Ivanka

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– Allo Maman ? C’est Ivanka.

– Oh, Darling ! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ? Vous devez être en campagne, puisque ton père veut en croquer pour 4 ans de plus.

– C’est pour ça que je t’appelle. 

– Eh bien… Il faut que vous soyez peu sûrs de vous pour vous souvenir d’une ancienne championne de ski tchécoslovaque. 

– Maman… Tu es Tchèque, mais aussi Autrichienne, Canadienne et surtout Américaine, don’t forget it.

– Je sais ce que je dois aux États-Unis d’Amérique, chérie, don’t worry.

– Et tu es sportive de haut niveau, mais aussi professeure d’éducation physique, businesswoman, modèle, designer et auteure…

– C’est gentil, ma fille. Mais venons-en aux faits. Vous avez peur de perdre ?

– On avait un boulevard et le covid a tout fichu en l’air ! C’est un coup des Chinois.

– Chinois, c’est vite dit. Autant ton père a raison de se défendre contre le pillage économique de ces Asiatiques, autant il se ridiculise en les accusant d’avoir créé la maladie.

– Oui, bon. Je ne t’appelle pas pour parler politique. 

– Ça vous ferait du bien, pourtant, d’entendre des sons de cloche différents, et cependant amicaux.

– Ce dont j’ai besoin, c’est que tu fasses une déclaration.

– Ne dis pas de bêtises. Tu le sais mieux que personne, Ivanka, ce salaud m’en a fait voir de toutes les couleurs. Il m’a trompé comme un goret. Et il m’arrachait les cheveux, tu te souviens ?

– Je sais, Maman, je sais. Je ne te demande pas de prendre partie pour Papa.

– Je voterai Républicains, si ça peut vous rassurer, je ne suis pas encore devenue communiste. Mais je ne me prononcerai pas publiquement sur une probité ou des capacités que ton père n’a pas. Donald, Président ; quand on y pense… Le hold up du siècle.

– On fait beaucoup de choses avec la volonté.

– Le hasard en fait davantage. Ainsi que les troubles psychologiques. Ton père a grandi chez un père tyrannique et une mère qui ne lui montrait jamais ses sentiments, qu’elle n’avait peut-être pas.

– Ce n’est pas une déclaration pour Papa dont nous avons besoin, mais… pour moi.

Dans son bureau de la Maison Blanche à Washington, Ivanka perçut les deux secondes de silence en provenance de Miami Fischer Island.

– Explique-moi.

– Voilà. Si Papa est réélu, il aimerait que Jared et moi prenions davantage de responsabilités.

– Qu’est-ce que tu appelles davantage de responsabilités ?

– Jared pourrait prendre en mains la politique étrangère…

– Secrétaire d’État ?

– Oui.

– Et toi ?

– Il est question du Commerce, peut-être du Trésor.

– Eh bien, mes enfants…

Ivanka entendit, du côté de Fisher Island, le claquement d’un briquet, suivi d’une longue expiration.

– Maman, tu devais arrêter de fumer !

– Alors ne m’annonce pas de mauvaises nouvelles.

– Beaucoup de mères seraient fières que leur fille ait de telles perspectives.

– Vankoucha, tu le sais, je suis très fière de toi et je t’ai toujours soutenue. Et c’est précisément pour cela que je ne suis pas emballée. Tu peux faire mieux.

– Mieux que Secrétaire au Trésor ?!

– La politique ne t’amènera que frustrations et ressentiments.

– L’occasion se présente de faire quelque chose pour mon pays, je ne vais pas la laisser passer.

– Ne pratique pas la langue de bois avec ta mère, veux-tu ? 

– Je ne prétends pas être une sainte, mais qui refuserait un tel job ?

– Toute personne sensée.

– Je te remercie.

– Les politiciens n’ont plus de pouvoir, ma fille. Tu ne pourras agir qu’à la marge et tu seras détestée.

– On peut encore faire pas mal de choses. Et peu m’importe ce qu’on dit de moi, si les personnes qui me sont chères me respectent.

– Tu vas t’isoler, t’angoisser, te réduire. Tu parlais de mes différents métiers tout à l’heure. Mais toi aussi Ivanka, tu as été modèle, auteure, businesswoman, et promoteur, administratrice, que sais-je encore ! Ensuite, tu as fait 4 ans comme conseillère du Président, ça suffit. Passe à autre chose. Reviens dans la vraie vie. 

– Maman, le pouvoir de ceux qui dirigent les États-Unis reste important, crois-moi. Ne serait-ce qu’en terme d’influence.

– Mais tu auras autant de pouvoir et d’influence en tant que cheffe d’entreprise, animatrice à la télévision, auteure de best-seller, etc.

– Ça m’étonnerait.

– Et tu oublies un point fondamental, que je vais te rappeler encore une fois : tu es la plus belle fille du monde. 

– Maman…

– Je sais que tu ne veux pas jouer cette carte de la beauté, mais elle est là, tu n’y peux rien. C’est d’ailleurs un des talents de ton père : il a toujours eu près de lui les plus belles femmes du moment. Moi d’abord, passons. Ensuite Maria, même s’il l’a vite abîmée, la pauvre. Ensuite cette salope de Mélania – il faut lui reconnaitre ça, en plus de son corps exceptionnel, un vrai scandale, tu as vu cette bouche, ce regard ? Un coup d’œil à un homme et il est cuit, comme s’il avait pris un coup de taser. Elle entre dans une salle, et les têtes se tournent, les esprits s’affolent, les paroles cessent. Toute concentration devient impossible. Elle vient de passer 50 ans, et ça tient encore ! Merde alors ! Et puis il y a toi, qui nous surclasses toutes, maintenant. 

– Eh bien moi, même si je peux coucher avec tous les hommes, je vois pas ce que ça m’apporterait.

– Il ne s’agit pas de coucher, Ivanka, mais de laisser croire qu’on couche, et pas avec eux.

– Ça rapporte quoi ?

– De l’influence et du pouvoir, ce que tu cherches. En plus, c’est drôle et agréable, ce que n’est pas du tout ton job. 

– Maman, la vie n’est pas une partie de plaisir.

– Justement. Ne la rend pas encore plus triste.

– Il faut bien que quelqu’un dirige les États-Unis ! Et puisque Dieu m’a mis en position de prendre ma part à cette direction, je ne dois pas me dérober.

Il y eut une autre longue expiration de tabac blond du côté de Miami Beach, ressentie dans l’aile ouest de la Maison Blanche.

– Laisse Dieu où il est.

– Tu ne crois plus ?

– Bien sûr que si. C’est pourquoi ta conversion au judaïsme orthodoxe m’a perturbée, je l’avoue. Ce n’était pas à toi de te convertir, mais à ton mari. Tu n’as pas usé de ton pouvoir, Baby. Tu as manqué de confiance en toi.

– Je ne me suis pas convertie pour Jared.

– On ne ment pas à sa mère, Ivanka.

– Je concède que ma conversion a facilité les relations avec ses parents. Et je trouve que ça vaut le coup de faire des concessions pour construire une famille solide et durable.

– Tu ne dois pas renoncer à tes valeurs pour autant.

– Je crois toujours au même Dieu. Je ne pratique plus de la même manière, c’est tout.

– Et tu as changé ton prénom, le beau prénom que j’avais choisi pour toi.

– Mais personne ne m’appelle Yael ! Pour le monde entier je suis Ivanka. 

– Tu es Ivanka Trump. Il te reste à devenir Ivanka.

– Je vais en avoir l’occasion. C’est pour ça que j’ai besoin de ton soutien public. Si ma mère pouvait communiquer dans les prochains jours sur les qualités de sa fille, ce serait un plus.

Expiration, petite toux, talons sur le dallage.

– Je vais voir, chérie. Je ne garantis pas. Car je maintiens : ce n’est pas un cadeau qu’il te fait.

– Il ne s’agit pas de cadeau, mais de nécessité. Le pays va mal, le monde est fou. On ne peut pas rester sans rien faire.

–Il y a des technocrates pour cela, laisse-les faire.

– Et la démocratie ?

– La démocratie… Tu n’as plus 15 ans, chérie, réveille-toi.

Ivanka s’était levée. Elle ouvrit la porte du cabinet de toilette attenant à son bureau et, téléphone en main, se regarda dans la glace. Elle se tourna de gauche et de droite. Parfaite, en effet. Elle aimait beaucoup ses chemisiers avec le col boutonné jusqu’au cou. Ça les rendait encore plus fous, les hommes, de ne pas voir un centimètre de décolleté.

– Tu es toujours là, Koucha ?

Elle revint à sa mère :

– Tu me feras cette déclaration ? Maman, s’il te plait…

– À une condition.

Ivanka s’inquiéta. Sa mère était presque aussi retorse que son père quand il s’agissait de négocier :

– Je veux voir mes petits-enfants un week-end par mois.

Ivanka ne s’y attendait pas, pourtant elle aurait dû : que pouvait réclamer à sa fille de 38 ans une femme de 70 ans comblée par la vie ?

– C’est compliqué, tu sais, avec les mesures de sécurité que l’on doit prendre, et maintenant le covid.

– Comme tu voudras, darling. De toute façon, je vais te dire une chose : vous allez perdre. Ton père a été si mauvais qu’il va être battu. Par la force des choses, tu seras bien obligée de changer de boulot. Et ce sera ta plus grande chance.

– Bon, d’accord pour tes petits-enfants, mais tous les deux mois.

– Au revoir, ma chérie.

– Maman !

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