Le soir tombe sur Big Sur

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Une année commence et je suis seul face à l’immensité. Seul sur la montagne face à l’immensité de l’océan. Pacifique. San Francisco se trouve à 200 miles au Nord, Los Angeles à 350 au Sud. Cette partie de la chaîne côtière de l’ouest américain s’étend sur 90 miles entre les localités de Carmel-by-the-Sea au Nord, San Simeon au Sud. Ce sont les circonstances qui m’ont conduit ici. Certains disent qu’il n’y a pas de hasards ; il me semble que tout est hasard. Et que l’on peut, au mieux, le titiller. 

Malgré le Homestead Act de 1862 par lequel le Président Lincoln accordait aux pionniers la propriété de leur terrain, dans la limite de 160 acres et à condition qu’ils l’occupent depuis plus de cinq ans, la population de Big Sur ne dépassait pas 1000 personnes en l’an 2000. 996 pour être précis, pour 140 km du Nord au sud et 40 d’ouest en est ! Soit guère plus qu’au temps des nomades amérindiens qui furent les seuls humains à fouler les lieux pendant des millénaires. Espagnols puis Mexicains s’approprièrent l’endroit ensuite, d’où le nom anglo-hispanique, Big Sur, Grand Sud. Aujourd’hui, le territoire est avant tout constitué de parcs nationaux. Les quelques possessions privées, disséminées dans les forêts, sont soit des cabanes en bois, soit des propriétés luxueuses ; les ranchs et les fermes ont disparu. 

Depuis le point culminant, Cone Peak, à 1600 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 4800 mètres de la mer elle-même, je contemple le fantastique panorama qui s’offre à moi. Il n’y a pas de limites entre la terre et l’eau, les deux se télescopent dans une confrontation grandiose. Il en est de même en dessous, pour ce qui échappe à mes yeux : ici les plaques tectoniques Pacifique et Nord Américaine se jaugent depuis des millions d’années. Ce choc de titans laisse des traces : la faille de San Andreas mesure 1300 kilomètres de long, et chaque année 200 séismes sont ressentis par les hommes, qui savent qu’un jour « le big one » les engloutira tous. Quand ? That is the question, à 1 000 milliard de dollars. 

Les montagnes avancent en dégradé jusqu’à l’océan. Dégradé de hauteurs,  l’altitude baisse à proximité de l’eau, ce qui n’empêche pas des falaises plus hautes que des buildings. Dégradé de couleurs, car de végétations. Vers l’intérieur, le vert sombre domine, car les arbres sont partout. Et quels arbres ! Dieu du ciel… Des forêts entières de séquoias. Ces arbres qui vivent 2000 ans et atteignent 100 mètres de haut, dont le tronc est pourtant… mou ! J’aime appuyer mon doigt sur l’écorce ; il s’enfonce. Comme si moi, le petit homme fébrile, je pouvais abattre ce géant. Toute la sagesse des arbres est là : au lieu de m’écraser d’une pichenette, le séquoia accueille ma pression, il prend mon énergie au lieu de la repousser. Respect, vieux sage.

Plus proche de l’océan, la couleur change car les arbres ont déserté ces flancs battus par les vents, attaqués par les embruns. C’est une lande sauvage d’herbe, de terre et de rocher, de vert plus ou moins pâle, d’ocres entre ombres et lumières, de camaïeux de gris seuls capables d’affronter les vagues qui se fracassent sur eux. Les criques sont rares au milieu des à-pics, mais elles existent. J’en ai repéré deux, trois, quatre. Découvrirai-je une de ces criques cette année ? Avec quelle fille ? Qui sera celle qui m’accompagnera ? Le grand ouest, est-ce un rêve raisonnable ? Réalisable ? Est-ce un rêve ? Il est l’heure des résolutions et j’en suis aux questions. Je les note dans un fichier, pour m’obliger à y répondre.  

Je viens tous les jours, à toute heure. Je suis rivé. Je vois ainsi évoluer la lumière. Car au-dessus de la terre et de l’eau, il y a le ciel et le soleil. Ce sont eux les plus forts ? Peut-être. Ils sont ceux qui donnent le ton, en tout cas. Le matin, c’est encore pastel. D’autant qu’entre le haut et le profond, les anges se déploient, je veux dire les nuages. Oui, tels d’éternels Gabriel, les stratus coiffent les arêtes les plus occidentales et pénètrent dans les vallées qui achèvent, ou commencent, l’Amérique. Plus on s’éloigne du lever du jour, plus ils s’effilochent et laissent apparaitre des reliefs infinis ; une vie de contemplation ne me suffirait pas pour en connaître les détails. 

À 13 heures, la lumière a changé. Le soleil cogne et, sous son feu, c’est l’océan qui s’impose. Son bleu parfait éclipse les hésitations de la terre, qui se fait discrète, comprenant qu’elle ne peut pas lutter. Tout est question de moment, dans la vie. Les condors et les colins se taisent, les lynx et les pumas se terrent. L’heure est aux baleines, aux otaries, aux pélicans, aux cormorans. Il convient de respecter l’ordre des choses. La nature est bien faite.

En fin de journée, le ciel devient rose orange et tout s’équilibre. L’air, la terre et l’eau sont en harmonie, en symbiose. Je reste sans voix. Je lève mes doigts, je cesse de taper. Jamais je n’ai senti à ce point l’unité tant recherchée. Le miracle est qu’il me semble en faire partie. Moucheron dans ces éléments primaires, j’en suis. Il n’y a plus le reste et moi, un regard et un paysage, non, il y a un tout, des poussières agrégées et désagrégées issues de la même étoile originelle. Big Sur a fait plus que trois lectures d’Hubert Reeves et deux décennies de yoga pour la disparition de mon ego et la compréhension de l’essentiel.

La route me tente. Je la vois serpenter le long de la côte ciselée. Il a fallu pas moins de dix-huit ans pour la construire. Un viaduc enjambe une gorge, des soutènements tiennent la chaussée, un ruban se déploie au bord de la prairie où le rocher affleure. Faut-il prendre cette California State Route 1 qui longe la côte, ou aller chercher la Highway à l’intérieur, qui relie L.A. et Frisco en 7 heures ? Encore un choix déterminant. Toutes ces options qui nous sont offertes… Alors que l’on maîtrise si peu de choses. 2021  sera-t-elle l’année du lâcher-prise ? Après qu’en 2020 les humains se soient si dramatiquement pris au sérieux, ce ne serait pas un mal. Je choisis, autant que faire se peut, de demeurer face à Big Sur. Je peux travailler, réfléchir, progresser, et même communiquer.

Il n’est guère étonnant que ce si beau désert ait attiré des écrivains en mal de solitude. Jack Kérouac vécut là dans une cabane le temps d’écrire le roman intitulé Big Sur. Et le premier livre d’un de ses disciples, Richard Brautigan, a pour titre Un général sudiste de Big Sur. Le grand Henry Miller, qui m’a appris à vivre et à écrire avec, entre autres, le Tropique du Cancer, s’installa à Big Sur à la fin de sa vie ; il en sortit le fascinant Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. Autre grand, le Français Romain Gary est allongé sur une plage de Big Sur quand il raconte ses souvenirs qui servent de matrice à La promesse de l’aube. Même la fiction aime l’endroit : dans le film Basic Instinct, la résidence de l’écrivain Catherine Tramell, incarnée par Sharon Stone, est située à Yankee Point, non loin de la réserve de Point Lobos, à l’extrémité nord de Big Sur.

La nuit est là, maintenant. Le fond bleu noir n’empêche pas les reflets métalliques de l’eau, la phosphorescence d’un oiseau, l’éclat d’une roche. Tout est si calme, si préservé. Au cœur de l’État le plus technologique du monde, ce lieu n’a pas changé depuis des millénaires. L’Indien Ohlone en l’année moins 5000 avait la même vue que moi, et, plus étonnant encore, le même environnement sonore. Comment ce prodige est-il possible ? Que fait la mer à l’homme ? Et la montagne ? Et l’Ouest ? Suis-je au bout ou au début de quelque chose ? De l’autre côté, c’est l’Asie et c’est un nouveau jour. La Californie est, avec l’Alaska, la dernière à se coucher. À Tokyo, on est déjà demain. Celui qui décolle de Pékin pour Los Angeles arrive avant d’être parti.

Toujours plus à l’ouest, ce fut un temps ma devise. Suis-je arrivé ? Je n’ignore pas le danger de cette prétention. Mais je pose une question, je n’affirme pas. Non, je ne suis pas arrivé. Nous n’arrivons jamais. Parce que la terre est ronde et parce que la vie est un cycle. Et parce que je ne suis même pas. Juste une infime partie d’un tout, souvenez-vous.

Connecté, j’ai ma mémoire à disposition, rangée, stockée. Tout est clair. Je vais éteindre mon nouvel ordinateur Apple et le fond d’écran évolutif du système d’exploitation macOS Big Sur disparaitra jusqu’à demain matin.

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