Lutsi Kabdan Ossokovsky

Publié par

(environ 40 minutes de lecture)

– Maman, pourquoi est-ce que je m’appelle comme ça ?

– Parce que ton père avait ce nom et que je t’ai donné ce prénom.

– Ce n’est pas ce que je te demande. D’où viennent mon nom et mon prénom ?

La mère regarda sa fille, d’une manière qui donnait l’impression qu’elle s’étonnait d’avoir produit une telle enfant, 14 ans désormais, si curieuse, si intelligente, si perspicace. Debout près de la fenêtre, Sonia Kabdan Ossokovsky fumait une cigarette, tandis que sa fille grignotait des cookies. À 42 ans, Sonia était une femme habillée de vêtements de prix et impeccablement coiffée, d’un blond cendré en accord avec ses yeux gris et métalliques. Elle ne parlait pas beaucoup, même avec sa fille, d’où certaines informations qui manquaient à cette dernière. 

– Alors ? relança Lutsi.

La fille non plus ne parlait pas beaucoup. Elle avait intégré le passé mystérieux de sa famille et savait que ses parents n’étaient pas des gens qui se livraient facilement. 

Ce jour-là cependant, la mère concéda :

– À quoi te font penser ton nom et ton prénom ? Si tu t’en tiens aux sonorités.

Lutsi prit le temps de finir sa bouchée de sable et de pépites.

– Ossokovsky, c’est russe. Ou polonais. En tout cas de par là-bas. Kabdan, Je sais pas pourquoi, je dirais écossais. Ou alors norvégien, un truc comme ça. Lutsi… italien, non ? Ça sonne un peu chinois, aussi. 

Sonia esquissa un sourire en exhalant sa fumée. Mais elle ne disait rien.

– Allez !… insista Lutsi.

Il était 17 heures, un samedi de février. La fille avait travaillé ce jour, ses cours particuliers le matin, son violoncelle au conservatoire de 14 à 16 heures. Elles habitaient à 20 minutes de la ville, dans une propriété isolée. L’arrêt de car le plus proche était à 1,5 km. L’hiver, parfois, Lutsi l’utilisait. Sinon, sa mère l’emmenait à l’école, mais payait une professeure en retraite pour ramener sa fille et l’aider aux devoirs. Le père ? Il existait, mais ailleurs. Il séjournait là deux fois l’an, pendant une semaine, et il éblouissait sa fille. Puis il repartait. Où ? Pourquoi ? Lutsi savait juste qu’il vendait des voitures en Asie et en Russie.

– Tu as envie d’entendre une histoire ?

La fille leva la tête et la tourna vers sa mère, qui avait posé cette question. 

– Vrai ? Tu vas me raconter ?

– N’est-ce pas ce que tu souhaites ?

– Si.

Lutsi n’en demandait pas tant. Mais il aurait été absurde de refuser si sa mère, pour une fois, était en veine de confidences. 

La fille pensa qu’elles allaient s’installer sur le sofa du salon, mais non. Sa mère saisit le samovar et ajouta de l’eau brûlante dans sa tasse à thé. Puis elle vint se replacer contre le radiateur sous la fenêtre. À travers les voilages, Lutsi aperçut des flocons qui tombaient avant la nuit.

– Il neige.  

Sonia, d’un doigt, écarta le voilage puis se positionna.

– Ça tombe bien pour l’histoire que je vais te raconter.

La femme aux yeux gris et aux cheveux cendrés irradia sa gorge avec le thé, puis commença à raconter, de son accent lointain venu de l’Est :

– Ton arrière-grand-père est né en Russie en 1901, dans la ville de Nijni-Novgorod, à 400 kilomètres à l’est de Moscou.

– Mon arrière-grand-père paternel ou maternel ?

– Maternel. Mon grand-père. Il s’appelait Piotr Alexandrovitch Ossokovsky. Figure-toi que c’était un aristocrate. Un noble, si tu préfères. Sache aussi qu’il parlait bien le français.

– Pourquoi ?

– Parce que le tsar Pierre le Grand, au début du XVIIIe siècle, avait souhaité européaniser la Russie, qui comme tu le sais est à cheval entre l’Asie et l’Europe. Il a donc obligé tous les aristocrates de la cour à s’habiller à l’occidentale et à adopter la langue alors dominante de cette civilisation, le français.

– Dommage que ce ne soit plus le cas ; je ne serais pas obligée d’apprendre l’anglais.

– Les temps changent, Lutsicha, rien ne dure… Le français a pris encore plus de place dans la cour impériale quand des aristocrates français chassés par la Révolution ont émigré en Russie après 1789. Plusieurs sont devenus précepteurs de Russes fortunés, à qui ils enseignaient le français, ainsi que la danse et l’escrime. 

Le Français déclina après les guerres de Napoléon – tu liras La guerre et la paix, bientôt – et avec le succès de l’écrivain Pouchkine, qui dépoussiéra la langue russe, la rendit accessible à tous, et fit perdre au français son prestige et son utilité. Il n’empêche, les familles nobles parlaient encore la langue de Molière, et ton arrière-grand-père ne faisait pas exception.

– Et puis la Révolution communiste est arrivée…

– Tu connais ça ? 

– Le prof d’histoire nous a expliqué.

– Tu te souviens de la date.

– Octobre 1917.

– Oui, avec une première étape en février, mais passons. En octobre 1917, les communistes emmenés par Lénine ont pris le pouvoir et instauré une dictature bien pire que la précédente. Tous ceux qui représentaient l’ancien régime, l’armée, la police, la noblesse, furent chassés et pourchassés. Non seulement ils pouvaient être arrêtés, tués, mais en plus ils furent dépossédés de tous leurs avoirs. Il devint même difficile de se nourrir, de trouver du charbon, de circuler. 

Alors, comme beaucoup de familles aisées, les Ossokovsky fuirent les grandes villes – Nijni-Novgorod, Moscou, Saint-Pétersbourg – et se réfugièrent dans leur datcha. Tu sais ce qu’est une datcha ?

– Une maison de campagne ?

– Une maison de campagne donnée par le tsar aux familles qu’il appréciait, ou en remerciement de services rendus à l’empire. Les Ossokovsky – c’est-à-dire les parents, Piotr, son frère, sa sœur et la bonne qui était restée avec eux – sont donc partis dans leur datcha du Caucase en laissant tout ce qui leur restait. Du jour au lendemain, ils étaient devenus pauvres. Même leur argent avait été confisqué, ou il ne valait plus rien. 

Le trajet fut horrible. Les fuyards civils étaient arrêtés en permanence par des espèces de miliciens qui faisaient ce qu’ils voulaient. Ce qu’on a appelé ensuite l’Armée blanche n’était pas encore formée, mais déjà des groupuscules se constituaient pour se battre contre les Bolchéviques. Je te passe les détails. Juste un, apparemment anodin, mais pour te donner une idée : les gens n’avaient pas de chaussettes, et dès le premier barrage les miliciens avaient saisi leurs bottes fourrées. Ça parait rien, mais quand on connait l’hiver russe…

– J’imagine. 

– Après des semaines de marche, de train et de carriole dans le froid, ils sont arrivés à Armavir, d’habitude une petite ville tranquille entre la Mer Noire et la Mer Caspienne. Pas très loin de Sotchi, tu sais, là où ont eu lieu les Jeux Olympiques d’hiver, en 2014. L’endroit était envahi de réfugiés. Il y avait bien plus de monde que ce que le commerce local ne pouvait supporter. Bien vite, on manqua de denrées alimentaires et de produits de première nécessité. N’oublie pas qu’on était en Russie pendant l’hiver 1917-1918, il n’y avait pas de supermarchés aux quatre coins de la ville.

– Je n’oublie pas, Sonia.

– Ne m’appelle pas comme ça. Je suis ta mère, pas ta copine.

– D’accord Mamouchka.

Sonia prit le temps d’allumer une cigarette et de savourer une bouffée de tabac blond.

– La datcha des Ossokovsky se situait à 3 verstes (un peu plus de 3 km) d’Armavir. Ce relatif isolement les sauva dans un premier temps ; leur maison n’avait pas été occupée, ni pillée. Il faut dire que le koulak à qui ils en confiaient la surveillance, en échange de l’utilisation des terres de la propriété pour ses bêtes, avait joué son rôle et éloigné les importuns. Un koulak était un paysan qui a quelques possessions, pas trop pauvre.

Ils eurent donc quelques jours de repos dans leur datcha gelée. Et ils purent se nourrir grâce aux réserves du koulak, qui ne se fit pas prier pour les servir, pressentant qu’il y aurait peut-être une propriété entière à récupérer dans le chaos. Ce moment de répit ne dura pas. Car les volontaires de la Garde rouge envahirent Armavir. Ces volontaires étaient le bras armé des communistes, pas encore organisés par Trotski dans l’Armée Rouge. Ils faisaient donc n’importe quoi, à commencer par des massacres, des viols, des pillages. Pour les communistes, si l’on n’était ni ouvrier, ni paysan, ni membre du parti, on était suspect. Et si en plus on appartenait à une grande famille d’une grande ville, on devait être abattu. L’ordre nouveau imposait de se débarrasser des familles anciennes. Les hommes sont méchants, Lutsicha, très méchants.

– Continue.

– Le koulak les prévint en pleine nuit qu’un escadron de Bolchéviques arrivait. Apparemment, ils réquisitionnaient toutes les maisons pour les « redistribuer au peuple ». « Partez, implorait le koulak, je veillerai sur la maison ». C’est à ce moment-là que ton arrière-grand-père, qui avait alors 16 ans, commença à prendre son destin en mains. Ses parents ne voulaient pas bouger.

– Nous n’allons pas fuir éternellement, Piotr Alexandrovitch. Nous sommes ici chez nous.

– Mais Papa, Maman, n’avez-vous pas compris que l’ordre ancien n’existe plus ? Que les titres, les possessions et les positions n’ont plus de valeur ? Qu’ils sont même un facteur aggravant ? 

– Nous avons été chassés comme toi de Nijni et nous avons enduré le même voyage que toi, Piotr Alexandrovitch. Nous sommes au courant de la situation. Mais nous n’allons pas tomber plus bas encore. Nous avons notre dignité.

Piotr compris que ses parents n’avaient plus la force, ils étaient épuisés. Restaient sa sœur, Svetlana, 13 ans, et son petit frère, Grigori, 9 ans. Que faire pour eux ? Il ne pouvait pas les abandonner. Il insista :

– Remontons jusqu’à Rostov, et longeons la Mer Noire jusqu’à Odessa. De là, nous pourrons tenter de gagner l’ouest ensuite. Nous sommes tous fatigués, mais si nous restons ici nous sommes condamnés. Vous savez comme moi ce qui se passe à Armavir depuis trois jours.

Il réussit à les convaincre. Le koulak fournit un cheval, une charrette et des provisions, en échange de l’usage de la maison. Il valait mieux éviter les gares et les trains, qui seraient contrôlés.   

Ils mirent plus de dix jours à parcourir les 300 verstes jusqu’à Rostov-sur-le-Don, la neige gênant leur circulation. Heureusement, il n’y eut pas de chutes au cours de ce périple, sans quoi le cheval et la charrette auraient été inopérants. Ils trouvèrent refuge chez des cousins éloignés, dans une maison d’un quartier calme de la ville. Les Bolchéviques avaient pris le contrôle de toutes les administrations de Rostov, mais on ne déplorait pas les mêmes violences qu’à Armavir. 

Piotr avait placé sa famille dans une relative sécurité, il était soulagé. Il n’avait que 16 ans, mais il savait au moins deux choses : il ne voulait pas vivre dans une société communiste et il ne voulait pas rester sans rien faire. Dès lors, une évidence s’imposait : rejoindre un des groupes « blancs » qui se constituaient contre les groupes « rouges ». Il aurait dû reprendre le lycée. Mais le lycée fonctionnerait-il encore dans un tel chaos ? De toute façon, il voulait se battre, se battre contre ceux qui détruisaient son pays. Il supposait que des combattants ne feraient pas la fine bouche en voyant arriver une nouvelle recrue.

Une nuit, il rédigea une lettre à la lueur de sa chandelle : « Papa, Maman, Svetlana et Grigori, et toi aussi bonne Maria. Ma conscience m’oblige à me battre pour défendre la civilisation contre la barbarie. Je pars donc. Veuillez m’excuser si je vous fais de la peine, j’ai moi aussi de la peine à vous quitter. Mais il le faut. J’arrive à l’âge où l’on doit s’engager pour ce qui nous est cher. Aimez-moi comme je vous aime, Piotr A. »

Avant l’aube, il était parti.

Il avait toujours rêvé de voyages. À cause des livres qu’il lisait, des épopées où se mêlaient cavaliers mongols, marchands chinois, soldats napoléoniens… Ces personnages lui avaient fait découvrir de nombreuses contrées, qu’il brûlait de parcourir à son tour. 

Mais avant de voyager, il se battit, durement, pendant quatre années, entre 16 et 20 ans. Pour te donner une idée, le général qui commandait l’Armée des Volontaires, que ton arrière-grand-père avait réussi à rejoindre, avait eu cette phrase : « Même s’il faut brûler la moitié de la Russie et verser le sang des trois quarts de la population, nous le ferons si c’est pour sauver le pays ». Mais cela ne suffit pas, et les Bolchéviques finirent par s’imposer sur toutes les autres formations, malgré l’intervention étrangère. 

Avant qu’il ne soit trop tard, fin 1921, Piotr retourna à Rostov-sur-le-Don : la maison des cousins où il avait laissé sa famille n’existait plus. Il se renseigna pour savoir ce qu’étaient devenus les siens, sans succès. Alors il décida de quitter le pays.

– Pour la France ?

– D’abord pour Constantinople, au sud-ouest de la Mer Noire, que des bateaux surchargés, envoyés par les Anglais, tentaient de traverser.

– Constantinople, en Turquie ?

– Oui, Istanbul aujourd’hui, ville coupée en deux par le Bosphore, frontière entre l’Europe et l’Asie. À la fin de la Première Guerre mondiale, les Alliés avaient divisé la ville en plusieurs zones. Français, Anglais, Italiens et Grecs se partageaient l’administration de la cité. Ton ancêtre trouva refuge dans la zone française et réussit à devenir le chauffeur d’un général et de sa famille. Sa connaissance du français était un atout, ses faits d’armes encore plus. Le général était fasciné par l’expérience de Piotr, plus importante que la sienne.

– Eh bien mon garçon, on peut dire que tu n’as pas froid aux yeux ! s’exclamait l’officier. 

Quand la Turquie fut reprise en mains par le fameux Mustafa Kemal Atatürk, les Français s’en allèrent. Le général n’avait plus besoin de Piotr, mais il voulut faire quelque chose pour son fidèle et si courageux serviteur.  

– Qu’est-ce qui te ferait plaisir, mon garçon ?

– Que vous m’emmeniez en France. Une fois là-bas, je ne vous embêterai plus, je me débrouillerai.

Ainsi fut fait. Et Piotr Alexandrovitch se retrouva dans la capitale française. 

– Il n’a jamais revu sa famille ?

– Ils ont tous ont été envoyés dans des camps de Sibérie, qu’on n’appelait pas encore le goulag. Ses parents y sont morts, de froid et de faim. Svetlana a réussi à se faire réhabiliter en épousant, en 1929, un officiel du régime nouveau. Grigori a fui, lui, par la Finlande, avec l’aide d’un passeur letton. Les deux frères se sont revus à Paris, même si Grigori s’est établi en Suède. 

Piotr s’est installé à Boulogne-Billancourt, où se forma une importante communauté de Russes blancs, à tel point qu’on surnomma une partie de la ville Billankoursk. Il faut dire que se trouvaient là les usines de la régie Renault, gros employeur de réfugiés russes. Il y avait aussi des médecins, des couturières, des commerçants, ainsi que de nombreux militaires et des membres de l’ancienne cour du tsar, comme le prince Youssoupov ou la famille Troubetzkoy. Quel que fût leur statut, ils étaient tous fortement déclassés. Le choc était rude pour ces anciens privilégiés, même s’ils étaient conscients d’avoir échappé à l’enfer. Pour se donner du courage, les 4000 russes de Boulogne construisirent une église, Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, où, à partir de 1930, l’on se retrouvait le week-end avant d’aller boire du thé, ou de la vodka, les uns chez les autres, afin d’échanger des informations sur les atrocités staliniennes et ranimer la grande Russie à coups de chants et de souvenirs. 

Il faut que tu aies conscience de cela, Lutsicha : la tragédie fait partie de la Russie. Tout Russe sait que la vie lui enlèvera ce qu’il possède, que la raison et la civilisation ne sont que temporaires, que l’existence est baignée de plus de larmes que de rires. Tu comprends ?

– Je ne suis pas pressée de découvrir la tragédie. 

– Tu l’as déjà découverte.

Lutsi fixa sa mère dans le soir qui tombait. Elle l’interrogerait plus tard sur le sens de cette affirmation. Pour l’instant, elle voulait entendre la suite de l’histoire de ses origines.

– Continue. 

– À 30 ans, Piotr avait la rage au ventre. Il aurait encore aimé se battre. Mais où ? En attendant de nouveaux combats, il démarra une affaire de vente de vêtements. Ce n’était pas un travail noble, mais ton arrière-grand-père avait une simplicité qui l’aidait à accepter la situation telle qu’elle était, sans se soucier de ce qui aurait dû ou pu être. Parmi les couturières russes, il avait repéré les plus talentueuses, et il leur avait suggéré de créer leurs propres vêtements. « Je me charge de vous fournir en tissus et d’écouler la production. Je vous paye à l’heure, un franc de plus que ce que vous donnent vos clients habituels ».

Son affaire se développa rapidement. Il tâcha d’harmoniser les créations, de pousser à la confection des produits qui se vendaient le mieux. À lui qui avait connu les atrocités de la guerre, le commerce ne faisait pas peur. C’était même un jeu d’enfant. « Tant qu’on ne risque pas de mourir, on ne risque rien », affirmait-il avec son accent venu de l’Est.

En amour aussi, il osait tout. Du coup, il avait un succès fou, alors qu’il n’était pas beau, trop petit, le nez cassé, les cheveux gras. Mais il avait trois qualités fondamentales pour séduire une femme : le bagout, l’humour et le courage. Il aurait pu séduire n’importe laquelle des couturières, toutes plus ou moins amoureuses de lui. Mais, peut-être pour ne pas faire de jalouses, ou pour ne pas mettre son activité en péril, il jeta son dévolu sur une jeune danseuse, d’origine turque, qui s’appelait Aylin Kabdan, qu’il allait admirer aux Folies Bergères, le cabaret parisien où il aimait se rendre le dimanche, fasciné qu’il était par la beauté des femmes qui s’y produisaient et la qualité des spectacles qui y étaient donnés. Je ne sais pas comment il s’y prit pour séduire une de ces beautés, toujours est-il qu’il y parvint. Le fait qu’elle soit Turque était sans doute une motivation supplémentaire : Piotr n’oubliait pas qu’il avait pu se réfugier dans ce pays lorsque les Rouges avaient détruit la Russie tsariste.

Aylin accepta même de devenir son épouse, à une condition : qu’elle garde son nom. En mémoire de ses parents disparus, qui avaient fui avec elle la Turquie Kémaliste peu après Piotr et son général, elle souhaitait pérenniser leur patronyme par-delà les générations. Comme elle était fille unique, elle était la seule à pouvoir le faire. Immigré et orphelin lui aussi, Piotr pouvait comprendre cette demande. Voici pourquoi, Lutsicha, tu t’appelles Kabdan-Ossokovsky. 

Lutsi secoua la tête. Quelle histoire… Son arrière-grand-père était un sacré type. Un homme, un vrai. Elle ne voulait pas s’appesantir pour l’instant.

– Et mon prénom ?

– Attends, répondit Sonia. L’histoire est loin d’être finie.

La mère alluma une nouvelle cigarette sous le regard désapprobateur de sa fille et se resservit du thé. Tasse fumante à portée de main, cigarette au bout des doigts, Sonia se recala contre le radiateur près de la fenêtre et poursuivit son récit.   

– Piotr et Aylin se marièrent à Boulogne-Billankoursk le 17 juin 1934, entourés de toute la communauté russe, d’une partie de la communauté turque, de gens du spectacle et de pas mal de Français, car les relations commerciales de Piotr étaient nombreuses et se transformaient toujours en relations amicales. 

En 1935, naquit mon père, ton grand-père, Viktor Kabdan-Ossokovsky. Tu remarqueras que le prénom est aussi russe que français, et sans doute est-il également prononçable en turc. 

En 1936, quand il apprit que des brigades internationales se formaient pour aller soutenir les républicains espagnols qui luttaient contre les nationalistes du général Franco, Piotr se sentit des fourmis dans les jambes et dans les bras. C’était l’occasion d’en découdre, de reprendre le combat contre l’oppression. Mais il y avait aux yeux de l’ancien Russe blanc trop de rouges parmi ces combattants et leurs soutiens. Le communisme c’était le fascisme, pas la liberté. Et puis il était désormais mari, père et prospère, considérations qui l’incitaient à réfréner ses ardeurs belliqueuses.

Il comprit que le fascisme pouvait être aussi bien de droite que de gauche, ou ni de droite ni de gauche, quand, le 23 août 1939, Hitler et Staline signèrent le pacte germano-soviétique. Les deux monstres s’associaient, le mal n’avait ni couleur ni limites. Quand la guerre fut déclarée contre l’Allemagne nazie, le 3 septembre 1939, Piotr n’hésita pas : il s’engagea. Du moins essaya-t-il : mais on refusa de l’intégrer, aux prétextes qu’il n’était pas français, qu’il était trop vieux – 38 ans – et qu’il avait une famille à charge. Il pesta, jura, implora : rien n’y fit.

Il rongea son frein durant toute la « drôle de guerre » et assista médusé à l’invasion allemande de mai-juin 1940, qui anéantit l’armée française en un mois. Heureusement, pour lui comme pour le pays, un général caractériel nommé Charles de Gaulle lança un appel à la radio…

– Le 18 juin 1940. Depuis les studios de la BBC, à Londres.

– Bien, Lutsicha. Piotr n’entendit pas l’appel, mais il en entendit parler. Il décida de partir sur-le-champ. Il n’était pas militaire, et alors ? Le général ne rechignerait pas, il n’y aurait peut-être pas tant de volontaires que ça.

– Et nous ? demanda Aylin.

– Ma perle, lui répondit son mari, tu sauras te débrouiller sans moi pendant quelques mois.

Depuis la naissance de Viktor, Aylin avait quitté la troupe des Folies Bergères, la grossesse et l’accouchement étant rédhibitoires pour une danseuse nue de haut niveau. Dès lors, elle n’avait pas tardé à seconder son mari dans son entreprise de production et de vente de vêtements ; elle était vite devenue indispensable, se chargeant de toute la gestion depuis le local de Boulogne, tandis que Piotr était sur la route pour trouver des clients et rencontrer des fournisseurs. Victor, pris en charge par une « Nanouchka », vivait au milieu des adultes et semblait ne pas s’en porter mal.

– Et puis, reprenait Piotr pour convaincre sa femme réticente, notre fils ne doit pas avoir un père et une mère lâches. Pour lui transmettre le courage que tout homme devrait avoir, il n’y a pas meilleur moyen que de montrer l’exemple, par le travail et par l’engagement. Regarde ce que nous avons accompli, toi et moi, Aylin chérie, d’où nous venons et par où nous sommes passés. Continuons, élargissons. Et ne pensons pas qu’à nous, soyons généreux.

Que répondre à cet argumentaire ? Aylin était d’accord et elle accompagna son mari de bonne grâce dans ses préparatifs. Celui-ci dut passer par l’Espagne pour rejoindre Londres, mais il y parvint, dès le mois de juillet. Se trouvaient là quelques militaires évacués de Dunkerque ou revenus du corps expéditionnaire de Norvège ; la plupart d’entre eux choisirent d’être rapatriés en métropole. Ne resta alors que les volontaires, comme Piotr, encadrés par quelques officiers ayant refusé l’arrêt des combats puis l’armistice du maréchal Pétain.

Piotr avait un profil atypique : il avait déjà une expérience des combats, et non des moindres, mais il n’était pas militaire. Il fut vite remarqué pour ses talents, d’autant que le vieux général qu’il avait servi à Constantinople l’avait recommandé à ses pairs ralliés à De Gaulle. C’est ainsi que Piotr devint instructeur à l’école des cadets de la France Libre, fondée en février 1941. Ses talents de communication, son expérience unique, son énergie, firent merveille. Ses élèves, de tous âges et de tous bords, réunis par le seul verbe d’un officier anachronique, adoraient leur enseignant combattant. C’est De Gaulle lui-même qui le nomma capitaine, moins d’un an après le 18 juin. 

– Ossokovsky, vous êtes le meilleur de l’alliance entre la grande Russie et la France éternelle.

– Mon Général, vous êtes plus que la France : vous êtes le courage et la liberté ; c’est un honneur de servir sous vos ordres. 

Début 1942, le capitaine Ossokovsky, appelé Osso par ceux qui le connaissaient, fut envoyé en Afrique du nord. Il ne comprenait pas bien pourquoi le général passait tant de temps à rallier les colonies à sa cause alors que c’est en France et en Europe que se situait le cœur de la machine allemande.

– La Résistance intérieure est encore trop faible, lui expliquait un autre colonel devenu son ami. Il faut gonfler nos effectifs ailleurs et remonter par le sud. Les Anglais se chargent du nord.

Enfin, les combats arrivèrent, dans un lieu aussi improbable que les sables du désert. « Quelle idée que de venir s’entretuer ici ? », s’étonnait Piotr, constatant une fois de plus l’absurdité de la guerre. Étranger, Osso fut affecté à la Légion étrangère, dans une demi-brigade qui allait se retrouver en première ligne en juin 1942 dans le désert de Libye face aux Italiens et aux Allemands de l’Afrika Korps du général Rommel. On attendait les Anglais, qui n’arrivèrent jamais. Seuls, les 3000 Français Libres tinrent pendant 15 jours face à des forces bien supérieures, en nombre comme en matériel, et permirent aux Britanniques de se repositionner pour, un mois plus tard, remporter la bataille d’El Alamein. Bir Hakeim était la première contribution décisive de la France Libre à la lutte contre les nazis, et le capitaine franco-russe y était pour beaucoup. 

Le 8 novembre 1942, les Américains débarquaient en Afrique du Nord. Il fallait opérer la jonction avec eux, battre les Allemands en Afrique pour ensuite gagner la France. Ce furent de rudes combats encore, dans les montagnes, dans le djebel, dans les dunes. Sueur, sable et sang se mêlaient sous un soleil de plomb. Lors d’une percée des lignes ennemies, une balle atteignit Piotr à l’omoplate. Il tomba, mais il se releva. Nombre de ses camarades restèrent à terre. Il ne s’évanouit que lorsque, en sécurité, on lui ôta sa chemise trempée de sang pour retirer la balle.

Il tut sa blessure à Aylin pour ne pas l’inquiéter. En revanche, dans ses lettres, il ne cachait pas un paradoxe : « Je suis devenu un combattant à 16 ans pour défendre les valeurs de mon pays glacé contre le communisme ; aujourd’hui, je me bats dans le désert contre et avec des hommes que je ne connais pas. Je le sais, c’est pour une cause que je me bats, la liberté, la civilisation même, mais il est difficile de la voir quand la mort frappe autour de toi ».

Quand il apprit la défaite de l’armée allemande à Stalingrad, le 2 février 1943, après 4 mois de combats et 1 200 000 morts, Piotr fut partagé. Le honteux pacte germano-soviétique était effacé, cette victoire était un tournant dans la guerre, un incontestable signe d’espoir. Mais qui avait gagné : les Russes ou les communistes ? La liberté ou le totalitarisme ? La vie ou la mort ?

Ironie de l’histoire, c’est ce jour-là que Piotr fut nommé colonel. Nomination assortie de la citation suivante : « Soldat exemplaire, très belle tenue au feu. Par sa bravoure, a plusieurs fois permis à sa brigade des avancées décisives. Officier responsable et enthousiaste. A su gagner le respect de ses légionnaires ainsi que des commandants des unités associées. Fera un excellent commandant de bataillon ».

Le colonel n’allait pas tarder à s’illustrer, au cours de la célèbre bataille de Monte Cassino, autour de Rome. L’Afrique étant nettoyée, il s’agissait de faire tomber ce point d’Europe du Sud tenu par les Allemands, centre névralgique d’un dispositif de défense appelé la ligne Gustave. Ce n’était pas exprimé ouvertement, mais il s’agissait aussi, pour Churchill notamment, d’éviter que les Russes n’arrivent en Italie, via les Balkans. Pendant tout le premier trimestre 1944, Anglais et Américains attaquèrent sans succès les défenses du Mont Cassin. En avril, on repensa la stratégie, en associant plus de forces, dont des Polonais, des Canadiens, des Français, des Marocains.

Le rôle des Français, commandés par le général Juin, était de couper les lignes arrières de l’ennemi en passant par les montagnes. Après quoi, les Polonais partiraient à l’assaut du Mont Cassin. C’est ce qui advint, au prix de lourdes pertes. L’artillerie française et l’infanterie marocaine furent pilonnées par l’aviation allemande. On avançait mètre par mètre, dans de terribles combats. Après lesquels les Polonais purent, de l’autre côté, enfin prendre la position.

Piotr fut de nouveau atteint, à la cuisse cette fois, par la balle de mitrailleuse d’un avion, ce qui ne l’empêcha pas de continuer même après Monte Cassino, sur les berges du fleuve Garigliano et de son affluent, le Liri, où les Allemands s’acharnaient encore. Piotr fut soigné dans un hôpital de Rome, dont il s’enfuit au bout de 24 heures pour rejoindre ses hommes. La population romaine, qui avait pris conscience de l’impasse dans laquelle l’avait amenée Mussolini, destitué depuis juillet 1943, accueillit les vainqueurs de Monte Cassino en héros. 

Mais le temps du bonheur et du repos n’était pas encore venu. Il fallait continuer, et rentrer en France, enfin. Cette fois, la Résistance intérieure était prête. Surtout, les Anglais et Américains avaient débarqué en Normandie et avançaient chaque jour de quelques kilomètres vers l’Est.

La première D.F.L., Division des Français Libres, dont les légionnaires du colonel Ossokovsky, débarqua sur la Côte d’Azur le 17 août 1944. Ils participèrent aux combats du Mont des Oiseaux, près de Toulon. Piotr et ses hommes, avec entre autres un escadron de fusiliers marins, une compagnie anti-chars, remontèrent la Durance pour couper la route à la 9e Armée allemande qui battait en retraite. Il y eut encore là des jours pénibles et meurtriers. Débarrassés de cette 9e Armée, la 1ère D.F.L. continua vers le Nord, sans difficultés jusqu’en Bourgogne. Il y eut là quelques accrochages, mais c’est plus au nord, dans les Vosges et dans la plaine d’Alsace que les combats se firent les plus intenses.

En effet, convergeaient là toutes les unités allemandes qui se repliaient, la plupart des villes de France, dont Paris, étant libérées depuis la fin de l’été, et les Américains avançant lentement mais sûrement d’ouest en est. Restaient les Vosges, la Lorraine et l’Alsace. C’est là que, de novembre 1944 à mars 1945, se déroula la bataille d’Alsace. On se battit au corps-à-corps. Puis il fallut contrer l’opération allemande Nordwind, une des dernières manœuvres d’envergure de la Wehrmacht. Au prix de nombreuses pertes, Mulhouse, Strasbourg, puis la poche de Colmar furent libérées, et Piotr prit sa part à ses batailles meurtrières.

– Rentre, lui dit alors Aylin, une fois que la France était libérée.

– Bientôt, répondit Piotr, qui faisait partie de ceux qui voulaient poursuivre les Allemands même sur leur terre jusqu’à la reddition complète. 

– Pourquoi voulait-il continuer ? demanda Lutsi. Puisque les Allemands se repliaient en Allemagne…

– Parce que le régime nazi existait toujours. Hitler ne s’est suicidé que le 30 avril 1945. Les camps de concentration n’étaient pas encore libérés non plus. Et puis il y avait toujours cette idée, plus ou moins consciente, de ne pas laisser trop d’espace aux communistes. Tu peux être sûr que ton arrière-grand-père avait cela en tête.

– Et alors, qu’a-t-il fait ?

– Alors il a continué. Sa brigade ne fut pas envoyée en Allemagne, mais en Italie du nord, où restaient encore quelques Allemands et où étaient réfugiés les fascistes italiens. Et c’est là que son histoire s’arrêta, sur un piton rocheux du Massif de l’Authion, à quelques jours de la fin des combats, le 26 avril 1945. Alors qu’il exhortait ses troupes à le suivre pour un dernier assaut, c’est un obus de 105 mm – il fallait bien ça pour anéantir un homme de cette trempe – qui l’emporta pour toujours. Il est mort au combat, et il me semble que c’est ce qu’il voulait. Il n’imaginait pas vivre et mourir autrement, je crois.

– Comment c’est possible, ça ? Et sa femme ? Et son fils ? Son entreprise ? La communauté de Boulogne ?

– Ce n’est pas facile à expliquer, parce qu’il y a plusieurs raisons. Le traumatisme de l’adolescence et les combats qui ont suivi. Sa relation avec le général à Constantinople, qui a développé son goût pour la chose militaire. Le besoin d’être un exemple, d’être courageux, pour lui comme pour ses proches. Et puis cette folie russe, qui fait que l’on n’hésite pas à mettre sa vie en péril, car on sait que de toute façon ni la vie ni la mort ne sont choisies et qu’on ne maîtrise rien.

Lutsi resta silencieuse un moment, les mains posées sur la table. Il lui sembla qu’elle venait de regarder trois saisons d’une série les unes à la suite des autres, et les images se bousculaient dans sa tête. La pénombre avait envahi la cuisine, mais elles n’avaient pas allumé la lampe ; ce n’était utile ni pour parler ni pour écouter.

– Eh bien… Qui on est, nous, par rapport à ça ?…

– Les circonstances ne sont plus les mêmes, et c’est heureux. Mais nous devons être prêtes à prendre nos responsabilités quand la vie nous y oblige.

– Tu les as prises, toi ? 

– Je crois, oui.

– Alors raconte-moi la suite.

– D’accord. Mais allons nous asseoir au salon, nous serons mieux installées.

Elles changèrent de pièce, et mère et fille s’installèrent côte à côte sur le sofa. Sonia allait allumer une cigarette quand Lutsi prit sa main :

– S’il te plait. Ta responsabilité…

Les yeux gris et bleus se regardèrent.

– D’accord. Mais allumons une bougie.

C’est à la lueur d’une flamme qui dégageait une odeur de jasmin que, dans le séjour d’une maison du sud-ouest de la France, la petite-fille du Russe blanc mort pour la France raconta la suite de l’histoire familiale à l’arrière-petite-fille de celui-ci.

– Piotr Alexandrovitch Ossokovsky est donc mort à la frontière franco-italienne le 26 avril 1945 à l’âge de 44 ans, perforé par un obus allemand. Son fils, Viktor Kabdan Ossokovsky, avait 9 ans et demi. Il n’avait vu son père que trois fois trois jours pendant les années de guerre. Il avait donc peu de souvenirs, et la mort d’un père absent changea peu de choses à son quotidien. Aylin prit moins bien la mort de son mari. Non seulement elle ne pouvait construire la famille qu’elle espérait avec l’homme qu’elle aimait, mais en plus elle se demandait si elle n’avait pas commis une erreur en quittant Paris, la danse et la liberté pour suivre cet aventurier qui l’avait laissée pour aller se battre après six ans de vie commune, et qui désormais ne risquait pas de revenir. 

Le commerce de vêtements, qui leur avait permis de survivre pendant la guerre – même si le troc avait remplacé les ventes – put se maintenir jusqu’en 1949. Mais à partir de 1950, commença l’ère de la fabrication en série, du synthétique et du prêt-à-porter. La soif de consommation comme le progrès technique et la liberté retrouvée poussaient les consommateurs vers des tenues pas chères et faciles à porter. Et puis la protection sociale qui se mettait en place en France rendait plus compliquée l’exploitation – j’emploie ce mot volontairement – des couturières indépendantes, qui aspiraient à autre chose qu’à se ruiner les yeux 10 heures par jour et 6 jours par semaine dans des ateliers mal éclairés.

En 1952, Aylin stoppa d’elle-même l’activité pour la terminer proprement. Elle avait 50 ans. Elle rêvait d’un changement, de métier, mais aussi de vie, c’est-à-dire de lieu de vie. Retourner en Turquie l’attirait. Après la Guerre, avec l’aide des Américains, l’économie s’était libéralisée. Et le pays conservait le principal héritage de Mustafa Kémal : la laïcité.

Le problème était Viktor. Il ne voulait pas quitter Paris, même Boulogne, pour Istanbul. Il allait passer son bac, et il voulait entreprendre des études scientifiques ; il semblait attiré par la physique et la chimie, même s’il était aussi passionné d’histoire, excellent en français, en anglais et en russe. 

– Tu as trop de cordes à ton arc, mon fils, soupirait Aylin avec tendresse.

– Grâce à toi, Maman.

– Et à ton père.

Aylin n’oubliait jamais de rendre hommage à son mari défunt et de rappeler à son fils quel homme extraordinaire il avait été. Viktor, faute de pouvoir incarner son géniteur dans un corps et une voix, le voyait plutôt comme un personnage de légende, plus fictif que réel. 

Viktor obtint son bac avec mention très bien – rarissime à l’époque – ce qui lui valut d’être accepté en classe préparatoire au collège-lycée Stanislas de Paris, encore mieux cotée que celles d’Henri IV et de Louis-le-Grand.

– Eh ben dis donc ! s’exclama Lutsi.

– Tu pourras toi aussi y entrer, si tu le veux, répliqua Sonia.

Lutsi donna un coup de coude à sa mère et secoua la tête.

– N’importe quoi. Continue.

– Tout est possible, Lutsicha. Il ne tient qu’à toi…

– Allez… Continue !

–  En septembre 1953, Viktor intégra l’internat de la prépa scientifique Stanislas, dans le VIe arrondissement de Paris. Il ne t’a pas échappé que Stanislas est un nom russe, ce qui, même si c’est symbolique, ne pouvait que donner du sens à ce choix. Tranquillisée, Aylin partit à Istanbul, grâce à des cousins sur place avec qui elle était restée en relations, qui pouvaient la faire travailler dans leur commerce de fruits et légumes et l’aider à se loger. Il était convenu qu’elle reviendrait huit jours à Noël et que son fils irait passer un mois en Turquie l’été suivant. 

Je vais vite, mais c’est ainsi que cela se déroula pendant toutes les études de mon père. En 1960, diplômé de l’École centrale de Paris, il fut embauché par une entreprise qui s’appelait alors Thomson-CSF, et qui est aujourd’hui Thalès. Ses domaines d’activités étaient la défense, l’aéronautique et la sécurité. Passionné d’électronique, balbutiante à l’époque, Viktor contribua à mettre au point des systèmes de protection d’installations, de couverture radar du territoire, de guidage laser et je ne sais encore quelles autres technologies. 

En 1965, il rencontra une jeune ingénieure française, Nathalie, avec qui il se maria un an plus tard. En 1968, naquit Nicolas, mon demi-frère, que tu connais.

– Ouais…

– Mais c’est à partir de 1970 que les choses se compliquent. Je vais vite là encore, mais figure-toi que ton grand-père fut approché par les services de renseignements russes. 

– Le KGB ?

– Eh oui, le KGB. 

– Il a accepté de travailler pour eux ?

– Attends. Il commença par refuser. Les Russes insistèrent : il ne s’agirait que de transmettre quelques renseignements sur les systèmes de défense français, pour éviter la domination américaine, ce qui est un objectif que « nos deux nations partagent, n’est-ce pas Viktor Piotrovitch ? ». Ajouter le patronyme de son père était destiné à faire vibrer la corde sensible. « Un combattant hors pair, camarade. Bien entendu, si vous le souhaitez ensuite, nous faciliterons votre retour dans la mère patrie ». 

Depuis 1946, un décret permettait aux « Russes blancs » de rentrer au pays, en principe sans poursuite, puisqu’ils étaient « amnistiés ». La plupart avaient refusé, considérant que le régime stalinien n’avait rien à voir avec la Russie. Les malheureux qui crurent à la clémence du monstre se retrouvèrent à travailler dix heures par jour dans des camps de Sibérie. Krouchtchev et Brejnev, si l’on peut dire simples autocrates, assouplirent le régime, mais le goulag fonctionnait toujours sous leur règne et toute dissidence se payait de quelques années de travaux forcés, ou, pour les plus récalcitrants, d’un séjour en hôpital psychiatrique, d’où l’on ne ressortait jamais sain d’esprit tant la torture mentale y était forte. 

Les Russes passèrent au stade 3 de la persuasion. Tu devines ?

– Des menaces contre son fils ? Contre sa femme ?

– Je pense que cela aurait été le stade 4. Le stade 3, ce fut une femme, qui constituait bien une menace cependant. Elle était ce que les hommes appellent « une bombe » et ce que la Russie produit en étonnantes quantités. Celle qui approcha Viktor cacha son identité russe bien sûr, la ficelle aurait été trop grosse. Et elle se manifesta plus d’un an après le dernier contact avec l’émissaire russe. La « Finlandaise » chargée de séduire Viktor devait obtenir des photos compromettantes pouvant servir à le faire chanter.

– Pourquoi les Russes tenaient-ils tant à Viktor ?

– On était en pleine guerre froide. L’Est et l’Ouest se livraient une bataille sur tous les terrains : nucléaire, militaire, industriel, géopolitique… 

– Viktor a cédé ?

– À la femme non, aux Russes oui. 

– Comment ça ?

– Figure-toi que les Russes n’étaient pas les seuls à s’intéresser aux travaux de ton grand-père. La DST, Direction de Surveillance du Territoire, était alors le principal service de renseignement français. Ils avaient repéré les manœuvres soviétiques. Ils approchèrent alors Viktor et lui mirent un marché en main : « Acceptez la proposition soviétique, nous vous transmettrons les informations susceptibles de les intéresser. En échange de votre collaboration, demandez à être rapatrié en Russie au bout de 3 ans de service, à Moscou si possible ».

– Tu veux dire qu’il devint un agent double ?!

– Exactement. Sans doute voyait-il là une manière de conjuguer sa double appartenance. Peut-être aussi espérait-il avoir la paix, c’était un scientifique. Mais il était fils de son père. Il avait donc en lui une part de folie et une envie d’aventure.

– Sa femme accepta ?

– Non. Ils divorcèrent. D’après mon frère, cela devait arriver de toute façon. Nathalie prit Nicolas et ils partirent vivre à Grenoble, d’où elle était originaire.

– Et ton père partit en Union Soviétique ?

– Pas tout de suite. Pendant trois ans, il remit à son correspondant des plans et des notes confidentielles. Les responsables russes n’étaient pas des enfants de chœur et ils auraient vite flairé l’escroquerie si les renseignements n’étaient pas de qualité. Ils l’étaient donc, simplement ils avaient été produits trois années plus tôt. Les dates étaient falsifiées.

– Par la DST ?

– Par la DST.

– Comment il retrouvait son contact ?

– D’une manière très simple. Dans une brasserie près des Champs-Élysées, Le Berkeley, qui était en quelque sorte le repère des espions à Paris, ce qu’a raconté par la suite l’écrivain Vladimir Volkoff. 

– Repère d’espions, c’est un oxymore, non ?

– Tu connais ça, toi ? Non seulement tu as une jolie frimousse, Lutsicha, mais en plus elle est bien pleine. 

– Arrête les digressions… 

– Tu connais digressions aussi ?

– Allez !…

– Des enveloppes sous une table, parfois un microfilm dans une poche, plus rarement un paquet caché dans les toilettes. Bref, du classique.

– Et que recevait Viktor en échange ? 

– Des billets.

– Dont il faisait quoi ?

– Il a acheté un bel appartement à Paris. Il a sans doute entretenu des maîtresses. Mais il n’oubliait pas son ex-femme et son fils, qu’il n’a jamais laissés dans le besoin.

– Et les Russes ne s’aperçurent pas de son double-jeu ?

– Pas dans un premier temps.

– Ça a dégénéré ?

– Oui. 

– Raconte.

– D’accord, mais là il me faut une cigarette. C’est de la mort de mon père dont je vais te parler, quand même.

Sonia se leva pour attraper un cendrier. Elle en profita pour allumer une lampe à pied, qui seconda la bougie et augmenta la clarté de la pièce sans casser l’intimité nécessaire aux confidences. Lutsi admira la silhouette de sa mère, parfaite dans sa jupe droite grise et un chemisier rouge en soie, qui semblait n’avoir jamais froid. « Quelles origines elle a… », pensa-t-elle, sans pour autant s’associer à cette ascendance, qui était aussi la sienne. Il ne faisait pas chaud et Lutsi s’entoura de la polaire qui traînait sur le sofa.

– Tu ressembles à un petit ourson, remarqua Sonia en exhalant une bouffée de tabac blond.

– J’admirais ta ligne.

– Moi j’admire ton visage. Et bientôt j’admirerai ta ligne aussi. 

Sonia resta debout un moment.

– Bon. En 1975, Viktor Kabdan Ossokovsky fut exfiltré à Moscou, dans un centre de transmissions militaires. 

– Mais comment pouvait-il avoir envie d’aller vivre là-bas alors qu’il avait la belle vie à Paris ?

– Bonne question. À laquelle il y a je pense plusieurs réponses : la curiosité scientifique, les pressions de la DST, et puis la principale selon moi : son histoire familiale, en particulier celle de son père, qu’il connaissait si mal malgré ce qu’avait pu lui en dire sa mère.

– Elle était toujours à Istanbul ?

– Malheureusement, elle y est morte assez jeune, en 1971. Bêtement, en plus : elle a été renversée par un camion. Je regrette beaucoup de ne pas l’avoir connue.

– Ah oui, tu n’es pas née, toi, encore…

– Pas encore. À Moscou, dans ces années 1975-76-77, les compétences de Viktor firent merveille. Réciproquement, il apprit beaucoup auprès des ingénieurs et techniciens soviétiques. La vie à Moscou n’était de plus pas désagréable quand on avait la chance de faire parie de la nomenklatura, l’élite si tu veux. D’une manière très différente, Viktor retrouvait un peu la position de ses grands-parents à la fin du régime tsariste.

– Comment est-ce qu’il a rencontré ta mère ?

– Eh bien tu ne vas pas me croire, mais comme son père.

– C’était une danseuse ? Il l’a rencontrée dans un cabaret ?

– Mieux : au Bolchoï. 

– C’est quoi ?

– Le théâtre le plus célèbre de Moscou. Miléna faisait partie de la troupe du ballet. Elle interprétait les grandes œuvres du répertoire : Le lac des cygnes, La belle au bois dormant, L’oiseau de feu… Miléna cependant n’était pas une danseuse vedette. Elle n’exécutait pas de solos, et surtout elle ne participait pas aux déplacements à l’étranger. Elle en était très frustrée, car il était impossible de sortir de l’URSS si l’on ne faisait pas partie d’une organisation officielle invitée dans un pays tiers pour une raison précise. Je crois que Maman était sincèrement amoureuse de Papa, mais sans doute l’aimait-elle aussi en raison de sa nationalité française, car elle rêvait de venir en France. « Dis, milyy Viktor, tu m’emmèneras à Paris ? Dorogoy, tu m’emmèneras à Paris ? ».

– Il l’a fait ?

– Attends. Ils se sont mariés. Tu sais où ? À l’église Saint-Nicolas-le-Thaumaturge. Pas celle de Boulogne, où s’était marié son père, celle de Moscou. C’était un beau clin d’œil. Maman était magnifique, une vraie poupée russe, un peu mince peut-être, comme toutes les danseuses. 

– Elle a de la chance…

– Ne dis pas de bêtises. Les filles de ta génération, vous visez le mode squelette, mais ce n’est pas une solution. 

– Continue.

– Ils s’installèrent dans le quartier de Khitrovka, dans un appartement pas trop vétuste, pas trop mal chauffé. Et truffé de mouchards du parti, comme partout.

– C’est là que tu es née ?

– C’est là que j’ai grandi, après être née dans une clinique…

– … le 26 octobre 1978.

– Exact.

Sonia prit le temps de finir sa cigarette. Quand elle arriva au filtre, elle la posa sur le cendrier pour qu’elle s’éteigne d’elle-même. Elle ne les écrasait jamais, pour ne pas jaunir ses doigts vernis. Elle revint s’asseoir sur le sofa et Lutsi, partageant la polaire, se blottit contre elle.

– Quand je suis née, il restait à mon père moins d’un an à vivre. Depuis son arrivée à Moscou, il était toujours en contact avec les renseignements français, non plus la DST, qui n’opérait que sur le territoire national, mais le SDECE, Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. Ils prenaient cette fois de très grandes précautions, car la Russie soviétique était un état totalitaire, basé sur la surveillance générale de la population par la population. Il y avait forcément parmi les voisins, les collègues, les amis, un apparatchik sans scrupules – là, ce n’est pas un oxymore mais un pléonasme –, prêt à dénoncer aux autorités le moindre comportement suspect. En fait, le SDECE avait mis au point une règle simple : c’est toujours eux, les Français, qui prenaient contact.

L’agent du SDECE était un attaché de l’Ambassade de France, les ambassades ayant toujours été à la fois la couverture et le vivier des espions de tous les pays. Généralement, l’agent du SDECE contactait Viktor dans un lieu public – métro ou file d’attente devant un magasin – et lui donnait rendez-vous pour deux jours plus tard dans le square le plus proche de notre appartement, où l’agent se trouvait pour soi-disant promener son chien, tandis que Papa descendait pour fumer une cigarette. Même quand ils n’étaient que tous les deux, ils faisaient mine de se rencontrer par hasard. Papa laissait tomber une enveloppe, ou un sac, l’agent récupérait et s’en allait. 

– Mais comment pouvait-il sortir les documents de son centre des transmissions de Moscou, qui devait être hyper-surveillé ?

– Remarque pertinente. Il ne sortait rien. Il apprenait par cœur et il notait chez lui, en cryptant le tout selon un code que les Français lui avaient appris en France. 

– Mais c’était quoi, ces renseignements ?

– Ça pouvait être des formules mathématiques, des lieux d’implantation d’écoutes, et, le plus intéressant, le nom d’agents soviétiques infiltrés dans les pays de l’Ouest.

– Il avait accès à tout ça ?

– De manière parcellaire. Mais avec de la rigueur et du temps, on fait beaucoup de choses.

La mère et la fille méditèrent un instant cette affirmation. Puis :

– Qu’est-ce qui a mal tourné, alors ?

– On ne sait pas. Il avait dû être repéré, malgré sa prudence. Voilà ce qui s’est passé. Il fut désigné pour aller à Londres représenter l’institut moscovite à une rencontre internationale sur les micro-ondes et les faisceaux hertziens, une sorte de congrès où, malgré la guerre froide, les puissances avaient décidé de faire le point des connaissances. Personne n’était dupe : les technologies les plus prometteuses seraient tenues secrètes par les pays qui les mettaient en place. Mais c’était malgré tout l’occasion de se connaître entre spécialistes, de briller, et pour l’URSS de montrer sa puissance, dans ce domaine également.

Maman, toujours avide de sortir d’URSS, aurait voulu l’accompagner à Londres. Mais c’était impossible, le régime ne le permettait pas. Ce fut une chance pour elle, sans quoi elle serait morte de la même manière que son mari et je me serais retrouvée orpheline à 10 mois. 

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que les personnes qui vinrent le chercher à l’aéroport étaient sans doute des tueurs à la solde des Soviétiques. Cet honneur qu’on faisait à Viktor de l’envoyer à Londres était en fait un piège. Toujours est-il qu’on a retrouvé son corps dans la Tamise, trois jours plus tard seulement. Il était lardé de coups de couteau, on avait pris la montre et le portefeuille, sans doute pour faire croire à une agression crapuleuse. On était le 19 septembre 1979. Selon le rapport médical, Viktor était décédé le 16. Il avait 44 ans, le même âge que son père lorsqu’il est mort.

– Comment sais-tu qu’il n’a pas été tué par des voyous londoniens ?

– Parce que le 26 décembre 1991, l’URSS s’est disloquée. Et qu’au cours des années qui suivirent, les langues se sont déliées, les archives se sont ouvertes, du moins en partie, du moins pendant un moment. Dans un document professionnel concernant Papa, il y avait marqué, à côté de son nom : « Disparu au cours d’une mission en service commandé ». Les Russes, pour camoufler l’assassinat, voulaient-ils faire croire qu’il espionnait pour leur compte en Grande-Bretagne ? Était-ce vrai ? En tout cas, il n’était nullement question d’une agression à Londres. Une fois adulte, j’ai cherché en Angleterre aussi : les journaux révèlent bien qu’un homme a été retrouvé dans la Tamise, mais affirment que l’on n’a pu déterminer son identité. J’ai fini par avoir accès aux archives de Scotland Yard : il n’y a jamais eu d’enquête. Sans doute un arrangement en haut-lieu pour étouffer l’affaire. C’était avant l’information continue, avant les caméras, avant internet, avant les téléphones portables, avant que l’on s’indigne pour tout et n’importe quoi.  

– Eh ben… ponctua Lutsi, qui semblait sonnée par ces révélations.

– Tu comprends pourquoi je ne t’ai pas beaucoup parlé de notre famille jusque-là ?

– Je comprends, et je te remercie de le faire aujourd’hui. Pourquoi aujourd’hui, d’ailleurs ?

– Je ne sais pas. peut-être parce que tu as su me le demander. Peut-être parce que j’en avais besoin. Peut-être à cause de la neige…

Lutsi se dégagea de la polaire.

– Et toi dans tout ça ? Comment as-tu grandi ?

– Oh, si tu veux bien, on parlera de moi une autre fois, surtout que tu connais déjà certaines choses.

– Alors Papa ! Pour terminer sur les hommes. D’autant que tu n’as toujours pas répondu à ma question : pourquoi est-ce que je m’appelle Lutsi ?

– Bien vu. Il faut que je te parle de ton père pour répondre à cette question.

– Oui, un prénom d’enfant, ça se choisit à deux !

– Certes. Mais ton père, c’est plutôt je décide seul quand ça m’intéresse – 3 % des affaires familiales environ –, sinon tu fais ce que tu veux – autrement dit, je te laisse te débrouiller pour à peu près tout.

– T’exagères pas un peu, là ?

– Il me semble que tu peux constater les faits. Mais laissons ça. Je ne veux pas accabler un homme que j’ai aimé, que je pourrais aimer encore. Et puis même s’il n’est pas souvent là, il t’aime et tu es très importante pour lui. Et je suis aussi responsable de la situation que lui, puisque j’étais consentante, et même demandeuse, de notre histoire, ainsi que de ta venue au monde.

– Comment vous êtes-vous rencontrés ?

– J’y viens. J’ai donc grandi sans mon père, seule avec ma mère qui n’a jamais su un mot des activités de renseignements de son mari. Ce silence était non négociable aux yeux des services, russes aussi bien que français. Elle croit donc qu’il a été victime d’un crime crapuleux à Londres. Il faut dire que le KGB montra son professionnalisme pour éviter que Miléna regrette trop « le départ » de son Viktor : elle fut, à sa grande surprise, promue dans le corps de ballet n° 1 du Bolchoï. Et dix-huit mois plus tard – je ne sais si c’est le hasard ou le KGB –, elle a rencontré Sacha, violoniste, avec qui elle n’a pas tardé à se remettre en couple.

– C’est le père de ta demi-sœur, Tatiana ?

– C’est ça. J’ai un demi-frère par mon père, Nicolas, ingénieur informatique à Grenoble, et une demi-sœur par ma mère, Tatiana, directrice d’une salle de spectacles à Moscou.

– Et toi, tes études ? 

– Coupées en 2. Dans les petites classes, j’ai appris les bases de l’orthodoxie communiste, les bienfaits du collectivisme, la haine de l’Amérique, la grandeur du parti, etc. Et puis, avec le lancement de la glasnost et de la perestroïka par Gorbatchev, à partir de 1986-87, les choses se sont assouplies. Mais le changement radical est intervenu avec Eltsine, Président de la Fédération de Russie de décembre 1991 à décembre 1999. Ce furent des années folles, une anarchie complète. L’économie se libéralisait, les entreprises étaient privatisées, mais il n’y avait rien à vendre et pas grand-chose n’était produit. On découvrit le chômage, des millions de gens tombèrent dans la misère. L’inflation, c’est-à-dire l’augmentation des prix, dépassait les 1000 % par an. Le rouble ne valait plus rien. La Russie apparaissait pour ce qu’elle était : un pays complètement attardé, sous-développé.

En même temps, et c’est ce que je voyais, moi du haut de mon adolescence, des tas d’initiatives surgissaient partout, économiques, artistiques, politiques, sociales. C’était violent, c’était russe, il y avait des morts. La chape de plomb n’existait plus, on osait tout, on rêvait, on y croyait !… Depuis le règne de la grande Catherine, jamais la Russie n’avait été autant ouverte sur le monde. On se sentait Européen et citoyen du monde. Et puis, en raison des difficultés économiques, Poutine est arrivé, un petit fonctionnaire médiocre gorgé de suffisance et de vanité. De nouveau le pays s’est fermé, durci. Le mensonge d’État, l’oppression et la pensée unique sont réapparus. Mais j’étais partie.

– Pour la France ?

– Pas directement. Parce que j’ai rencontré ton père.  

– Alexei Valovidov.

– Alexei Sergueiovitch Valovidov, oui. Il avait dix ans de plus que moi et il était vendeur de voitures. Mais à grande échelle. Sais-tu ce que sont les oligarques ?

– Non.

– Les oligarques sont des hommes qui, pendant l’ère Eltsine, ont profité des privatisations pour acheter à un prix dérisoire des entreprises mises sur le marché. Les plus célèbres sont Mikhaïl Khodorkovski, ancien propriétaire du géant pétrolier Ioukos, Boris Berezovski, qui racheta l’Aéroflot et monta mille coups aussi tordus que lucratifs, ou Roman Abramovitch, le président du club de foot anglais de Chelsea. Mais il y en a bien d’autres. Poutine a sifflé la fin de la récréation, mais le mal était fait et la corruption n’a jamais cessé en Russie.

Ton père est un petit poisson par rapport à ces hommes-là, mais il a côtoyé ce milieu. Cependant, et cela change beaucoup de choses, à mes yeux tout au moins, il a toujours gagné sa vie honnêtement. Il était passionné de mécanique. Toute sa jeunesse – il est né en 1968 – il avait rêvé devant les voitures allemandes et américaines, inexistantes en URSS, mais qu’il apercevait parfois dans les revues ou à la télévision. Malgré la censure, quelques images passaient. À 21 ans, il a ouvert un premier garage. Et tout est allé très vite. Il a su montrer ses compétences, de mécanicien, mais aussi d’acheteur et de vendeur. Il a su s’entourer et déléguer, pour ouvrir des succursales au début des années 90 au moment où le pays se libéralisait. 

– Ça, c’était légal ?

– Oui. Le problème est qu’il commençait à gêner Berezovski, qui avait transformé l’entreprise d’État AutoVaz en LogoVaz et qui voulait pour lui seul le gâteau de la bagnole en Russie. En 1996, Berezovski est venu voir Alexei et il lui a dit une chose simple : « Ou tu travailles avec moi ou tu es mort demain ». Ton père n’a pas froid aux yeux, mais il sait évaluer la force d’un adversaire. Quand on ne peut pas lutter, il faut trouver une autre solution.

Alors il accepta de travailler en Russie sous la houlette de Berezovski. En gros, ce salaud lui prenait 50 % de son bénéfice. Mais ton père était un malin. Il s’est dit qu’il allait travailler avec l’étranger, notamment avec ce qui lui apparut très vite comme le plus grand marché du monde : l’Inde. Autant d’habitants que la Chine, mais un pays encore fortement sous-développé et surtout sous-investi.

– Et ça, il l’a fait sans Berezovski ?

– En effet. Mais son intelligence a été de le lui dire, de ne pas le prendre en traitre. Et il l’a dit au moment où Berezovski avait quelques problèmes. Pour te donner une idée, le magasin vitrine de Berezovski à Moscou fut attaqué à la kalachnikov par un groupe maffieux. Un an plus tard, son chauffeur était décapité lors d’une attaque à la bombe.

– Quand même…

– Oui. Quand même. Donc Berezovsky se fichait de ce que ton père montait en Inde, du moment qu’il ne l’embêtait pas en Russie.

– Bon, mais attends, toi, où tu es là-dedans ?

– J’avais 19 ans quand j’ai connu ton père, en 1997. J’avais eu quelques petits copains avant, dont deux belles histoires. Là, c’était à Moscou, pour l’ouverture d’un de ses magasins. J’avais été invité par une copine dont le père était un client d’Alexei. Il y eut des présentations de voitures, des Ford, des Mercedes, des Toyota. Après, Alexei a fait un speech, drôle, dynamique. Il sait parler aux gens. Ensuite, il y a eu un cocktail. Je buvais une coupe avec mes amis quand Alexei est venu vers nous, il saluait personnellement tous les invités. Il a posé son regard sur moi et il m’a dit :

– J’ai aimé la manière dont vous m’avez regardé.

– Mais…

– Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Qu’est-ce que vous voulez faire dans la vie ?

Ça m’a sciée. C’était lui la vedette, et il me posait des questions sur ce qui m’intéressait, moi. Il m’a laissé une carte, et il m’a dit : 

– On pourrait travailler ensemble. Mais pas avant que vous ayez fini vos études. C’est important, les études.

Il disait ça alors que lui, je l’ai su après, n’avait pas été plus loin que le brevet élémentaire ! On s’est vu le lendemain et on est vite tombés amoureux. Il aurait pu m’embaucher d’un claquement de doigt, mais il a tenu parole : il m’a encouragée à poursuivre mes études, de langues, anglais et français.

– Ta mère pensait quoi de cette relation ?

– Au début, elle a été furieuse. La différence d’âge, les affaires, l’argent, les voyages d’Alexei. Et puis, elle a été obligée de constater qu’on ne faisait pas n’importe quoi, que je réussissais dans mes études, et qu’Alexei était un homme de qualité. Un détail a achevé de me faire craquer : il était de Nijni-Novgorod. Comme mon grand-père. Nous y sommes allés, d’ailleurs, ce fut un beau moment.

Il passait de plus en plus de temps en Inde. Un soir où l’on se retrouvait après un de ses déplacements, il m’a dit :

– Je vais m’installer en Inde, pendant quelques années. Je voudrais que tu viennes avec moi.

J’avais tout prévu, mais pas de vivre en Inde ! Il a tout de suite ajouté :

– Je t’ai trouvé un emploi. Tu seras traductrice à l’ambassade de Russie à New Delhi.

Il avait tout organisé. Là, j’ai dû aller contre la volonté de Maman. Mon beau-père, Sacha, a été bien ; il a aidé Maman à accepter. 

Et nous sommes partis pour l’Inde. Pays fou, sale, violent, mais d’une créativité incessante, qui a beaucoup de points communs avec la Russie, la chaleur et la densité en plus. En Inde, le coup de maître de ton père a été de créer le système de crédit qui permet aux gens d’emprunter à long terme pour acheter une voiture. La stabilité économique le permet, alors que ce n’était pas le cas dans la Russie des années 90.

Moi, je me suis plu à l’ambassade. Surtout que, accompagnant l’ambassadeur ici ou là, j’ai connu des gens de différents pays, j’ai beaucoup appris.

Et puis je suis tombée enceinte.

– C’était voulu ?

– Bien sûr. De moi comme d’Alexei. Le problème est que ton père a commencé à s’éloigner, au physique comme au moral, et que je n’ai pas eu envie de supporter cela. Je passe sur les détails pour l’instant, on y reviendra une autre fois si tu veux. Alors j’ai saisi une occasion qui se présentait à moi : accompagner un consul de Russie, en poste en Inde jusque-là, mais qui venait d’être nommé en France, aux services consulaires de l’Ambassade de Russie, à Paris. Il avait besoin d’une assistante, sachant parler russe, français et anglais. Comme on travaillait en confiance, il m’a proposé le job. J’ai dit oui.

– Comment a réagi Papa ?

– Il a commencé par tempêter, disant qu’il n’accepterait jamais de vivre loin de son enfant. Je lui ai expliqué que c’est lui qui m’obligeait à partir, et qu’il ne tenait qu’à lui de jouer son rôle de père s’il le souhaitait. Nous n’étions pas mariés – on y avait pensé, on s’était dit qu’on verrait ça plus tard –, mais nous étions un couple, du moins le pensais-je.

– Pourquoi est-ce que tu n’es pas repartie en Russie ?

– C’était trop tôt. Je voulais continuer à voir le monde. Et puis j’ai tout de suite senti que Poutine était un sale type, qui allait instaurer un mauvais climat dans le pays, réécrire l’histoire, travestir la réalité, haïr les Américains. Et puis j’avais l’opportunité d’aller en France ! C’était à la fois le lieu de naissance de mon père et le rêve de ma mère ! Comment laisser passer une occasion pareille ? Je suis partie, enceinte de 4 mois. Et ce fut Paris, où tu es née, le 12 mars 2006. Ce furent de belles années. Nous étions heureuses. Ta grand-mère – ta Babushka – est venue nous voir souvent et on passait de très bons moments toutes les trois.

– J’ai quelques souvenirs.

– J’espère. Ton père venait aussi. Un peu plus souvent que maintenant. On s’entendait bien. Au fond, on avait vécu ce qu’on devait vivre ensemble, mais on ne pouvait pas aller plus loin. Il est trop indépendant, trop imprévisible. Et moi aussi peut-être. Le problème est que nous t’avons mise au monde et que nous t’imposons une vie un peu spéciale.

– Ça va.

– En même temps, tu es notre plus grande joie, ton père comme moi pensons que tu es ce que nous avons fait de mieux dans notre vie.

– Et c’est parce que tu as rencontré Richard qu’on a quitté Paris ?

– Il y a 5 ans, oui. Mais aussi parce que j’ai décidé de m’installer en tant que traductrice-interprète indépendante. Le côté administratif de l’ambassade et du consulat commençait à me peser. Je préfère des missions ponctuelles d’une part, et puis le travail à la maison d’autre part, qui me permet d’être là pour toi le plus souvent. 

– Et Papa fait quoi aujourd’hui ?

– Il est basé à Singapour. Mais il fait tout pour reprendre pied en Russie, d’autant que Berezovski est mort, en 2013, suicidé en Angleterre, du moins en apparence. 

– Décidément, l’Angleterre est dangereuse pour les Russes.

– Je crois que ce sont surtout les Russes qui sont dangereux pour les Russes. 

La mère prit les mains de sa fille et y posa un baiser.

– Nous avons une famille à la fois pesante et absente, Lutsicha. 

– Au fait ! s’écria Lutsi en bondissant du sofa. Mon prénom ? Tu ne m’as pas dit !

– Ah oui, c’est vrai. Tu ne devines pas ?

– Un prénom indien ?

– C’est ça, puisque nous t’avons conçue en Inde. Mais nous n’avons pas choisi n’importe quel prénom. D’abord nous aimons la sonorité de Lutsi. Et puis je trouve que cela va bien avec ton nom de famille, qui est le mien, Kabdan Ossokovsky. J’ai décidé de te donner mon nom quand j’ai été sûre que ton père ne vivrait pas avec toi. Je l’ai mis devant le fait accompli après ta naissance, mais bon… Lutsi vient du sanskrit, l’ancienne langue parlée en Inde, c’est le nom d’une plante du genre basilic, considérée là-bas comme sacrée, que l’on place dans les maisons pour porter bonheur. Tu es sacrée, tu nous portes bonheur, cela nous a paru adapté.

Lutsi sourit et se rassit.

– D’où vient la couleur de nos yeux ? Marron et bleu, ça fait gris ?

– Noir, et bleu, Lutsicha, noir. Mon père avait les yeux noirs comme du charbon. Et noir et bleu, ça fait gris, en effet. Ton père à toi a les yeux bleus. Bleus et gris, ça fait ce magnifique bleu-gris qui n’appartient qu’à toi. Tu es une eurasienne, Lutischa, tu viens du berceau de l’Europe. Tu as aussi l’âme slave, ce qui n’est pas forcément un atout.

– C’est quoi, l’âme salve ?

– C’est passer du rire aux larmes, de la tragédie à la comédie, sans transition.

– C’est la vie, non ?

– Certes. Mais il faut apprendre à gérer ses émotions, sans quoi on se fait du mal, et on fait du mal. Il faut un peu de constance, dans la vie. J’aurais pu t’appeler Constance, pour t’aider dans cette voie. 

– Bof. Et que sont devenus le frère et la sœur de Piotr, mon arrière-grand-père ?

– Comme je te l’ai dit, ils ont survécu. Mais ce sont d’autres histoires.

– Et Babushka ?

– Elle tient le coup. On ira la voir, bientôt. Il faut que je t’emmène à Nijni-Novgorod, aussi. On donnera rendez-vous à Papa là-bas. On tâchera de retrouver un peu nos racines…

– C’est sans fin…

– Oui, Lutsicha, c’est sans fin. Une histoire en appelle une autre, il y a d’innombrables bifurcations et ramifications.

– Tu racontes bien, je trouve.

– Parce que c’est une belle histoire. Celle de notre famille. 

– Et maintenant je sais pourquoi comment je m’appelle !

– On peut le dire comme ça. Cette histoire signifie également qu’on ne choisit pas ses origines et que ce qui nous arrive dans notre vie est en bonne partie déterminé par ce qu’ont été ceux qui étaient là avant nous. Ce fut vrai pour Piotr, pour Viktor, pour Alexei, pour moi, et ce le sera pour toi.

– Je ne suis pas libre, alors ?

– Nos origines d’une part, les circonstances d’autre part, sont pour beaucoup dans nos vies. Cela doit nous inciter à la modestie, mais ne doit pas nous empêcher de nous accomplir. Il reste à chacun pas mal de choix à effectuer, tous les jours. Malgré leurs déterminismes, ton arrière-grand-père, ton grand-père et ton père ont osé prendre leur vie en mains. 

– Les barres sont hautes…

– On place souvent la barre trop bas. Vise haut. Et peu importe si la barre tombe ou pas, ce qui compte c’est de s’entraîner pour la franchir. C’est ça, la vie : la course avant le saut.

– C’est noté, Mamouchka. 

4 commentaires

  1. Grosse journée pour Lutsi ! Je vois bien cette histoire sous forme de série (c’est la mode). J’ai appris plein de choses sur la Russie. Bravo Pierre-Yves ! Continuez. Amicalement. Joëlle

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s