La mission de Paulo

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Paulo le savait, qu’il était un minable. Mais qu’est-ce qu’il y pouvait ? Il avait compris, depuis le temps : quand on avait un corps si moche et un cerveau si limité, il n’y avait rien à faire. Celles et ceux qui disaient le contraire n’étaient pas des petits gros à moitié chauve avec un pois chiche à la place du cerveau. « On peut toujours progresser, le physique n’est pas le principal », etc. Oui, oui… S’ils pouvaient endosser l’habit un moment, « rien qu’une heure » comme disait Jacques Brel, ils verraient un peu ce que ça donne.  

Le problème est qu’il avait – pouvait-il en être autrement ? –, l’esprit aussi vicieux que son visage était disgracieux. Il était toujours à pinailler, faire des histoires, jamais content. Gentillesse et discrétion auraient pu aider à susciter au moins la compassion, mais non, on avait l’impression qu’il cultivait son côté désagréable et boulet. « Il fait chier » ! Il savait que c’est ce que pensaient de lui ceux qui remarquaient son existence, c’est-à-dire ceux qui avaient la malchance d’être ses proches.

S’il n’était pas pénible, on ne le voyait pas. Comme il n’était capable de rien, on l’oubliait, il n’existait pas. Alors avec les quelques personnes qu’il côtoyait, il en rajoutait dans le genre casse-couilles. Ceux qui trinquaient le plus étaient sa sœur, son beau-frère, sa mère, son voisin. Même son ami d’enfance avait fini par le rejeter, tellement il était lourd.

Bien entendu, Paulo avait du mal à garder un boulot, et plus de mal encore à en trouver un. Il était viré plus souvent qu’à son tour. Avant chaque entretien d’embauche, il n’y croyait pas lui-même. Qui voudrait d’un tocard comme moi ? Il lui arrivait même de quitter l’entretien avant la fin, quand il était gêné par les questions qu’on lui posait. « Qu’est-ce que ça peut vous foutre que j’aime la pêche ? ». Et s’il y avait des tests logiques ou psychologiques, il ne s’asseyait même pas. Il lui restait les contrats aidés et les boulots dégradants refusés par tous. Qu’il refusait aussi.

– Ce qu’il te faudrait, c’est une mission.

N’importe qui lui aurait dit ça qu’il se serait braqué. Mais le conseil venait du prêtre du quartier, l’abbé Pierscki, qui le connaissait depuis l’enfance et qui s’arrêtait pour bavarder avec lui chaque fois qu’ils se croisaient. Une mission ? Le mot s’était fiché dans le cerveau débile de Paulo et il n’en sortait pas. Mission, il comprenait le sens. C’est pourquoi l’idée que ce nom puisse être associé à son prénom le déroutait. Selon lui, les missions, c’était pour Jésus Christ, pour les agents secrets, pour les commandos de l’armée. Pas pour Paulo Torilleni. Quand il fit part de cette réflexion au curé, celui-ci répondit :

– C’est ça : tu dois être à la fois Jésus Christ, un espion et un soldat. Autrement dit donner, voir sans chercher à être vu et agir pour délivrer.

Qu’est-ce que c’était que ce pataquès ? 

– Vous vous moquez, père Pierscki…

– J’ai l’air ?

– Qu’est-ce que je dois faire ?

– C’est pas compliqué : tu es attentif à ce qui se passe autour de toi. Et quand les gens en ont besoin, tu les aides.

– Les aider ? Mais je sais rien faire !

– Tu ne sais pas porter un sac de courses ? Tu ne sais pas écouter quelqu’un qui est seul et qui a besoin de parler ? Tu ne sais pas enlever des mauvaises herbes ? Tu ne sais pas donner le bras à une vieille dame pour l’aider à marcher ? Tu ne sais pas surveiller ou accompagner un enfant ? Tu ne sais pas planter un clou ?

Paulo regarda le prêtre, hébété. 

– Vous voulez dire chez ma sœur ?

– Pas que.

– De toute façon, mon beau-frère veut pas que je touche à quoi que ce soit.

– Y’a pas de beau-frère partout. Et y’a beaucoup de logements sans frère et sans fils.  

Paulo prit un air mauvais.

– Réfléchis à ça ! lança le prêtre en continuant son chemin.

Paulo s’en fut au bistrot. On le connaissait, on le charriait :

– Eh, voilà la flèche !

– Tu sors du boulot, Paulo ?

– T’es beau, ce matin !

Etc. Ce n’était pas méchant, pas bienveillant non plus. Il était si dégoûté de lui-même qu’il ne réagissait plus à l’humiliation. Paulo ne se privait pas de charrier lui aussi. Même entre losers, il n’y avait pas de solidarité. Ils avaient tous la même position. Penchés d’un côté, le regard par en dessous, les jambes trainantes… Âgés d’une quarantaine d’années – 43 pour Paulo –, ils en paraissaient 55. 

Il était trois-quarts saoul quand il rentra dans le petit studio attenant à la maison de sa sœur et de son beau-frère, qui l’avaient recueilli après qu’il se fût fait expulser de son appartement pour loyer impayé. Il allait être en retard pour le diner et il devrait se contenter de biscuits secs dans son réduit. Sa sœur, qui était bonne, avait aussi accueilli leur mère, qu’elle refusait de voir partir dans un établissement pour personnes âgées. Le beau-frère amoureux avait cédé, mais il avait Paulo dans le nez. Il ne cachait pas le mépris que le frère de sa femme lui inspirait. Il avait dit un jour à son épouse :

– Ok, on le loge et on le nourrit ! Et ça représente un effort que peu de beaux-frères feraient. Mais ne me demande pas d’aimer cette loque, c’est au-dessus de mes forces !

La sœur s’était mise à pleurer, comme si souvent à cause de son frère. Selon elle, Paulo méritait d’être aimé justement parce qu’il était mauvais. Bien sûr, elle était la seule à penser ainsi. Elle savait combien Paulo avait souffert, de la violence de leur père, des insuffisances de leur mère. Elle aussi avait souffert, mais elle avait eu plus de force ou plus de chance, voilà tout. Lui était faible, fragile, il fallait le protéger. Même adulte, Paulo cassait, criait, oubliait, n’aidait pas, dérangeait, se trouvait là où il ne fallait pas. Sa nièce et son neveu le traitaient comme un malade. Le chien était plus fiable que lui.

Paulo n’avait pas progressé au cours des dernières années, mais une chose, invisible, se modifiait : il voulait évoluer, changer. C’est sans doute pourquoi la « mission » du prêtre résonnait dans sa tête. Aider les gens… Lui ? Être Jésus Christ ! Un espion ! Un soldat ! À quoi donc pensait le prêtre ? À la différence des évangélistes cocaïnés qui débitaient des conneries à longueur de journée, ce vieux catholique ne racontait pas de cracks. Il avait souvent l’air malade et préoccupé. Ça rassurait Paulo, qui détestait les gens heureux et bien portants. Paulo voulait bien faire confiance au prêtre, mais comment ?

Il le croisa quelques jours plus tard. Il arriva plus ou moins à formuler le problème :

– Les gens savent pas que je peux aider, puisque j’aide jamais. 

– Tu dois modifier ton comportement, petit à petit.

– Je commence comment ?

Le père Pierscki réfléchit, regarda autour de lui. Ils étaient à l’angle de deux rues dans un quartier populaire de la ville. 

– Tu vois la première maison, là ?

Le curé montrait le début d’un alignement de guingois de mini-maisons décrépies collées les unes aux autres.

– Tu frappes et tu demandes à la personne qui t’ouvre si elle a besoin de quelque chose.  

Paulo eut l’air contrarié.

– Je vais me faire éjecter.

– C’est un risque. Mais au moins tu te seras fait connaître.

– On va me prendre pour un malade !

– Un malade serviable. Et disponible. Essaye.

Paulo regarda la maison que lui avait indiquée le prêtre. Il sortit une flasque de la poche intérieure de son blouson, mais la main du prêtre saisit son poignet avant qu’il ne la porte à la bouche. 

– Si tu sens l’alcool, tu limites tes chances. Tant qu’à faire, rattache le lacet de ta chaussure droite et ferme un bouton de plus à ta chemise.

Paulo s’exécuta de mauvaise grâce. Le prêtre lui sourit, enserra ses épaules :

– Va. Accomplis ta mission.

– Vous m’attendez ?

– Non, j’ai à faire. Tu me raconteras. Bien sûr, après la première maison, tu sonnes à la deuxième, puis à la troisième. Tu en fais au moins trois. À bientôt.

Paulo se retrouva comme un con sur son trottoir. Je vais faire la pute, c’est ça ? Il était tenté de foutre le camp, d’aller se réfugier au bistrot ou sous la pile du pont au bord du fleuve. Mais le prêtre était la seule personne dont il respectait la parole, la seule qu’il ne voulait pas décevoir, peut-être parce qu’il espérait ne pas l’avoir encore déçue. Il ne fallait pas gâcher cette lumière, pas l’éteindre.

Paulo s’avança vers la maison. Qui pouvait habiter là ? Il y avait la famille Chico en face, la vieille Marina à vingt mètres, les frères Boghossian à quarante. Il appuya sur la sonnette. Très vite, une forte voix d’homme retentit :

– Qui c’est ?!

Le type voulait montrer qu’on le dérangeait. Et il n’ouvrait pas la porte, ce qui n’était peut-être pas plus mal, pensa Paulo.

– Euh… C’est Paulo.

– Paulo qui ?

– Paulo Torilleni.

– Torellini ?

– Torilleni.

– Connais pas. Qu’est-ce que tu viens me faire chier ?

– Non rien, excusez.

– Casse-toi ou je te bute, connard.

Paulo s’en alla sans demander son reste. Il avait parcouru cent mètres quand il se rendit compte qu’il arrivait au bistrot. Merde. Tant pis, il allait se boire juste un demi et il irait frapper à la deuxième porte.

– Té, vla le bosseur ! lui lança un gars au comptoir.

– T’es en train de bosser, toi peut-être ? rétorqua Paulo.

Il échangea quelques quolibets et grognements, quelques poignées de mains aussi, avec les vieux qui jouaient aux cartes. Il montra la tireuse à bière au patron, qui plaça un verre en dessous, racla la mousse et le lui tendit. Paulo voulait réfléchir, mais il n’y arrivait pas. Non seulement ses pensées n’étaient que filaments sans consistance, mais en plus il n’avait aucun cadre au sein duquel les arrêter pour les examiner, encore moins pour les ordonner. Faute de mieux, il but. 

Il fallait y retourner. Paulo s’étonna de se sentir capable de le faire. Et, plus étonnant encore, d’avoir envie de le faire, enfin presque. Était-ce le prêtre qui le soutenait à distance, les insultes et moqueries qui l’avaient galvanisé, ses bribes neuronales qui avaient accroché sa conscience ? Il salua la patron d’un geste et s’en alla.

– Vas-y mollo, Paulo ! lança un autre pilier. Va pas nous faire un arrêt du cœur !

Il entendit les ricanements. Il ne répondit pas, cette fois. Il avait mieux à faire. Il appuya sur la sonnette de la deuxième maison de l’alignement visé. Une femme d’une quarantaine d’années vint ouvrir. Elle était en survêtement, mal coiffée, pas maquillée. 

– Ouais ?

– Je suis Paulo.

– T’es pas Brad Pitt, c’est sûr… Qu’est-ce que tu veux ?

Paulo n’aimait pas le ton de cette femme. Il s’efforça de rester calme. 

– Je viens voir si vous avez besoin de quelque chose.

Elle le regarda avec des yeux mauvais.

– J’ai besoin de 100 000 dollars, d’une voiture et d’un boulot moins merdique que celui que j’ai. Tu peux faire ça ?

Paulo eut un rictus.

– Non, mais je veux dire, du bricolage, du dépannage…

Il fut surpris par ces deux mots, qu’il n’avait pas prémédités.

– Je crois que t’es la dernière personne à qui je demanderais un coup de main, railla la fille. T’as l’air encore plus dans la merde que moi.

– Non, mais…

– Allez, laisse-moi tranquille.

Elle claqua la porte et tourna le verrou.

Paulo se sentit humilié. Quelle conne ! En même temps, il réalisa que si c’était elle qui était venue frapper à sa porte, il aurait sans doute réagi de la même manière.

Il s’éloigna des maisons. Il saisit sa flasque et en but une lampée. Bon. Le père avait dit au moins trois maisons. Il s’avança. Ce n’était pas une sonnette, mais un heurtoir. Il heurta. Allait-il se faire rembarrer pour la troisième fois ?

Un garçon d’une dizaine d’années apparut. 

– Salut. 

– Euh, salut, répondit Paulo. Tes parents sont là ?

Paulo regretta sa question. Si les parents étaient là, que leur dirait-il ? 

Le petit annonça :

– Non, désolé. Tu veux que je leur laisse un message ?

– Non non ! rétorqua Paulo trop brusquement.

– Bon, salut alors, dit la garçon en refermant la porte.

Paulo pensa que ce gosse n’avait pas froid aux yeux. En tout cas, il ne l’avait pas jeté. Paulo regretta de ne pas avoir parlé un peu plus ; ils auraient pu devenir copains.

Du coup, il passa sans réfléchir à la maison suivante. Il souriait presque quand la porte s’entrouvrit. 

– Oui ?

Paulo ne distinguait pas l’intérieur. Il dut se pencher pour voir à qui il avait affaire. C’était une vieille dame.

– Bonjour Madame. Je m’appelle Paulo.

– Je vous connais ?

– Non.

– Vous venez pas pour me voler, au moins ? 

– Non non.

– Vous venez pourquoi ?

– Ben…

Paulo ne savait pas ce qu’il devait dire. Il aurait dû mieux se préparer. Il pensa au curé.

– Je viens voir si vous avez besoin de quelque chose.

– Vous êtes électricien ?

– Ah non, désolé.

– Dommage. Une lampe de ma salle de bains ne marche plus et ça me gêne beaucoup. Ma femme de ménage ne vient qu’après-demain.

– C’est juste l’ampoule ?

– Je sais pas.

– Je peux regarder si vous voulez.

– Je crois que je ne dois pas vous laisser entrer. Mon fils ne serait pas content.

– Et il peut pas changer l’ampoule, votre fils ?

– Il habite loin.

– Ah…

Paulo eut une idée :

– Et si je viens avec le père Pierscki.

– Vous connaissez le père Pierscki ?

– Oui. C’est lui qui m’envoie.

– Ah, mais dans ce cas, entrez Monsieur !

Et Paulo, sidéré, entra dans une maison où jamais il n’aurait imaginé un jour mettre les pieds.

– La salle de bains est par là, dit la vieille dame, qui se déplaçait avec une canne.

Paulo la suivit. Il se sentait sale dans cette petite maison propre et bien rangée. Elle actionna l’interrupteur à l’entrée de la salle de bains et lui fit constater le problème. Paulo demanda s’il pouvait prendre une chaise et grimper dessus. Il retira l’ampoule ; un des filaments était cassé. De plus, un des fils qui arrivaient à la douille était à deux doigts de sortir du domino censé le maintenir.

– Je vais aller acheter une ampoule. Et chercher une pince et un tournevis.

– C’est très aimable à vous, Monsieur… Monsieur comment déjà ?

– Paulo.

– Monsieur Paulo, très bien.

Paulo se rendit à pied au supermarché. Il trouva sans problème une ampoule adaptée. Au fait, il n’avait pas pensé à l’argent. Est-ce qu’elle n’oublierait pas de le rembourser ? Pour le tournevis et la pince, il se remémora la boîte à outils de son beau-frère. Jamais il n’accepterait de les lui prêter. Mais Paulo n’allait pas lui poser la question. En ce milieu d’après-midi, le beauf n’était pas à la maison, il ne verrait rien. Paulo se servit donc et repartit chez la vieille dame.

– Ça marche, dit Paulo en allumant et remettant la chaise en place.

– Je ne sais pas comment vous remercier. Combien est-ce que je vous dois ?

– 5 dollars.

– Ça, c’est le prix de l’ampoule. Mais votre travail ?

– Non… C’est…

– Allons ! Tout travail mérite salaire. Je vais vous donner 20 dollars. 

– C’est trop, non.

– Tsst, tsst…

La femme disparut dans la cuisine un moment et revint en lui tendant un billet de 20 dollars. Paulo, gêné, l’empocha en le chiffonnant. 

– Est-ce que vous avez une carte ? demanda la vieille.

– Une carte ?…

– Oui. Avec vos coordonnées. Si j’ai de nouveau besoin de vos services.

– Non… Je vais en faire.

– Vous avez un numéro de téléphone, en attendant ?

– Euh… oui.

– Vous pouvez me le marquer, là, sur le carnet posé sur la table ?

Paulo sortit son téléphone de sa poche pour chercher son numéro, qu’il avait enregistré dans son répertoire, car il ne le connaissait pas par cœur.

Il nota, remercia.

– C’est moi qui vous remercie, dit la vieille dame, en lui ouvrant la porte. 

– Au revoir.

– Au revoir, Monsieur. 

Paulo ne traina pas. Il était sur un nuage. Il avait une cliente ! Qu’il avait trouvée tout seul ! Et qui voulait encore faire appel à ses services ! Il voulait fêter ça. Il hésita entre chez sa sœur et le bistrot, se demandant où il serait le moins mal reçu. Mais c’est un troisième endroit qui s’imposa. Un seul homme était en mesure d’apprécier ce qu’il avait réalisé : celui grâce auquel ce miracle était advenu. 

Paulo dut patienter jusqu’à 18 h 30 pour voir arriver celui qu’il attendait.

– J’ai fait 4 maisons.

– Alors ?

– Alors je me suis fait jeter deux fois. Une autre fois, y’avait qu’un enfant. La quatrième fois, une mémé m’a fait entrer et j’ai réparé le plafonnier de sa salle de bains.

– Excellent !

– Vous vous moquez de moi ?

– Pas du tout. 25 % de réussite au premier essai, alors que tu n’as aucune expérience et que personne ne te connait en tant que prestataire de services, c’est un très bon résultat. On va trinquer à ce premier succès. 

Le père fit entrer Paulo dans le presbytère. Ils enlevèrent leurs manteaux. Pourtant, il ne faisait pas chaud là-dedans, remarqua Paulo. Le prêtre apporta deux verres et une bouteille de Porto. Paulo retint une grimace. 

– Je n’ai que ça, dit le prêtre. Ou du vin rouge. En vrac.

Paulo fut tenté par sa flasque, mais il n’osa pas la sortir. Le père remplit les verres à demi. Ils trinquèrent.

– Au premier succès de ta mission !

– À… Merci.

Ils s’assirent sur de mauvais fauteuils dans une pièce trop sombre. À la demande de son hôte, Paulo raconta chacune de ces quatre visites. Le curé, approuvait, félicitait, encourageait.

– Quelles leçons as-tu retirées de ces premières démarches ? Une chose est importante, Paulo : apprendre chaque jour, de ses succès, mais surtout de ses échecs. Analyser chaque expérience, pour savoir ce que l’on doit changer dans son comportement, c’est le secret pour progresser dans la vie.

– Le problème, c’est que je sais pas quoi dire. Il faut que je me présente mieux.

– Très bien. Tu as identifié un point à travailler. Quoi d’autres ?

– Il me faudrait une carte, ou une feuille, avec ce que je peux faire et mon téléphone. 

– Excellent. On va s’en occuper. Prépare un brouillon avec tes compétences et ton numéro de téléphone. Je te le taperai et on ira chez Photocop.

– Mais… J’ai le droit de faire ça ?

– Tu vas te déclarer en auto-entrepreneur. C’est facile, maintenant, sur internet. 

– Je peux pas !…

– Mais si. Ne t’inquiète pas, ça ne supprimera pas ton allocation tant que tu ne gagnes pas plus d’un certain montant. Mais j’espère que dans trois mois tu auras remplacé  ton allocation par les revenus de ton travail. 

Paulo tombait des nues. Le curé demanda soudain :

– Tu as une perceuse ?

– Oui. Ça, je l’ai gardée, elle est à moi.

– Formidable ! Rien qu’avec une perceuse et un peu de force dans les bras, on peut gagner sa vie. Tu n’imagines pas le nombre de personnes qui ont besoin de quelqu’un pour fixer un cadre, une étagère, une penderie… Toutes choses qui nécessitent une cheville et une vis solidement fixées dans le mur. 

– Et si c’est loin et que j’ai du matériel à porter ? J’ai pas de voiture…

Le curé réfléchit cinq secondes.

– Je vais te prêter mon vieux Ford. À une condition…

Paulo ne dit rien, comprenant à peine dans quoi il était en train de s’embarquer.

– Donne-moi ta flasque, dit le prêtre en tendant la main ouverte.

Paulo ne bougeait pas :

– Le Ford contre l’alcool.

Paulo sortit sa flasque et la tendit au prêtre qui s’en saisit et dit :

– Une nouvelle vie commence, Paulo !

Non seulement le père Pierscki prêta son pick-up à Paulo Torilleni, mais en plus, il le fit griffer par le carrossier du secteur, qui lui devait un service. C’est ainsi qu’on vit une voiture sillonner les rues de l’est de la ville, bardée de l’inscription suivante, PAULO SERVICES, assortie d’un numéro de téléphone. Pour son anniversaire, sa sœur et son beau-frère, trop heureux du changement de comportement de Paulo, lui offrirent une caisse à outils professionnelle, sa mère une nouvelle perceuse. Galvanisé, Paulo investit les 300 dollars qui lui restaient dans deux salopettes de type bleu de travail, une paire de chaussures de sécurité, deux bérets. Il avait trouvé sa tenue, qui lui allait comme un gant. Il n’était plus laid, mais ressemblait au super Mario de Nintendo, connu et aimé des gamins du monde entier.

Le père Pierscki l’aida pour trouver ses premiers clients. Mais rapidement le bouche à oreille fonctionna et Paulo put bientôt voler de ses propres ailes. Il dut faire appel à sa sœur pour la comptabilité, à son beau-frère pour des coups de main ponctuels quand il fallait être deux. 

L’ambiance changea du tout au tout autour de lui. L’homme que l’on croyait désagréable, paresseux et incapable, se révélait gentil, serviable, volontaire. Au bistrot, où il n’allait plus beaucoup, on le saluait avec respect, on recherchait son amitié. À la maison, il était doux et discret. Et il allait à la messe chaque dimanche matin, pour remercier son Dieu, le père Pierscki, qui l’avait sauvé en lui trouvant sa mission sur la terre.

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