D’Aurélie à Audrey, l’étrange pouvoir des mots

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Cher Maître,

Je vais commencer banalement : ma lettre doit vous surprendre. Je ne pense pas, cependant, que vous ayez oublié mon nom. Sans doute même avez-vous pendant un temps – quelques mois, quelques années ? – espéré recevoir un signe de ma part. Mais au bout de 30 ans… Maintenant que je n’ai plus rien de comparable avec celle que vous avez transformée en héroïne… Quel intérêt ? devez-vous penser. Peut-être même êtes-vous en colère : quel gâchis, pourquoi revenir là-dessus, maintenant que c’est trop tard ? Ou alors, vous êtes malgré tout satisfait : enfin, elle avoue, elle montre qu’elle a un cœur, et que je l’ai touché.

Sur ce dernier point, oui, vous m’avez touchée, je pense d’ailleurs que vous le savez, en partie. Alors pourquoi vous écrire maintenant, si tard ? Je vous le dirai à la fin, mais avant, laissez-moi revenir en arrière.

Quand votre livre est sorti, au siècle dernier, je n’étais pas comme votre héroïne au début de la saga, parce que vous preniez quelques gants et parce que vous ne me connaissiez pas bien. Mais enfin, j’admets que je lui ressemblais : une genre d’ado de 24 ans, désagréable, je m’enfoutiste, paresseuse, pas intelligente. Et belle, d’accord. Disons jolie. La mèche, la moue, la mine, vous avez su me croquer comme un de ces talentueux portraitistes qui restitue visage et personnalité en trois coups de crayon. Vous en plus, vous ne vous êtes pas limité à quelques traits ! Vous m’avez décrite et disséquée sur des pages et des pages. Je vous attirais tant que ça ? J’étais un fantasme ? Était-ce vrai ou juste pour le roman ? 

Vous ne me faisiez ni chaud ni froid. Bien sûr, je savais qui vous étiez. Vous aviez un titre à l’époque, on vous prédisait un avenir. Conseiller ? Député ? Ministre ? Sur le moment, je crois que je pensais comme tout le monde : quel imbécile, il a tout gâché. Vous avez dû vous en apercevoir depuis, ne pas suivre la voie est une insulte, puisque tout le monde la suit. Quand en plus on méprise les convenances et les silences, alors là, on offense grave, et on se condamne à la mort sociale. C’est ce que vous vouliez ?

Bref, parlons de moi. Puisque je vous intéressais. J’étais donc une parfaite représentante de la bourgeoisie de province : le fric au lieu de la culture, les apparences plus que les connaissances, le maillage du terrain, le verrouillage des postes, les renvois d’ascenseurs entre gens du même monde. Votre photographie n’était pas fausse. Elle a fait mal, d’ailleurs. Dans les diners en ville, on riait jaune ; les dimanches en famille, on toussait. Ça n’a pas duré, je vous rassure. On n’abat pas comme ça un siècle de mesquinerie. Mais enfin, la caricature dans laquelle on se reconnaissait nous a déstabilisés un moment, d’autant que ce n’était pas une caricature. 

Dans votre pamphlet sublimé par la littérature, j’avais le beau rôle. J’étais la belle qui après avoir été sotte devient une dame. J’étais l’intrigue, la chrysalide, l’amour, inaccessible et mystérieuse comme il se doit. Comment se fait-il alors que j’aie si mal pris votre portrait, et les attraits que vous lui donniez ? Je vais vous dire.

Le problème, c’était les autres, le regard, moins envieux que moqueur, qu’ils se sont mis à porter sur moi. Savez-vous que l’on m’appelait Audrey ? Que l’on m’interpelait dans la rue ? Que l’on me demandait si c’était vrai ? Vous savez pourquoi ils se moquaient ? Parce que je n’étais pas crédible dans le rôle. Votre personnage était trop loin du modèle qui vous l’a inspiré. C’est là votre plus grande faute : m’avoir attribué une classe que je n’avais pas.

J’entends d’ici votre objection : ce n’est pas moi que vous portraituriez mais une créature de roman. Foutaises ! Allez expliquer cette nuance à 100 000 habitants qui se montent le bourrichon les uns les autres. C’était avant les téléphones mitrailleurs, avant la connexion permanente et les GAFAM. Mais la rumeur, la médisance et la moquerie fonctionnaient de bouche-à-oreille, les exemples sont légions dans l’histoire. 

Parmi les drôles de regards, il y avait ceux de mes proches. Mon fiancé, mon frère, ma sœur, mes parents, mes amis… Ils n’ont pas aimé. C’est comme si quelqu’un entrait chez nous, marchait sur le tapis avec les pieds boueux, et voyait tout ce qui ne devait pas être vu. Ils n’ont pas pu s’empêcher de m’en vouloir : c’était de ma faute. J’avais dû vous provoquer, vous aguicher. C’était injuste, une double peine : non seulement j’étais mise à nue, mais en plus c’était moi la prostituée. Mon fiancé voulait vous « mettre une tête ». Ma mère a consulté un avocat. Mon père a appelé le maire.

Alors oui, je vous ai maudit. Je n’ai plus vu les si belles phrases qui m’avaient éblouie sur le moment, que j’ai relues 100 fois ensuite. J’ai fait ce qu’il fallait pour que vous perdiez votre place. Et vous l’avez perdue, vite. La belle carrière que l’on vous prédisait avant votre livre, terminée. Vous étiez fini, avant même d’avoir gravi la deuxième marche. La puissance des réseaux de province, que vous aviez si bien montrée dans votre roman, vous l’avez vérifiée à vos dépens. Quelques notables soudés contre un intrus dans leur pré-carré, ça valait en termes de haine un groupe Facebook de jaunes, rouges ou bleus.

Personne n’a compris pourquoi vous aviez publié ce livre. Maintenant, bien sûr, quand on voit ce que vous avez fait de votre vie, ou ce que la vie a fait de vous, on comprend que l’écriture vous dévorait, que vous étiez prêt à tout sacrifier pour elle. Mais à l’époque… En fait, vous vous êtes trompé de sens. Vous avez mal lu votre Balzac. Rastignac quitte la province pour écrire à Paris, vous avez fait l’inverse. C’est plus qu’une erreur. Une faute, encore.

À moins que. À moins que cet itinéraire improbable ait été la condition nécessaire à la rupture menant à l’accomplissement de votre destin. Il faut être prêt à perdre pour gagner. Au fait, vous croyez au destin ? Il me semble avoir lu dans une interview que vous ne croyiez qu’au hasard. En tout cas, l’écriture, vous avez été la cherchez, vous avez payé pour. Elle a été une volonté.

Revenons à moi. C’est-à-dire à vos mots, vous allez voir. Donc, pour m’avoir plus ou moins prise comme modèle d’une héroïne trop bien pour moi, vous m’avez ridiculisée. À mon avis c’était volontaire : vous me mettiez dans le même paquet que ces bourgeois que vous détestiez et dont vous vouliez punaiser les magouilles et les faux semblants. Il m’a fallu du temps pour m’en remettre. J’ai été chez le psy, figurez-vous. J’ai pleuré, j’ai été odieuse, – encore plus –, mon fiancé m’a quittée. Je ne travaillais plus. Je gâchais mon avenir. Pendant près d’un an, je me suis réfugiée dans la maison de mes parents à l’océan. Oui, buller au Cap Ferret, privilège de bourgeoise, je sais. 

Et puis vous étiez parti, on commençait à vous oublier, je suis revenue. Avec une idée folle : devenir celle que vous aviez imaginée à partir de moi. Au lieu de vous fuir, je me suis dit que j’allais vous suivre dans la création de votre personnage. C’était insensé, mais quelque chose me poussait. Je sentais que je devais le faire. Vous m’aviez donné un but, une direction, une occupation. Je sortais de mon nihilisme. Pour une fois, j’avais une ambition autre qu’un plaisir immédiat. Je n’ai rien dit à personne bien sûr, on m’aurait internée.

J’ai relu le roman d’une traite. Puis j’ai coché des pages, souligné des passages. J’ai transformé le livre en feuille de route. 

Vous souvenez-vous de ce que fait votre héroïne, Audrey, lorsqu’elle rompt avec son compagnon ? Oui, elle quitte sa ville, sa famille, la vie paisible de son sud-ouest et elle monte à la capitale. Classique, mais efficace. J’ai donc rempli une valise, un sac et j’ai pris un train. J’avais expliqué que j’allais passer quelques jours chez une amie. Mais mon but était de ne pas revenir, sinon pour Noël et un week-end de temps en temps chez mes parents.

Comme Audrey, j’ai trouvé un travail de vendeuse. Dans le prêt-à-porter. Ça ne me déplaisait pas, mais je ne pensais qu’à préparer l’étape suivante, que vous aviez annoncée pour moi. Vous l’écrivez plus élégamment, mais oui, j’ai couché. J’ai pris conscience du pouvoir de la beauté, aussi énorme que dangereux. Et je m’en suis servie. J’ai respecté l’ordre de votre héroïne, ciblant d’abord un directeur de magasin, ensuite un photographe, ensuite un couturier. Oh, j’y ai laissé des plumes. J’ai un cœur. Si je pouvais sans risque jouer la prétentieuse dans ma préfecture, j’ai dû en rabattre dans la capitale. Les tueuses sont légion, les salopards aux commandes. Mais il y a eu de bons moments, très bons même, romantiques et passionnants. Il faut dire que je visais et ne cédais qu’à ceux qui, certes pouvaient m’apporter quelque chose, mais qui étaient épris de moi. Les hommes peuvent être goujats et amoureux, requins et tendres, impitoyables et touchants.

6 ans après mon arrivée à Paris, moi Aurélie, avec juste un an de retard sur Audrey l’héroïne, j’intégrai le service marketing d’une filiale du numéro 1 mondial du luxe, le groupe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy, je le rappelle pour la sonorité). Comme elle, en tant qu’assistante d’un chef de produit, j’ai photocopié, porté des cafés, rempli un agenda pour un imbécile. Mais je n’ai eu de cesse d’apprendre, le marketing, l’anglais, les ressources humaines, l’informatique, la PAO… Et je montais toutes les semaines frapper à la porte du bureau du boss pour lui répéter que j’étais prête à saisir la chance qu’il me donnerait. Il m’écoutait, du moins 5 minutes, je le faisais rire.

– Ah, la provinciale ! Alors qu’est-ce que tu veux aujourd’hui ?

– Voilà, je me disais que…

Et je lui expliquais un truc. Sans jamais débiner personne. Grâce à vous. Au chapitre 6, vous racontez comment Audrey avait eu le malheur de sous-entendre une fois les insuffisances d’un responsable commercial, et que cette seule allusion l’avait retardée de dix-huit mois. J’en ai tenu compte. Je n’ai pas suivi l’héroïne, mais l’écrivain !

Dans cette filiale de LVMH, je n’ai pas eu besoin de me servir des hommes. Et c’était mieux, car je n’intéressais pas le boss, qui se dopait aux mannequins d’Europe de l’Est. Comment lui en vouloir ? La beauté de ces filles était hallucinante. Inhumaine. Lui était vilain pourtant, et pas intéressant. Mais voilà, d’un sms il pouvait propulser ces bombes sur les podiums des meilleurs défilés ou leur trouver des shootings à 20 000 $ la journée.

En revanche, j’avais repéré une jeune femme qui, comme moi, et comme dans le livre, méritait mieux que les tâches secondaires auxquelles on la limitait. Nous sommes devenues amies. Juste amies. Je sais bien qu’Audrey cède aux avances d’une femme, mais, excusez-moi, je n’aurais pas pu. Je suis hétérosexuelle, simplement. De toute façon, cette femme, Sylvia, n’avait aucune envie de relation corporelle avec moi. J’ai donc pris une liberté avec le roman, j’espère que vous ne m’en voudrez pas. Vous, les romanciers, prenez vos aises avec la réalité ; nous, les lecteurs, pouvons en prendre avec la fiction.

Au début, sachant ce qui se passe ensuite, je ne dévoilais pas trop mes intentions. Mais l’amitié a vite pris le dessus et nous nous sommes tout dit avec Sylvia. Elle aussi rêvait de réinventer la mode et le monde, et de monter sa boîte avec ce qu’elle avait accumulé de connaissances et d’expériences. Nous avons commencé à peaufiner notre projet. On a passé des soirées entières à dessiner, inventer, calculer, compter, répertorier, planifier. Rêver. C’était bon. Bien sûr, il nous faudrait des financements. L’argent était un peu moins facile à l’époque, le capital-risque et les fonds d’investissements n’étaient pas aussi développés qu’aujourd’hui, mais vous pouviez quand même, cinq ans avant la fin du XXe siècle, trouver des partenaires publics et privés prêts à vous accompagner si vous aviez un projet solide dans un secteur porteur.

On a démarché, on a couché, plus pour accéder aux financeurs qu’avec les financeurs. Surtout, on a travaillé. Comme dans le livre, un dilemme s’est posé quand mon patron, que j’avais tanné pour qu’il me donne ma chance, me proposa un poste de responsable de notre succursale de Londres. C’était une opportunité formidable mais qui arrivait neuf mois trop tard. Sylvia et moi étions à une semaine de notre démission ! J’hésitai cependant. Le tunnel sous la Manche était ouvert, l’Eurostar venait d’entrer en service. Londres et Paris devenaient les deux pôles d’une même aire, avec 2 heures de RER entre les deux. Le problème n’était donc pas la distance, mais le temps que je devrais consacrer à ce poste.

55 ou 60 heures par semaine ne me dérangeaient pas – j’en faisais au moins 50 –, mais notre projet était prêt, avec Sylvia. Nous avions l’atelier, les couturiers, les investisseurs. Pouvions-nous différer le lancement ? Finalement nous nous sommes dit que mon expérience londonienne nous apporterait de nouveaux contacts et qu’il ne fallait pas s’en priver. Dans le roman, Audrey passe par l’Italie, moi ce fut par l’Angleterre. 

Ces deux années anglaises furent fantastiques. Non seulement j’ai appris à diriger, à compter, à convaincre, mais en plus Londres était alors une ville qui conjuguait à la perfection dynamisme et cosmopolitisme. Ce n’était pas encore « too much », « too hard ». Malgré le brassage, il y avait encore des quartiers, des parcs, de la gentillesse. Vous avez vu Coup de foudre à Nothing Hill ? Lu One day ? Voilà, c’était ça. Et l’énergie qui se dégageait de là : phénoménale ! Tout le monde travaillait à fond, avec envie.

Nos marques gagnaient des parts de marché, le boss était content.

– C’est bien, la provinciale, c’est bien.

Sylvia était restée au siège, mais on se voyait tous les 15 jours, une fois à Londres, une fois à Paris. 

Dans votre livre, Audrey rencontre un latin lover, qui l’emmène manger des pizzas au pied du Vésuve et faire le tour de la Sicile. Moi j’ai rencontré Swann, qui fut, pardon pour le mot, un amour, et avec qui je découvris tous les monstres, les manoirs et les saumons de l’Écosse. Surtout, et parce qu’Audrey avait osé, j’ai eu un enfant avec Swann. Sans elle, sûr que je ne l’aurais pas fait. Ce n’était pas le moment. Certes, j’avais 35 ans, et si ce n’était pas le moment à ce moment… Mais je crois que j’étais prête à m’en passer, à l’époque. Aujourd’hui, grands dieux, non ! Merci Audrey, merci l’écrivain, merci la littérature. Vous m’avez, là aussi, montré la voie.  

Liam est né. Bonheur. Immense. Une autre dimension. Nous avons trouvé une nounou philippine, qui fut une perle. Bien sûr, j’ai dû jongler avec deux vies, qui chacune aurait mérité un temps plein, mais quelle mère n’est pas passée par là ? J’étais aussi épanouie qu’épuisée. J’avais envie de rire en me couchant le soir, quand Swann me faisait l’amour, en pensant à Audrey si fatiguée qu’elle prenait les va-et-vient de Roberto comme des berceuses pour s’endormir. Je ressentais la même chose, et votre héroïne m’accompagnait. Je n’étais pas encore elle, mais je lui ressemblais de plus en plus et elle était ma sœur. Merci de me l’avoir donnée.    

J’aurais pu rester à Londres 3, 5 ou 7 ans, avant, si mes résultats se confirmaient, une affectation ailleurs, en Asie sans doute. Mais voilà, Sylvia et moi ne voulions pas renoncer à notre aventure. Nous avions 36 ans toutes les deux, un nouveau millénaire s’annonçait, nous devions le débuter à la tête de notre affaire. Comment faire ? J’étais mère désormais, et amoureuse d’un Britannique.

La solution s’imposa d’elle-même. Je resterais basée à Londres. Ainsi nous aurions deux points de départ pour rayonner. Et encore une fois, Londres et Paris n’étaient qu’à deux heures de train. Le plus difficile serait d’éviter les grèves des syndicalistes français. Londres était une place fabuleuse pour séduire des investisseurs, repérer les tendances de l’art contemporain, établir des liens avec le reste du monde. Le Commonwealth avait de beaux restes ; la Grande-Bretagne, qui fut longtemps une île, savait se connecter avec les peuples. Et elle avait sa langue bien sûr, j’étais bilingue désormais, avantage non négligeable pour négocier à l’international. 

Sylvia et moi avons annoncé notre départ le même jour. Même si nous avons mis les formes, ne parlant pas de démission, mais d’autonomie et de suite logique, le boss aux mannequins russes prit mal la chose. Il faisait partie de ces hommes qui considèrent que l’on est contre eux si l’on n’est pas avec eux. Il nous a menacées, a juré qu’il nous casserait. Nous nous attendions à un moment difficile, mais pas à ce point. Tant pis. Au moins, il limitait nos regrets.

Alors nous avons foncé, commençant dix années intensives de création et de développement. Notre première collection était prête, mais il fallait renouveler bien sûr, imprimer un style, une « griffe ». Nous avons beaucoup joué sur notre féminité. C’est banal aujourd’hui, mais il y a vingt-deux ans, la couture, comme la cuisine et la littérature, subissaient un paradoxe injuste : majoritairement utilisées par les femmes, ces disciplines propulsaient des hommes à leur tête. Nous nous sommes donc présentées comme créatrices soucieuses du quotidien des femmes. Nous expliquions que nous testions nos modèles sur nous-mêmes et nos amies, ce qui était vrai. Pour savoir comment on se sentait avec, si l’on pouvait monter un escalier, se baisser, s’asseoir… Nous présentions une vision pragmatique de la mode. Nous nous targuions de savoir ce que les femmes voulaient et pouvaient porter.

Ce message, qui n’avait rien d’exceptionnel, fut pourtant reçu comme original. Il ne suffisait pas, bien sûr, encore fallait-il que les produits plaisent et aient de l’allure. Mais nous avons travaillé, en doublant au bout de deux ans notre atelier parisien – rien d’extraordinaire, 360 mètres carrés sur deux niveaux –, par un autre à Londres, un peu plus grand, 800 mètres carrés dans l’East Side. Notre marque – S&A, pour Sylvia et Aurélie, avec le petit clin d’œil à C&A – eut ainsi un « London type » et un « style Paris ». Cela nous permettait de décliner tous nos modèles dans les deux tendances, à la fois différentes et complémentaires. Je crois que ce fut un coup de génie, involontaire. Les Françaises voulaient la touche Anglaise, les Britanniques voulaient le French glamour, les Chinoises achetaient systématiquement les deux !    

Nous avons fait un tabac aux trois salons incontournables où l’on nous a acceptées dès notre deuxième année d’existence : Who’s next, Fame, Première Classe. Quant à notre défilé, il est devenu presque aussi couru que celui des géants de la couture. Couleurs vives, street wear, look romantique et bohème, élégance décontractée, nous avons su devenir identifiables. Entre 2000 et 2008, je peux dire que cela a vraiment très bien marché. Notre fabricant marocain n’arrivait pas à suivre. Nous avons doublé l’usine, nous en avons ouvert une autre en Inde pour le marché asiatique. Je pensais plutôt à la Chine, mais je me suis rendu compte que nous allions nous faire déposséder. Vous savez qui m’a ouvert les yeux ? Audrey, bien sûr. Elle renonce à ouvrir ses restaurants en Chine, vous avez des pages très drôles sur ses mésaventures dans l’Empire du Milieu, elles m’ont beaucoup inspirée.

Et puis deux catastrophes sont arrivées, une prévisible, l’autre pas, à moins que ce soit l’inverse. D’abord, la crise des subprimes et ses conséquences ont créé un fort ralentissement de l’économie mondiale entre 2008 et 2012. Dans certains pays, les ventes ont chuté de 35 %. Ça n’a pas été simple.

Mais le pire, vous l’aviez prédit dans le chapitre XI de votre livre : la trahison de l’amie, Dorothy pour Audrey, Sylvia pour moi. Je n’y croyais pas, je m’étais dit que sur ce point-là je m’éloignerais de l’histoire qui me servait de modèle. Pourtant, aussi impossible que cela fût, Sylvia m’a quittée. Ma chère Sylvia, partenaire et amie depuis 10 ans, avec qui nous nous étions liées pour la vie dans S&A, Sylvia m’a laissée tomber. Plus que ça, elle m’a trahie. C’est-à-dire qu’elle a préparé son départ avec un concurrent, sans m’en parler. Quand je l’ai découvert, elle était à peine gênée :

– Il faut évoluer, Auré. On a fait de belles choses, mais je dois aller de l’avant, moi aussi.

– Pourquoi dis-tu « moi aussi » ? Tu vas de l’avant comme moi, ni plus ni moins !

– Tu sais bien que c’est toi qui prends la lumière…

– Qu’est-ce que tu racontes ? Chaque fois que nous communiquons, nous sommes toutes les deux, et c’est une des choses qui nous distingue des autres !

– Ça c’est la façade. C’est toi qui as eu l’idée, c’est toi la vraie patronne. 

– Tu te trompes. Nous avons tout fait ensemble, amenant chacune nos qualités.

Je ne pus la faire revenir sur sa décision. Le divorce fut douloureux. Une association professionnelle, c’est comme un mariage. Le meilleur, et le pire.

À ce sujet, d’ailleurs, Swann m’a quittée lui aussi, d’un commun accord, certes, mais enfin. Comme Sylvia, il supportait mal mon succès. « Ta réussite », lançait-il parfois, amer. Or je ne voulais pas « réussir », et encore moins contre mes proches ! Je voulais développer mon entreprise. Mais voilà, c’est orgueilleux, un Britannique. Liam, notre fils, vécut alors en alternance chez l’un et l’autre, et je fus en admiration devant lui qui, si jeune, acceptait sans se plaindre les changements que lui imposaient ses parents. 

À 45 ans, je me retrouvais avec une demi-entreprise, une demi-famille, une demi-moi-même. J’ai douté. Failli tout arrêter. Avec mon amant du moment, je suis partie me reposer, j’ai pris des vacances pour la première fois depuis dix ans. Ça ne m’a pas rendue heureuse. Je suis revenue en France, dans la ville où vous m’avez connue. J’ai pris l’habitude d’y retourner au moins une fois par semestre, pour mes parents, et pour mon frère et ma sœur. Ça, c’est plutôt une bonne chose. J’emmène Liam chaque fois, il est content et il fait le bonheur de ses grands-parents. 

Dès lors, il fallait rebondir. J’avais un fil rouge, heureusement : votre roman, c’est-à-dire l’avenir que vous aviez imaginé pour la peste que j’étais à 24 ans. J’ai donc relu le passage où Audrey est lâchée par son associée. Que fait-elle, Audrey, à ce moment ? Vous vous souvenez ? Ou est-ce qu’un écrivain oublie ses histoires au fur et à mesure qu’il en écrit d’autres ? En tout cas, elle traverse l’Atlantique. Oui, elle tente l’aventure américaine.

Encore une fois, sans elle, je ne l’aurais jamais fait. L’Amérique, quand même… Surtout en 2012, ce n’était plus les années triomphantes. Nous n’avions qu’un dépositaire aux États-Unis, mais c’est Sylvia qui le gérait. Dans le dépeçage, elle avait pris les collections et l’atelier de Paris plus l’usine du Maroc, moi les collections et l’atelier de  Londres, plus l’usine de Madras. Quelle tristesse…  

Savez-vous comment je baptisai ma nouvelle marque ? A&A, pour Audrey et Aurélie. Oui, l’héroïne et son inspiratrice, ou l’inverse. Vous connaissez A&A ? Si oui, ça me fait plaisir. J’espère que vous êtes fière de moi !

Je débarquai à New York, sans Liam, qui avait désormais 14 ans. Il avait souhaité rester à Londres, chez son père. Nous en avons discuté à trois, dans un bon climat, et nous nous sommes rapidement mis d’accord. Mon fils venait me voir pendant les vacances et c’était de grands moments de bonheur. Je crois qu’il n’était pas mécontent de son rythme de vie. 

Par le biais d’un ami couturier, j’ai trouvé un appartement correct à louer à New York. Et j’implantai mon bureau dans un espace de coworking plein de jeunes qui auraient pu être mes enfants ! Oui, je recommençais quasiment à 0. Quelle leçon ! « Savoir tomber », comme le conseille Harry Québert à Marcus Goldman dans un autre roman qui m’a fascinée. Je crois que, grâce à la littérature, j’ai su tomber.

J’avais quand même des choses à montrer, ainsi qu’une bonne connaissance du milieu de la mode. À ma grande surprise, à l’heure de la mondialisation, je me suis aperçue qu’il y avait assez peu de monde aux États-Unis qui connaissait le milieu de la confection contemporaine européenne. À mon activité de création et de vente de vêtements, j’ai donc ajouté une partie conseil. Je suis « fashion adviser » si vous voulez savoir ! Je parcours le pays pour conseiller telle ou telle petite marque qui se lance dans un État. Je constate, d’ailleurs, une petite révolution : les vêtements produits en chaîne, que l’on trouve dans toutes les villes du monde, sont en baisse constante. Il y en aura toujours, bien sûr, mais ce ne sera plus dominant. La « fast fashion » est décriée, aussi bien pour des raisons écologiques qu’esthétiques.    

En ce sens, j’ai réduit ma production à une collection par an, invitant les gens à ralentir leurs achats, à garder leurs vêtements. Mes concurrents n’ont pas aimé. Selon eux, je tuais le marché, je nous tirais une balle dans le pied. Mais j’ai continué dans cette voie. Vous qui maniez les mots, vous voulez connaitre mon slogan ? « When you love it, you keep it ». C’était aussi un moyen de montrer la qualité de ce que je proposais, résistant aux modes comme à l’usage.

Au début, mon train de vie n’avait rien à voir avec ce qu’il était à Londres. Il m’a fallu un peu de temps, à ce niveau-là, pour rejoindre Audrey qui crevait les plafonds aux États-Unis. Aujourd’hui, ça va. Mon appartement est plus grand, j’ai bureaux et ateliers dans un nouveau « workshops center » de Brooklyn, et j’ai acheté une maison pour me reposer de temps en temps et recevoir mes familles française et anglaise, ainsi que les amis que j’ai la chance de conserver. Je n’ai pas besoin de préciser où se situe cette maison, puisque c’est vous qui, dans votre livre, m’avez indiqué le lieu. Oui, Old Saybrook, dans le Connecticut, sur la rive ouest du Long Island Sound. Quand j’ai poussé la porte de l’agence immobilière la plus proche, expliquant que je souhaitais une demeure près de l’océan ni trop loin ni trop près de New York, le type m’a demandé si j’avais une raison particulière de venir ici. J’ai répondu :

– J’accomplis le destin d’une héroïne de roman.

Je ne suis pas sûre qu’il ait compris, mais il m’a montré plusieurs maisons au fil des semaines. Au bout de quatre mois, bingo, je suis tombée sous le charme. Isolée mais pas trop, grande sans être démesurée, assez proche de l’océan pour le sentir et le voir, à distance suffisante pour ne pas être incommodée par le bruit et le vent. En complément de la maison, j’ai trouvé quelque chose d’infiniment précieux : un couple de retraités du coin acceptant de jouer les gardiens, les chauffagistes, les jardiniers… Je pense venir ici un week-end par mois, un peu plus en été, avec mon fils, mes parents qui veulent venir chaque année, mon frère, ma sœur, des amis, ma grande copine new-yorkaise, Nicky, qui remplace un peu Sylvia.

Votre roman s’achève quand Audrey et son amant partent un soir à bord d’un voilier, qu’on ne retrouvera pas. Sans doute vous fallait-il finir le livre. Pourquoi, d’ailleurs, n’avez-vous pas écrit la suite ? Depuis le temps. Nul ne sait ce que réserve l’avenir, mais je ne crois pas que je prendrai la mer, qui ne m’attire que depuis la terre. Et puis je suis bien dans ce lieu que vous avez choisi pour moi.

Voilà ce que je voulais que vous sussiez : que vos mots qui m’ont fait du mal il y a 30 ans m’ont ensuite fait du bien pendant 30 ans. Ils m’ont accompagnée, ils m’ont donné une ligne de conduite. Dans cette vie sans sens, ce n’est pas rien. Bravo, merci.  

La chute de cette histoire n’est pas dans votre roman, mais elle le mériterait tant je la trouve belle. Vous l’avez d’ailleurs devinée depuis la feuille précédente, qui vous apprend que j’ai acheté une maison à Old Saybrook. Comme vous. Oui, vous habitez là, vous aussi. À deux pas. Vous savez comment je l’ai su ? Par Mike et Laurie, mon couple à tout faire. Un jour, dans la bibliothèque du salon, ils ont aperçu vos livres. Ils se sont exclamés :

– Vous savez que cet écrivain français vit dans notre petite cité ?

J’en suis restée comme deux ronds de flan. Jamais je n’avais imaginé cette éventualité. Je n’avais pas pensé que vous aussi pouviez avoir suivi votre héroïne. En y réfléchissant, ça m’est apparu logique. 

C’est donc pour cela que je vous écris maintenant. Vous vous rappelez ? C’était ma problématique, énoncée au deuxième paragraphe de cette lettre : pourquoi vous écrire après tout ce temps ? Je vous écris maintenant parce que nous sommes désormais voisins. Parce que vous nous avez réunis, à 6000 kilomètres de notre premier contact. Vous avez été si adroit que je m’incline. Et ce rendez-vous que je vous refusais il y a 30 ans, je vous l’accorde aujourd’hui. Du moins si votre proposition tient toujours. Voici mes coordonnées, appelez-moi. Peut-être est-ce le moment de nous parler, de nous voir et de nous écouter. Pourquoi ? Parce qu’il faut nourrir la littérature. Au…

À la fin de la lecture de cette lettre, Gilles Foller, 62 ans, écrivain, retira ses lunettes demi-lunes, posa les bras sur les accoudoirs de son fauteuil club, et resta de longues minutes ainsi, les feuillets sur les genoux, à regarder la fenêtre qui donnait sur le parc. Il avait fallu 30 ans, mais elle était là et elle allait venir. Aurélie avait su devenir Audrey. Les mots l’avaient amenée à lui, et au meilleur d’elle-même.

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