Paul versus l’intelligence ARTificielle

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(environ 20 minutes de lecture)

À trois reprises, Paul Eddington fut battu par des machines. Chaque fois qu’il pensait avoir atteint le sommet de son art, une invention du diable apparaissait, qui produisait en quantités infinies des œuvres d’abord aussi bonnes puis très vite meilleures que les quelques-unes qu’il avait eu tant de peine à réaliser. 

Il avait d’abord été écrivain. Dès qu’il avait su lire et écrire, il avait commencé à disposer des mots les uns à côté des autres. D’abord, il les avaient découpés, un par un, pour pouvoir les déplacer, afin d’essayer différentes combinaisons.

– C’est comme un petit train ? lui avait demandé sa maman intriguée.

– Oui, mais aucun wagon n’est pareil qu’un autre.

– Et où est la locomotive ?

– Elle est pas toujours devant. 

À 9 ans, Paul avait cessé de découper les mots, mais il avait continué à chercher la meilleure façon de les agencer. À 11 ans, il veillait à respecter les règles de la syntaxe. Retomber sur ses pattes, quand on construisait ses phrases avec des propositions subordonnées, n’était pas si simple, mais il prenait cette difficulté comme un jeu, un challenge. Et quel bonheur quand une phrase non seulement tenait debout par sa grammaire, mais en plus était dotée d’une signifiance et d’une résonance de qualité. Le français lui semblait plus complet que les maths : en maths, on ne se souciait que de la logique. En français, non seulement les règles devaient être respectées, mais en plus le message devait être clair et la sonorité intéressante. 

Chercher les correspondances entre sons et sens devint sa grande passion. Il inventait des histoires, mais surtout il cherchait la manière de les raconter. Au bout de quelques années de pratique, il s’aperçut que c’était réussi quand le lecteur était captivé par le texte et ne remarquait pas le travail sur la langue. Il avait compris que c’était ça, la maîtrise d’un art : que ça paraisse simple, évident. Quand il avait entendu, à propos de Picasso, « On dirait que n’importe qui peut peindre comme lui », il avait su qu’il était dans le juste.

Paul avait publié un premier roman à 20 ans. Le second, paru 5 ans plus tard, était meilleur. Il ne s’était guère plus vendu que le premier, mais il avait reçu quelques critiques encourageantes. Il croyait que le troisième serait celui avec lequel il décollerait. 

Mais entre temps était apparu la Storia de Google, une intelligence artificielle développée par le géant américain pour fabriquer des best-sellers. Les résultats étaient fascinants. En 2026, un jury composé de dix personnalités de l’édition n’avait pas pu distinguer le roman écrit par Storia des neuf autres qui l’avaient été par des écrivains reconnus. En découvrant les correspondances entre les textes et les auteurs après les discussions et le vote, les membres du jury s’aperçurent qu’ils avaient classé Storia à la 3e place. 

Cette immixtion de l’IA dans la littérature était prévue, mais pas si tôt. Le très sérieux Institut pour le Futur de l’Humanité, de l’université d’Oxford, avait pronostiqué l’écriture d’un roman par un algorithme pour 2049. Finalement, cela était arrivé en 2026. C’était d’ailleurs une constante dans les projections sur les capacités de l’IA : on les sous-estimait. Il convenait de lire à cette aulne une autre projection de l’Institut d’Oxford : une intelligence artificielle supérieure à l’homme dans tous les domaines en 2065. Au plus tard, donc… 

Il avait fallu 7 ans à Google pour mettre au point Storia, en nourrissant la machine de millions de livres, afin de lui apprendre toutes les nuances et subtilités de la littérature. Désormais, avec quelques indications de base sur la période, le genre, le type de personnages souhaités, l’algorithme créait un roman de 300 pages… en 5 minutes. Google avait d’abord fait relire ses histoires par des écrivains recrutés à cette fin. Mais Dan Kenwood, le superviseur du programme, s’était aperçu que les remarques des écrivains n’étaient que pinaillages sans intérêt, qui révélaient les faiblesses de l’écriture à l’ancienne. Il fallait au contraire débarrasser Storia de toute intervention humaine afin qu’elle renouvelle une littérature épuisée. Les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle allaient dans ce sens. Au-delà du deep et du machine learning (on gavait des machines de millions de données afin qu’elles sachent se comporter dans tous les cas de figures), on était maintenant capable de se passer des datas puisque les machines apprenaient, par elles-mêmes, des processus. Elles ne copiaient plus les humains, elles fonctionnaient comme eux. Pardon : mieux qu’eux.

Storia se positionnait en tant qu’éditeur, mais maitrisait toute la chaîne, de la création à la distribution. Les romans étaient publiés avec des noms d’auteur inventés pour l’occasion, variables selon le genre, le pays, le public visé : VXC, Farewell, Dorothy Lipstein, Alexandra Blowinovitch, BZU, etc. Dan Kenwood envisageait d’ailleurs de supprimer l’auteur. Ce n’était plus la peine de maintenir cet archaïsme. Storia était la référence, suffisante.

Au grand dam de Paul, qui comptait sur une certaine visibilité pour son troisième roman, les productions Storia envahirent les points de vente de livres, numériques et papier. C’était une déferlante, accrue par un positionnement de prix agressif : 25 % au-dessous du marché. Au lieu de 20 dollars ou 20 euros, les romans neufs étaient à 14 au prix papier, à 9 en téléchargement. Comment lutter ?

Le coup fut terrible pour les écrivains reconnus. En quelques années, leurs chefs-d’œuvres furent considérés comme d’aimables bluettes, qu’on regardait d’un œil sympathique, pour ne pas dire empathique, incapables de rivaliser avec les œuvres Storia, que ce soit en termes de qualité littéraire, d’intelligence du scénario, ou, surtout, d’émotions provoquées. Une œuvre Storia pouvait faire pleurer ses lecteurs sans interruption du début à la fin, de joie, de chagrin, de bonheur, de fierté… Un personnage Storia vous prenait aux tripes et ne vous lâchait plus. Vous étiez lui pendant tout le roman, et ensuite, une fois le livre fini, vous n’étiez plus le même homme, plus la même femme. Votre monde et votre regard sur le monde avait changé. Le rouge et le noir, Madame Bovary, Autant en emporte le vent, les policiers d’Agatha Christie, le Da Vinci Code, les polars scandinaves, furent soudain jugés d’un mortel ennui et leurs ventes s’effondrèrent. On se demanda comment on avait pu un jour encenser Philip Roth, Jean d’Ormesson, Amélie Nothomb, Paolo Coelho, ces raseurs, ces nains, ces bouffons, ainsi qu’on les affublait désormais avant qu’ils ne disparaissent dans les poubelles de l’histoire.

Néanmoins, certains lecteurs voulaient pouvoir dialoguer avec les auteurs. Google avait résolu le problème : des beautés artificielles, masculines, féminines ou androgynes, et un chatbot, avec des voix envoûtantes qui répondaient à toutes les questions, assuraient des dédicaces et des présences aux grandes fêtes du livre. Un service premium fut même créé sur la plateforme Storia, qui permettait aux lecteurs de choisir la tête, le corps, la voix, et l’origine de l’auteur. C’est le lecteur qui créait l’écrivain, après avoir lu le roman. S’il ne voulait pas décider par lui-même, il pouvait choisir une référence dans le gigantesque catalogue à sa disposition. Bien entendu, Google exploitait chaque réaction de ses clients, élargissait sans cesse la gamme des productions de sa machine, créait une suite à des romans quand elle était demandée, modifiait la fin, personnalisait le texte, etc.

Paul décida donc de laisser tomber le roman, pour se concentrer sur la chanson, la deuxième corde qu’il avait à son arc. Dès son plus jeune âge, il avait poussé la chansonnette à la fin des repas de famille. À partir de 6 ans, il avait suivi des cours à l’école de musique, et il avait eu la chance de tomber sur des professeurs de qualité. Adolescent, il avait monté un groupe de rock qui s’était taillé un succès régional durant trois ans ; il avait même participé à quelques festivals de bon niveau. Pourtant, avec les études et les débuts dans la vie professionnelle, les membres du groupe étaient partis chacun de leur côté, ils avaient cessé de jouer ensemble. Et Paul s’était lancé dans la littérature.

Mais puisque la machine avait désormais surclassé les hommes en termes de production littéraire, il devait changer son fusil d’épaule. Il avait en stock une vingtaine de chansons, paroles et musiques, qui devaient lui permettre d’enregistrer un premier puis un second CD, avec une tournée entre les deux. Comme ses compositions étaient de qualité, il n’eut pas de mal à trouver des musiciens. Ils commencèrent à répéter puis, au bout de trois mois, à se produire dans de petites salles ici ou là. Grâce à Facebook et Youtube, ils glanèrent un premier noyau de fidèles. 

Restait à trouver la maison de production qui payerait l’enregistrement d’un CD avant d’en assurer la promotion et la diffusion. Mais le rendez-vous avec un manitou d’Universal Music doucha leurs espérances :

– Euh, les gars… leur dit celui-ci après avoir écouté 15 secondes de chaque titre de leur démo. Vous vous croyez en l’an 2000 ? 29 ans ont passé, je sais pas si vous êtes au courant ! Si vous voulez faire de l’artisanat, vous pouvez, mais dans votre garage, ou pour l’anniversaire de votre grand-mère. Si vous voulez buzzer sur les plateformes et passer en radio, c’est pas votre guitare et votre violon qu’il faut utiliser. C’est fini tout ça, on peut plus rien inventer là-dedans, tous les sons ont été créés, toutes les mélodies trouvées, c’est mort. Et même si on inventait encore, quel morceau humain arriverait à la hauteur de l’A.I.Tune d’Apple et du Musica de Microsoft ? Comment former de tels sons, imaginer de tels enchaînements, sans les super-calculateurs dédiés à ce business ? Ils ont mis des milliards de dollars dans ces bijoux, et pendant des années. Alors maintenant, ils arrosent, et ils se graissent. 

– Excusez-moi, osa le bassiste de Paul, mais vous avez sorti rien que cette année des CD de Taylor Swift, Adèle, Mylène Farmer, Enrique Iglesias, One D…

– Ouais…, coupa le boss en balayant l’objection d’un revers de main, parce que ce sont des artistes installés qui ont accumulé des millions de fans depuis des années, avant l’IA. Ils nous coûtent rien, ils nous rapportent même encore un peu, on peut pas leur refuser ça. Mais vous voyez bien qu’ils vendent plus grand-chose, et qu’ils se ridiculisent. La plupart arrêtent d’eux-mêmes, et ils ont raison. Est-ce que les calèches ont perduré après l’apparition des voitures à essence ? Non. Alors ! Comment un moustique pourrait chanter aussi bien qu’un merle ?

Pas encore démoralisés, Paul et ses acolytes tentèrent leur chance chez Sony Music. Mais à la première question du producteur qui les reçut, ils comprirent que ça ne marcherait pas là non plus :

– Vous avez bossé en programmation probabiliste ou en réseaux génératifs adverses ?

Ils décidèrent de se rabattre sur la scène. Ils en étaient sûrs, beaucoup de gens tenaient encore à venir au concert, dans des petites aussi bien que dans des grandes salles, et après tout c’était ça la musique, aller au devant du public et tenter de l’émouvoir avec des sonorités, un texte et une mélodie.

Mais alors qu’ils peinaient à trouver une date et un lieu par semaine où se produire, apparurent les « top smart singers » et les « top smart bands » de Tesla, autrement dit les supers chanteurs et les supers groupes intelligents, qui offrirent des « top smart shows » devant des publics hypnotisés par la beauté des sons et la qualité du spectacle qu’on leur proposait. Elon Musk, le génial patron de Tesla, voitures sans chauffeur, de Space X, fusées pour coloniser l’espace, de Neuralink, implants cérébraux pour jumeler intelligence humaine et intelligence artificielle, avait longtemps caché son jeu dans le domaine de l’art et du divertissement. Il avait attendu d’être fin prêt pour lancer, en 2030, ces « new types of artists » sur les plateformes et surtout sur les scènes, dans des spectacles qui tenaient à la fois du concert géant, de la rencontre avec des extraterrestres, de la transe collective, du shoot collectif et de la thérapie de groupe. 

Ces artistes, qui suscitèrent vite de gigantesques communautés de fans, étaient des robots humanoïdes recouverts de silicone qui leur donnait une plastique somptueuse. Les regards, les peaux, les cheveux, la grâce des mouvements, déclenchaient des émotions plus fortes que jamais chez les spectateurs, petits et grands, car on n’avait jamais vu des corps et des visages aussi beaux. Quant aux voix, elles étaient autre chose que ce qui existait jusque-là. Les algorithmes de Tesla étaient parvenus à créer des tessitures, des tonalités, des mélodies et des arrangements inconnus à ce jour, qui transportaient ceux qui les écoutaient à l’aube d’un nouveau monde. Dès 2016, l’université de San Diego, en Californie, était arrivée à créer des sonates à la manière de Bach et des concertos à la manière de Rachmaninov, qui trompaient les plus grands spécialistes. Mais Elon Musk et Tesla faisaient encore plus fort : ils inventaient de nouvelles sonorités, et quelles sonorités ! 

Le plus fort était d’avoir associé cette musique nouvelle à des personnages, plus vrais que nature, ou plutôt plus que natures. Ces sublimes robots, qu’un journaliste du New York Times avait qualifié de « perfect beauties », chantaient, bougeaient, dansaient, communiquaient beaucoup mieux que les chanteurs et chanteuses de chair et de sang, complètement dépassés. Entre 2030 et 2035, 75 % des festivals mirent la clé sous la porte, le nombre de concerts donnés par des artistes humains fut divisé par quatre. Quant aux CD produits par les compagnies majors de la musique, ils étaient exclusivement réservés à ce qu’on appela dans un premier temps, faute de mieux, « la nouvelle musique ». Qui, dans quelques années, deviendrait la musique tout court.

La mort dans l’âme, Paul rangea son micro, son instrument et sa voix. Mais il ne renonça pas à tenter de s’exprimer sous une forme artistique. Il lui semblait avoir des choses à dire et quelque capacité pour trouver une manière intéressante. Aussi décida-t-il de faire vibrer la troisième corde à son arc : celle de la peinture.

Il avait, dans ce domaine également, eu la chance de bénéficier d’un environnement stimulant, sans avoir été survalorisé pour autant. Au fur et à mesure de ses progrès en dessin et peinture, ce n’est pas tant pour ses créations qu’il se mit à éblouir son entourage que pour ses reproductions. Il lui suffisait de se mettre devant une œuvre pour, à condition qu’il disposât du matériel nécessaire, la reproduire à la perfection. 

– Tu ferais un excellent faussaire, lui dit-on à plusieurs reprises.

Au moins, pensait Paul, j’ai une chance, cette fois, de ne pas être dépassé par une machine. Mais l’IA ne prit pas la peine d’attaquer Paul sur le terrain de la reproduction – trop facile – et le saisit, lui et les stars du pinceau, sur celui plus noble de la création. Après une première exposition ultra-médiatisée à la galerie Gagosian de Los Angeles, des œuvres sorties de nulle part, c’est-à-dire d’un algorithme et d’une imprimante 3D, mais qui pouvaient passer pour quelque trésor oublié d’un grand maître, inondèrent le marché de l’art, toujours alimenté par des montagnes de cash venu de Chine, des Émirats, de Suisse, de Londres, de Hong Kong et de New York. 

Un coup de tonnerre avait retenti en 2018, quand Christie’s vendit aux enchères, pour la somme de 432 500 $, Le portrait d’Edmond Bellamy, première œuvre attribuée à l’IA, signée… d’une formule mathématique. 12 ans plus tard, les supercalculateurs chinois et américains, qui avaient depuis longtemps ingurgité toutes les œuvres humaines et assimilé toutes les techniques de tous les styles, produisaient à volonté des œuvres à la manière de tel ou tel… Ce qui devait arriver arriva : ces créations furent bientôt jugées supérieures à celles des plus grands peintres, et non des moindres. Avant 2040, Van Gogh fut considéré comme un pittoresque barbouilleur du dimanche, les Impressionnistes comme des bourgeois désœuvrés gâchant la peinture. On se demanda pourquoi Gauguin avait joui d’une telle renommée. Quant à la révolution conceptuelle qu’avait apporté l’art contemporain, elle fut replacée au rang d’un éphémère effet de mode.

Paul se dit alors qu’il pourrait toujours reproduire les œuvres créées par les machines, le rapport s’étant inversé entre le maître et l’esclave. Dans tous les domaines, l’artistique et les autres, il n’y avait plus que des prolétaires, autrement dit des hommes asservis aux machines. Ni Marx ni Orwell n’avaient imaginé pareille défaite. Le temps d’homo sapiens était révolu ; il subsisterait encore quelques décennies, avant de disparaître pour cause de parasitisme et d’inutilité.

Paul était prêt à quelques concessions face à cette nouvelle hiérarchie universelle. Mais il oubliait une leçon qu’il aurait dû tirer de son expérience avortée dans la chanson : l’IA n’allait pas se contenter des critères et des données existantes. Ainsi, non seulement les GAFAM et quelques start-up des différentes Silicon Valley à travers le monde créèrent de nouvelles œuvres dans des styles inconnus, mais en plus elles inventèrent de nouveaux outils et matériaux. 

C’est le groupe Facebook-Instagram qui frappa le coup le plus fort en présentant… de nouvelles couleurs. Il est impossible – avec les lettres, mots et repères existants – de décrire ces couleurs puisqu’elles ne ressemblent à rien de connu dans la nature et dans la culture. Les dénommées Xia, Oli et Tuë, avec majuscules, furent dévoilées dans ce qui devint la plus célèbre présentation de tous les temps, à la Facebook City de Menlo Park, puisqu’elle rassembla 6,8 milliards de spectateurs, sur les 8,4 que comptait l’humanité en ce jour de gloire du 26 septembre 2032. Toutes les chaines, toutes les plateformes, tous les réseaux, tous les opérateurs, relayèrent « The new colors of humanity » sur tous les écrans du monde, des plus petits aux plus grands.

Avant même la révélation, d’innombrables polémiques enflammèrent le monde. Pour la moitié des scientifiques, c’était impossible : toute production était contrainte par ce que la nature mettait à disposition ; il ne saurait y avoir de couleurs en dehors d’elle. Pour 99 % des artistes peintres, l’annonce de Facebook était une fumisterie. Au mieux, on verrait quelques camaïeux améliorés, une surbrillance et des contrastes approfondis,  et s’ensuivrait une gigantesque opération marketing avec Amazon à la manœuvre. Les médias y allèrent de leurs enquêtes, interviews et débats polémiques. Et bien entendu, les réseaux s’enflammèrent. Puisqu’on s’étripait sur tout, pourquoi ne pas s’étriper sur des couleurs ? Chaque internaute se transforma en spécialiste de la répartition spectrale de la lumière, des champs chromatiques, des photos récepteurs, de la transmission de l’influx nerveux jusqu’au cortex visuel, etc.

Mais quand Mark Zuckerberg et l’équipe qui travaillait sur le projet à plein temps depuis 5 ans projetèrent l’une après l’autre Xia, Oli et Tuë, le silence s’abattit sur la terre. Car, en effet, la preuve éclatait, c’était vrai. Les yeux s’exorbitèrent devant les écrans, les visages se décomposèrent, on se mit à trembler. Chacun chercha une main, un tissu, une voix. Ceux qui étaient seuls appelèrent à l’aide. Les trois couleurs qui se déployaient dans un kaleidoscope révolutionnaire étaient si nouvelles qu’il y eut de nombreux mouvements de panique et – on établit cette statistique après coup – environ 152 millions d’évanouissements. On déplora même 27 800 arrêts du cœur. Ce qui apparaissait était trop bouleversant pour les cerveaux les plus faibles. Facebook avait pourtant prévenu que le surgissement de quelque chose de si nouveau pouvait choquer les personnes fragiles, mais on avait considéré cela comme un signe supplémentaire de mégalomanie. Pourtant, l’évidence était là : il y avait du nouveau sur terre et ce nouveau provenait de l’intelligence artificielle.

Cette sidération, qui tint le monde en haleine pendant des semaines, mit fin au débat sur les limites de l’IA. Aucun scientifique sérieux désormais, en 2035, ne contestait la victoire annoncée de l’IA sur l’IH. La question de la conscience, que les plus terrifiés voulaient croire réservée à l’homme, ne se posait plus. La conscience étant le produit du cerveau, et le cerveau un organe de type algorithmique, il était reproductible. Il serait donc, comme tout le reste, reproduit – le Blue Brain project de l’École polytechnique de Lausanne avait débuté en 2005 – puis dépassé, surpassé. 

Le challenge numéro 1 pour les hommes était le suivant : ne pas être en concurrence avec l’IA, auquel cas on était inutile, mais complémentaire. Pour les transhumanistes, cela était impossible. Le seul moyen d’éviter la disparition de l’humanité était d’arriver à la fusion des intelligences humaines et artificielles. Déjà, les premiers « new increased human » de Neuralink, 250 000 personnes, et les « bionic citizens » chinois, 420 000, constituaient des individus à part. En raison de leurs capacités hors normes, ils étaient interdits d’école et d’élections, mais il faudrait bien trouver un moyen d’intégrer ces individus supérieurs, les seuls sans doute à pouvoir sauver l’humanité des maux qui la menaçaient, avant qu’homo sapiens fût remplacé pour de bon.

En attendant, il fallait survivre. Paul ne voulait pas, comme des milliards de sapiens, se contenter du revenu mondial universel – 1700 $ par mois pour chacun, de la naissance à la mort – et végéter dans les programmes sociaux, sexuels et psychologiques mis en place pour occuper les inutiles. Un seul métier lui paraissait envisageable, et même souhaitable. Les machines l’avaient battu, et il n’avait pu être ni écrivain, ni chanteur, ni peintre. Il voulait donc battre les machines, et pour cela créer des machines humaines, ou des humains machinaux. Il se mit à bûcher les quatre nouvelles matières regroupées sous le sigle NBIC : nanotechnologie, biologie, informatique, sciences cognitives. Il participerait à la recherche sur « la grande convergence » entre l’infiniment petit, la fabrication du vivant, les machines pensantes et le cerveau humain. Il serait ingénieur.

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