Le sommet des démocraties

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Comment une si belle idée avait-elle pu déboucher sur un tel pataquès ? 

Depuis trente ans qu’il souquait dans les bas-fonds de la diplomatie mondiale, Dieter en avait connu des moments de tension. La tension n’était-elle pas, d’ailleurs, le principal outil des relations internationales ? Et cela ne datait pas de Poutine et de Trump. Les oppositions entre monarchistes et républicains au XVIIIe siècle, entre nations au XIXe, entre idéologies au XXe, n’étaient que tensions ; certaines, non résolues par la discussion ou par l’épuisement, avaient entraîné guerres, souffrances et chaos.

Aujourd’hui, ce qui inquiétait Dieter, sherpa du chancelier allemand pour la préparation du Sommet des démocraties, était l’accumulation de ces tensions, qui autrefois n’apparaissaient qu’indépendamment les unes des autres, et qui désormais semblaient s’agréger dans un espace fermé, le monde, trop petit pour les contenir toutes. Les risques d’explosion étaient considérables.

C’est Joe Biden qui avait lancé cette idée, avant même d’être élu président. Le rassemblement des démocraties devait signer le retour des États-Unis dans le concert des nations, en tant que puissance positive et constructive pour l’ordre international. 

Une fois élu, Joe Biden avait confirmé son intention. Ses premières décisions et déclarations avaient marqué les esprits par leur franchise et l’absence de langue de bois. Oui, Poutine était « un tueur » (entretien sur la chaîne ABC, 17 mars 2021), oui « notre relation avec la Chine sera concurrentielle quand elle doit l’être, collaborative quand elle peut l’être, et antagoniste quand c’est nécessaire » (discours du secrétaire d’État Antony Blinken, 3 mars 2021). Lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich (en ligne), le 17 février 2021, le président américain avait déclaré : « Nous sommes au cœur d’un débat fondamental sur la direction future de notre monde, entre ceux qui affirment que l’autocratie est la meilleure façon d’avancer face aux défis – de la quatrième révolution industrielle à la pandémie mondiale – et ceux qui comprennent que la démocratie est essentielle pour les relever… Nous devons montrer que les démocraties peuvent encore profiter à nos peuples ».

Les autocrates évoqués n’avaient pas manqué de critiquer cette nouvelle version de la volonté hégémonique américaine. Xi Jinping avait affirmé : « la forme de gouvernement est une question interne à chaque pays. On ne doit pas juger et classer les États en fonction de ce critère ». Vladimir Poutine avait condamné « l’arrogance des États-Unis, qui retrouvent leurs vieux démons ». Le Turc Recep Tayyip Erdogan avait moqué l’initiative de « vieilles démocraties belliqueuses, qui prétendent donner des leçons à tous, alors que leur système est à bout de souffle et que même leurs peuples n’en veulent plus ». Le Brésilien Bolsonaro, le Philippin Dutertre, l’Indien Modi, d’autres encore, avaient eux aussi brocardé une idée qui, en d’autres temps, les aurait laissés de marbre puisqu’elle ne les concernait pas. Mais dans cette époque où tout était vu en termes d’opposition, de dualisme et de susceptibilité, ils avaient sauté sur l’occasion pour se plaindre et faire monter la pression. Bien entendu, en ces temps de retour de la race, mise en avant par certains de ceux qui prétendaient combattre le racisme, l’accusation de néocolonialisme avait été montée en épingle et étayée par d’innombrables journalistes, chroniqueurs et universitaires, ce qui était après tout une suite logique, avec les moyens présents, des élucubrations des « french philosophers » des années 70, stars des campus des deux côtés de l’Atlantique.

Ces postures étaient prévisibles et peu gênantes. Elles justifiaient même le sommet, montrant qu’en effet il y avait deux attitudes possibles et que chacun devait se positionner pour que le monde évolue vers la paix plutôt que vers la guerre. 

Plus ennuyeuses et plus puissantes que prévues furent les contestations internes aux démocraties. En France, en Espagne, en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, l’extrême-gauche réussit à transformer dans l’opinion le mot démocratie en celui de capitalisme, accusant les promoteurs de la première de n’être que les valets obéissants du second. Dans tous les pays occidentaux, l’extrême-droite n’était pas en reste : elle aussi utilisait ce projet de Sommet des démocraties pour fustiger « les élites », « le système », « la perte de souveraineté » et autres antiennes habituelles. Le populisme qui sévissait depuis des années, accentué par le permanent lavage de cerveaux auquel se livraient des médias pyromanes, entrainait un tel rejet des gouvernants et des institutions que les messages dénonçant un complot ou une intention cachée passaient sans difficultés dans la majorité de la population. Des enquêtes révélaient d’ailleurs des volontés nouvelles d’autoritarisme, notamment chez les plus jeunes, qui oubliaient ou ignoraient ce que la démocratie leur apportait en termes de bien-être, d’épanouissement et de liberté.

Le plus grand danger venait de l’ultra-gauche (black blocs, zadistes, anarchistes, casseurs, altermondialistes radicaux…). À la différence de l’extrême-gauche, elle n’avait pas pour but la conquête du pouvoir, mais la violence et le chaos. Si ceux qui se revendiquaient de cette mouvance ne représentaient pas grand-chose en nombre, ils réussissaient depuis quelques années à gagner à leurs méthodes d’innombrables personnes « en colère » (le mot des années 2018 – 2022), ravies qu’on leur donne l’occasion, la caution et l’action pour renverser la table et mettre à bas les fondements d’une politique et d’une économie qui ne leur donnaient pas assez, du moins s’étaient-ils convaincus de cela. Au fil des années et des « luttes » – oppositions aux sommets des G7, G8 et G20, mouvements du type Indignés, Gilets jaunes français, écologistes virulents, antiracistes et communautaristes haineux –, le nombre des individus prêts à « tout casser pour être entendus », parce que « la violence est légitime et répond à une autre violence », avait cru de manière continue. Là, alors que se profilait le Sommet des démocraties, on semblait atteindre un paroxysme en termes de mobilisation. Des pétitions en ligne, des groupes coordonnés sur les réseaux sociaux, des « mouvements citoyens », des « convergences », laissaient présager des émeutes en d’innombrables villes de la planète. Et bien entendu sur le lieu même du sommet, qui resterait secret le plus longtemps possible, ce qui était en soi une défaite (on en était là : les démocrates devaient se cacher pour simplement se réunir).

« Sommet de la honte », « Rassemblement des voleurs », « USA connection » : tels étaient quelques-uns de vocables utilisés par les opposants. 

– Le tout est de ne pas faire de promotion, avança le sherpa japonais. Nous devons montrer que nous sommes dans la protection. Nous ne sommes pas les agresseurs, mais les agressés. 

– Mon Premier Ministre insiste pour que nous associions même les démocraties imparfaites, annonça l’Anglais Daniel Sherwood.

– Cela veut dire inviter certains pays et pas d’autres, rétorqua le Français Pierre-François Vidard. On risque de nous reprocher une sélection. Sur quels critères nous baser ?

– Sur ceux de Freedom House.

– On va nous dire que cette ONG est financée par les États-Unis.

– Arrêtons d’avoir peur de nos ombres ! tonna Dick Mayne, l’Américain. De toute façon, nous serons contestés, nous le sommes déjà. Par principe, par haine. Affirmons nos valeurs, sans arrogance, mais sans faiblesse. Montrons les immenses bienfaits de la démocratie depuis  plus de deux siècles.

Dieter voyait les logiques à l’œuvre, les dialectiques en marche. Il était le plus vieux des dix diplomates chargés de mettre sur pieds ce sommet explosif. Il avait commencé sa carrière sous Helmut Kohl, au moment de la réunification allemande. Quelle époque ! Il avait été le représentant de Schröder ensuite, puis de Mutti Merkel, l’exemple, le phénomène. Après l’ignominie du Troisième Reich, l’Allemagne avait eu de grands dirigeants, cela avait été sa chance.  

C’est parce qu’il était rompu aux grandes rencontres internationales qu’il était inquiet. Trop de gens voulaient le rapport de forces et la violence. Comme souvent, les assistés étaient les plus pressés d’en découdre. Ils pensaient vouloir autre chose, en fait ils voulaient « toujours plus ». Pour eux. Le collectif avait été supplanté par l’individuel, la réalité par le ressenti, la raison par l’émotion. Quant à la vérité, le mot n’était plus utilisable qu’au pluriel. Comment faire dès lors pour analyser, discuter, convaincre ? Il n’y avait pas de dialogue possible, pas d’humanité commune, si l’on n’était pas d’accord sur ce que les yeux voyaient.

C’est pourquoi au cours de l’avant-dernière séance de travail consacrée à la sécurité du sommet, Dieter s’entendit lancer :

– Mes amis, je me demande si nous n’allons pas être contraints de renoncer. 

Les autres le fixèrent. Le représentant canadien affirma :

– Si on annule, on crée un précédent. On ne pourra plus se réunir sans une validation par l’opinion. Autant dire que c’est la fin de tout possibilité de gouverner. Nos dirigeants sont les représentants du peuple, bon sang !

– La démocratie représentative n’existe plus… lâcha le sherpa australien.

– Si ! C’est pour la sauver que ce Sommet doit se tenir. 

– Le Premier ministre Johnson n’acceptera pas un report. 

– Le président Biden non plus, ça va de soi.

Ils discutèrent un moment sur une éventuelle annulation. Puis le Sud-Coréen demanda :

– Que crains-tu que nous ne puissions contrôler, Dieter  ?

– Tout ou presque. Une attaque terroriste, au moyen de drones, notamment. 

– Tout le site sera protégé par un brouillard d’ondes électromagnétiques qui les empêcheront de se diriger.

– Pas de tomber et d’exploser aux abords du site. Je crains aussi les hackers, les Russes car ils sont soutenus par leur gouvernement, mais plus encore les milliers de loups solitaires ici ou là, qui pourraient soit individuellement, soit reliés au sein d’une blockchain de la destruction, paralyser les systèmes de transmission. Dans ce cas-là, ce n’est pas que le sommet qui s’arrête, mais l’économie mondiale. 

– On est habitué, depuis le Covid…

– Pendant le Covid, internet a tenu. Imaginez l’horreur si le réseau lâche…

Chacun de ces diplomates savait qu’une rupture de l’internet était un des grands dangers qui menaçait le monde.

– Mais ce que je crains le plus, reprit Dieter, c’est la bonne vieille méthode de l’affrontement entre manifestants et forces de l’ordre, en raison des conséquences qu’elle peut désormais entraîner. Quelle que soit la distance du périmètre que l’on choisisse, il y aura toujours une limite contre laquelle vont venir s’agglutiner des excités. Or, les rapports des services de renseignement sont unanimes : les manifestants seront nombreux et violents.

– Nos militaires sont capables de les contenir, répliqua Dick Mayne.

– Les contenir, oui. Mais le problème n’est pas là. Que chercheront les manifestants ? À nous montrer armes au poing pour laisser croire que nous sommes les attaquants. Ils argueront alors : « Vous voyez ce que c’est, la démocratie ? ». Ils vont donc nous provoquer et nous filmer. Au montage de leurs vidéos, ils ne garderont bien sûr que notre défense, afin de confondre agresseurs et agressés. Certains rêvent, sans le dire, de quelques morts. Un seul suffirait pour mettre le feu aux poudres. Même s’il n’y a que des blessés, leurs images serviront de prétexte à des révoltes et des émeutes ici ou là. Des milliers d’embrasements, voilà ce qu’ils cherchent.

– Cela fait longtemps qu’ils essayent cette stratégie de faire passer la police pour les agresseurs, remarqua Pierre-François Vidard. Ça n’a jamais fonctionné dans nos pays.

– Tu m’excuseras, dit le Canadien, mais ça ne marche pas si mal : vos Gilets jaunes ont procédé ainsi et méchamment affaibli votre démocratie. Aux États-Unis, certains groupes dissidents de Black Lives Matter ont agi de la même manière. Et nous avons des problèmes avec certaines communautés qui sont dans la provocation et pourrissent le débat.

– Oui, reprit Dieter, petit à petit s’est instaurée l’idée que nos polices étaient violentes et répressives. Alors que nous sommes les pays les plus libéraux du monde… Là, vu les mensonges qu’ont su diffuser tous les populistes et autres adeptes du chaos, des foyers sont prêts à s’enflammer partout.

– Tu ne crois pas que l’on peut encore gagner la bataille politique ? demanda le Français, je veux dire convaincre une majorité de l’opinion mondiale que ce sommet n’est pas exclusif, mais inclusif, qu’il vise non pas à imposer mais à proposer, non pas à attaquer mais à défendre ?

– Je crois que cette bataille est perdue, en effet. Que les mots et les actes n’empêcheront pas la mobilisation. On ne peut rien faire contre la mauvaise foi. Beaucoup trop d’individus dans le monde veulent casser du flic, rejeter des gouvernants, mettre à bas la démocratie libérale…

Dieter, malgré son aura, ne parvint pas à convaincre ses collègues d’annuler le sommet, qui affirmaient de plus que jamais leurs patrons n’accepteraient un renoncement : l’orgueil des chefs d’État était trop fort.

Alors Dieter se dit qu’il allait agir seul. S’il ne pouvait empêcher ce sommet, il pouvait tenter de prendre les provocateurs à leur piège. Il pensa d’instinct au film Gran Torino, de Clint Eastwood. À la fin du film.

Le jour d’ouverture du Sommet des démocraties arriva. Il aurait finalement lieu en Australie, au Brisbane Convention and Exhibition Center, qui avait accueilli un G20 en 2014. Le choix du site répondait à un objectif : s’éloigner le plus possible de l’Europe, où se concentraient les opposants les plus enragés. 

Malgré tout, des militants d’ultra-gauche étaient venus en nombre. Comme les avions de ligne et bateaux étaient limités et contrôlés, ils avaient affrété eux-mêmes plusieurs appareils (on trouvait des mécènes pour toutes les causes). La liberté d’aller et venir, sacralisée depuis que le virus Covid-19 était sous contrôle, interdisait de les arraisonner. 50 000 « combattants » – ainsi s’étaient-ils qualifiés – débarquèrent en Australie et convergèrent vers Brisbane. Les forces de police, australiennes, mais aussi néozélandaises et japonaises, étaient au nombre de 25 000. 15 000 militaires avaient de plus été déployés en divers points névralgiques de la ville. Bien sûr, les détenteurs du pouvoir suprême, les médias, étaient sur le pied de guerre : on comptait pas moins de 562 journalistes accrédités, représentant 310 médias du monde entier.

Le Convention and Exhibition Center étant inaccessible, les manifestants s’attaquèrent au complexe commercial du centre de Brisbane, un des ces « immondes temples du capitalisme oppresseur ». Une telle opération avait bien entendu été envisagée. Les forces de l’ordre furent donc opérationnelles sur place. Mais rien ne put empêcher un front de se former, avec la particularité que les manifestants étaient à l’intérieur du mall, et les forces de l’ordre autour de lui. Les contrôles et portiques à l’entrée n’avaient pas détecté d’armes, et l’on sut après coup que ces armes avaient été stockées longtemps à l’avance par un des commerçants de la galerie marchande, dont la boutique de téléphone portable servit de base au commando d’environ 300 black blocs. 

À une demi-heure de l’ouverture du Sommet des démocraties, le vendredi 24 juin 2022 à 17 h 30, policiers et casseurs se retrouvèrent face à face sous la verrière centrale. Les journalistes montèrent dans les étages pour filmer et photographier mieux. Dieter, fort de son statut d’organisateur en chef, obtint du colonel de police le droit de s’avancer vers les manifestants armés de barres à mine, de poings américains mais aussi de pistolets.

– Quoi qu’il arrive, vous n’intervenez pas, ordonna-t-il.

  Les manifestants hurlaient dans toutes les langues :

– Un pas de plus et tu es mort, suppôt !

Pensant à Clint Eastwood, Dieter fit mine de sortir quelque chose de la poche intérieure de sa veste en continuant d’avancer. Des projectiles l’atteignirent aussitôt. En sang, il continua autant que possible. Il était à deux mètres des manifestants quand un coup de feu retentit. Il s’écroula. Sa main tomba de sa poche, lâchant un carton élastique plié qui s’ouvrit en dévoilant ce texte, écrit en anglais : « Frères et sœurs de ce monde. Ne vous trompez pas, revenez à la raison : il n’y a pas mieux que la démocratie pour la justice et le bonheur ».

L’émotion créée par ce diplomate capable de donner sa vie pour sauver le monde fut telle que son message fit basculer des centaines de millions d’indécis et de moutons du côté démocrate. Les autres émeutes enclenchées à Brisbane pendant le Sommet n’eurent pas l’effet escompté au niveau international. Au contraire. Une semaine après la conférence, la synthèse de sondages organisés dans 70 pays montra que 64 % des personnes interrogées considéraient que « la démocratie mérite d’être défendue ».

Rien n’est jamais acquis, mais aujourd’hui, en 2025, les démocraties, pleines ou imparfaites, restent majoritaires sur la planète terre et même progressent pour concerner 99 pays sur les 167 pris en compte. La représentation reste contestée, en Europe occidentale notamment, et des formes hybrides de démocratie participative et numérique sont testées ici ou là avec plus ou moins de réussite. Mais les autocrates séduisent moins, et les valeurs de respect et de liberté résistent bien. Dieter Büdle, qui se sacrifia pour la cause, y est pour beaucoup. 

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