Mylène, Célia, et le 31 décembre

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C’est parce que je n’ai pas voulu l’accompagner au concert de Mylène Farmer que Célia m’a quitté. Ben oui. J’ai commis une erreur, parce que j’ai sous-estimé l’adversaire. C’est impardonnable, et je n’ai eu que ce que je méritais. 

J’arrive à en parler avec détachement aujourd’hui, mais sur le coup, j’étais bon à jeter à la poubelle. Minable, qu’elle m’a mis, Mylène. Faut dire que Célia, pour moi c’était le Graal. Je vais pas vous décrire ici ses beautés et qualités, parce que vous ne me croiriez pas. Et puis c’est pas le sujet.

Le sujet, c’est comment on peut perdre si vite ce qu’on a mis si longtemps à obtenir et ce pour quoi on a donné de sa personne comme jamais. Si c’est une question, je crois que la réponse est simple : la bêtise. Je n’ai pas vu que c’était important pour elle. Plus qu’important, même : fondamental. J’ai été fan moi aussi, de groupes de hard, de Johnny, de JJ… Mais je sais pas, elle a quand même passé 30 ans, nous avons un enfant, on n’a pas tellement de sous, pas tellement de temps, ça me semblait pas une priorité. D’autant qu’on habite à 500 bornes de Paris, et la star ne se produit que dans des capitales, pour quelques soirées tous les 5 ans, dans des endroits rassemblant 30 000 personnes minimum. Aller au concert impliquait donc une nuit d’hôtel, 1000 bornes d’essence et de péage, la bouffe, faire garder la petite, etc. Putain, je me trouve pingre en racontant ça. Et si j’ai renoncé à claquer 5 ou 600 € pour un week-end exceptionnel, alors en effet je suis un trou du cul. 

Elle m’avait prévenu, pourtant. Avant même la mise en vente des billets, alors que j’avais montré ma réticence, elle avait asséné :

– Non seulement je vais prendre une place, mais je vais en prendre deux. Si tu viens pas, j’irai avec ma mère.

La mère, je crois qu’une partie du problème vient de là (tous les problèmes ne viennent-ils pas de là ? Mais les pères sont souvent plus problématiques). La mère, elle voulait y aller aussi. Alors qu’elle habite Marseille et qu’elle a déjà vu trois fois la chanteuse en concert ! Mylène Farmer, ça remontait à leur enfance, plus exactement à la jeunesse de la mère. Une vraie dingue, celle-là. À 55 balais, elle se comporte comme une midinette : pochtronne, jupe ras la touffe, des mecs tous plus craignos les uns que les autres. Mylène, c’est sa génération. Depuis que j’ai creusé le sujet – je suis incollable maintenant –, j’ai appris que le cœur de cible de Mylène Farmer, c’est les 40–50 ans. Alors pourquoi ma nénette qui en a que 33 est intoxiquée elle aussi ? Hein ? À la sortie de Libertine, en 1986, elle était même pas née ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Y’a eu une contamination tardive, c’est tombé sur moi. L’inconscient sans doute : Mylène, à la mère comme à la fille, ça leur rappelle un paradis, perdu, l’insouciance, disparue, la famille, ventilée façon puzzle.

Elle a donc pris ses tickets – 125 € pièce, tant qu’à faire… – et m’a demandé une dernière fois :

– Tu es sûr que tu viens pas ?

Non, désolé. Misère, Mylène. Célia était à peine monté dans le train que j’ai compris ma faute. Son au revoir glacial et son absence de regard signifiaient qu’elle était très fâchée. Et puis elle m’a crucifié avec son dernier mot :

– Dommage. 

C’était le samedi 8 juin 2019 à 9 heures. Après, je n’ai plus eu de contact de tout le week-end. Pas le moindre texto. J’en ai envoyé 40, pas une réponse. Heureusement, la petite était chez sa tante, la sœur de Célia, parce qu’elle a là-bas un cousin qu’elle adore. J’ai été bosser au magasin, c’est le mieux que je pouvais faire, aussi bien pour m’occuper que pour justifier un minimum mon absence de La Défense Arena.

Le dimanche soir, enfin, sms : « C’était fabuleux, je te remercie de t’en soucier. J’ai aussi réfléchi pendant ce week-end. Je crois qu’il est temps de tourner la page. Il y a Jade, bien sûr, mais elle sera mieux avec des parents épanouis. Nous nous organiserons. Je viens de l’appeler, ne t’inquiète pas. Je passerai récupérer mes affaires dans la semaine. Prends soin de toi. C. »

Qu’est-ce que ?… Mais ?… Mais !… C’est pas possible ?… Je relus ces phrases démentes. Elles me paraissaient si inconcevables que je me persuadai que cette salope de Mylène, avec ces textes pornos et sa voix sussureuse, avait monté le bourrichon à ses fans, leur enjoignant de tout faire péter et de tenter toutes les expériences. Elle m’a mis la haine, Mylène. C’est elle que j’insultai et implorai tour à tour, plutôt que Célia. Que s’était-il passé dans cette antre diabolique entre la star et ses affidées ?

Je vous passe imprécations, explications et supplications au cours des jours et des semaines qui ont suivi. Rien n’a pu la faire changer d’avis. Célia m’a bel et bien quitté le lendemain du concert de Mylène Farmer. Après avoir hésité à me battre pour Jade, j’ai laissé à la mère la garde de la petite, ne voulant pas ajouter de traumatisme au traumatisme. Heureusement, je vois ma fille toutes les semaines, elle vient la moitié des vacances et un week-end sur deux. Je n’ai pas déménagé, pour qu’elle garde au moins quelques repères.

Inutile de dire qu’après un coup pareil, je ne voulais plus entendre parler de Mylène Farmer. Dès que son nom arrivait dans une conversation, je ruais dans les brancards, calomniant son absence de voix, son son de chiotte, son look de fantôme androgyne, ses paroles débiles, sa mégalo, et la triste situation d’un pays qui mettait sur un piédestal une pareille calamité. Quand par malheur j’entendais une de ses chansons, je quittai les lieux sur-le-champ. Cette saleté avait tué mon amour, cassé ma famille, elle m’avait démoli.

Arriva la soirée du 31 décembre 2020. Un an et demi s’était écoulé depuis le drame, et je m’en remettais à peine. Je ne devais pas être si bien que ça puisque je prétextai le coronavirus et les hallucinantes restrictions qu’il entrainait pour rester seul ce soir-là. Ça avait été une autre année de merde : après avoir perdu ma chérie en 2019, j’avais perdu 30 % de mon chiffre d’affaires en 2020. Sans les aides de l’État, je serais mort. Quand on n’a plus le droit de commercer, ça complique les choses. La vente en ligne ne fait pas tout. On avait pu rouvrir l’été puis en fin d’année, ça me sauvait en partie.

Pour récupérer tout ce qui était possible, je laissai ouvert le magasin jusqu’à la dernière minute, le 31 décembre à 20 heures. J’arrivai à la maison à 20 h 30, me douchai, me changeai. À 20 h 50, je me servis un verre de Gewurz glacé après avoir allumé la télé. Je regardais la fin de Scènes de ménage, j’aimais cette suite de sketchs avec 5 couples différents, les dialogues et les acteurs étaient bons. Célia aussi aimait cette émission, comme elle aimait boire un verre de blanc avec moi en fin de semaine. Quel gâchis…

En sirotant et zieutant, je préparai mon repas : saumon et mâche, tourte alsacienne. Scènes de ménage s’acheva. C’est alors qu’un jingle racoleur annonça : « Tout de suite sur M6, le concert événement de Mylène Farmer, filmé en juin 2019 à l’Arena Paris La Défense ». Je m’arrêtai de vivre. Après un instant de mort subite, je saisis la télécommande et cherchai le programme des différentes chaînes. Que de la daube : du patrimoine, du classique, des dessins animés, des séries d’un autre siècle, les guignols de l’information continue… Je tentai un début de polar, après avoir ressorti la bouteille de blanc du frigo pour m’enquiller un deuxième verre bien tassé. 

Je me posai devant la télé, le vin blanc dans une main, la télécommande dans l’autre. Je tâchai de me concentrer sur le polar, mais mon esprit était focalisé sur Mylène. Ça me poursuit, grommelai-je. Pourquoi est-ce que je tombe dessus ce soir ? Je suis maudit ou quoi ? Je zappai, hagard. Tout était insipide. C’est alors que, consciemment ou pas, j’appuyai de nouveau sur le 6.  

Le concert commençait. Enfin il allait commencer. On voyait une immense salle  sans fenêtres remplie de dizaines de milliers d’humains et d‘écrans téléphoniques que des lasers en faisceaux balayaient, avec des changements de couleurs prodigieux, comme si une armée d’extraterrestres s’apprêtait à atterrir sur la foule en pleine nuit. Des sons venus de l’au-delà faisaient trembler les murs. Au fond, un écran de 50 mètres de large sur 20 de haut diffusait des images de nuages au milieu desquels naissaient de nouveaux êtres, mi-humains mi-robots, produits démiurgiques de la génétique et l’intelligence artificielle. Il y avait du Game of Thrones là-dedans.

Je fus immédiatement scotché. J’avais vu quelques films de science-fiction, mais ce que je voyais là était beaucoup plus fort, pour la bonne raison qu’il y avait des êtres réels en dessous et que ce que je regardais avait eu lieu pour de vrai. Après dix minutes de ce spectacle dantesque, un anneau géant descendit d’une soucoupe arrimée au plafond. Dans ce cercle à l’intérieur luminescent : Mylène. Elle arrivait sur le monde. On n’apercevait qu’au dernier moment qu’elle allait en fait se poser sur une sorte d’embarcadère que, une fois à terre, elle remonta pour rejoindre la scène gigantesque. Au fond, on pénétrait dans une ville futuriste qui se construisait sur l’écran de 1000 mètres carrés. Les musiciens étaient répartis sur deux plateaux devant, fourmis efficaces et besogneuses au service d’un ordre supérieur.

On ne la voyait encore que de loin, mais je fus frappé par la ligne et la coupe de la chanteuse. Elle était très belle, alors que je la trouvais rien moins que monstrueuse dans ses clips des années 80-90. 

Sa première chanson s’appelait Interstellaire, et c’était parfaitement adapté au décor. Ou l’inverse. J’eus toujours la même impression qu’on ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait et que, comme pour Stéphanie de Monaco, on masquait l’absence de voix par un déluge de notes électroniques.

Mais au fur et à mesure que se déroulait le spectacle, ce défaut me parut secondaire. La mise en scène d’une part, la présence de la chanteuse d’autre part, suppléaient à la musique. Au troisième titre, elle avait changé de tenue, chaussant des bottes à talons et cuissardes sur un pantalon et un pull noir, qui dévoilait un corps de rêve. Au sixième morceau, elle était en mini-robe métallique, dévoilant des hauts de cuisses époustouflants. Un quart d’heure plus tard, elle était toute en blanc. Etc. Que ceux qui pense que l’on ne peut pas être plus belle à 58 ans qu’à 18 regardent ce concert. 

Elle était enfin une femme. Splendide. Avec des formes, des couleurs, des ondulations, tout ce qui lui faisait si cruellement défaut avant. Fini le visage blafard, les cheveux filasses, les habits d’homme. Surtout, elle souriait. Des sourires venus du cœur. Sincères, profonds, bons. Elle aimait les gens en face d’elle. Elle leur donnait autant d’amour qu’ils lui en donnaient. Elle laissait parler ses émotions. Ça changeait tout. Il y avait dialogue, et même communion.

La bonté associée à la beauté la rendaient incroyablement attirante. Les seize danseurs autour d’elle était dévoués corps et âme à leur déesse. Il en était de même pour les 30 000 personnes du public. Je savais que Célia était dedans et cela augmentait bien sûr le prix de ce que je regardais. Et moi maintenant, seul devant ma télé, avec des années, voire des décennies de retard, j’étais amoureux à mon tour. Je crois que c’est parce que je n’ai pas été directement confronté à Mylène en gros plan que je pouvais apprécier son spectacle. C’était progressif, du coup j’ai été embarqué. Je voyais, je comprenais, je changeais d’avis.

Je dégustais mon saumon avec du beurre sur du pain grillé. La tourte mise au four commençait à embaumer. Je vis alors apparaitre… Sting ! Je regardai mon verre : avais-je trop bu ? Non, c’était bien Sting, ce géant de la Police qui venait pour un duo de 5 minutes avec Mylène. Et ça ne sonnait pas si mal. Là, pour moi, elle entrait dans la légende. Sting…

Pendant la pub, j’ai cherché sur la tablette ce que diffusait YouTube des concerts de Mylène Farmer. Celui que je regardais était en partie repris dans des clips de chansons live. Je jetai un œil à son concert précédent, stade de France 2013. À cette date pourtant pas si lointaine, elle n’avait pas encore accompli sa mue : coiffure hideuse, maquillage monstrueux, peau de morte, froideur sépulcrale.  

Là, six ans plus tard, rayonnante, sereine, généreuse, au sommet de son art, elle enchainait les titres, les tenues, les chorégraphies, les jeux de lumière et les effets spéciaux. Des grilles s’ouvrirent, des plateformes s’ajustèrent, des étoiles explosèrent, des cascades se déchainèrent, des corps apparurent, des cieux s’illuminèrent. Des Mylène se dupliquaient sur des écrans de différents formats.

Avec Ainsi soit je et juste un piano pour accompagnement, elle mit les larmes aux yeux de la moitié de la salle. Il fallait voir le public. Certains, hommes et femmes, étaient en transe. Ils n’étaient plus eux, elle en avait pris le contrôle. Mais pour leur bien. Il y avait du Madonna en elle, en moins vulgaire, et en beaucoup plus belle désormais.

Pour la qualité du spectacle, je ne voyais que Johnny pour rivaliser avec la prêtresse. Mais même « le taulier » aurait dû s’accrocher pour rester à la hauteur de la divine. Si le feu n’avait pas été allumé depuis longtemps, elle l’aurait mis avec Pourvu qu’elles soient douces, que, 32 ans après sa création, elle transforma enfin en belle chanson. À moins que ce soit moi qui… Je découvris M’effondre, revisitai Tristana, California, À quoi je sers

Après la tourte et mon quatrième verre de Gewurz, j’étais quasi k.o. Mylène m’avait tué. À moins que… Plus on s’approchait de la fin du concert, plus je le regardais avec les yeux de Célia. Plus même, je fondais les deux : Mylène était Célia, Célia était Mylène. Ma petite chérie avait eu raison d’aller voir ce concert, j’aurais dû l’accompagner. Et je… devais le lui dire. Ça me parut nécessaire, indispensable. Je devais aller au bout de cette révolution esthétique et psychologique. 

À peine était-ce terminé que je me mis à penser au texto que j’allais envoyer. En fait, il me vint d’un coup, comme une évidence, alors que les mots n’étaient pas vraiment mon truc : « Je viens de regarder le concert de Mylène à la télé. Celui où tu étais. C’était magnifique. C’est toi qui avais raison, j’aurais dû t’accompagner. C’est trop tard, mais excuse-moi. J’ai été bête. C’est pas encore minuit, mais je vais me coucher, alors je te souhaite une bonne année 2021. Un baiser, P ».

La réponse est arrivée à 3 heures du matin. Une clé a tourné dans la porte. Je n’ai pas eu le temps de me lever qu’une ombre était déjà dans la chambre. Une robe de soirée a glissé sur le sol, des souliers ont été enlevés. L’ombre que je connaissais est entrée dans le lit et s’est blottie contre moi. J’ai reconnu son parfum, sa peau, tout. Elle a murmuré :

– Il n’est jamais trop tard. On dort. On a beaucoup de choses à remettre en place demain.  

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