La conversion d’Éric… et de son père

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Éric était le fils unique d’un couple de traiteurs. Il avait grandi dans le culte de la libre entreprise et du petit commerce, selon lequel seul compte le travail, le travail concret, consacré à une tâche précise, liée à un métier, qui vous donne une raison d’être et une identité perceptible par tous. Son père était un taiseux, qui jugeait sévèrement tout écart de conduite, pourtant inhérent à l’enfance, méprisant aussi bien la scolarité que les activités de son fils. Si encore Éric avait joué au rugby, le père et le fils auraient pu partager quelque chose. Pour son malheur, Éric n’avait ni l’énergie ni le goût pour ce sport.

Éric s’était pris de passion pour… la lecture. Cela n’avait pas déplu à sa mère, du moins dans un premier temps. Inutile de préciser que le géniteur voyait les livres comme des objets au mieux insignifiants, au pire maléfiques. C’est un copain de classe, taciturne comme lui, mais issu d’un milieu cultivé, qui avait fait découvrir au fils du traiteur ce monde inconnu. La première fois qu’il s’était rendu chez son ami, Éric avait été sidéré par les rangées de livres, présentés dans des meubles prévus à cet effet. Non seulement il y en avait des quantités astronomiques, mais en plus ils étaient mis en valeur, partie intégrante du décor et de l’atmosphère de la maison. C’était magnifique.

C’était magnifique, et c’était intrigant. Qu’y avait-il à l’intérieur ? S’il y en avait tant, c’est qu’il devait être diablement intéressant de les lire. Éric avait dès lors prêté davantage attention aux propos du prof de français, même si c’était difficile vu le bazar ambiant. Il avait été fasciné d’entendre un jour dans la cour du lycée son copain et un autre élève de la classe se lancer dans une discussion enflammée sur les aventures de deux personnages d’un roman dont il ignorait tout. Ainsi, il existait des histoires passionnantes dans lesquelles on pouvait se laisser embarquer, un peu comme si on les vivait soi-même ! 

Il voulait essayer, lui aussi. Alors, avec son argent de poche, il s’était mis à acheter des livres, un peu au hasard au départ, même s’il tendait l’oreille désormais chaque fois qu’il entendait quelqu’un parler de ses lectures. Il s’était aussi aperçu qu’il existait des publicités pour les livres dans les magazines ; il les lisait avec attention et certaines lui donnaient envie.

Il découvrit que certains livres parlaient du passé, d’autres des pays lointains. Plus étonnant encore, quelques-uns semblaient parler de gens qu’il connaissait, incroyable, des voisins et même des membres de sa famille. Il avait une préférence pour ceux-là, même s’il s’était passionné pour les vingt-huit années vécues par un naufragé anglais sur une île en Amérique du Sud et pour le compagnon indigène qu’il avait fini par trouver.

Une fois, il était tombé sur un livre différent, qui ne racontait pas d’histoire, mais expliquait pourquoi les hommes pensaient telle ou telle chose et agissaient de telle ou telle manière. Il lut deux fois chaque passage pour essayer de bien les comprendre. Ce n’était pas simple, pourtant il s’était accroché. Il gardait même le livre près de lui, sous son lit, pour pouvoir relire des phrases qui lui avaient plu, qui déclenchaient, comme il se disait à lui-même, « des tilts dans la tête ».

Quel bonheur quand il avait osé affirmer que lui aussi lisait et qu’il avait commencé à échanger avec son copain, et même d’autres, sur des livres qu’ils avaient tous lus ! Et quelle fierté le jour où l’un des garçons avait demandé à Éric s’il pouvait lui prêter le livre dont il venait de parler ! 

Cette passion n’était pas sans poser problème à la maison. Voir son fils passer samedis et dimanches « à lire des conneries » – pléonasme – rendait vert de rage le traiteur. La mère essayait de temporiser :

– Il réussira bien à l’école…

– Tu parles ! tonnait l’homme. Il a réussi à devenir une lavette, oui !

Une question particulière minait le traiteur : qu’Éric n’ait jamais envisagé de prendre la succession de ses parents. Jusqu’à 10 ans, le fils avait accepté les invitations de son père dans l’atelier de cuisine : le petit observait, écoutait, participait quand on lui proposait de prendre part à telle ou telle préparation, et lavait des gamelles. Et puis, avant même l’adolescence, le fils s’était détourné de la chair à saucisse, qui se mit à lui faire horreur. Ce fut un traumatisme pour son père, qui ne s’en remit jamais. À 18 ans, Éric avait déclaré qu’il ne mangerait plus de porc et plus de viande rouge ; là, c’était ni plus ni moins une déclaration de guerre. Sans la mère, le père l’aurait flanqué dehors.

Le quasi végétarien réussit son bac et c’est les mâchoires serrées que son père déboucha la bouteille de champagne et porta le verre à ses lèvres. Éric décida de s’inscrire en faculté de philosophie, en bonne partie à cause d’un penseur dont il avait découvert les livres – un certain Nietzsche –, ce qui désespéra son père pour de bon. La mère était assez fière que son fils aille à l’université, même si elle ne voyait pas à quoi pouvait servir la philosophie pour trouver un emploi. Elle avait arraché à son mari le paiement du studio, « uniquement le loyer » finit-il par concéder. Au « fainéant » de travailler le week-end et l’été pour payer sa nourriture et ses vêtements. 

– Je ne donnerai pas un centime pour ses saloperies de bouquins !

Il avait en revanche rappelé qu’il y avait toujours du travail à la boutique familiale :

– Ta mère et mois travaillons 14 heures par jour depuis 30 ans, ça nous fera pas de mal de réduire à 10 ou 12 si tu veux participer.

Éric avait remercié, mais décliné. « Plutôt crever », pensait-il. 

– Je trouverai quelque chose sur place, avait-il répondu. Ce sera plus simple.

Sa mère voyait surtout qu’il allait quitter la maison et ne pas revenir tous les week-ends. 

En septembre de cette année post-bac, Éric se sentit devenir un homme libre. Il apprécia en effet ses années de fac, même s’il mit cinq ans au lieu de trois pour obtenir sa licence. Après quoi il fut refusé dans le master qu’il visait. 

Pour son malheur, le patron du restaurant dans lequel il travaillait le week-end lui proposa de l’embaucher à plein-temps. Ce ne fut pas une bonne chose car, libéré des questions financières, Éric négligea de se soucier de son avenir. Les livres de philosophie, et de poésie – que maintenant il préférait aux romans – pourvoiraient à ses besoins, il en était convaincu. Le moment venu, il trouverait un emploi dans lequel il pourrait utiliser son savoir, toucher à l’humanité comme à l’universalité. Certes, il n’avait idée ni du métier ni de l’entreprise où ce serait possible. Il se voyait bien dans une association culturelle. Mais ces structures n’étaient pas riches et les places y étaient rares.

Les années avaient passé et, à 39 ans, Éric n’avait toujours rien trouvé de durable et de présentable. Le restaurateur l’avait rapidement viré car il le trouvait rêveur et trop lent. Éric avait alors alterné missions d’intérim et périodes de chômage. Son caractère s’en ressentait ; il devenait cynique, grinçant, et ses lectures mal assimilées l’empêchaient de s’exprimer clairement. Il ne savait pas dire « passe-moi le sel » ou répondre en trois mots quand on lui demandait comment il allait.

Ses relations avec les filles se ressentaient de ce caractère ombrageux et des difficultés de communication, c’est-à-dire qu’elles devinrent inexistantes. C’était, bien sûr, une souffrance. Après avoir subi quantité d’humiliations, il avait fini par renoncer, pensant d’abord que l’amour se manifesterait de lui-même, puis, comme rien n’arrivait jamais, qu’il ne se manifesterait pas et qu’il faudrait vivre sans. 

Pénibles étaient ses retours chez ses parents, qu’il limitait à un week-end par mois. À 65 ans – « après 50 ans de travail », répétait son père –, ceux-ci avaient pris leur retraite et vendu le magasin. Ils s’occupaient comme ils pouvaient, c’est-à-dire qu’ils s’ennuyaient. Plusieurs fois, sa mère avait lâché qu’elle était depuis longtemps en âge d’avoir des petits-enfants, et c’était chaque fois un coup de poignard dans le cœur de son fils. Ils avaient tiré une jolie somme de la vente de leur affaire, mais le traiteur se serait coupé les deux mains plutôt que de donner un sou du produit de la vente à son fils.

– Il héritera à ma mort, et encore il ne le mérite pas.

Éric semblait se ficher de tout ce qui provenait de ses parents, du magasin en particulier. Certes, il était malheureux. Assez lucide pour constater qu’il était difficile de trouver une cohérence dans son parcours, il se heurtait à la terrible question du sens de la vie, question secondaire lorsqu’on arrive à se droguer au travail, à la famille, à la télévision ou au bricolage, mais prégnante lorsque, comme Éric, on est de nature introspective et tourmentée. Au fur et à mesure des années, il s’enfonçait donc dans une tristesse qui l’anémiait, ou dans une anémie qui l’attristait.

Le rebond survint à la faveur d’un livre, ou plutôt du passage d’un livre. Ce n’était pas la première fois, loin de là, qu’il pensait avoir trouvé « la » solution dans un texte. Mais cette fois la lecture engendra des actes créateurs d’une rupture radicale et fondatrice.  

Le livre était celui du plus célèbre écrivain voyageur de France à cette époque, Sylvain Tesson. Dès qu’il découvrit cet auteur, Éric fut emporté : la mystique de l’ailleurs, le bonheur de la solitude dans la nature infinie, le charme des philosophies orientales. Dans un livre écrit en 2004, intitulé L’axe du loup, dans lequel le baroudeur suivait à pied l’itinéraire impossible d’évadés du goulag entre la Sibérie et l’Inde, Éric fut arrêté par ce passage, consacré à trois apprentis moines avec qui le Français fit un bout de chemin dans l’Himalaya : « La leçon qu’ils donnent est celle de la félicité permanente. Il brûle au fond de leur être la douce flamme de l’indifférence. Ils ont placé leur existence sous les auspices de l’apaisement : vivre l’instant suffit à leur contenter l’âme, ils ne s’inquiètent jamais de l’avenir, la Providence pourvoira. Ainsi la vie s’écoule dans une insouciante impassibilité, à l’image de celle du roseau sur lequel les événements de la vie – les boues, les peines, les illuminations – passent sans plus laisser de traces que le vent ». 

Bon sang, se dit Éric. C’est ça. Et aussitôt après, il ajouta, pour lui seul, mais tout fort :

– Je pars.

Il termina la nuit en transe. Et quand, un peu plus loin dans le livre, il découvrit la citation du romancier américain Mark Twain – « Ils l’ont fait parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible » – il sut qu’il venait de trouver sa voie. Il allait partir au Népal, il s’initierait à la philosophie bouddhiste et vivrait dans un temple auprès des moines, devenant moine lui-même si possible.

Il lui fallut six mois, six mois de préparation dans le plus grand secret : billet d’avion, visa, point de chute, inscription aux stages et retraites sur place, recherche d’emplois possibles… Pendant cette période, il apprit l’existence du Français Matthieu Ricard, devenu l’interprète officiel du Dalaï-Lama, et son itinéraire ne manqua pas de le fasciner. Il irait le voir dès son arrivée. Quand il eut son billet d’avion, Éric quitta sa mission d’interim, résilia le contrat de son appartement, et déposa tout ce qu’il possédait à Emmaüs. Tout à l’exception de 3 cartons de livres (il en donna tout de même 15) qu’il tenait à conserver et qu’il allait demander à ses parents de garder au grenier.

Ses parents étaient la dernière difficulté à résoudre. Surtout sa mère. Mais il savait ce qu’il allait lui dire et lui proposer. Il alla les voir le dernier week-end avant son départ et leur tint ce discours :

– Je vais m’installer en Asie, dans l’Himalaya, un pays qui s’appelle le Népal. Je vais me former à la philosophie bouddhiste et travailler dans un monastère… Si vous en êtes d’accord, Maman tu viendras me voir 15 jours par an, Papa tu es le bienvenu aussi, et je rentrerai de mon côté deux semaines au moment de Noël. Ça peut paraître bizarre, mais si on fait cela, on se verra plus de jours chaque année que maintenant.

Bien sûr, il fallut argumenter, rassurer, expliquer, pour sécher les larmes et répondre aux objections de la mère éplorée. Son père ne demanda qu’une chose :

– Tu vas vivre d’amour et d’eau fraîche ?

– Y’a de ça, répondit-il, avec le plus de douceur possible. Mais j’ai de quoi tenir six mois et je pense trouver un emploi sans difficulté. Merci de t’en soucier.

Il partit. Et ce fut la bonne décision. Il découvrit le yoga, la méditation, la spiritualité, le travail des textes, le rythme de la prière, la conversation avec des personnes de tous horizons poursuivant une quête similaire à la sienne, la joie d’une vie sans médias, réduite aux besoins essentiels. Après avoir travaillé dans les cuisines d’un monastère, puis comme guide d’un autre, puis à l’accueil d’un troisième, il obtint le statut d’apprenti moine, ce qui lui permit de vivre dans un lieu saint, répartissant son temps entre les tâches matérielles et la progression spirituelle.

Jamais Éric n’avait été (aussi) heureux. Son chemin, son sens, sa direction, il les avait trouvés. Il avait un but et il l’atteignait : vivre en harmonie avec les hommes et la nature autour de lui, se contenter de ce qui était, oublier son moi pour n’être que partie d’un tout qui seul donnait sa cohérence à l’existence. 

Sa mère vint le voir tous les étés. Quant à lui, il tint son engagement de rentrer en France pour chaque Noël. La troisième année, son père accompagna sa mère. Éric le reçut ainsi :

– Papa, je sais le gros effort que cela représente pour toi de venir ici. Et je suis conscient de la grande différence des deux cultures, celle d’un artisan-commerçant français et celle d’un moine bouddhiste. C’est pourquoi je te suis très reconnaissant d’être venu, ça me touche au plus profond de moi.

Le père ne répondit pas, mais son visage n’était pas hostile. Était-ce le lieu ? Était-ce la sérénité incontestable d’Éric depuis qu’il avait choisi cette voie ? En tout cas, le traiteur en retraite semblait avoir compris et admis le choix de son fils. Un soir, dans l’hôtel de Katmandou où ils logeaient, il dit à son épouse :

– Si on m’avait dit que mon fils deviendrait moine… Et pas chrétien encore… Bouddhiste ! En Asie !

– Dommage que ça soit si loin, ajouta son épouse.

– Ça nous fait voyager, au moins. On a bien le droit, non ? On a assez travaillé !

– Tu as raison. On va en profiter. 

Les parents croisèrent leurs doigts et les serrèrent.

– Éric est heureux, reprit la mère. Et je crois qu’il fait du bien autour de lui.

– Ah, il nous en aura fait voir, le sacripant ! répondit le père. Mais c’est un bon garçon.

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