sa première saison au LOU, Florian avait beaucoup progressé. Il allait avoir 20 ans, et ne put donc être sélectionné dans l’équipe nationale Espoirs, mais on parlait de lui comme « un des ailiers les plus prometteurs de sa génération ». Il confirma tout le bien que ses entraîneurs, la presse et le public pensaient de lui lors de la première moitié de la saison suivante, où il réalisa des matchs magnifiques, effectuant des interceptions audacieuses et des percées spectaculaires, mettant à lui tout seul, par sa vitesse, sa puissance et son jeu de jambes, la moitié de la défense adverse en déroute, apportant deux fois de suite l’essai de la victoire alors que son équipe était menée 5 minutes avant la fin.

Tout allait donc pour le mieux quand, en avril, lors d’un match décisif pour l’accès à la sixième place, c’est-à-dire aux phases finales, survint l’accident. Ce jour-là, le LOU jouait chez lui au Matmut Stadium, devant 20 000 personnes, contre le CA Brive Corrèze, un club qui, comme Bourgoin, était passé tout prêt de devenir champion de France à deux reprises, mais n’y était jamais arrivé, se consolant toutefois avec un titre de champion d’Europe ; Brive cependant parvenait à se maintenir dans l’élite depuis des décennies avec un des plus petits budgets du championnat, et à ce titre ce club était respecté de tous. Le CAB était en plus soutenu par des associations de supporters formidables, pleines de chaleur et d’humanité.  

Ce samedi d’avril sur les bords du Rhône, on était à la 75e minute de jeu et le CAB menait 18 à 15. Autant dire que le LOU n’était pas loin de l’humiliation et de l’élimination. C’est alors qu’après une longue phase de mauls de part et d’autre de la ligne médiane, le demi d’ouverture du LOU put enfin récupérer la balle et lancer une attaque sur la droite. Le ballon faillit être perdu entre le deuxième et le troisième passeur, mais il arriva finalement à Florian, qui se trouvait le long de la touche à environ 25 mètres de la ligne de but. La défense briviste revenait, mais elle était en retard et Florian partait tout droit à l’essai. Il en avait marqué plusieurs dans cette situation, typique pour un ailier, dans laquelle il excellait. Là, il n’aurait même pas de petit lobe à effectuer au pied pour passer un dernier défenseur, la voie était libre, dans 3,5 secondes il aplatirait derrière la ligne.

C’est alors que l’impensable se produisit. Il était à 10 mètres du but, lancé à 40 km/h, lorsque, soudain, le ballon qu’il tenait calé entre la paume de la main, le bras et l’avant-bras, et même contre la hanche et la poitrine, ce ballon si bien serré, ce ballon que tout joueur de rugby semble avoir collé à son flan, ce ballon qui allait apporter la victoire à son équipe et la qualification pour les phases finales menant au titre, ce ballon glissa, tomba, rebondit et sortit en touche. Le temps que Florian freine et se retourne, il avait atteint la ligne de but, sans le ballon, qui lui avait échappé. 

Il y eut une sorte de blanc, dans sa tête, sur le terrain, dans les tribunes, tout s’arrêta tant l’image paraissait invraisemblable. Il devait y avoir une erreur, un problème technique, on allait revenir en arrière de cinq secondes et le jeu allait reprendre son cours. Mais, il ne se passa rien de tel. Une bronca s’éleva du stade, l’arbitre siffla la touche et les équipes se regroupèrent. Florian, lui, ne bougeait pas. Il entendait l’indignation de la foule, elle se retenait de crier car le LOU jouait à domicile, mais elle mugissait, s’étranglait, refusait de comprendre. Il savait qu’il ne pouvait pas rester dans le coin, il devait se replier et continuer le match jusqu’à la fin, sauf qu’il s’en sentit incapable. 

– Hey, Florian !

– Florian, merde !

– Durol, putain !

Tout le monde le regardait, et ça faisait plus de 20 000 paires d’yeux ici, sans compter les centaines de milliers ou les millions qui s’ajouteraient sur les écrans, à la télé, sur les smartphones, les tablettes et les ordinateurs. Les internautes allaient s’en donner à cœur joie, il serait l’attraction du week-end. À genoux, il se prit la tête entre les mains. 

L’entraîneur comprit le problème et demanda un changement. Deux assistants vinrent relever Florian et le ramener non pas sur le bord du terrain, mais directement dans le vestiaire. En passant sous les tribunes, il sentit le poids de la déception qu’il avait causée. Le silence mal contenu l’accablait. Il avait commis une faute impardonnable, qui lui collerait à la peau jusqu’à la fin de sa vie, il était fini.

De fait, ce loupé était si « visuel », si dramatique, qu’à la fin de ce funeste week-end il avait fait le tour de tous les écrans de France et de tous les passionnés de rugby à travers le monde.   Les titres des médias étaient sans appel : « L’erreur qui tue », « La chute d’un joueur qui réussissait tout », « Comment surmonter la honte ? ». Les commentateurs s’en donnèrent à cœur joie, et il avait l’impression que même ceux qui se montraient indulgents l’enfonçaient un peu plus.

  C’est lui qui demanda un rendez-vous au manager sportif dès le lundi matin. Reçu à 11 heures, il tendit la lettre de démission qu’il avait préparée.

Le coach la lut en vitesse puis la posa devant lui.

– Tu n’as pas fait exprès.

– Je n’ai aucune excuse.

– Tout le monde commet des erreurs.  

– C’est plus qu’une erreur.

– Tu as pêché par légèreté. Par excès d’orgueil. Et tu as du mal à assumer émotionnellement.

– Je ne peux plus jouer.

– Écoute : tu vas finir la saison avec les espoirs du club. Ensuite, entre la mi-juin et la fin juillet, tu seras en vacances. Tu reprendras l’entrainement avec la première début août et on verra ce que ça donne à ce moment-là.

Mais le samedi suivant, avec l’équipe Espoirs, Florian ne fut que l’ombre de lui-même. Il fut sans inspiration, sans énergie, sans combativité. Le lundi d’après, il se faisait porter malade, parce qu’en effet il était malade, et rentra dans la Drôme pour une durée indéterminée. Même ses parents, sa sœur, Karim et Cynthia n’arrivaient pas à le réconforter.

Il aurait filé tout droit vers la dépression et la fin de sa carrière rugbystique si, le 17 juin à 14 heures, Madame Durol n’était entrée dans la chambre de son fils avec son téléphone portable à la main. Redoutant de tomber sur des journalistes, des supporters ou des dingues qui auraient réussi à trouver son numéro, il avait chargé sa mère de filtrer les appels.

– C’est ton entraîneur, lui dit-elle. Je crois que c’est important.

À moitié endormi – il dormait beaucoup depuis son « accident » –, il prit l’appareil à regrets.

– Allo ?

– Salut Florian. Ici Pierre. Il faudrait que tu viennes ici demain à 11 heures. C’est important. Très important.

– Bon. J’y serai.

Il n’avait eu ni le courage ni l’envie de demander pourquoi. Seul le mot « important » l’avait convaincu. Le club avait été correct avec lui malgré sa faute, il ne voulait pas leur causer plus de soucis qu’il n’en avait déjà causés.

– Tu veux que je t’emmènes ? demanda sa mère.

– Ça ira.

Il se rendit donc à la gare de Valence, laissa sa voiture et prit un train. 1 heure plus tard, il était à Lyon. Et après 15 minutes de taxi, il était à l’étage du staff au Matmut. Le président Roubert l’accueillit avec chaleur.

– Ça va Florian ? Content de te voir.  

– J’ai rendez-vous avec le coach.

– Non, c’est Pierre qui t’a appelé, mais ce n’est pas avec lui que tu as rendez-vous. Viens. 

Il suivit le président jusqu’à la petite salle de réunion. Celui-ci ouvrit la porte, l’invita à entrer et lui dit :

– Je te laisse avec quelqu’un qui est arrivé ce matin de Paris et qui repart à 15 heures. Il est venu exprès pour te voir. 

La porte se referma derrière lui. Au bout de l’ovale que formaient les tables dans cette salle, se tenait un homme que Florian ne reconnut que quand il se leva : Fabien Galthié, le sélectionneur de l’équipe de France. Pour la première fois depuis « l’accident », le visage de Florian marqua l’étonnement :

– Bonjour Florian. Je ne te connais pas, mais je t’ai vu jouer. C’est pour ça que je suis là. Assieds-toi.

Florian était trop impressionné pour réussir à parler.

– Je vais te dire quelque chose, commença le sélectionneur. Quand j’avais 15 ans, alors que j’arrivais juste à l’US Colomiers, moi aussi j’ai laissé tomber un ballon. Et comme je venais d’un petit club d’une autre banlieue toulousaine, les gars ne se sont pas privés de se moquer de moi. Je voulais tout arrêter. Mais le coach m’a pris le soir et on a parlé. Le lendemain soir, il m’a reparlé. Le surlendemain aussi. Ça a duré quinze jours ! Pendant quinze jours il ne m’a pas lâché, un entretien individuel tous les soirs. Grâce à lui, petit à petit, j’ai retrouvé confiance en moi. Après, comme tu le sais, je me suis épanoui dans le rugby et j’essaye maintenant de lui rendre un peu de ce qu’il m’a donné.

Florian ne comprenait pas pourquoi, mais il avait l’impression que ses doigts tremblaient. Et il sentait son cœur cogner dans sa poitrine.  

– L’époque a changé, on a moins de temps, et le Top 14 n’est pas la Fédérale 1. Mais je crois que toi aussi tu as droit à une deuxième chance. Je crois même que cette erreur que tu as commise peut être ta plus grande force.

Ce n’était pas une impression, Florian tremblait comme une feuille.

– Tu connais la chanson L’envie de Johnny Hallyday, écrite par Jean-Jacques Goldman ?

– Euh… Vaguement.

– Tu vas l’écouter, tu comprendras. Cette faute que tu as faite, cette humiliation que tu as subie, elles vont te redonner l’envie. 

– D’accord. 

– Tu vois, on t’a appris à gagner, c’est bien. Mais la clé de la vie, c’est pas ça. Pour réussir à vivre, il faut apprendre à perdre. 

– D’accord.

Florian avait conscience de manquer de répartie, mais il n’était pas en état de faire plus. 

– Bon. Ceci étant dit. Au vu de ta progression, de ton potentiel et de tes prestations depuis deux ans, le dernier match y-compris, j’ai le plaisir de t’annoncer que tu figures sur la liste des 31 joueurs retenus en équipe de France pour les éliminatoires de la Coupe du Monde à partir de septembre prochain. J’annoncerai cette liste demain à…

Florian s’écroula.

– Oh ?! Eh, mon garçon ?!

Fabien Galthié le calottait, mais Florian demeurait évanoui. Le sélectionneur quitta la pièce pour rejoindre le bureau de Yann Roubert.

– Président, tu as un soigneur sous le coude ?

On réanima Florian, et on le raccompagna jusqu’à la gare après une collation et des recommandations.  

En arrivant chez lui, il dit à sa mère :

– Maman, on peut prévoir un apéro et un buffet demain soir à la maison ?

– Oui, mais pourquoi ?

– Vous le saurez demain à 19 heures. Je vais téléphoner.

Le lendemain, entouré de ses parents et de sa petite sœur, Florian radieux accueillit dans son village de la Drôme son ami Karim, ses deux anciens entraineurs de Bourgoin, son professeur de gym du collège, les petites amies Cynthia et Zoé, deux oncles, deux tantes, deux cousins et deux cousines qui suivaient depuis le début son parcours dans le rugby.

– Qu’as-tu à nous dire ? le pressait-on.

– Venez.

Il invita les uns et les autres à entrer dans le salon. Quand tout le monde fut là, il alluma la télé. À 18 h 45, en direct sur LCI, et sur les autres chaînes d’information continue, Fabien Galthié aller annoncer la liste des joueurs retenus pour les matchs de qualification à la prochaine Coupe du Monde. 

Les invités commencèrent à comprendre.

– Non ?!

– Tu veux dire que ?!

– Mon Dieu… 

– Chut…

Quand le nom « Florian Durol » fut prononcé par le sélectionneur, la mère et les tantes de Florian joignirent les mains sur leur bouche, tandis que les cousines, Cynthia et Zoé poussèrent un cri. Le père, les oncles et les cousins crièrent eux aussi, tandis que Karim et les entraîneurs de Bourgoin se figèrent, ébahis. Quant à Monsieur Carreccio, le prof de gym du collège, il fut le premier à pleurer, bientôt suivi par toute l’assemblée. Il fallut de nombreuses bulles de champagne pour éponger la joie et l’émotion qui régna ce soir-là dans la maison des parents de Florian.

Ce champagne était d’autant plus précieux que dès le lendemain Florian allait adopter un mode et un rythme plus conformes à sa vie de sportif de haut niveau, que, grâce à quelques accompagnateurs qui ne l’avaient pas lâché, il allait pouvoir reprendre de plus belle. Maintenant, il saurait perdre ; il allait donc continuer à progresser.  

7 commentaires

  1. J’aime la fin « heureuse ». Bonne chance à Florian dans le milieu du sport de haut niveau. J’ai bien peur, hélas, qu’il prenne des coups, au sens propre comme au sens figuré. Nous verrons… Pierre-Yves, nous attendons la suite !

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