Le bénévole qui venait du froid

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Il suffit de pas grand-chose pour mettre à bas un équilibre dans un ensemble de quelques individus réunis par des habitudes et des intérêts communs. Les familles qui ont eu le malheur de se disloquer après l’arrivée d’une pièce imprudemment rapportée savent ce qu’il en coûte de laisser entrer le loup dans la bergerie.

On pourrait croire les associations à l’abri de ce risque. Beaucoup d’entre elles sont par nature des lieux ouverts, aptes à accueillir des volontaires de diverses origines. Le but non lucratif et altruiste, l’engagement à géométrie variable, la diversité des profils, tiennent en principe les questions personnelles à distance. En principe. Quand il y a urgence, voire danger, l’objectif supérieur prend le dessus et l’abnégation peut jouer. Mais toutes les associations ne sont pas Médecins sans Frontières. 

Quand elles mènent une action locale et font appel à des retraités ou à des personnes qui ont du temps, quand elles ne demandent pas de compétences particulières, c’est autre chose. La dimension affective est alors très présente et les egos jouent à plein. D’autant que certains bénévoles ont davantage besoin de l’association que celle-ci a besoin d’eux. Certes, tout le monde cherche à donner un sens à une vie qui n’en a pas a priori. Mais on voit arriver dans les structures des individus qui veulent compenser des frustrations personnelles ou professionnelles. Ceux-ci sont redoutables, car ils voient leur engagement comme une planche de salut psychologique, une dernière chance de reconnaissance. S’ils obtiennent une responsabilité, pour eux un pouvoir, qu’ils n’ont jamais réussi à obtenir au travail ou à la maison, alors ils en abuseront et seront prêts à tout pour le garder.

Ce préambule pour dire que l’environnement dans lequel se place cette histoire n’est pas un monde aussi harmonieux et désintéressé qu’on pourrait le penser, même s’il y a dans notre association, comme dans d’autres, des parcours remarquables qui font des personnes magnifiques. À « Ressources pour Tous », nous nous occupons de récupération, de réparation, de tri et de vente à très bas prix.

Quand l’intrus a pénétré dans le local, Marie-Claude l’a tout de suite calculé. Ses cheveux longs, son jean, ses santiags, son blouson, et la Harley Davidson qui allait avec. Oui, une Harley, une vraie ! Dans ce bout de la France vieillotte, dans ce lieu pas vraiment sex qu’est le dépôt-vente d’une ressourcerie sociale, la moto surprenait. 

Son regard était encore plus impressionnant que sa dégaine. Des iris d’un bleu de glace, pas français, à peine humain. Des pupilles minuscules. Un blanc cassé, veiné de rouge.  Avec ça, un nez en lame de couteau, une barbe de 3 jours, et ces cheveux noirs et gris attachés à l’arrière en queue de cheval.

Était-ce un bénéficiaire ? On nommait par ce terme les nécessiteux dépendant des fournitures à très bas prix proposés dans le local, situé au bord du fleuve, pas loin du centre-ville. Là, pour les vêtements surtout, mais aussi pour les meubles, la vaisselle, les jouets, l’électro-ménager, les livres, se pressaient de plus ou moins dignes représentants de la pauvreté contemporaine. On était loin de « la misère du monde », mais il y avait sans contestation possible des hommes, des femmes, des enfants et des familles qui n’auraient pu subvenir à leurs besoins sans des associations comme la nôtre, et notamment les meilleures d’entre elles, Emmaüs et les Restos du Cœur, institutions efficaces et indispensables.

Il y avait bien davantage d’yeux noirs que bleus qui entraient dans nos lieux, c’est aussi pourquoi cette apparition arctique frappa celles et ceux qui la remarquèrent. 

– D’où il sort, celui-ci ? interrogea Marie-Claude en poussant du coude Jacqueline à côté d’elle.

– On dirait un légionnaire.

Un légionnaire ? Ça avait un look particulier, un légionnaire ? Mais Marie-Claude comprenait ce que sa collègue du rayon chaussures voulait dire. Un légionnaire, on ne savait pas d’où il venait, il avait baroudé, il était différent du commun des mortels. Il n’y a pas qu’Edith Piaf qui craquait pour cette engeance. 

– Les cheveux longs, c’est pas très militaire… reprit Marie-Claude.

– Mais ça fait longtemps, la Légion ! rétorqua Jacqueline. Il est rangé des voitures, maintenant.

– T’as vu sa bécane ? Il s’est garé juste devant ! Sur la place livraison un jour de vente ! Faut un sacré culot !

Le légionnaire déambula dans les deux hangars accolés et les deux femmes le perdirent de vue. Il revint près de l’entrée une vingtaine de minutes plus tard. Il n’avait rien acheté. 

– Je peux vous aider ? demanda Marie-Claude à qui le contact ne faisait pas peur.

Les yeux se braquèrent sur elle. Mon Dieu, pensa-t-elle en se sentant faiblir.

– Oui. Est-ce que vous recherchez des bénévoles ? 

– Des bénévoles ? Oui, oui, bien sûr ! Enfin, ça dépend des rayons. 

– Peu importe le rayon. Je suis de passage dans la région, j’ai du temps, je n’ai plus besoin de travailler. Voilà.

C’était bizarre. Il avait un accent, pourtant il semblait bien parler le français.  

– Vous dites que vous êtes de passage. Ça parait donc difficile de vous engager, non ?

– Quand je dis de passage, c’est au moins deux ans, peut-être plus.

– Ah bon. Et vous venez d’où, si c’est pas indiscret ?

Françoise, une des trois femmes qui tenait le rayon vêtements homme, s’était rapprochée de ses deux collègues pour voir la bête de plus près.

– Je viens de Russie. Je suis professeur d’université. Enfin j’étais professeur. J’ai pris ma retraite. Anticipée.

Marie-Claude resta muette et elle se sentit gourde. Jacqueline souriait comme une imbécile, et Françoise regrettait de ne pas avoir vingt ans de moins, même dix auraient suffi pour qu’elle tente quelque chose. 

– Et… excusez-moi, reprit Marie-Claude, mais vous êtes Russe ou Français ? C’est juste par curiosité ?

– Ma mère était Russe, mais je suis Français. Enfin j’ai la double nationalité.

– Ah, je comprends.

Après avoir été emmené par Marie-Claude auprès de la secrétaire de l’association – la présidente n’était pas là – l’homme repartit en faisant tellement pétarader sa moto que, malgré le brouhaha dans l’entrée et sur les étals de vaisselle et de vêtements, tout le monde tourna la tête. C’est sans doute ce que voulait le légionnaire, professeur, Russe, Français, de passage. 

Ivan, c’était son nom, fut d’abord affecté au rayon livres. Il commença par venir une après-midi par semaine, pour trier, en dehors des ventes. Ce n’était pas le travail le plus intéressant, mais c’est souvent ainsi que l’on testait les nouvelles recrues, quel que soit le rayon où elles interviendraient. Si elles tenaient quelques mois au tri, alors on leur proposait de venir les jours de vente, plus festifs et plus valorisants : la lumière enfin, la gratitude parfois, l’échange et la reconnaissance… Il y a lors des ventes un retour qui n’existe pas quand on agit dans l’ombre, et que beaucoup de bénévoles recherchent. On constate ainsi que l’abnégation pure est exceptionnelle ; comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Les hommes peuvent difficilement concevoir en dehors d’eux-mêmes ; ce qui est variable chez eux, c’est la taille de leur conscience. Pour beaucoup, le bien-être ne dépend que de leur état personnel ; pour quelques-uns, il importe que les autres aussi ne souffrent pas. 

Cela se passa mal au rayon livres, car Ivan voulut modifier le classement mis en place depuis des années. Les trois bénévoles piliers du rayon n’acceptèrent pas le déplacement des boîtes et des étiquettes opéré par Ivan à un moment où il se trouvait seul. Le chef de rayon recadra « le Russe » dès qu’il le vit :

– On prend les décisions collectivement ici. Et on tient compte des connaissances accumulées au fil du temps.

– Un peu de renouvellement ne fait pas de mal, non ?

– S’il est fondé, oui. Mais changer pour changer, ça ne rime à rien.

– Tu trouves pas que c’est plus logique de mettre les livres de cuisine près de la santé, plutôt qu’au milieu des romans ?

– Plus logique pour qui ? Pour toi peut-être, mais c’est pas toi qui comptes ici. On est là pour s’oublier. 

– Dis donc, hé, tu vas me parler sur un autre ton ! J’ai pas de leçons à recevoir !

Un énième problème survint un jour de vente, où Ivan était venu alors qu’on n’avait pas besoin de lui et qu’il n’avait pas fini son « stage » de 3 mois. Profitant d’un instant où les deux personnes tenancières du rayon étaient occupées avec des clients, Ivan servit lui-même une femme en lui concédant une remise sur les prix indiqués à la page 1 des livres. Les autres l’entendirent. Le soir-même, Jean-Pierre, le responsable des livres, appelait la présidente pour demander à ce qu’Ivan soit exclu du rayon, ce qu’il obtint puisque une proposition alternative pouvait être faite au Russe tempétueux. 

Cette décision ne fut pas sans conséquences, puisqu’Ivan vint menacer Jean-Pierre le surlendemain :

– Toi, je t’aurai !

– Tu veux tout casser, c’est ça ?

– Je veux que les choses marchent bien ! Mais vous, vous êtes dans votre petit confort et vous ne voulez pas en sortir.

– Nous travaillons conformément aux valeurs de l’association. Ce qui n’est pas ton cas.

Le responsable des livres n’était pas du genre à médire et à ressasser, mais une de ses remarques se diffusa comme une traînée de poudre :

– Ce mec n’est pas plus prof de fac que moi je suis pape.

Le mystère accroissait l’intérêt que suscitait « le Russe » auprès de la gent féminine, de Marie-Claude en particulier. Et son esclandre aux livres n’avait pas déplu à tout le monde, car les jalousies étaient nombreuses au sein du microcosme.

Ivan – s’il n’était ni professeur ni légionnaire, qu’était-il ? – fut recasé au rayon meubles. Les deux gars qui s’occupaient de ce domaine ne le virent pas arriver d’un mauvais œil, car ils avaient besoin de bras. De plus, l’espace consacré aux meubles était vaste, on s’y gênait moins qu’aux livres. Pendant quelques semaines, Ivan parvint à réfréner ses ardeurs. Il venait le lundi et le jeudi pour aider à déplacer, à nettoyer ou à réparer, plus le mercredi ou le samedi pour participer à la vente. Là, il observait et apprenait, voyait comment il fallait faire et ce qu’il y avait à dire.

Mais bien vite, le naturel prit le dessus. Estimant posséder les compétences et l’autorité suffisantes, Ivan se mit à sauter sur toutes les personnes passant entre les rangées d’armoires, de tables et de commodes, vantant les mérites ou pointant les défauts de tel ou tel article, s’appropriant une connaissance et une expérience qu’il n’avait pas, devant les yeux d’abord médusés puis courroucés de Jean-Claude et Jacky, les titulaires du rayon. 

– Oh ?! Tu te crois où ? On n’est pas chez But, ici ! T’as pas à faire l’article.

– Et pourquoi pas ?

– Parce qu’on ne cherche pas à arnaquer les gens, mais à les aider. Je suis pas sûr que t’aies pigé ça.

– Je fais rentrer plus d’argent en un mois que vous en un trimestre.

Jacky sentit son poing le démanger. Jean-Claude s’en aperçut et posa la main sur le bras de son compagnon.

– On se calme. Ivan, il faut que tu sois plus collectif. Même si nos méthodes ne te plaisent pas, elles ont fait leurs preuves. Et elles sont le fruit d’une évolution de l’association. Tu as le droit d’apporter ta contribution, mais tu dois te plier à la majorité.

– Oui, justement. J’aimerais bien qu’on se réunisse pour discuter d’un certain nombre de choses.

– Il y a un C.A. et un bureau. Si tu deviens membre, tu pourras t’exprimer lors de l’assemblée générale annuelle et te présenter. 

L’association Ressources pour tous avait pour principe de ne pas donner de carte de « membre actif » avant 9 mois d’essai. Il fallait alors un vote du C.A. pour accepter le bénévole. Pendant la période d’essai, c’était paradoxalement plus difficile de refuser quelqu’un qui prétendait donner un coup de main.

Malgré les tentatives d’apaisement de Jean-Claude, Ivan ne changea guère de comportement et fut renvoyé du rayon meubles. Les responsables de rayon avaient en théorie le pouvoir de refuser la présence d’une personne qui ne convenait pas. Mais si celle-ci refusait de s’en aller, on était coincé. C’était un peu comme l’OQT (obligation de quitter le territoire) des immigrés clandestins : c’était clair sur le papier, mais difficile à mettre en œuvre.

Ivan résista trois semaines, venant malgré tout les jours de vente, délaissant le comptoir où Jean-Claude et Jacky l’empêchaient d’accéder, mais occupant les allées, parlant avec les clients – les bénéficiaires – comme s’il était toujours vendeur du secteur – bénévole affecté au rayon. 

Il ne s’en fut qu’après avoir trouvé une porte de sortie : le rayon linge, où Marie-Claude voulait bien l’accepter. Ivan était conscient de l’effet qu’il produisait sur les femmes, et il ne se privait pas d’en user quand cela pouvait le servir. Au cours de ces mois chaotiques, il avait lié connaissance avec les plus jeunes d’entre elles – une association de bénévoles est très majoritairement composée de personnes de plus de 60 ans – et n’avait pas tardé à jeter son dévolu sur Marie-Claude, qui restait jolie femme. Elle avait dit en C.A. :

– Je sais que vous allez encore jaser, mais tant pis : s’il le faut, je veux bien prendre Ivan au linge. Il y a du boulot pour un homme et il me l’a demandé.

Marie-Claude avait une réputation correspondant à son apparence, pas à la réalité. Elle n’était pas dupe, ça l’amusait plutôt qu’autre chose. Là, cependant, il y eut adéquation entre ses actes et ceux qu’on lui prêtait : après avoir pris Ivan au rayon linge, elle le mit dans son lit. Ben oui ! Mince alors, se disait-elle en se pomponnant : c’est une de mes dernières occasions de coucher avec un homme pour le plaisir, je ne vais pas la laisser passer.

Non seulement Ivan l’attirait physiquement, mais elle était prête à beaucoup pour connaître ses origines et son itinéraire. 

Marie-Claude fit des merveilles, au lit et au rayon, mais Ivan ne se montra pas plus docile pour autant. Il eut tôt fait de saccager le bel espace créé par Marie-Claude, agrémenté de draperies, tissus, laines et soies magnifiques, qu’elle savait mettre en valeur sur des portants, des tables et des cloisons, dans un décor qu’elle renouvelait chaque semaine. Le Russe avait décidé de « dépoussiérer » tout ça, de proposer « des motifs d’aujourd’hui », d’ajouter « des éléments de décoration », comme des lampes, des tableaux, des bibelots, empiétant de fait sur le rayon Déco, dont la responsable, douairière pas facile à manœuvrer, vit d’un œil noir ce pirate aux yeux de glace lui piquer ses prérogatives.  

– Je te préviens, Annick, dit-elle à la Présidente : c’est ou lui ou moi !

La présidente Annick, élue depuis moins d’un an, davantage par obligation de renouvellement que pour son charisme, était embêtée. Elle n’aurait pas imaginé, à Ressources pour Tous, avoir à gérer des ressources humaines, pour lesquelles elle n’avait ni appétence ni compétences.

Le cas Ivan fut évoqué au C.A., au Bureau, dans les allées… Loin d’adopter un profil bas pour apaiser les tensions, Ivan passa à la vitesse supérieure, emportant au vu et au su de tout le monde un luminaire qui lui plaisait bien, ainsi que, une semaine plus tard, un micro-ondes flambant neuf.

– Je les ai payés, gueula-t-il en passant la porte.

Une coutume existait dans l’association : les bénévoles pouvaient acheter eux aussi, en fin de journée, si l’objet, ou le meuble, ou le vêtement, n’était pas parti après trois ventes successives. Mais il n’était pas difficile à celles et ceux qui s’occupaient d’un rayon de dissimuler un article ou de prétendre à une longévité incontrôlable.

C’est le vice-président qui fut délégué pour parler au perturbateur.

– Ivan, tu n’as pas respecté les règles.

Et il les lui rappela.

– T’as fini ? demanda Ivan, qui n’avait cessé de le regarder avec un sourire ironique. 

– Ça y est.

– Alors, maintenant écoute-moi. T’as compté tous les vêtements que Christiane embarque chez elle ?

– C’est pour les recoudre !

– Tous ? Tu te fous de ma gueule ? Et aux livres ? T’as jamais remarqué leur petit trafic ? Au moment du tri, quand on déballe les cartons, ils mettent de côté ceux qui les intéressent. Ose me dire le contraire !

Le vice-président n’était pas non plus un as du management. Ivan enfonça le clou.

– Et Jean-Luc à l’électro-ménager ? Et les nénettes aux godasses ? Tu les entends pas quand elles ont repéré une belle paire ?

– Tu vois le mal partout. On fait un sacré boulot, tu sais.

– Eh ben justement ! Tu vas pas me faire chier pour un micro-ondes !

Ivan perturbait l’équilibre parce qu’il créait le rapport de forces et ne craignait pas la violence.

Mais c’est Marie-Claude qui subit les pressions les plus fortes, car la relation qu’elle voulait dissimuler avait été au contraire dévoilée par Ivan, qui l’embrassait au vu et au su de tout le monde.

– Ton mec… l’interpela Jacky, la prochaine fois qu’il vient traîner aux meubles, je l’emplafonne ! 

– Eh Marie-Claude, tu peux pas dire à Ivan d’arrêter d’interpeler les clients, comme si c’était lui le patron de la boîte et qu’il tenait à saluer toute le monde ?

– Écoute, Marie-Claude, c’est plus possible ! lui dit la secrétaire générale au C.A. dont elle était membre. 

Marie-Claude comprenait le problème. Il y avait incompatibilité. Néanmoins, il ne lui était pas désagréable que certaines positions trop immuables soient remises en cause. Et que de petits arrangements peu altruistes soient mis à jour. Car elle aussi avait subi l’ostracisme en arrivant. Tout ça parce qu’elle avait une grosse poitrine, de belles jambes et qu’elle continuait à se teindre et à se maquiller. 

Quand Ivan venait passer la nuit chez elle, deux ou trois fois par semaine, elle essayait de le diriger vers d’autres activités. 

– Y’a des clubs de motos, dans le coin ! Et en soutien scolaire, tu pourrais faire des choses, puisque tu es un ancien prof !

Elle avait creusé un peu sur le terrain professionnel. Il avait précisé qu’il était professeur de français. Dans un lycée de Saint-Pétersbourg. 

– Tu avais quelles classes ?

– Ça dépendait des années.

Elle n’avait obtenu ni détails qui établiraient une véracité incontestable, ni éléments qui prouveraient un mensonge.

Il affirmait avoir une fille, restée en Russie, dont il avait montré plusieurs photos à son amante. Il disait aussi avoir de la famille à Toulouse, du côté de son père.

– Je t’emmènerai, on ira les voir, avait-il dit à Marie-Claude.

– C’est en Russie que j’irais bien, avait-elle osé avec son franc-parler.

– On ira aussi. On va laisser passer un peu de temps. C’est compliqué en ce moment.

– Pourquoi ?

– Oh… Le divorce, le départ du lycée, le déménagement…

Elle n’avait pu en savoir davantage.

– Et pourquoi tu t’es installé ici ?

– J’ai pris une carte et j’ai regardé. Je voulais une ville pas trop grande, pas trop loin de l’océan. Voilà.

Ces maigres critères auraient pu le diriger vers bien d’autres cités.  

Elle avait été une fois chez lui, une maison grande et austère à dix kilomètres de la sortie de la ville, mais qui ne contenait presque aucun meuble :

– Il ne sont pas encore arrivés de Russie, marmonna-t-il.

Marie-Claude sentit son malaise. Quand il lui servit un thé, il sortit un napperon et deux serviettes qui, elle en était quasi certaine, venaient de son rayon, sans se souvenir qu’il les aient achetés.

– Tu comprends pourquoi je préfère venir chez toi ? demanda-t-il en montrant l’espace vide d’un geste de la main.

Ça, elle comprenait. Mais pas le reste. 

Une fois, elle lui avait demandé :

– Qu’est-ce que tu trouves à l’association ?

La réponse l’avait déconcertée :

– De la chaleur humaine. 

Même les loups solitaires, songea-t-elle. Et les légionnaires. Ne se rendait-il pas compte qu’il recevrait beaucoup plus de chaleur s’il respectait les autres au lieu de les braquer ?

Marie-Claude aimait les hommes hommes, elle était une femme femme, mais elle n’aimait pas qu’on se moque de sa figure. Du moins pas au-delà d’une durée raisonnable. Que certains la réduisent à sa plastique, c’était dans la logique des choses, et à son âge, c’était plutôt flatteur. Mais qu’on la prenne pour une conne, ça non merci, elle n’en avait pas besoin. Là, les silences et les omissions d’Ivan, elles ne voulaient pas les supporter plus longtemps. Cette patience limitée pour les non-dits était plus une faiblesse qu’une qualité : mieux vaut ne pas trop connaître les individus, surtout si l’on veut les aimer.

Elle allait agir. Au bon moment. Quand un homme est le plus vulnérable. Quand son désir est fort et qu’il est sur le point de le satisfaire. Oui, il fallait bien que l’expérience, autrement dit les rides, servent à quelque chose ! 

Ce soir-là, elle s’était habillée encore plus sexy qu’à l’accoutumée. Et elle avait été si enjôleuse qu’Ivan voulut passer à l’action avant le dîner. En même temps, elle lui avait demandé à plusieurs reprises :

– Maintenant qu’on se connait, j’aimerais que tu me dises ce que tu es venu faire dans cette ville.

Comme il restait muet, elle insistait :

– Allez… Je te donne tout et tu ne me dis rien !

Elle n’avait pas obtenu la moindre information.

Dans sa chambre, en sous-vêtements, alors qu’il la rejoignait sur le lit, elle s’échappa soudain et lança en riant :

– Tu n’auras rien si tu ne me dis rien !

Ivan émit non pas un rire mais un rictus :

– Marie-Claude, ne m’oblige pas à me fâcher. 

– Si ! 

Mais il eut tôt fait de la saisir par les poignets et de la plier à ses volontés.

Elle avait perdu cette manche, mais elle ne s’avouait pas vaincue. Elle joua le jeu du corps-à-corps mais ensuite, pendant qu’il était sous la douche, elle fouilla les poches de son blouson, ouvrit son portefeuille et regarda les papiers qui s’y trouvaient. Il y avait bien deux cartes plastifiées avec des écritures russes, mais l’alphabet cyrillique étant ce qu’il était, elle ne put déchiffrer quoi que ce soit. Elle saisit aussi un passeport, français, et fut stupéfaite de découvrir que, si la photo et le prénom étaient incontestablement ceux d’Ivan, le nom n’était pas celui qu’il avait donné à Ressources pour tous.

Ces quelques secondes d’étonnement lui furent fatales. Se doutant de quelque chose, le Russe avait laissé couler la douche, était sorti de la cabine, et, ayant noué une serviette autour de ses reins, s’était approché sans bruit de la porte de la salle de bains, qu’il avait entrouverte.

Elle le vit et remit aussitôt les papiers dans son blouson.

 – Excuse-moi, Ivan ! Je voulais pas. Mais tu comprends ma curiosité, quand même ?

Il s’approcha, sans un mot. Elle portait des mules à talons et un déshabillé satiné rouge et noir. Quand il fut à 1 mètre, il déclencha son bras à une vitesse fulgurante et sa main frappa la joue de Marie-Claude, si fort qu’elle fut déséquilibrée, heurta un fauteuil, avant de s’affaler à terre.

Elle avait crié, mais désormais ne criait plus. Elle semblait à moitié assommée. Il se pencha sur elle, rabattit un pan de son vêtement qui ne cachait plus grand-chose. 

– Ma pauvre vieille…

Elle réussit à le regarder. Lui, pour une fois, souriait. Il dit en lui caressant les cheveux.

– Ça ne pouvait pas durer, de toute façon. Tu es une victime collatérale de ceux qui me poursuivent. 

Était-ce l’énergie du désespoir ? Elle comprit et ouvrit des yeux horrifiés :

– Tu ne vas pas ?…

Elle essaya de rouler sur le sol pour s’éloigner de lui. Aussitôt, il mit un genou sur son ventre et une main sur son cou.

– Et si, répondit-il.

Les yeux de Marie-Claude s’affolèrent, elle tenta de se dégager.

– Ivan, non !

Il s’assit sur elle et une deuxième main emprisonna son cou. Puis serra. L’étonnante dernière pensée de Marie-Claude fut : « Mon légionnaire… ». Il était 20 h 30.

À 3 heures, au cours de cette froide nuit de mars, Annick, la présidente de Ressources pour tous, fut réveillée par la sonnerie de son téléphone fixe. Son mari grogna, mais ne bougea pas. Elle attendit quelques instants, et comme la lancinante mélodie ne faiblissait pas, elle se leva en titubant et alla décrocher. 

– C’est la police, Madame. Les locaux de votre association sont en feu.

Elle vit les flammes et la fumée bien avant d’arriver sur place. Le brasier était gigantesque. De nombreux véhicules de police et de pompiers entouraient les lieux, et l’on voyait dans la nuit les jets des lances éclairés par les flammes. 

Au même moment, un homme en Harley Davidson traçait plein sud en direction de l’Espagne.

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