Le bouquet offert à Marie

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Nostalgique du romantisme, Marie déplorait que les rapports entre hommes et femmes fussent désormais si codifiés. L’amour, il y avait des lieux et des moments pour ça. Hors les sites, les fêtes et les boîtes, point de salut. Les rencontres, c’était chacun dans sa catégorie, à l’exclusion des autres. Même la séduction avait été gangrenée par le communautarisme. Merde alors ! Quelle tristesse ! Où était passé le courage, la création, la classe ? Qu’avait-on enlevé aux hommes : l’imagination, l’intelligence ou les couilles ? Les trois ?

Me to, Balance ton porc, très peu pour elle. Quelle hypocrisie, pensait-elle. Les plus vindicatives se servaient de la souffrance de filles réellement violentées pour exprimer leur amertume et leurs frustrations face à l’insignifiance de leur vie. Ces salopes qui se la jouaient soudain pudibondes, ces postures de vierges offensées, ces accusatrices qui se réveillaient 30 ans après qu’on leur avait posé une main sur la cuisse… Quelle mascarade ! Alors que 90 % des femmes rêvaient qu’il leur « arrive quelque chose ».

Marie, elle, n’avait pas d’aigreur. Elle n’était ni moche ni belle, ni délaissée ni embêtée par les hommes. À 40 ans, elle avait eu son compte de petits amis, des expériences sexuelles et sentimentales agréables. Elle avait même été mariée, pendant 7 ans, et elle avait une fille de 9 ans. Or, elle voulait que ça continue. La vie sans l’amour était trop triste. « Sans amour, tu te goures », résumait Pierre Bachelet dans une jolie chanson. Marie aimait être troublée, attirée, courtisée. C’est ainsi qu’elle se sentait vivante.

Aussi, quelle ne fut pas sa joie de voir arriver, à la porte de son appartement, derrière un livreur jeune et maigre, un énorme bouquet de roses, une vingtaine au moins, d’un rouge éclatant, accompagnées d’une boîte de chocolats, un kilo facile, en provenance du meilleur chocolatier de la ville.  

– Pour vous.

– C’est vous qui me les offrez ?

– Oh non !

Le jeune homme rougit autant que les roses. Marie sourit et revint au bouquet. De qui pouvait-il provenir ?

– Il n’y a pas de mot d’accompagnement ? demanda-t-elle en attrapant les fleurs d’abord, les chocolats ensuite. 

– Peut-être là, répondit le livreur en indiquant une carte agrafée au papier d’emballage. Elle regarda. Il ne s’agissait que des coordonnées du fleuriste. 

– Et vous ne pouvez pas me dire qui est venu acheter ça dans votre boutique ?

– C’est pas moi qui suis à la vente, excusez-moi. Il faut que j’y aille.

– Bien sûr. Merci en tout cas. Vous apportez de la joie et de la beauté, c’est un beau métier.

Le compliment gêna le gars plus qu’il ne lui plut, et il s’en fut comme s’il se souvenait d’une urgence. 

Marie se retrouva seule avec ses fleurs et ses chocolats. Dans la boîte, peut-être, il y aurait un mot. Elle ouvrit, mais non, là non plus, rien. Ça ne l’empêcha pas de piquer un premier cube cacaoté. Pur délice. Quant aux roses, elle les emporta à la cuisine et prit le temps de les couper à la taille des deux vases qu’elle possédait. Il y avait 30 roses – 30 ! –, du feuillage, et des trucs avec des boules blanches, elle ne se souvenait jamais du nom. Elle composa un bouquet de 18 et un de 12, puis chercha le meilleur emplacement au salon d’une part, dans sa chambre d’autre part. C’était rare un bouquet dans une chambre, elle aimait le concept.

Bon, et maintenant, qui ? Qui avait osé un tel geste ? Marie s’assit sur le canapé face au plus gros bouquet, et, consciente d’avoir l’air imbécile du ravi de la crèche, énuméra les possibilités une à une. D’abord Christian. Elle avait une relation avec un Christian qui habitait à 500 km de chez elle. Ils s’étaient connus quand il était venu dans sa ville le temps d’une mission professionnelle, et ils s’étaient mis à sortir ensemble alors qu’il repartait dans son patelin. Malin. Mais en bonne amoureuse de l’amour, Marie assumait, supportait, et ils arrivaient à se voir tous les quinze jours. Les trains n’étaient pas faits pour les chiens, les autoroutes non plus. Ceci étant, pourquoi Christian aurait-il envoyé un bouquet de manière anonyme ? Elle lui poserait la question. Si ce n’était pas lui, il sentirait la pointe de la jalousie, c’était parfait.

Sinon ? Christophe : son collègue de travail, mâle dominant qui la draguait sans relâche avec un aplomb qu’il pensait séduisant ? Benjamin : un garçon qu’elle avait pris en affection au club de gym, mignon et amoureux d’elle, mais d’une timidité maladive ? Yann : sa dernière erreur d’un soir, rencontré dans une soirée qui s’était poursuivie dans son lit, pour s’achever à l’aube quand elle s’était demandée ce qu’elle fichait avec ce crétin même pas beau, qui depuis la relançait souvent malgré ses refus ? Ou le voisin d’en face, qui n’en pouvait plus de ses approches infructueuses ? 

Ou alors un ex, mais lequel ? Elle avait causé quelques souffrances, comment faire autrement ? Il fallait beaucoup de chance pour que la flamme s’éteigne pile en même temps chez les deux partenaires, c’était donc rarement le cas, et l’un des deux dérouillait plus que l’autre. Elle fit défiler du pouce les contacts de son répertoire téléphonique. Pff… Il y avait trop de monde, elle allait en enlever. Des noms et des prénoms allumèrent dans sa mémoire des flashs plus ou moins puissants. Mais elle ne vit personne qui ait un mobile pour accomplir un tel geste. 

Elle se leva pour aller piquer un autre chocolat – Combien y en avait-il ? 60 ? 80 ? 100 ? –, et le savoura en prenant la boîte dans les mains pour l’examiner, comme si elle allait parler. 

C’est alors qu’elle retournait au salon en effleurant les roses de sa main qu’elle pensa au notaire ; le notaire avec qui elle était forcée de traiter après le décès de sa mère. Il n’y avait pas de millions à partager, mais telle était la loi : si le défunt laissait plus de 5335 € dans une banque, vous deviez en donner 2000 à l’État, via un officier public qui vivait de cette manip. Le notaire en question avait surpris Marie par sa joie de vivre, sa sveltesse et son humour. C’était idiot, mais elle n’avait jamais imaginé un notaire autrement que rondouillard, chiant, poussif et compassé. Là, c’était tout l’inverse. Le gars était drôle, agréable, léger. Il avait réussi à les faire rire, son frère, son père et elle, et même à leur laisser penser que leur parente était mieux là où elle était qu’en train de souffrir sur la terre. Pas de doute, il avait du talent.

Lors des deux rendez-vous à son cabinet – il y en aurait un troisième –, il avait semblé à Marie que, par-delà son jeu d’acteur, cet étonnant notaire l’avait regardée avec intérêt, pour ne pas dire avec envie. Aucun geste ou propos n’avait trahi son désir, mais il avait assez d’aisance pour montrer sans révéler. Marie, elle, n’était pas née de la dernière pluie et savait reconnaître les intentions, rarement originales il est vrai, dans le regard et les simagrées d’un primate dont le cerveau était placé entre les jambes. Était-ce donc cet animal qui s’était fendu d’un bouquet et d’une boîte pour changer la nature de leur relation ? Mais pourquoi l’anonymat, alors ? Il avait suffisamment de prestance pour oser déclarer sa flamme à une femme. Avait-il peur d’une sanction professionnelle si jamais elle n’appréciait pas sa démarche ? Où était-ce ce satané climat de dénonciation et de victimisation qui bloquait cet homme, comme les autres ?

Le nombre de roses et le kilo de chocolats fins paraissaient à Marie un argument supplémentaire en faveur du notaire : ces qualités et quantités étaient la marque d’un homme à l’aise socialement et financièrement. Certes, Christophe, Benjamin, Yann, son collègue, son voisin, n’étaient pas des pauvres, mais elle ne les voyait pas capables d’un cadeau si généreux alors que la chance de retour était faible. Oui, le notaire semblait la piste la plus crédible.

Marie se leva, tourna, se rassit. Elle consulta son agenda téléphonique. Le prochain rendez-vous chez le notaire était prévu dans quinze jours. Marie établit alors un planning : elle attendait une semaine pour voir si quelqu’un se manifestait. Si non, elle écrivait au notaire, une lettre anonyme, et elle observait sa réaction lors du rendez-vous.

Comme personne ne s’annonça d’une manière ou d’une autre en tant qu’auteur de l’envoi mystère, Marie se rendit dans une papeterie pour acheter un beau papier avec enveloppe assortie. Depuis combien de temps n’avait-elle pas écrit une lettre sans clavier ? Elle sortit le stylo-plume qu’elle utilisait lorsqu’elle notait encore ses pensées sur un joli carnet. Depuis quand, lui aussi ? Elle décida de rédiger d’abord un brouillon. Ces mots étaient importants, il ne fallait pas se tromper. Elle s’était installée à la table du séjour, devant le gros bouquet, qui, huit jours après la livraison, exhalait encore un arôme exquis tandis que le rouge des pétales s’approfondissait sans qu’elles perdent leur texture veloutée. Et pour se donner le magnésium nécessaire, elle croqua un chocolat, divin praliné à l’équilibre parfait entre le croustillant noisettes amandes et l’onctuosité de la vanille et du beurre de cacao.

« Cette lettre se veut anonyme, à l’image du bouquet de 30 roses reçu mardi dernier à mon domicile, accompagné de chocolats. La surprise est parfaite, les saveurs délicieuses, il ne manque que la révélation de l’auteur du geste. Ni le fleuriste ni le chocolatier n’ont pu me renseigner. Et personne ne s’est manifesté depuis une semaine. Alors, après avoir passé en revue ou à la question les expéditeurs potentiels, j’en viens à me rabattre sur la dernière possibilité qui m’est venue à l’esprit : vous. Oui, vous, maître. Car il m’a semblé d’une part que je ne vous laissais pas indifférent, d’autre part que vous avez la classe et le culot pour accomplir cette folie. Est-ce vous ? Si oui, je vous invite à vous manifester auprès de moi, j’aurai plaisir à vous connaître en partageant des chocolats ; vous retrouverez sans difficultés mon adresse et mon numéro de téléphone. Si ce n’est pas vous, alors excusez-moi. Peut-être ce courrier vous aura-t-il amusé. Il me plait en tout cas de savoir qu’il reste quelques séducteurs qui osent braver la bien-pensance et les convenances. Une romantique, qui sait que les princes existent ».

Voilà à quoi aboutit Marie, après quelques ratures et recommencements. Le bleu de son stylo ressortait sur le rose du papier, sa calligraphie ronde et régulière montrait une belle féminité. Elle alla chercher à la salle de bains sa bouteille de parfum, La vie est belle, de Lancôme, et vaporisa légèrement sa missive. Il ne lui restait qu’à la plier puis à la mettre dans l’enveloppe. Elle n’allait pas l’envoyer par La Poste, mais la déposer dans la boîte aux lettres de l’étude, ce serait plus intrigant. Elle le fit le soir-même, mais rien ne survint jusqu’au troisième rendez-vous chez le notaire.

Ce jeudi à 16 h 30, son père et son frère étaient avec elle. Il était donc peu probable qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Il n’y a pas trente-six solutions, se persuadait Marie : soit il est l’expéditeur du bouquet et il sait que la lettre vient de moi – mais dans ce cas, pourquoi n’a-t-il pas réagi avant ? –, soit ce n’est pas lui et il me verra comme une cliente lambda.

Pendant tout l’entretien, maître Lavallin fut fidèle à ce qu’il avait été lors des deux précédents rendez-vous : souriant, efficace, léger. Il avait salué Marie avec un sourire quasi carnassier et l’avait sans se cacher détaillée de la tête aux pieds. Un vrai déshabillage. Mais aucune gêne, pas le moindre pathos, rien qui pût laisser penser qu’une connexion s’établissait entre elle et lui après leurs envois respectifs.

C’est après la signature d’innombrables documents autour d’une table ovale et alors qu’ils s’étaient levés que le cœur de Marie s’arrêta de battre. Alors que maître Lavallin venait de reposer les dossiers sur son bureau, il prit une liasse de quatre ou cinq courriers et fit passer au-dessus une lettre de papier rose que Marie reconnut aussitôt. Même son écriture était visible. Il n’était guère surprenant que la lettre se trouve ici puisqu’elle avait été glissée dans la boîte qui correspondait à ce bureau. Ce qui perturba Marie fut la manière ostentatoire dont le notaire mit la lettre en évidence. Il n’y avait qu’une seule raison à cela : il voulait qu’elle la voie. Parce qu’il pensait que c’était elle qui l’avait écrite et qu’il espérait que sa réaction le confirmerait.

Elle le regarda. Il la regarda. Le trouble de Marie était évident. Alors il sut que c’était elle qui avait envoyé la lettre. Il avait de plus eu tout loisir de comparer l’écriture de la lettre avec la signature de Marie et les mentions « Lu et approuvé » qu’elle avait inscrites sur les nombreux documents de succession. Il eut un sourire mi-moqueur mi-approbateur. Ainsi, c’était lui, pensa Marie. Son frère et son père n’avaient bien sûr rien remarqué. Ils étaient déjà devant la porte d’entrée. Maître Lavallin l’ouvrit et les salua. Alors que Marie franchissait le seuil, le notaire murmura :

– À bientôt.

Le soir-même, Marie recevait le sms suivant :

– Votre invitation à partager les chocolats tient-elle toujours ?

Ils se retrouvèrent le lendemain soir. 

– Pourquoi ? demanda-t-elle. Les fleurs, les chocolats, l’anonymat ?

– Dans mon cabinet, les deux premières fois, vous me sembliez romantique. J’ai eu envie d’alimenter ce romantisme.

– C’est si rare.

– Justement.

Ils se plurent, tout de suite.

– Et vous, la lettre ? C’était très intelligent ! Jamais je n’aurais pensé à cela pour obliger un admirateur à se démasquer, sans se démasquer soi-même.

– Vous ne me laissiez pas le choix ! Pourquoi ne pas vous être manifesté au bout de quelques jours, d’ailleurs ?

– Je préférais attendre un peu. Le troisième rendez-vous à l’étude, au moins.

Ils ne s’étaient pas trompés, ils se découvraient avec plaisir. Le courant passa si bien qu’ils s’embrassèrent dès la fin de semaine. Ils ne couchèrent pas ensemble le week-end suivant car Marie allait rejoindre Christian, son compagnon, mais celui d’après. Ils remplacèrent les roses et ils finirent les chocolats. Marie rompit avec Christian, au prétexte que, au bout de deux ans, elle n’en pouvait plus de cette relation intermittente, ce qui n’était ni tout à fait faux ni tout à fait vrai, mais qui omettait la raison principale.

Marie Ladoux et Jean-Noël Lavallin s’installèrent ensemble assez vite chez le second, qui habitait une grande maison, même si Marie conserva son appartement dans un premier temps. Jade, la fille de Marie, qui se partageait entre père et mère sous le régime peu enfantin de la garde alternée, s’entendit bien avec ce nouvel homme, qui lui-même avait deux garçons, 14 et 15 ans, qu’il voyait aux vacances seulement, car leur mère habitait loin. 

Ils étaient ensemble depuis 3 mois quand Marie trouva dans sa boîte la lettre suivante : « Chère Marie, Maintenant que tout est perdu, puisque je pars et que je vous ai vue heureuse avec un autre homme, j’aimerais au moins vous dire au revoir. J’ai accepté, vous le savez peut-être, une mission de deux ans au sein de notre délégation de Singapour… »

Marie pâlit. Elle était encore debout sur le seuil de son ancien appartement où elle était passée relever le courrier. Elle posa les clés sur la desserte, ferma la porte d’un coup de pied puis s’en fut s’effondrer sur le canapé avec la lettre.

« … Ces deux années ici où je ne connaissais personne n’auront pas été inutiles. J’ai appris, et pu, comme on dit, « me reconstruire », après une rupture difficile. Il m’aura manqué une rencontre pour aimer cette ville, mais peut-être était-ce trop tôt, peut-être n’étais-je pas prêt.

Avec vous pourtant, j’ai cru que cela serait possible. Vous avez tant de qualités… Mais voilà, j’étais votre directeur, et, vu les consignes et la mentalité de la maison, une relation avec une employée est à bannir. Et puis rien ne dit que mon sentiment était partagé. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas osé risquer ma place – ma situation familiale et financière est trop fragile –, mais j’ai osé un bouquet de roses et une boîte de chocolats, il y a un peu plus de trois mois… »

Mon Dieu… 

  « … Oui, c’était moi. Qu’espérais-je ? Que vous comprendriez et que vous feriez vous-même le premier pas, enfin le deuxième. Si vous ne compreniez pas que c’était moi, alors c’est que je ne vous intéressais pas. Ainsi, vous étiez libre, je ne vous offensais pas. Visiblement, vous n’avez jamais imaginé que cela pût être moi. Je vous ai observée lors de nos réunions. Il me fallait de gros efforts pour ne pas vous regarder plus que les autres, mais pas une seconde vous n’avez montré un signe autre à mon égard qu’un respect strictement professionnel. Certes, vous sembliez m’apprécier et nous avions de bonnes relations, mais rien de plus. C’est ainsi, on ne commande pas l’attirance, elle est ou elle n’est pas. Combien de fois vous ai-je regardée à 13 heures, de ma fenêtre, quand vous sortiez en riant avec tel ou tel pour aller déjeuner sur le pouce ? Je vous enviais, vous admirais… »

Marie tremblait à présent.

« … Je n’ai pas osé me déclarer à vous, car si cela vous heurtait et que vous me dénonciez, j’étais mort. Mais j’ai osé ces roses et ces chocolats. J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. J’espère même que vous avez, pendant quelques heures ou quelques jours, apprécié ce mystérieux cadeau. Vous ne me reverrez pas, je serai parti lundi. Recevez tous mes vœux de bonheur et excusez-moi pour ma maladresse. Bien à vous, Laurent Bellonie ».

Incroyable. Laurent Bellonie ! Son directeur ! Jamais elle n’aurait imaginé qu’il puisse être attiré par elle. Erreur classique : c’est parce qu’on pensait a priori certaines choses impossibles qu’on ne les remarquait pas.

Marie était atterrée. Non seulement d’être passée à côté de cet homme, mais aussi parce que si c’était lui, son directeur, qui avait envoyé les roses et les chocolats, cela signifiait que ce n’était pas Jean-Noël, son cher notaire. L’enfoiré… Il avait utilisé le cadeau d’un autre. Il s’était approprié une lettre qui ne le concernait pas ! Ça alors ! Il avait soupçonné Marie de la lettre anonyme, et il s’était contenté de la mettre sous ses yeux pour qu’elle se dévoile. Très fort.

Marie était déboussolée. Devait-elle regretter ce loupé avec son directeur ? Elle et ses collègues le trouvaient plutôt « bien de sa personne », mais jamais en effet elle n’avait envisagé quoi que ce soit avec lui. Elle essaya de rassembler ses souvenirs : lui avait-il envoyé des signes ? Tendu des perches ? Elle ne voyait pas. Son courrier révélait de la souffrance et de la solitude, ce qu’elle n’aurait pas imaginé. Elle regretta de ne pas avoir été plus attentive. On ne prend pas le temps de se soucier des autres, on se trompe, ou on se ment, pour préserver sa conscience.

  Avec Jean-Noël, que faire ? Son mensonge remettait-il en cause leur union ? Ce serait idiot, et ça ne changerait rien à l’amour qu’ils se portaient l’un à l’autre. Pourtant, mince, elle ne voulait pas garder ça sur le cœur ! Elle décida de lui montrer la lettre de Laurent Bellonie et de voir sa réaction.

Ce qu’elle fit le soir-même. Il venait de rentrer et ils sirotaient un verre de vin blanc devant la télé, quand elle plaça la lettre devant lui.

– Regarde ce que j’ai reçu aujourd’hui. Enfin cela a dû arriver hier ou avant-hier.

Il lut. Elle ne le lâcha pas des yeux. Quand il eut fini, il posa la lettre sur la table basse et se tourna vers elle avec un grand sourire :

– Tout s’explique.

– C’est tout ce que tu trouves à dire ?! s’exclama-t-elle.

– Je trouve que ce mec est classe. Dommage pour lui, mais tant mieux pour moi, qu’il n’ait pas été au bout de sa démarche. C’est peut-être lui qui serait avec toi s’il s’était signalé.

– Mais tu ne considères pas que tu lui as piqué sa place ?!

– Pas du tout. C’est toi qui m’as écrit, j’en ai profité. Quand la chance de sa vie se présente devant soi, c’est un crime de ne pas la saisir. 

– Je suis la chance de ta vie ?

– Oh oui ! dit-il en l’embrassant.

Il ajouta :

– Nous nous sommes trouvés, et nous avons été bons. Tu as écrit cette lettre formidable, qui m’a surpris, et que j’ai su exploiter. Tu n’es pas contente du résultat ?

Marie resta un temps dubitative. Puis elle éclata de rire. Allons, il y a encore quelques hommes intéressants, se dit-elle en se blottissant contre Jean-Noël, avec une pensée pour Laurent.

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