La luge d’Hubert Pécout

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Petit, je rêvais d’être grand. Or, aîné d’une famille nombreuse, j’étais entouré de plus jeunes. Aussi, quand Hubert Pécout, un voisin, qui avait au moins 14 ans, sonna à la porte de la maison un dimanche matin à 11 heures pour m’inviter à venir faire de la luge avec lui et ses copains, je fus envahi par la joie.

Dûment habillé par ma mère devant mes frères et sœurs qui, pour les deux plus proches, bavaient d’envie, je suivis Hubert qui déjà dévalait les escaliers. 

– Prenez la luge, lança Maman. Là, sous la haie.

Hubert avisa l’antiquité en bois et dit d’un ton qui me parut d’une liberté folle, puisqu’il s’adressait à ma mère :

– Oh, c’est pas la peine, Madame Marques. J’ai la mienne. Patrice glissera avec moi.

La luge d’Hubert était très différente de la nôtre. Elle était rouge, avec deux poignées noires, et elle avait l’air toute légère, il la portait d’une main. Alors que pour tirer notre luge, il fallait s’y mettre à deux ou trois.

Nous avons remonté la rue sur les trottoirs blancs. Il avait neigé toute la nuit, mais le froid cristallisait la neige et nous ne nous enfoncions pas trop. Hubert m’avait proposé de m’asseoir dans « le bob » – je ne connaissais pas le mot – qu’il tirerait derrière lui, mais j’avais décliné. Je ne voulais pas faire bébé. J’avais 10 ans, quand même. J’étais sûr que, derrière les fenêtres de toutes les maisons, des mamans, des papas et des enfants envieux me regardaient, parce que Hubert, ce géant, était venu me recruter pour m’incorporer dans son équipe de rêve.

Nous avons pris à gauche ensuite pour traverser un périmètre avec des maisons beaucoup plus grandes et plus belles que les nôtres, entourées de parcs immenses et d’arbres majestueux. Mais qu’étaient ces demeures à côté de ma félicité ? J’allais faire de la luge avec Hubert et d’autres géants, le reste n’avait aucune importance. 

Nous sommes sortis des habitations pour prendre la route de crête au-delà de laquelle subsistait la campagne, car ces versants de la colline n’étaient pas encore lotis. Le golf, les hôtels et les nouveaux quartiers plus loin n’existaient pas. C’était avant la surpopulation, avant l’aménagement, avant les ronds-points. Il y avait là un endroit que nous, gosses de cette hauteur de la ville, appelions « le champ de blé ». Mon père disait qu’il n’y avait jamais eu de blé sur cette herbe sale battue par les vents, mais l’expression, sans doute improvisée par un de nos prédécesseurs qui n’y connaissait rien, était restée. Le bucolique nous semblait exotique.

Une des raisons pour lesquelles il n’y avait jamais eu de blé à cet endroit était la forte pente de ce champ qui n’en était pas un. La déclivité approchait les 50 %, c’est-à-dire que pour 100 mètres à l’horizontale, la hauteur augmentait de 50 de ces mêmes mètres. La longueur devait être ici de 300 mètres, donc le dénivelé de 150. En temps normal, cette inclinaison ne m’impressionnait guère. En arrivant là ce jour, prenant conscience que j’allais devoir descendre à toute blinde ce gigantesque toboggan de glace, la géométrie de l’endroit m’apparut dans toute sa brutalité. Maman ! J’avais beau être avec Hubert, je fus gagné par l’appréhension. Il allait falloir que le géant me protège. 

Un petit groupe piétinait déjà sous le soleil qui, se reflétant partout sur la neige glacée, m’éblouissait. Que des grands de nos rues. Il y avait là Bougnières, Stoledano, Barguil, un autre que je ne connaissais pas, et même, incroyable transgression, deux filles, je veux dire des grandes, 13 ans au moins, dont je ne savais pas le prénom, qu’il m’aurait de toute façon paru indécent de prononcer. Arrivèrent encore le grand frère de Nanou, l’amie de ma sœur, le nouveau du bout de ma rue, qui défrayait la chronique avec ses bagarres, et un autre inconnu. Je serrai les mains, comme un grand, sans oser lever les yeux. Il n’y avait pas de petits. J’aurais dû être aux anges, mais comme c’était la première fois, j’étais effrayé. Et puis la pente de ce champ, tout de même…

Je m’aperçus que toutes les luges – enfin les bobs – étaient pareilles, même si une bleue et une jaune s’immisçaient dans le rouge dominant : un bac en plastique plat et allongé, avec une poignée à levier de chaque côté qui servait de frein. Ultra-légères et apparement ultra-résistantes. Les plus costauds des garçons racontaient leurs souvenirs et performances dans ces bolides.

– Ouh la la, les gamelles !

– On s’est fait de ses peurs !

– Quand c’est gelé, tu contrôles plus rien.

– T’aurais vu ça !

J’eus envie de faire pipi. Ce n’était pas le moment. De toute façon, je ne savais pas comment ouvrir ma combinaison. 

Déjà, on franchissait le fossé. Stolédano fit un truc qui me stupéfia. Il mit sa luge dans la pente et la laissa glisser. Le bob s’en fut à toute vitesse. Il effectua des bonds qui nous firent rire aux éclats – même moi –, se rétablit étonnamment et termina sa course en rebondissant contre la clôture qui délimitait le bas du champ.

– Waouh !

– Y’a la rivière après la clôture !

Les autres voulurent faire pareil, mais en même temps. 

– La première qui arrive en bas !

Nous étions 3 à ne pas avoir de luge. Ce sont donc 8 moins celle de Stolédano déjà en bas, égal 7 luges qui s’alignèrent sur la ligne de départ et qui, au top, partirent à vide et dévalèrent la pente à 50 %. Je fus aussi stupéfait par les carambolages des bobs sur la neige que par les cris qui s’élevèrent autour de moi. 

– Vas-y !

– Eh, ta luge reste pas dans son couloir !

– Tu me montes dessus ! 

– Tu triches !

D’un côté, ça me rassurait. C’était ça, les grands ? Sans oser élever la voix, j’encourageais l’embarcation d’Hubert. Le bob de Bougnières partit de travers et se trouva loin des autres à l’arrivée. D’autres s’étaient retournés, tous s’étaient tamponnés en dévalant à toute vitesse. En bas, les bobs avaient percuté les poteaux de bois ou les fils de fer de la clôture, effectuant alors de nouvelles galipettes impayables. Deux bobs étaient passés sous les barbelés, et avaient été arrêtés par les arbres qui bordaient la rivière. 

– Bon, allez, à nous maintenant !

– On va récupérer les luges !

Aussitôt, nous avons couru dans la pente et dans la neige, tombant, glissant, nous bousculant. Un des grands que je ne connaissais pas m’attrapa par la taille et me dit :

– Viens, mon belet, je vais te faire gagner.

Pendant quelques mètres, nous tînmes debout et fumes en tête, mais ça ne dura pas. Mon cheval glissa et nous partîmes les huit fers en l’air, puisque je me désolidarisais de ma monture et roulai sur deux bonnes dizaines de mètres supplémentaires. Je m’arrêtais juste quand je fus dépassé par les deux filles, qui, sur le dos, genoux enserrés dans les mains, profitaient du revêtement de leur anorak pour s’offrir une glissade efficace, qui allaient les mener à la victoire. Je finis moi en courant comme je pouvais, riant et pleurant à la fois, les yeux et la gorge en feu, le bonnet de traviole, l’écharpe à moitié défaite, le cœur battant à tout rompre.

– Ça va ? me demanda Hubert en posant sa main sur mon épaule.    

Je n’arrivai pas à parler tellement j’étais essoufflé. Mais j’osai lever mes yeux exorbités. Tous les grands reprenaient leur souffle eux aussi, et tous me regardaient avec un air gentil et amusé. Je me sentis admis. Ça y était, j’étais des leurs, j’étais grand moi aussi.

J’étais si gonflé que je voulus tirer le bob d’Hubert pour la remontée. Je ne pensais pas à la descente qui nous attendait, je n’avais plus peur. 

Cette descente fut d’emblée organisée comme une course. Il fallut un certain temps cependant pour que le départ pût être donné, car chacun voulait se positionner le mieux possible dans son bob d’une part, sur la ligne d’autre part. Les équipages étaient donc les suivants : Stolédano bob rouge n°1, Bougnières bob jaune n° 2, Barguil bob rouge n° 3, Hubert et moi bob rouge n° 4, les deux filles bob rouge n° 5, le premier inconnu bob bleu n° 6, le grand frère de Nanou bob rouge n° 7, le castagneur du bout de ma rue et le 2e inconnu bob rouge n° 8.

– On laisse 1 mètre entre chaque.

– 1 mètre 50 !

– Interdit de se caramboler !

Hubert me demanda si je voulais me mettre devant lui ou derrière lui.

– Toute façon, c’est moi qui tient les freins, assura-t-il. Si t’es devant, tu t’accroches à mes jambes, si t’es derrière, tu passes tes bras autour de ma taille. 

Comme j’hésitais, il choisit pour moi :

– T’as qu’à te mettre devant. T’es pas bien grand, t’aurais du mal à faire le tour de ma taille. Tandis que mes jambes, pas de problèmes. Et puis tu verras mieux.

Il s’installa, ne laissant qu’un petit creux entre ses fesses et ses jambes, qu’il devait replier pour qu’elles ne dépassent pas à l’avant du bob. 

– Amène-toi.

Je m’approchai et il me tira vers lui. Mon dos était appuyé contre son ventre. Il fallait maintenant que je rentre mes jambes moi aussi.

– Mets-toi en tailleur.

Je me mis.

– Bien. Maintenant, attrape mes chevilles.

Je passais mes bras autour de ses jambes.

– Voilà. Et tu t’en sers pour t’équilibrer. C’est important de bien bouger. Quand le bob penche à droite tu penches à droite, à gauche tu penches à gauche. On va gagner de la vitesse comme ça. Cherche pas à contrebalancer. 

Je ne saisis pas tout, si ce n’est que je ferais comme Hubert me dirait. 

– Bon, les mecs, on est prêts ? 

– Les filles aussi sont prêtes !

– À 10, on se place dans le sens de la pente, et on y va. 

La peur me reprit. Je me demandai si je n’aurais pas dû me mettre derrière. Trop tard. J’avais très envie de faire pipi.

– 0 !

Les 8 bobs pivotèrent d’un quart de tour. Puis crissements et craquements se firent entendre, en même temps que des ahannements. Je regardai autour de moi. Chaque équipage avait temporairement sorti pieds et poings pour les enfoncer dans la neige et trouver l’élan de départ. Mais bien vite, chacun se recroquevilla dans sa luge car la vitesse était déjà trop grande pour que nos membres suivent. Hubert avait saisi les poignées, moi ses jambes. 

– À nous la liberté !

– Les freins ne marchent pas !

– C’est trop gelé !

– Mieux qu’en vélo !

Chacun s’exclamait tandis que l’adrénaline envahissait cœurs et cerveaux. L’accélération me parut effrayante. Il me sembla que le vent entrait dans mes yeux et sortait par l’arrière de ma tête. Je ne voyais plus rien si ce n’est un gouffre blanc au fond duquel nous allions nous écraser. La vitesse aurait été moins terrifiante s’il n’y avait pas eu les bosses et les décollages qu’elles provoquaient. Toutes les 5 secondes environ, un choc m’écrasait les fesses et l’onde remontait le long de ma colonne vertébrale, qui allait se briser, c’était sûr, en même temps que la luge dont je m’étonnais qu’elle soit toujours en vie. Que ce petit centimètre d’épaisseur de plastique supporte ces à-plats effroyables et nos 80 kilos (Hubert 50 et moi 30) me paraissait impossible. Nous allions nous disloquer, il ne pouvait en être autrement. 

Les hurlements que j’entendais d’un côté ou de l’autre, en fonction du vent qui transperçait mon crâne, ajoutait au tourbillon cosmique qui nous entraînait. Je crois que j’étais au-delà de la peur. Je n’étais plus dans le monde sensible tel que je le connaissais. À combien dévalions-nous la pente ? 40, 50 à l’heure ? J’aurais dit 200. Des cristaux de neige me rentraient dans la bouche et cisaillaient mes joues, je ne pouvais plus ni parler ni respirer. Et, tiens, je n’avais plus envie de faire pipi.

À cette vitesse, nous ne tardâmes pas à arriver en bas, c’est-à-dire aux barbelés. S’il avait été drôle de voir les luges vides valdinguer après avoir pris la clôture de plein fouet, il serait sans doute moins rigolo de nous empaler dans les piquets et les pointes de fer. Bizarrement, personne n’avait évoqué le problème avant d’entamer la descente, moi pas plus que les autres. Je n’y avais même pas pensé. Par bêtise, pas par courage.

Quelques secondes avant l’impact, Hubert réagit. 

– Ne lâche pas mes jambes et rentre la tête ! hurla-t-il.

Il me saisit par la taille et, avant même que je comprenne ce qui m’arrivait, nous basculâmes tous les deux sur la neige gelée – autant dire que nous avions sauté d’une voiture sur l’autoroute – débaroulant comme des ballots mais restant agrippés l’un à l’autre, tandis que le bob, après avoir piqué du nez dans un creux dix mètres avant la clôture, se redressa soudain, et, poussé par ce tremplin naturel, s’envola pour passer au-dessus de la clôture et continuer son vol plané jusqu’aux frondaisons le long de la rivière. Alors que je roulais encore dans la neige après mon éjection, j’aperçus dans un éclair ce bob voler au-dessus de la neige, comme si le Tout-Puissant qui avait provoqué cette tempête avait voulu graver en moi une image définitive de mon expérience.

Je ne me souviens plus comment s’acheva la course pour les autres, ni comment se déroula la suite de la matinée. Mais grâce à Hubert Pécout, grâce à cette descente avec les grands, grâce à ce magnifique saut de luge, je me suis, pour la première fois, senti vivant. Je ne suis pas devenu champion du monde de bobsleigh, surfeur professionnel ou pilote de rallye, mais j’ai vécu vite, fort, j’ai toujours pris des risques et cassé la routine. Merci Hubert. 

J’ajoute pour finir qu’il n’y avait pas besoin, alors, de photos et de vidéos pour immortaliser un moment : la mémoire suffisait. Et on vivait d’autant plus intensément les choses qu’on ne se souciait pas de les montrer aux autres en espérant des réactions à ce qui ne concernait que nous.

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