Les vies inattendues de la famille Brolier

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Nuls mieux que les Brolier n’ont illustré à mes yeux la prédominance du hasard dans les destinées humaines. 

Alain et Sylvie étaient l’un et l’autre enfants uniques de parents d’origine paysanne. Ils s’étaient connus en terminale, s’étaient plu. On avait vérifié lors des présentations aux familles la compatibilité des valeurs et des statuts. Le mariage avait été décidé vite. 

En même temps, ils avaient commencé à préparer des concours administratifs, niveau bac. Pourquoi entamer des études supérieures et attendre ? Comme de nombreux agriculteurs et ex-agriculteurs, leurs parents les encourageaient à se trouver « une bonne place ». De fait, les deux jeunes étaient convaincus que l’administration offrait de nombreuses opportunités pour trouver un poste stable, tranquille, occupant raisonnablement l’esprit. Ils bûchèrent un peu et tentèrent un premier concours. Ils le ratèrent tous les deux, et cette similitude transforma l’échec en péripétie.  

Ils réussirent chacun à la deuxième tentative, mais pas le même concours. Alain intégra la préfecture du département, Sylvie l’hôtel des Impôts de la sous-préfecture. Comme ils habitaient dans un bourg à mi-distance des deux petites villes, éloignées de seulement 35 km l’une de l’autre, c’était parfait. 

Dès leur mariage, Alain reçut de son père une ferme qui lui venait de son grand-père, décédé. Sylvie, elle, reçut un terrain provenant d’une sœur de sa mère. Ils décidèrent de transformer la ferme en résidence secondaire et de bâtir une résidence principale sur la parcelle. Avec l’aide des parents et leur statut de fonctionnaires, ils obtinrent sans problèmes un crédit sur 15 ans, très correct puisqu’ils avaient un apport conséquent, les grands-parents restants ayant voulu « les aider ». Ils ne vécurent chez les parents de Sylvie qu’un an et demi, car la construction du pavillon fut rondement menée. Il faut dire que le père d’Alain s’y connaissait en maçonnerie et plomberie, celui de Sylvie en électricité ; ils n’avaient pas pris part aux travaux, mais avaient montré aux ouvriers qu’on les surveillait de près, dans les moindres détails.

Un premier enfant arriva, Audrey, suivie deux ans plus tard de Stéphane. Sylvie et Alain étaient fiers et heureux de ce doublé, eux qui avaient souffert de leur solitude d’enfant unique. Les nouveaux grands-parents se mirent en quatre pour leurs petits-enfants, les gardant pendant les vacances, les récupérant à la sortie de l’école, les emmenant à la danse et au foot, etc. Moyennant quoi vie professionnelle et vie familiale se concilièrent sans difficultés, même si Alain et Sylvie se disaient « débordés ».

Au travail, ils avaient assez vite pris la mesure de leur poste, réduisant leur présence au fur et à mesure de leur ancienneté, des évolutions de la législation et des avantages obtenus par les syndicats. Ils s’étaient calés sur les mêmes horaires, travaillant de 8 h 40 à 12 heures et de 13 h 30 à 16 h 50, du lundi au vendredi. Alain avait droit à 9 semaines de congés annuels, Sylvie à 8. Sylvie était syndiquée, à F.O. : elle militait entre autres pour un alignement des congés sur la meilleure situation dans la fonction publique.

Un autre bien immobilier leur échut après que le grand-père d’Alain eut cassé sa pipe, à 92 ans. Dépendant, il avait passé ses dernières années chez son fils et sa belle-fille, mais avait gardé sa maison d’antan, bien entretenue. Le fils, donc le père d’Alain, hérita, mais transmit aussitôt à la génération suivante, car il se trouvait déjà fort loti. Sylvie et Alain héritèrent puis hésitèrent. Ils auraient bien vendu pour « acheter quelque chose au bord de la mer », mais une villa de Saint-Palais était déjà à leur disposition. Elle appartenait aux parents de Sylvie, et toute la famille s’y retrouvait chaque été. Elle leur reviendrait, de même que la propriété ancestrale, ancienne ferme dont deux corps sur trois avaient été magnifiquement restaurés ; c’était prévu et même acté. Du coup, ils achetèrent un studio à la montagne ; c’était nouveau et ça ferait du bien aux enfants.

Par la force des choses et des hasards de la vie, Alain et Sylvie étaient donc devenus, à 40 ans, petits fonctionnaires et grands propriétaires, égoïstes et mesquins. C’est alors que les hasards prirent une autre tonalité, donnant à la deuxième partie de vie des deux insouciants un tour très différent de la première.

Ces nouveaux hasards se manifestèrent dans l’ordre suivant :

– Sylvie fut atteinte d’un cancer du sein, violent. Après deux années douloureuses, elle fut déclarée guérie. Quand on la voyait cependant, on comprenait que guérison ne signifiait pas retour à l’état initial. Son visage était aussi marqué que son corps, et elle avait perdu l’essentiel de son énergie. Elle reprit son travail en mi-temps thérapeutique pendant un an, puis à 80 % ;

– après avoir été entendu dans le cadre d’une enquête sur le viol d’une touriste impliquant trois hommes de la commune, le père d’Alain décida un beau matin de se tirer une balle dans la bouche. Avouait-il par ce geste une culpabilité dont il ne pouvait supporter les conséquences ? Déjà, les soupçons avaient jeté un trouble considérable dans la famille, et les deux semaines entre la convocation et le suicide furent épouvantables. L’image et la solidité familiales étaient abîmées à jamais ;

– un an après, alors qu’il commençait la conduite accompagnée avec son père, Stéphane, âgé de 16 ans, se déporta sur la gauche et percuta une voiture qui le doublait. Le choc fut sévère et Stéphane fut emmené par les pompiers dans un état grave. S’ensuivirent trois mois d’hospitalisation, trois opérations, une ablation du rein enfoncé, un bras à mobilité réduite pour toujours, un redoublement, la fin de la pratique du football en club, et une certaine fragilité au physique comme au mental ;

– contrecoup compréhensible du suicide paternel et de l’accident filial, Alain développa un cancer à son tour. On dut lui enlever la moitié de l’intestin. Non seulement il souffrit le martyre, mais en plus il lui était désormais impossible de manger normalement. Les bons repas, qui constituaient son principal plaisir, lui furent interdits, chaque digestion devenant une épreuve ;

– après six années atroces, les Brolier connurent un répit de trois ans. Leur fille Audrey, qui avait réussi à entrer en médecine, était interne et se préparait à une belle carrière. Elle se maria avec un autre apprenti toubib et tomba enceinte rapidement, un peu plus vite qu’elle l’aurait voulu. Elle ne fut pas récompensée d’avoir gardé l’enfant, qui naquit handicapé. Il n’était pas trisomique, sans quoi le handicap aurait été détecté, mais il souffrait d’une déficience cérébrale qui empêchait son développement. Parents et grands-parents connurent alors la terrible douleur de ne pas pouvoir se réjouir comme souhaité de l’arrivée d’un enfant, parce qu’il n’est pas doté des facultés nécessaires à son développement.

À 50 ans, à la fin de cette décennie noire, Sylvie et Alain, de même que leurs parents et enfants, n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qu’ils étaient avant qu’elle ne commence. En les regardant de l’extérieur, on pouvait établir deux constats à première vue contradictoires : grâce à la proximité familiale, à leur statut professionnel et à leurs possessions immobilières, ils avaient traversé les épreuves sans soucis matériels, donc en conservant des repères qui leur permirent d’éviter l’effondrement ; cependant, ces mêmes protections n’avaient été d’aucun secours pour empêcher des drames répétés. 

Comment réagissent des individus si mal armés psychologiquement pour affronter l’adversité  lorsque les coups s’abattent sur eux ? Il n’y a pas de règles, pas de réactions automatiques. Dans le cas présent, deux facteurs s’enchaînèrent pour aboutir à une transformation inattendue lors de ce qui fut la troisième étape de leur existence.

D’une part, Sylvie et Alain furent frappés par le courage et la dignité de leurs enfants face aux épreuves. Non seulement ces jeunes refusaient de s’apitoyer sur leur sort, mais, mieux encore, ils tiraient les leçons de ce qu’ils avaient vécu pour choisir leurs directions, renforcer leur détermination et acquérir un sens de l’effort qui n’était jamais apparu auparavant. Stéphane ne voulait plus entendre parler de son accident et des faiblesses consécutives. Alors que, avant, il se voyait bien devenir fonctionnaire de bureau comme ses parents, il s’était lancé dans des études de cuisine. Avec une prof exceptionnelle, il avait réussi son CAP puis un Bac pro dans une école hôtelière. Il travaillait 20 heures chaque week-end en extra, et se jurait d’ouvrir un jour son restaurant à lui. Audrey réussit son internat, choisit deux spécialités au lieu d’une, devint endocrinologue dans un des meilleurs C.H.U. du pays, tout en travaillant dans un laboratoire de recherche sur la plasticité du cerveau de l’enfant. Elle et son mari adaptaient leur éducation à l’état de leur fils, mais ils vivaient avec bonheur leur parentalité, qu’ils se préparaient à renouveler.

D’autre part, Sylvie, qui se mit à lire au moment de sa maladie, découvrit ce qu’était l’empathie. Jusque-là elle n’aurait pas pensé pouvoir s’intéresser à des personnes en difficultés, encore moins imaginé leur apporter son aide ; chacun avait ses problèmes, elle n’y pouvait rien. Par un étrange paradoxe – peut-être n’en était-ce pas un –, c’est une fois diminuée qu’elle sentit qu’il pouvait être utile et intéressant d’aider son prochain. Un soir, elle dit à son mari :

– Alain, je vais démissionner et on va transformer « la grande maison » en gîtes pour femmes et enfants en difficultés.

Avant son cancer, Alain aurait pris sa femme pour une folle et divorcé sans hésiter si elle avait mis ses projets à exécution. Là, il se contenta d’une question qui était une approbation :

– Tu crois ?

Non seulement Alain n’empêcha rien, mais en plus il prit en charge l’aménagement de la grande maison. Même s’il manquait de forces et se fatiguait vite, il avait hérité des talents de ses aïeux dans le gros œuvre et le bricolage. Il fut un efficace chef de chantier. Sylvie avait entrepris les démarches auprès des services sociaux et créé une association pour obtenir autorisations et agréments. Leurs faiblesses physiques liées à leurs rudes combats contre la maladie étaient une contrainte de plus, voilà tout.

Deux ans plus tard, huit studios et appartements accueillaient des femmes seules avec enfants et des jeunes majeurs orphelins, envoyés par l’Aide Sociale à l’Enfance. L’association « Chance de la vie » touchait un petit loyer pour ses prestations, de quoi assurer l’entretien des logements et des abords. Sylvie était la gérante, Alain le gardien et l’homme à tout faire. Il avait conservé son travail à la préfecture. Il intervenait donc tôt le matin, en fin d’après-midi et le week-end.

C’est lui qui dit un soir à sa femme :

– Et si on faisait la même chose aux Millats ?

Les Millats étaient une autre maison dont ils avaient hérité par le jeu des décès dans leurs familles à enfant unique. Sylvie regarda son mari ; d’abord incrédule, puis avec un sourire qu’Alain ne lui avait pas vu depuis… qu’il ne lui avait jamais vu.

– Tu as raison, dit-elle. Continuons.

Ils passèrent d’innombrables repas à planifier, envisager, préparer, faire le point… Un soir qu’ils se couchaient fatigués par leurs travaux et les misères de leur corps, Sylvie saisit la main de son mari et dit, non sans humour :

– Nous allons devenir des gens bien. 

Il n’y avait pas de prétention dans ces propos, et de fait ils devinrent des gens bien. Affaiblis par la maladie, Alain s’éteignit à 69 ans, Sylvie à 72. À la fin de leur vie, ils géraient 5 ensembles immobiliers regroupant 28 logements accueillant les personnes les plus en difficultés du département. Leur exceptionnelle reconversion fut souvent citée en exemple et donna l’envie à d’autres propriétaires de les imiter, ailleurs. Ils avaient demandé à leurs enfants de veiller à ce que ce patrimoine, qui leur revenait, continue à être utilisé dans le but social qu’ils avaient défini, sans pour autant les obliger à s’en occuper eux-mêmes, car Sylvie et Alain étaient heureux de la voie choisie par leur fils et leur fille.

Ceux-ci allèrent au-delà des souhaits de leurs parents, transformant l’association « Chance de la vie » en fondation du même nom et créant un sixième complexe immobilier, dans l’ancienne demeure des fondateurs, destiné celui-là à accueillir les réfugiés en attente de réponse à leur demande de droit d’asile. Audrey et Stéphane étaient les administrateurs principaux de la fondation, mais, avec l’aide des services du département, ils recrutèrent un directeur général chargé du fonctionnement efficace de l’ensemble. 

Audrey devint une spécialiste de renommée mondiale de la plasticité du cerveau. Elle eut deux autres enfants après le premier, en excellente santé. L’aîné handicapé était tout sauf malheureux. Stéphane ouvrit non pas un mais six restaurants, les trois premiers successivement, les trois autres constituant une marque qui allait sans doute se développer. Le handicap qu’il gardait de son accident l’avait davantage motivé qu’empêché. Il avait également un projet d’« école de cuisine et de service » – il tenait à ce deuxième mot – qu’il n’imaginait pas autrement qu’ouverte à des jeunes en difficultés économiques et sociales. Stéphane était marié, père de deux enfants.

Alain et Sylvie avaient eu la chance de connaître leurs cinq petits-enfants. Tous entamèrent des études supérieures, à forte dimension internationale. Le fils handicapé d’Audrey travaillait déjà dans un centre spécialisé au Canada. 

Sentant sa fin arriver, Sylvie avait dit sur son lit d’hôpital à la petite-fille qui lui tenait la main :

– La vie est invraisemblable. Invraisemblable, douloureuse et magnifique.

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