Sciences-Po, 2 Parisiennes, et moi et moi

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Ça n’a pas duré longtemps, mais pendant quelques mois j’ai côtoyé ce qu’on appelle l’élite. Dans un des temples de celle-ci, la rue Saint-Guillaume, dans le VIIe arrondissement de Paris, siège de l’école des pouvoirs français : Sciences-Po. C’était avant l’ouverture de l’institution à la banlieue, avant le recrutement social. Personne n’empêchait l’entre-soi, aucun autre réseau ne venait zieuter les us et coutumes de ce petit monde qui s’apprêtait à diriger le grand.

Si je l’ai côtoyée, cette élite, c’est que je n’en fais pas partie. Sans quoi cette affirmation serait un non-sens ; on ne se côtoie pas soi-même. Je n’étais qu’un semi-bourgeois d’une province peu enviable, qui n’avait ni mérite ni prédispositions particulières. J’avais obtenu un diplôme de niveau master dans une université acceptable, et c’est pourquoi, sans trop réfléchir, pour monter à la capitale et tenter une expérience, pour suivre une fille aussi, je m’étais inscrit pour une année de « prep-ENA ». Oui, à Sciences-Po Paris, j’allais bûcher pendant un an avec une centaine d’ambitieux pour passer le concours de l’ENA, antichambre des directions politiques, administratives et économiques du pays. Mais qu’est-ce qui m’avait pris ? Pour qui me prenais-je ?

Je ne tardais pas à comprendre que j’étais entré dans une crèmerie trop chère pour moi. Au niveau financier, je m’en sortais. J’avais une petite bourse, un petit boulot et mes parents allongeaient 900 francs par mois, 138 €, pour une chambre « de bonne » de 6 mètres carrés, dont 3 mansardés, sans eau chaude au lavabo et avec un chauffage électrique qui tiédissait au bout de tente minutes de calottes. Les toilettes étaient sur le palier, sans lunette, à partager avec 10 autres zigs de toutes origines, dont certains avaient des habitudes hygiéniques pas racontables. De douche, il n’y avait point, aussi allais-je, pour limiter les dégâts, 3 aubes par semaine me laver à la piscine Mabillon. Comment ai-je pu supporter un tel environnement et même l’apprécier ? Il faut croire que l’on n’est pas la même personne aux différents âges de sa vie. À moins que ce fût l’ambition qui me dévorât. Paris, le pouvoir… Rastignac, quand tu nous tiens. 

Je logeais donc bien dans le VIIe arrondissement, comme la plupart des autres élèves que je découvris lors des premiers cours, mais il y avait une différence : eux habitaient dans les appartements des immeubles hausmanniens dont leurs parents étaient propriétaires, aux étages nobles, 2e et 5e, avec balcons, pour les plus fortunés. Les sous-pentes qu’ils nous louaient étaient leurs anciens débarras, qu’ils avaient débarrassés quand le marché immobilier avait laisser augurer d’une belle inflation pour ces espaces recherchés par les étudiants et les travailleurs pauvres. Chez ces gens-là, Monsieur, on a de l’argent, mais on compte.

Nous, impétrants venus de nos trous provinciaux, n’étions pas dans les mêmes dispositions que ces représentants de la haute. Pourtant, le plus important était ailleurs. Durant toutes leurs études, à Henri IV, Louis le Grand, Stanislas, Janson de Sailly ou Saint-Louis de Gonzague, mes voisins sur les bancs de la prep-ENA avaient été biberonnés aux auteurs Sciences-Po, au style Sciences-Po, aux épreuves Sciences-Po, au langage Sciences-Po, langue qu’ils parlaient souvent chez eux, avec Papa ambassadeur, directeur d’administration centrale, ou fondé de pouvoir à la Banque Rothschild. La plupart des noms propres qu’ils utilisaient m’étaient inconnus, et j’avais parfois du mal à savoir s’ils parlaient d’un auteur à lire, d’un club sélect, ou d’un lieu à la mode. Il leur suffisait d’une minute avec moi pour constater la même chose : nous n’étions pas du même monde, c’est-à-dire que je n’étais pas du monde.

Même sans les mots, un coup d’œil aux fringues aurait suffi à séparer le bon grain de l’ivraie. Ils portaient des duffle-coats, des jodhpurs, des cardigans, des tailleurs, des mocassins, de marque Burberry, Hermès, Chanel ou Saint-Laurent… Là encore, je ne connaissais même pas les noms. Et puis il y avait quelque chose dans l’attitude, le visage, la coiffure, une sorte d’insouciance liée à l’assurance, assurance que de toute façon ils allaient réussir, parce qu’ils étaient programmés pour cela et que bon sang ne saurait mentir. Nous, prétendants incertains, dépourvus des codes, péquenots endimanchés ou pas, nous étions à côté de leurs pompes. Autour de « la péniche » (le hall d’accueil du 27 rue Saint-Guillaume, avec son double banc en bois en forme de bateau), dans l’amphi Émile Boutmy ou dans le jardin, ils étaient chez eux, tandis que nous étions les manants qu’on accepte à table parce qu’on est bons chrétiens. 

Les profs finirent de me montrer que je m’étais trompé de planète. La moitié des cours étaient donnés par des personnalités qui étaient membres de cabinets ministériels, anciens ministres, chroniqueurs dans un grand journal, directeur d’un établissement public de prestige, que sais-je encore. Ceux qui n’étaient qu’enseignants étaient encore plus impressionnants ; ils avaient tous plusieurs ouvrages à leur actif, dont au moins un de référence, qu’il y avait intérêt à lire si l’on voulait avoir une chance de suivre leurs propos, qu’ils n’étaient pas du genre à répéter. Mes voisins parisiens dans l’amphi les connaissaient déjà, les livres comme les profs, et j’entendis même plusieurs fois :

– Il est très sympa, en privé.

Comment lutter ? 

Ce sont deux femmes qui m’apportèrent à la fois le plus fol espoir d’ascension sociale et la conscience la plus cruelle de ma non existence. La première s’appelait Guillemette Lorentide, et demeurait Avenue de La Bourdonnais. Nous suivions plusieurs travaux dirigés ensemble et, je ne sais par quel miracle, elle eut quelque attirance pour ma personne. Je fis de mon mieux pour donner le change. Elle m’interrogeait sur mes origines et chacune de mes réponses semblait l’intéresser. Elle paraissait comme un anthropologue qui étudie le comportement de tribus primitives. 

– Comment, vous avez joué au football ? Quoi, vous avez monté un groupe de hard-rock ? Qu’est-ce, vous buvez de la bière ?

Oui, elle me vouvoyait. Je ne sais pas si elle était sincère ou si elle se moquait de moi. Je la raccompagnais chez elle, et rien que ce trajet à pied dans les voies si longues et si larges du VIIe arrondissement était pour moi un enchantement. À côté de cette beauté sage en tailleur, châle et talons plats, je me prenais à rêver : et si je l’épousais ? Et si nous nous installions là ? Et si je lui faisais quatre enfants ? Et si je devenais ministre ?  

Au bout du troisième accompagnement, elle m’invita à entrer chez elle. Chez elle, je ne tardais pas à le découvrir, c’était chez ses parents. Déjà, l’entrée de l’immeuble mesurait au bas mot 60 mètres carrés, avec une hauteur sous plafond d’au moins 6 mètres. Guillemette salua la concierge, Madame Lounès, et nous montâmes un escalier de pierre somptueux tapissé d’une moquette rouge à motifs noirs parfaitement tendue par des tringles en laiton. Au deuxième étage, elle sortit une clé de son sac pour ouvrir une porte blindée.

– Maman, c’est moi !

  Merde. Trois chambres comme celle que j’occupais auraient tenu dans l’entrée de l’appartement. Un long couloir partait à droite, un plus court à gauche (25 mètres seulement), les deux avec des portes de chaque côté. Ce qui signifiait que l’appartement occupait tout l’étage de cet énorme immeuble en pierre de taille. En face, derrière des portes vitrées à battants, un immense séjour apparaissait.

– Viens.

Elle avait enlevé ses chaussures et je fis de même, priant pour que… si, un trou était visible au bout d’une de mes chaussettes. J’avais encore du chemin à parcourir avant d’être ministre.

Comme un premier communiant, je la suivis dans le couloir interminable,  agrémenté d’un judicieux éclairage et de tableaux pas si moches, hors de prix sans doute, priant cette fois pour ne pas croiser la mère. Mais non. Était-elle habituée à ce que sa fille ramène des garçons à domicile ?

Guillemette poussa une porte. J’entrai à mon tour. Waouh ! 30 mètres carrés, un lit immense et blanc, un coin bureau étagères bibliothèque avec son bazar Sciences-Po, une penderie avec des miroirs sur toute la longueur, une coiffeuse à l’ancienne pleine de brosses et de flacons devant la fenêtre qui donnait sur un jardin, à moins que ce ne fût déjà le Champ de Mars, tout proche. Sur deux des quatre côtés, une tapisserie photo : la skyline de NewYork d’un côté, un récif corallien de l’autre. Et puis, ici ou là, des trucs de fille : un chapeau, une écharpe, des boucles, une ceinture, des escarpins… Au fond à droite, une porte, qui donnait sur un cabinet de toilette particulier.

J’étais dans le saint de saint, pour ne pas dire dans le sein des seins. Quelle attitude adopter ? La présence de la mère à quelques mètres ne m’aidait pas à trouver une contenance.

– Quelle chambre !

C’était faible, mais il est des circonstances où la banalité vaut mieux que l’originalité. 

– Tu aimes ?

Ce disant, elle enleva son imper, son carré, sa veste et… sa jupe. Elle passa dans la salle de bains où je devinai qu’elle se lavait les mains. Je n’arrivai pas à me détendre.

Elle ressortit, avec… le chemisier en moins. Elle était donc en bas et sous-vêtements. J’étais resté près du bureau. Elle se considéra dans une glace puis se tourna en me regardant :

– Qu’est-ce que tu penses de moi ? Je suis belle ou pas ?

Elle avait dit ça avec une petite moue, comme si elle me faisait relire une dissertation. Je n’en revenais pas. Guillemette si stricte en apparence, si collet monté. Étais-je tombée sur une cinglée ? En tout cas, elle était méchamment belle. Le corps était au niveau du visage.

Elle se mit sur son lit, ou plutôt dans son lit. Mince alors !

– Il m’a tuée, Pacault, avec ses finances publiques ! 

Comme je n’arrivais pas à suivre et que je restais planté, elle me dit :

– Va te laver les mains, déshabille-toi et viens me rejoindre. Enfin si ça te dit.

Je ne maitrisais rien, je ne comprenais rien. Je fis comme elle disait et me retrouvai à ses côtés. Elle vint se blottir. 

– Caresse-moi doucement. Pas de pénétration, hein ! Gâche pas tout.

Oh non, je voulais rien gâcher. Quand le ciel vous tombe sur la tête, faut pas demander la lune. J’avais une inquiétude, quand même :

– Et ta mère ?

– Oh, elle est discrète. Elle doit être avec son prof de yoga, d’ailleurs. Et la femme de ménage ne vient que le matin. Papa est en Allemagne, mon frère ne vit plus là et ma petite sœur ne rentre pas avant 18 h 30. 

Bon, dans ce cas… Je m’appliquai, mais je ne pense pas avoir été bon. Et puis, malgré son incroyable offrande, elle n’était pas très tendre. Ça me perturbait. Le sexe sans amour, même illusoire, je ne savais pas faire.

  Au bout d’un moment, elle me repoussa d’un bras et me dit :

– Tu voudrais faire l’amour avec moi, hein ? 

C’était plus un constat qu’une question. Elle continua :

– Une autre fois, je veux bien, pourquoi pas. Mais tu comprends qu’on ne pourra pas sortir ensemble. Mes parents tiennent à ce que je fréquente des garçons de mon « milieu », comme ils disent.

J’enregistrai les infos comme je pouvais.

– Tu m’as invité à entrer, pourtant ? osai-je.

– Oui, parce que tu es gentil et que je t’aime bien. Même avec tes chaussettes trouées. Et puis je vois bien que tu connais pas tout ça, la bourgeoisie parisienne, et ça a l’air de t’intéresser.

Était-ce du culot ou de la candeur ? En tout cas, elle était d’une rare franchise. J’eus une réplique que je trouvai pas mal :

– C’est surtout toi qui m’intéresses.

– Je m’en doute, dit-elle du tac-au-tac. 

J’ai essayé de profiter du moment, en me disant que non seulement c’était une des plus belles filles que j’avais jamais caressée, la plus intelligente, la plus étonnante, la plus riche, et celle qui pouvait m’offrir le plus de découvertes et de perspectives.

Elle s’est… endormie ! Je savais pas si je devais me réjouir ou me vexer. J’ai souri, et j’ai caressé ses cheveux, des fils de soie fins et longs.

Elle s’est réveillée d’un coup, a regardé sa montre :

– 6 heures moins le quart ! Faut que tu t’en ailles. J’ai pas commencé le devoir de droit public, faut que je m’y mette.

J’étais aux portes du ciel et elle nous ramenait sur terre.

Déjà, elle se levait, s’habillait. Un jean, des ballerines, un pull blanc. Ça suffisait. La grâce. Je voulais pas partir, je voulais la regarder, l’entendre, la sentir, observer de près comment fonctionnait cette fascinante mécanique.

Je me fis violence et me rhabillai. Je vis tout de suite que je ne pouvais espérer ni tendresse ni promesse. Ce n’était pas le moment. Mais si ce n’était pas maintenant, quand serait-ce ?

Ce n’est que le soir, dans ma mansarde humide sous le toit, d’où j’apercevais la pointe de la tour Eiffel allumée par la lucarne qui fermait mal, que je compris que c’était aussi ça, les élèves de Sciences-Po Paris : des jeunes non pas coincés mais au contraire libérés, si agiles intellectuellement et si confiants dans leurs capacités qu’ils pouvaient passer sans problèmes d’un look et d’un comportement de haut fonctionnaire déjà au service de l’État à une liberté magnifique que leur autorisaient les privilèges de la naissance, c’est-à-dire l’aisance, l’intelligence et l’élégance. Ils n’étaient pas que leur caricature, ils étaient aussi des êtres libres, avec les passions, les bêtises et les cruautés de leur âge.

Comme je le craignais, il n’y eut pas de deuxième fois. Guillemette s’arrangea pour  quitter la rue Saint-Guillaume chaque soir avec quelqu’un d’autre que moi, fille ou garçon, elle avait l’embarras du choix. Quand enfin je pus me retrouver à côté d’elle dans l’amphi, j’essayai de rappeler notre après-midi commune. Elle s’en souvenait à peine. Au bord du désespoir, je tentai :

– Tu m’avais dit… pour l’amour… Tu serais…

– Oh, oublie. J’ai parlé un peu vite, excuse-moi. Et puis je crois que j’ai rencontré quelqu’un. Un parti, je veux dire.

C’était clair, j’avais loupé le test et je n’étais pas un « parti ». Notre relation s’arrêta là, elle ne m’adressa plus la parole, elle ne me voyait plus.

Je me focalisai un moment sur les cours, escomptant là une sorte de revanche : j’aurai l’ENA et toi pas. Ou je l’aurai comme toi. Enfin je ne savais pas, j’étais triste. Je me consolai au bout de quelques semaines avec une pauvresse dans mon genre, émigrée esseulée aveuglée par la lumière ; je ne m’en trouvai pas mal, mais ce n’était pas le même voyage.

Une deuxième chance de grimper à l’échelle s’offrit à moi quand je rencontrai Anne-Élise Valissamblard. Elle n’était qu’en 2e année, section Politique et Social. Nous nous étions retrouvés côte à côte sur un banc de la péniche, je révisais un cours, elle était plongée dans Le Monde. Elle était si jolie et m’avait adressé un sourire si bouleversant que j’avais osé engager la conversation par cette phrase absurde :

– Ce journal est trop grand pour toi.

– Tu crois ?

En tout cas, elle l’avait fermé et on s’était mis à parler. Anne-Élise venait du lycée Hoche, de Versailles. Elle avait elle aussi un frère et une sœur. Trois enfants, était-ce la norme dans la haute bleu blanc rouge à la fin du XXe siècle ? Papa était directeur administratif chez Total, Maman était magistrat – on ne féminisait pas les noms à l’époque –, juge à la cour d’appel. Ça sentait plus le progressisme que chez les Lorentide, mais on était là aussi dans des sphères d’altitude.

Anne-Élise avait beaucoup de camarades de promotion, qu’elle avait connus en première année, mais elle acceptait de me retrouver de temps en temps pour un café. Avec elle, je découvris Le Sauvignon, chez Fernand, et même, une fois chaque, le Café de Flore et les Deux Magots. Chaque café me coûtait mes plats cuisinés de la fin de semaine, mais j’étais prêt à crever de faim pour une heure avec Anne-Élise au cœur du Paris littéraire. Elle était aussi passionnée de littérature que de politique et elle s’emballait, s’énervait même, sur des questions qui me dépassaient complètement : l’égalité hommes femmes (il y avait un problème ?), l’intégration (ce n’était pas encore un gros mot à l’époque, on ne glorifiait pas les minorités), la montée du Front National (« Le Pen, tu te rends compte ? »), l’influence persistante de Sartre et Foucault (Fou qui ?).

Moi, j’étais hypnotisé par son visage. Si Guillemette avait les yeux bleu pâle, les cheveux blonds et lisses, des lèvres minces, Anne-Élise avait une crinière ondulée châtain clair, des yeux noisette, des lèvres charnues sur des dents éclatantes qui renforçaient la puissance de ses paroles et de ses expressions. Guillemette était calme, détachée, insensible ; Anne-Élise était fougueuse, engagée, passionnée. Elle militait dans une association humanitaire, ainsi que dans un comité de lutte contre le racisme. Moi qui étais en train de virer à droite, je me trouvais sous le feu nourri d’une passionaria prête à tuer pour une idée. Mais j’aurais juré sur Le petit livre rouge, adoré le Che ou Fidel, encadré une photo de Marx dans mon gourbi si cela avait pu m’aider à conquérir Anne-Élise.

Je crus mon heure arrivée quand elle m’invita à passer une nuit – oui une nuit – chez elle au Vésinet, dans les Yvelines. 

– Mes parents, mon frère et ma sœur vont chez ma tante. Je reste car j’ai du travail. Par contre, je ferais bien un break entre samedi 19 heures et dimanche 11 heures. Je t’invite.

Vous connaissez Le Vésinet, au nord de Versailles, dans une boucle de la Seine ? Beverly Hills, à côté, c’est du carton-pâte. La Côte d’Azur, c’est surfait, toc et tapageur. Au Vésinet, tout n’est que calme, solidité, luxe et volupté. Chaque maison est une construction magnifique d’au minimum 200 mètres carrés située dans un parc d’au moins 1000. Il n’y a quasiment que des avenues, toutes bordées d’arbres somptueux et de contre-allées, quand ce n’est pas de canaux ou de rivières. Il y a des lacs, des îles, encore des parcs. C’est un endroit féérique, qui aura bien du mal à échapper à la surpopulation de la région parisienne, mais qui semble préservé pour l’instant.

Anne-Élise vint me chercher à la gare du RER à 19 h 10 un samedi soir d’avril. Elle était splendide. Ses cheveux lourds se balançaient sur un blouson de daim marron assorti à ses bottes. Je remarquai qu’elle s’était maquillée, ce qu’elle ne faisait pas toujours. Quand on est si belle… Nous nous sommes arrêtés dans une boulangerie prendre une baguette, et cela me suffit pour remarquer sa sociabilité. Elle aussi savait s’adapter et être à l’aise partout. Était-ce cela, la force de Sciences-Po ? 

Je l’ai suivie comme dans un rêve le long des allées boisées que je découvrais pour la première fois. Anne-Élise était entre l’elfe et la super-woman, j’étais un lutin subjugué. Je ne le fus pas moins en entrant dans la maison. Double salon donnant sur terrasse et jardin, cuisine de la taille d’un terrain de foot, une chambre avec salle de bain, un bureau : voilà pour le rez-de-chaussée. À l’étage, 4 chambres, dont deux avec salle de bains et balcon, une salle de bain séparée. Il y avait encore un sous-sol aménagé, une buanderie, 3 W.C. 286 mètres carrés au total, sans compter le double garage. Pierre blanche et toit d’ardoises.

– Tu veux boire quelque chose ?

Je voulus. Elle ne prit pas d’alcool, et cela me déçut un peu. Avait-elle peur de ne pas rester maîtresse d’elle-même ?

– Maman nous a fait des lasagnes.

Décidément, les mères étaient conciliantes et les filles ne leur cachaient pas les garçons. 

Je regardai la bibliothèque, les tableaux, le décor. Ça sentait le Parti Socialiste, la grande bourgeoisie qui soutient les pauvres, de loin, au milieu des riches. Anne-Élise n’y était pour rien : personne n’est responsable de ses parents. Qui eux-mêmes… Etc.

Elle m’avait montré sa chambre, moins « femme » que celle de Guillemette, mais c’est dans le salon que nous nous tenions, elle sur le canapé, moi sur un fauteuil. Comment aller du fauteuil au canapé sans effrayer la belle ? C’est cette question que je cherchais à résoudre, tandis qu’elle me lisait le début de sa dissertation sur « N’y a-t-il le choix qu’entre obéir ou commander ? », parce qu’elle voulait mon avis. Je devais donc écouter, mais mes yeux accaparaient l’énergie dont mes oreilles avaient besoin.   

Le problème est qu’elle ne restait pas en place. Même pendant le repas, elle n’arrêta pas de gigoter, se levant pour aller chercher un album de photos, un livre, un article, que sais-je encore. Même quand elle m’écoutait – elle savait faire aussi –, elle se levait pour enlever, apporter, ou, plus vexant, regarder par la fenêtre, alors qu’il faisait nuit et que les cèdres et séquoias de la propriété grinçaient sous le vent.

C’est peut-être ce qui l’incita, juste après le dîner, à m’entraîner à l’extérieur :

– Viens, on va faire un tour. Je vais te montrer un joli coin.

Nous sortîmes. J’aurais aimé lui prendre la main. Je la frôlai, espérant au moins un encouragement, qui ne vint pas. Nous arrivâmes au bord de la Seine.

– Nous sommes au Pecq.

Une sorte de promenade était éclairée dans la nuit. En face, sur l’autre rive, on voyait loin et large, car nous étions en léger surplomb. Elle me désigna Le Port Marly, Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte. J’apprenais la géographie de l’ouest parisien.

Sur un banc, elle posa la tête sur mon épaule et je passai un bras autour d’elle. J’allai m’approcher pour l’embrasser, quand elle se leva soudain :

– On rentre. J’ai froid.

Le retour fut moins bien que l’aller. N’avait-elle aucun désir, pas même de la curiosité ? Comprenait-elle qu’elle avait créé chez moi de faux espoirs ? Mais comment avait-elle pu imaginer que, m’invitant chez elle un samedi soir alors qu’elle était seule, il en serait autrement ? Nous n’avions plus dix ans, tout de même.

Elle voulut me montrer un film, Le locataire, de Polanski, rasoir au possible, peut-être parce que j’étais au supplice. Elle était assise loin de moi, j’étais gêné, nos échanges étaient gâchés.

Avant même la fin du film, je pris alors une décision que j’eus du mal à expliquer par la suite. Mais je ne me voyais pas passer la nuit ici dans un lit qui n’était pas le sien, c’était trop humiliant.

– Je vais y aller.

Elle me regarda, sourit, puis prit un air navré :

– Tu as raison. C’est mieux. 

Comme je me levai, elle précisa :

– J’aurais peut-être dû te le dire, mais j’ai un copain, enfin un compagnon. Il est en stage à  New York, au siège de la Chase Manhattan Bank. Il rentre à la fin du mois.

En stage à la Chase Manhattan Bank ? Là, c’est sûr, je ne pouvais pas lutter. Je n’eus pas le courage de demander d’où on venait et à quoi on se destinait quand on effectuait un stage à la Chase Manhattan Bank. C’était donc ça aussi Sciences-Po Paris : l’alliance du discours socialiste et de la pratique capitaliste ? L’affirmation des valeurs de gauche dans les somptueuses propriétés du Vésinet ?  

Anne-Élise ajouta, d’un ton qui se voulait léger :

– Je n’avais pas vu que tu avais du sentiment pour moi. Enfin je pensais qu’on pouvait être juste amis. J’espère qu’on le restera, d’ailleurs.

Non, nous ne le sommes pas restés. Après un retour pitoyable dans une rame de RER qui eut mérité de figurer dans le film de Polanski – le passage était rude entre la cime et l’abîme –, nos échanges ne furent jamais plus spontanés comme ils l’avaient été. Et jamais nous ne retournâmes au Flore et aux Deux Magots. Enfin Anne-Élise y retourna, mais pas moi.

Je commençais à comprendre que dans 9 cas sur 10, c’est le hasard de la naissance et des circonstances qui crée les positions. Pas le mérite. Certes, il reste 1 chance sur 10. Avais-je manqué d’ambition pour saisir ce 1 sur 10 restant ? De talent, plutôt. J’avais échoué aux deux tests que j’avais passés, chez Guillemette et chez Anne-Élise.  

Dire que j’ai loupé le concours de l’ENA n’est pas nécessaire, j’aurais même pu m’éviter l’humiliation de le passer. La « reproduction des élites » était trop forte, mes capacités trop faibles. Au moins, j’avais vécu l’expérience jusqu’au bout. Il était temps de quitter la haute et de redescendre dans les profondeurs. Tant pis, je ne serais pas ministre.

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