Ashot, sa fille, son atelier

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Ashot était un petit homme venu du Haut-Karabakh en 1994, après que l’Arménie et l’Azerbaïdjan se furent déchirés pour ce bout de terre, dans lequel cohabitaient jusque-là des gens d’ethnies et de religions différentes. Un jour, parce que les équilibres géopolitiques s’étaient modifiés entre les grandes puissances, quelques fanatiques religieux et nationalistes avaient pu déclencher la violence et attiser la haine. La situation s’était plus ou moins pacifiée pendant vingt ans, jusqu’à ce que les combats reprennent à l’automne 2020, en raison des stratégies malsaines des gouvernants russes et turcs.

C’est au cours d’un massacre dans son village, une « opération de nettoyage », que sa femme et son fils avaient été tués. La douleur d’Ashot fut si forte qu’il sut qu’il ne pourrait plus vivre en ce lieu sans être rongé par la haine et le désir de vengeance. Alors il prit ce qui lui restait, sa fille de 1 an, sa blouse, ses lunettes, ses outils, et il partit droit devant lui, c’est-à-dire vers l’ouest. Il n’était pas le seul : 400 000 Arméniens d’un côté, 800 000 Azéris de l’autre, furent déplacés à cause des combats. Désespérante folie des hommes.

La communauté internationale s’était émue – pouvait-elle faire moins ? – et Ashot avait obtenu un statut de réfugié. C’est ainsi qu’il se retrouva en France, à Angers, une ville de 150 000 habitants dont il ne connaissait rien. Il avait une obsession : ouvrir un atelier où il pourrait exercer son métier pour que sa petite Kohar puisse aller à l’école et suivre de bonnes études. Ashot était un sage sans le savoir : il avait compris qu’il n’y a pas d’épanouissement possible sans amour du travail, et qu’il était fondamental de l’inculquer dès le plus jeune âge.

Lui était tailleur et voulait travailler comme tailleur. Les quelques Arméniens d’origine dont il avait fait connaissance à Angers avaient essayé de le raisonner :

– Ashot, tu ne peux pas gagner ta vie ainsi. Nous ne sommes plus au début du XXe siècle !

 Ses compatriotes faisaient allusion à la première vague d’immigration arménienne en France, après le génocide de 1915. Beaucoup d’Arméniens s’étaient alors installés comme artisans ou commerçants, et ils s’en sortirent avec leurs talents. À la fin de ce même XXe siècle, on tentait de faire comprendre à Ashot que les gens ne faisaient plus confectionner leurs vêtements chez le tailleur et que, à moins d’avoir de quoi payer un loyer dans le VIIIe arrondissement de Paris et de ne produire que des habits de luxe, il n’avait aucune chance de vivre avec ses aiguilles et ses ciseaux.

Ashot n’avait cure de ces préventions. Tailleur dans son village il était, tailleur dans cette ville occidentale il serait. Sans doute cette continuité était-elle nécessaire après le traumatisme subi. Après avoir perdu sa femme, son fils et son pays, il ne pouvait pas perdre son métier, sans quoi il s’effondrerait. Et il ne pouvait pas s’effondrer. Il y avait Kohar, elle n’avait que lui, elle était encore plus démunie que lui et c’était lui qui l’avait mise dans cette situation. 

Son opiniâtreté fut telle qu’un vieux commerçant à la retraite, membre de la mini-communauté arménienne de la ville – 10 familles tout au plus – accepta de lui prêter un local au rez-de-chaussée d’une maison brinquebalante à colombages, dans une rue du vieux centre, qui aurait pu être jolie si elle avait été réhabilitée, mais qui était triste et sale. Toutes les façades étaient délabrées, des fils électriques et des boîtes de raccordements s’entrecroisaient dans un fouillis inquiétant, des chiens déchiraient des sacs plastique écœurants.

Ashot accepta avec enthousiasme et gratitude. Il quitta même le studio qu’il occupait dans un logement social en périphérie de la ville pour s’installer dans la pièce du fond de la boutique, avec sa fille qui commençait à marcher. Le commerçant lui demanda alors un loyer. Ashot négocia trois mois gratuits, aussi bien pour le coin cuisine et la pièce de vie à l’arrière que pour l’atelier en façade, en échange d’une remise en état. Il peignit lui-même son enseigne sur le linteau donnant sur la rue : « Tailleur, couture, vêtements ». 

Dans une déchetterie, dans une ressourcerie, en effectuant le tour des quelques artisans de la ville, il récupéra pour presque rien une table sur tréteaux, un tabouret, un fauteuil, un établi, une machine à coudre, une lampe, un portant, des cintres, le tout en très mauvais état. Il se rendit aussi à Emmaüs, où on lui donna des vêtements trop abîmés pour être vendus. Il y en avait tant qu’il accomplit six voyages en trois jours, à pied et avec sa valise arménienne pendant la sieste de Kohar, pour ramener ce stock à l’atelier. Enfin, dans un bazar, il trouva un panneau marqué Ouvert d’un côté, Fermé de l’autre, avec une chaîne et une accroche. Il sortit alors ses outils apportés du Karabakh : trois paires de ciseaux de différentes tailles, une vingtaine de bobines de fil, des aiguilles plus ou moins fines et plus ou moins longues, un mètre souple, une règle en bois, des crayons, un poinçon, un chandelier. Il pouvait commencer.

Pendant les premiers jours, il ne se passa rien. Du moins, personne ne poussa la porte. Mais Ashot travaillait. Toujours penché, ce qui réduisait encore sa petite taille, dans sa blouse trop grande, ses lunettes en demi-lune sur le nez, il taillait, cousait, reprisait les vêtements que même Emmaüs ne voulait pas. Quand il était satisfait de ses productions, il les pendait dans la vitrine. Il fallait attirer l’attention. Si 60 personnes passaient devant sa vitrine chaque jour, c’était le bout du monde, mais c’était toujours 60 personnes. Mais, calculait le tailleur, si 5 % de ces personnes, c’est-à-dire 3, enregistraient qu’il y avait là quelqu’un qui travaillait bien, un jour ou l’autre, elles, ou des personnes à qui elles auraient parlé, entreraient dans son atelier.

Le premier client qui ouvrit la porte de la boutique, au bout de 5 jours, fut une septuagénaire qui lui apporta un tailleur maintenant trop grand, qu’elle voulait ajuster.

– À mon âge, on ne grossit pas. On maigrit, et on rapetisse.

– Excusez, Madame, moi pas parler encore français bien. Mais vous pas grosse.

– Non, c’est ce que je vous dis.

Ils finirent par se comprendre. La vieille dame dut enfiler le tailleur, et Ashot réalisa qu’il lui faudrait une cabine d’essayage. N’ayant rien prévu, il invita sa première cliente à passer à l’arrière du magasin. Elle aperçut Kohar, jouant dans son berceau qui lui servait de parc, et fut si séduite par cette enfant inattendue qu’elle faillit oublier l’objet de sa visite.

Ashot réussit à la ramener à la couture. Après qu’il eut pris les mesures, la vieille dame repassa à la cuisine pour se changer, babilla de nouveau avec le bébé, puis s’apprêta à partir.

– Vous venir dimanche. Travail fini, dit Ashot. 

– Dimanche ? Bon, pourquoi pas. À dimanche. Faites-moi un beau travail.

La femme revint, avec un cadeau pour Kohar, et fut satisfaite de son tailleur qui lui allait de nouveau. Le samedi, soit le 6e jour après l’ouverture, deux jeunes filles étaient entrées. Ce qui les intéressait, elles, c’était un manteau usé, même déchiré à l’origine, qu’Ashot avec reprisé avec des pièces de tissus différents, composant une sorte de patchwork nouveau en France en cette fin de XXe siècle. Ashot attrapa le cintre et le tendit aux filles, sans rien dire.

– J’ai vu quelque chose dans ce genre en Espagne, dit une des demoiselles. Une nouvelle marque, Desigual.

Ashot n’avait jamais entendu parler de Desigual, il ne comprit même pas de quoi la fille parlait. Elles essayèrent chacune le manteau à leur tour, et dès lors le voulurent toutes les deux.

– Je peux faire autre, dit alors Ashot. Pas pareil. Vous voir.

Il invita les filles à regarder ses morceaux de tissu. Elles se plurent à choisir matières et motifs. Quand elles demandèrent au tailleur le prix des manteaux, celui déjà prêt et celui à venir, elles n’en crurent pas leurs oreilles tellement le montant était bas.

La vieille dame et les deux filles lancèrent l’atelier d’Ashot, qui eut bientôt plus de travail qu’il n’en pouvait fournir, même s’il n’avait jamais envisagé de travailler autrement que 7 jours sur 7. Il s’accordait le dimanche après-midi, le jour anniversaire de Kohar, les après-midi de Noël et du 1er janvier, le 28 mai, jour de la fête nationale arménienne, et le 14 juillet, jour de la fête nationale du pays qui l’avait accueilli et qui lui permettait de travailler en paix pour élever sa fille.

Dès qu’il le put, il loua au propriétaire l’appartement au-dessus de la boutique, et transforma l’arrière-salle de la boutique où ils avaient vécu pendant deux ans avec Kohar, en remise pour stocker les tissus, les vêtements en attente d’intervention et les réalisations pas encore récupérées par celles ou ceux qui les avaient commandées.

On lui demandait plus de créations que de transformations et plus de transformations que de réparations. Il exerçait donc son métier d’une manière différente dans son village arménien et dans la ville française. Il avait la sagesse d’aller toujours dans le sens de la personne en face de lui, ce qui ne l’empêchait pas de fournir un travail sérieux et de qualité.

Il se mit en cheville avec un grossiste en tissus, qui le livrait tous les quinze jours, sans pour autant renoncer à récupérer ce qui n’intéressait pas Emmaüs mais qui pouvait lui être utile à lui. Une secrétaire comptable venait un après-midi par semaine pour s’occuper des écritures et des déclarations.

Il ne voulait pas embaucher. Il ne pouvait pas imaginer être autre chose qu’un artisan modeste. Et le passé lui avait appris que rien n’était stable, que l’on pouvait perdre en un jour ce que l’on avait gagné en une vie.

– Argent pour Kohar. Elle école maintenant. Et cours le soir. Et habits. Et garder argent si elle malade.

Le problème est que les clients, majoritairement des clientes, avaient du temps et aimaient parler. Mais quand il parlait, il ne travaillait pas.

– Vous excusez-moi, disait-il. Mais si trop parler, pas assez temps pour travailler.

Les femmes riaient et la cote d’Ashot augmentait encore. Il trouva une solution : il ferma le matin. Comme ça il travaillait en continu de 7 heures à 13 heures. Puis en étant interrompu par des clients entre 14 h 30 et 19 h 30. Et bien souvent, il reprenait après le dîner, quand sa fille allait se coucher, entre 21 heures et 23 heures. Il dormait 7 heures par nuit, et s’accordait une sieste de 20 minutes.

On pourrait croire que l’éducation de Kohar se ressentit d’une telle austérité, mais c’est le contraire qui se produisit, car son père ne cessait de lui inculquer l’importance des études.

– Toi apprendre, Kohar. Toujours. Être intelligente pour choisir où toi vivre, faire ce que toi veux. Très important.

– Oui, Papa. Mais je veux que tu m’apprennes à créer des vêtements.

– Pas pour toi, ma fille. Toi intelligente. Toi bon métier.

– Montre-moi comment tu fais.

Elle pouvait passer des heures à le regarder coudre, découper, assembler, sans rien dire. Au fil des années, elle grappilla le droit de travailler tel ou tel bout de tissu. De temps en temps, il prenait quelques minutes pour corriger son geste, lui donner des conseils. Un jour, elle voulut offrir une surprise à son père et se présenta à lui dans une robe qu’elle avait confectionnée elle-même. La réaction ne fut pas celle qu’elle escomptait :

– Jolie, Kohar. Mais toi pas le temps pour ça. Toi apprendre français, anglais, sciences, économie et histoire.

Son père vérifiait son carnet de notes tous les mois, lui demandait d’expliquer les appréciations qu’il ne comprenait pas, l’obligeait à des cours du soir en anglais et en maths. À l’adolescence, elle se passionna pour la danse, et son père ne vit pas cela d’un mauvais œil, à condition qu’elle s’y donne à fond, sans négliger l’école. Elle devint en trois ans la plus douée de son académie.

Bien sûr, elle l’interrogeait sur sa mère et son frère. Ashot resta flou pendant des années, et puis un jour, un 28 mai, Kohar avait 15 ans, il lui raconta ce matin d’enfer, du moins le début, l’arrivée des miliciens, l’encerclement du village, les viols, les exécutions. Pourquoi sa mère, son frère, et pas elle, et pas lui ? demanda la survivante. Hasard, répondit l’autre survivant. Certains miliciens étaient plus cruels que d’autres. Certains tuaient tout ce qu’ils avaient sous les yeux, d’autres une partie seulement. Sa mère et son frère n’étaient pas dans la même maison qu’elle et lui quand les monstres sont arrivés…

Kohar voulut aller au Karabakh. Ashot mit deux ans avant de céder. Il attendit qu’elle obtienne son bac et qu’elle soit inscrite pour des études supérieures. L’été des 17 ans de Kohar, bachelière avec mention très bien, le tailleur de la rue Saint-Christophe ferma sa boutique huit jours pour la première fois de sa vie. Ils s’envolèrent pour l’Arménie. Ils découvrirent Erevan, la capitale, où lui-même n’était venu que deux fois. Après avoir exploré la ville, ils partirent en excursion au lac Sevan, montèrent sur les sommets du Hararat. Après trois jours, ils gagnèrent la ville de Stepanakert, et de là Dalmari, le village de leurs origines.

Kohar se souviendrait du peu de mots prononcés par son père pendant les 24 heures passées au village. Elle vit la maison où elle était née, du moins l’endroit, car les maisons avaient été détruites et reconstruites. Son père fut reconnu par quelques personnes, il y eut de l’émotion et elle vit des larmes sur son visage. Ils dormirent chez des cousins éloignés. Comme la conversation se déroulait en arménien, Kohar comprenait mal ce qui se disait. Elle trouva qu’il régnait encore une atmosphère pesante en ce lieu. Comme si les gens n’osaient pas faire de bruit en mémoire du passé encore proche. Ils terminèrent le voyage par deux jours dans la vallée des Yeghegis, entre les églises et les monastères, et la jeune fille fut surprise de voir son père se recueillir.

À la rentrée, Kohar intégra la Faculté de droit. Elle avait hésité avec une prépa maths sup et le concours de Sciences-Po. Mais la justice, ou plutôt le combat contre les injustices, l’intéressait, et elle se voyait bien juge ou avocate. Deux métiers qui convenaient à son père.

Face à la masse de travail, Ashot finit par prendre un apprenti. Les premières semaines furent difficiles, aussi bien pour le patron que pour l’aspirant. Heureusement, la bienveillance d’Ashot était à la mesure de son exigence. Le jeune homme, Nechan, petit-fils d’un compatriote, pleura et transpira, mais s’accrocha et devint un inconditionnel de son patron, qu’il prenait pour rien moins qu’un magicien.

Ashot reçut un jour la visite du représentant d’une célèbre maison parisienne de couture, qui lui proposait de créer des modèles qui seraient reproduits à grande échelle. Le tailleur déclina en souriant.

– Moi juste réparer vieux habits.

– Vous êtes un grand créateur, M. Velidjian.

Ashot tourna la tête en faisant un signe de la main, pour qu’on arrête de plaisanter avec des bêtises, il avait du travail. Une proposition similaire fut émise un an plus tard par le directeur France de la fameuse marque Desigual, qu’avait mentionnée une des premières clientes de la boutique. 

– Je aime voir femme ou homme pour je travaille. Pas usine. Chaque personne différente.

– Mais enfin, M. Velidjian ! C’est invraisemblable que vous restiez dans ce trou à rapiécer des fringues pourries pour deux pelés trois tondus !

Ashot ne comprit pas l’expression, mais le ton lui déplut. Il ouvrit lui-même la porte et tint la poignée jusqu’à ce que l’intrus veuille bien s’en aller.

Une telle ferveur en faveur de la ville où l’avait mené le chemin de l’exil lui valut la visite du maire, accompagné de tout le staff municipal. Le premier magistrat lui annonça que la rue allait être réaménagée : pavés à l’ancienne, piétonisation, éclairage adapté avec structures de fer forgé, opération de rénovation de l’habitat urbain pour inciter les propriétaires à réhabiliter les appartements.

– À vous seul, M. Velidjian, vous avez redonné vie à ce secteur du centre-ville. C’est grâce à vous que se sont installés le cordonnier, l’épicier, la pizzeria…

Ashot souriait, content que les choses n’aillent pas trop mal autour de lui.

Au bout de cinq années d’université, Kohar obtint son master 2 en droit des affaires. Un stage d’un an l’attendait dans un cabinet parisien, pendant lequel elle préparerait un diplôme complémentaire américain. Le problème est qu’elle allait devoir s’éloigner de son père, ce qui ne lui plaisait qu’à moitié. Elle remit alors sur le tapis une idée qu’elle avait maintes fois émise :

– Papa, je pourrais travailler avec toi. T’aider à l’atelier, pour ce qui n’est pas trop dur, et ouvrir une boutique où on pourrait vendre tes créations. Et il y a internet maintenant…

– Toi avocate, Kohar. Tu bien travaillé et travaille encore pour belle carrière. 

Elle n’eut pas le cœur à décevoir son père et devint l’avocate d’affaires qu’il souhaitait. Elle s’établit à Paris, voyagea beaucoup, rencontra quelques hommes pas trop inintéressants. Elle revenait à Angers tous les deux mois environ. Elle retourna en Arménie deux fois de suite, une fois en le disant à son père une autre fois non, pour voir, sentir, comprendre, apprendre. Elle aimait sa vie de cadre internationale, mais elle n’envisageait pas ces dossiers en anglais, ces négociations de haut niveau et ces contrats juteux sur la durée.

Il fallut un problème de santé pour que, 6 ans après ses débuts professionnels, elle puisse réunir les aspirations paternelles et les siennes. Ashot fit un accident vasculaire cérébral, sévère. Quand son maître s’écroula devant sa table de découpe, l’apprenti Nechan affolé appela Kohar, juste après avoir alerté les pompiers. Kohar était à New York, mais elle arriva dès le lendemain au chevet de son père à l’hôpital. 

– Papa ! s’écria-t-elle en se précipitant contre lui.

– Ma fille… dit-il dans un souffle. 

Kohar apprit des médecins que son père resterait tétraplégique. Les lésions dans le cerveau étaient irréversibles. Autrement dit, il ne pourrait plus travailler. C’était ce qui pouvait arriver de pire à Ashot : sa vie n’était que travail. Sans travail, sa souffrance serait maximale.

– Et ses facultés cérébrales ? Je veux dire au niveau de son intelligence ?

– Apparemment, il n’a rien perdu de ce côté-là.

Alors elle sut ce qu’elle allait faire. Sur-le-champ. Elle prévint l’associé principal de son cabinet qu’elle avait encore besoin de deux jours. Elle passa une journée à l’atelier, regarda les comptes, interrogea longuement Nechan, et même quelques clients. Il lui restait une journée pour convaincre son père. Elle retourna à son chevet et s’assit près de lui.

– Papa, tu as voulu que je travaille à l’école et j’ai bien travaillé ? Tu as voulu que j’aie un beau métier et j’ai un beau métier ? Pour que je sois heureuse dans la vie et que ma vie soit plus facile que la tienne?

Elle attendait qu’il ait répondu « Oui, ma fille » après chaque question. Alors elle enchaîna.

– Aujourd’hui, j’ai 29 ans. Je ne pourrai pas être heureuse si je ne fais pas ce que j’aime avec les personnes que j’aime. Et ce que je veux maintenant, parce que c’est dans ma nature, parce que je suis ta fille et que tu m’as transmis ta passion si ce n’est ton talent, c’est travailler avec toi.

– Kohar… Moi plus pouvoir travailler. Médecin pas dit, mais moi compris. 

– Les médecins disent que tu ne retrouveras pas tes doigts, mais que tu gardes tes yeux et ta tête, c’est-à-dire tout ton grand savoir. Tu peux donc continuer à diriger l’atelier si tu as quelqu’un avec toi. Tu as Nechan, qui se débrouille bien, c’est toi qui me l’as dit. Moi je pourrai faire une chose : monter un atelier de fabrication à partir de tes modèles et organiser un réseau pour la vente. Si c’est moi qui le fais, si le centre de la société reste ton atelier, tu accepterais ? On ne vendra que dans des boutiques à nous. Et sur notre propre site internet. Promis. Tu ne voudrais pas qu’on puisse porter les vêtements que tu as conçus en Arménie ? Au Karabakh ?

Elle faillit dire « et en Azerbaïdjan ? », mais elle s’abstint.

L’argument arménien fut peut-être décisif dans la conversion d’Ashot. Il fallut un peu de temps, mais Kohar convainquit son père. Il quitta l’hôpital. Il se déplaçait en chaise roulante désormais. Un monte-escalier fut installé pour qu’il puisse aller de son appartement à l’atelier. Une personne venait deux fois par jour pour l’aider à sa toilette. Nechan était là. Un nouvel apprenti fut embauché. Et Kohar vint, après avoir démissionné de son cabinet et effectué ses deux mois de préavis.

C’est ainsi que les vêtements Velidj apparurent sur le dos d’hommes, de femmes et de jeunes du monde entier. Ils étaient conçus avec trois règles communes à tous : les tissus provenaient de la récupération (ils avaient déjà servi), tous les vêtements étaient composées de couleurs vives sur une base unie (beige, grise, blanche, noire), et ils étaient doublées de bandes internes de fils tressés, une vieille technique arménienne, qui renforçaient la tenue de la coupe. Ashot imposa même une quatrième règle : tous les vêtements devaient être réparés si un client le demandait. La création c’était bien, mais le cœur du métier selon lui, c’était la retouche, la reprise.

Ashot n’était pas malheureux de ce succès. Mais il regardait toujours avec le même sourire lointain les magazines qu’on lui montrait avec les photos de ses créations. Il ne s’y attardait pas, n’en parlait jamais. Il n’aimait rien tant que, tôt le matin, descendre à l’atelier, faire venir près de lui le nouvel apprenti, et lui demander d’être ses doigts pour essayer de réaliser ce à quoi il avait pensé. 

Une chose peut-être lui fit plus plaisir encore : la naissance de son petit-fils, enfant de Nechan et Kohar qui s’étaient mariés deux ans après l’arrivée de Kohar dans l’entreprise. Les premiers mots qu’adressa le grand-père au nouveau-né furent ceux-ci :

– Beau garçon. Toi bien travailler à l’école pour avoir bon métier.

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