Rétention

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Je m’appelle Josette Courbet. Début juin 2020, j’ai reçu l’appel téléphonique d’une assistante sociale m’informant que le Département réalisait une étude sur la manière dont les personnes âgées isolées avaient vécu le confinement.

Ils manquent pas d’air, me suis-je dit. Pas un médecin ne m’a appelé pendant ces 3 mois d’enfermement (sauf le secrétariat du généraliste, pour me dire que l’ordonnance avait été transmise à la pharmacie), aucune des infirmières du cabinet du rez-de-chaussée n’a pris une seule fois de mes nouvelles, alors que je les fais pourtant travailler quatre fois par an avec mes prises de sang, et maintenant que c’est fini, on me sollicite, pour fabriquer des statistiques et satisfaire les institutions. 

Mais puisqu’on m’en donne l’occasion, je vais relater quelques faits et impressions sur ces dernières semaines, en incluant ma sœur dont le sort mérite lui aussi d’être signalé.

Il me semble d’abord important d’indiquer que le confinement – c’est-à-dire la mise à l’isolement pour une raison sanitaire – est la situation habituelle de la plupart des personnes âgées et handicapées. Âgée de 92 ans, aveugle, marchant avec difficultés, je ne peux pas sortir de mon appartement. Mon mari et mon fils sont morts. Ma seule parente proche est ma sœur, 93 ans, qui a dû être placée dans un ehpad l’année dernière. Je suis donc dépendante d’une auxiliaire de vie qui vient à mon domicile 3 fois 2 heures par semaine, mandatée par une association spécialisée, pour le ménage et les courses. 

Pour donner une idée de ma vie courante, je suggère au lecteur de ma contribution, si elle parait, d’imaginer des journées sans télé, sans lecture, sans activités, sans sorties, sans visite deux jours sur trois, dans un appartement de 50 mètres carrés que je ne vois même plus. Cette habitude que j’ai de la solitude, de la dépendance et de l’enfermement a sans doute rendu le confinement lié au CoVid-19 plus supportable pour quelqu’un comme moi que pour une personne jeune et en pleine possession de ses moyens. 

Pourtant, j’ai l’impression d’avoir été maltraitée entre le 15 mars et le 15 juin,  voici pourquoi :

– le rythme habituel de venue de l’auxiliaire de vie qui m’assiste a été bouleversé. Les horaires changeaient tout le temps, comme la personne. Je ne savais pas si quelqu’un allait venir et qui allait venir. Je peux comprendre que la gestion du personnel ait été perturbée pendant cette période exceptionnelle, il n’empêche que l’on aurait pu au moins nous avertir des horaires de passage. Faute de compassion, un peu de politesse aurait été bienvenue ;

– le manque d’informations, et tout simplement de prise de nouvelles, est aussi quelque chose de regrettable. Une parole claire et posée venant de l’association ou d’autres entités chargées de l’aide sociale m’aurait apaisée. On a entendu partout que l’on souhaitait protéger les personnes vulnérables : la première chose à faire pour les protéger était de les traiter comme des êtres humains ;

– pendant la durée du confinement, on m’a demandé de porter un masque chaque fois que venait l’auxiliaire de vie, masque que me fournissait cette dernière. Cette obligation de distanciation sociale, je dirais plutôt asociale, m’a paru injustifiée, et pour tout dire vexatoire, sans raison puisque je ne sortais pas. Ne pouvais-je pas décider moi-même si, chez moi, je voulais porter un masque ou pas ?

Après le 11 mai, donc après le confinement officiel, ça ne s’est pas arrangé. L’auxiliaire de vie qui se présenta le vendredi 15 mai était différente de la précédente. Je demandai à la nouvelle si Aurélie était malade, elle me répondit qu’elle ne savait pas. En revanche, elle me demanda de répondre à un questionnaire. Je me prêtai à l’exercice et constatai que cet interrogatoire était visiblement destiné à savoir si j’avais des symptômes liés au CoVid. 

– Vous me soupçonnez ? demandai-je.

– Pas du tout, Madame, on m’a demandé de remplir ce questionnaire, c’est tout.

– Mais pourquoi maintenant ?

– Je ne sais pas.

J’ai bien vu que je l’agaçais. Le lundi 18 mai, c’est une nouvelle remplaçante qui se présenta, Sarah. À peine entrée, elle me demanda de mettre le masque qu’elle me tendit. Je lui demandai si elle allait également me questionner, ce à quoi elle répondit par l’affirmative. Et en effet, elle me posa les mêmes questions symptomatiques que la fois précédente, inscrivant mes réponses sur une feuille. Là non plus, elle ne m’expliqua pas pourquoi.

Je me suis inquiétée. Est-ce qu’on pensait que je pouvais avoir été contaminée par Aurélie, qui était peut-être arrêtée parce qu’atteinte par le CoVid ? J’essayai de mieux écouter mon pauvre corps, pour voir si, parmi les dizaines de douleurs qui sont l’état permanent d’une vieille chose comme moi, des douleurs nouvelles n’apparaissaient pas. Et bien sûr j’en trouvai. Il suffit de se concentrer sur une partie de son corps pour sentir quelque chose de bizarre. Essayez, vous verrez.

J’eus des nuits agitées, des jours pénibles. Le mercredi, j’appelai l’association (j’ai un téléphone à gros boutons avec 4 numéros enregistrés, dont celui-ci), et demandai des explications. On prit mon message en disant qu’on me rappellerait. 24 heures après, sans réponse, je rappelai. On finit par me passer quelqu’un dont je ne compris pas la fonction, qui me répondit qu’on n’avait pas le droit de communiquer sur la santé du personnel, mais que je ne devais pas m’inquiéter, toutes les précautions étaient prises.

– Et s’il y a le moindre doute, on vous testera.

Ça ne m’a pas rassurée. Je ne savais plus quoi penser. J’écoutais la radio, c’est le seul contact avec le monde extérieur qui me reste. 

Le 5 juin, Aurélie est revenue. Je lui ai demandé comment elle allait, elle m’a répondu bien, sans autre précision. Je n’ai pas insisté. 

Je regrette donc que l’association n’ait pas été claire avec moi dès le début. Il est apparu que les aides de vie avaient ordre de ne communiquer aucune information. Et il a fallu que je téléphone moi-même, deux fois, pour obtenir… une réponse, mais pas d’explications. Cette période post-confinement fut donc pour moi pire que la précédente. La rétention d’informations n’est pas une bonne manière de traiter les personnes que l’on prétend aider. Nous, personnes âgées, avons comme les autres droit au respect et à la vérité.

Mais le pire fut atteint avec la visite à ma sœur dans son ehpad. Une visite d’abord interdite, ensuite surveillée, gâchée, tronquée. Une base allemande pendant la Seconde Guerre mondiale n’aurait pas été mieux gardée que sa résidence. Pendant deux mois, je n’ai même pas pu y entrer. Alors que ma sœur paye 2500 € par mois (sa retraite de 1500 € plus 1000 € sur ses économies, elle peut tenir 2 ans) pour finir le moins mal possible dans ce mouroir, l’institution censée la protéger l’a privée du contact avec le seul membre de sa famille qui lui reste. Sciemment. Avec acharnement. Les auteurs de ce crime sont les responsables de l’ehpad, le gouvernement, mais aussi et surtout les médecins, les médias et l’opinion. Maintenant, j’en entends qui s’indignent des conditions faites aux personnes en ehpad ; mais les mêmes étaient jusque-là des fanatiques du confinement strict, soi-disant pour nous préserver, alors qu’ils nous torturaient. 90 % des médecins et 80 % de l’opinion, au bas mot. 

C’est bien mal connaître « les aînés » que de croire qu’ils veulent être prolongés à tout prix. La plupart d’entre nous espèrent mourir dès que possible, en abrégeant l’agonie si l’on n’a pas la chance de mourir dans son sommeil ou de tomber d’un coup en raison d’un arrêt du cœur. Personne en tout cas ne souhaite continuer à vivre dans un ehpad si c’est pour être privé des rares proches qui nous restent, des conjoints et des enfants pour ceux qui en ont. À notre âge, n’avons-nous pas mérité un peu d’affection et de repos ? On nous a enlevé l’une et l’autre, pour nous imposer le tourment et l’isolement. Accessoirement, on a imposé des conditions de travail dénuées de tout bon sens au personnel.

Après le 11 mai, le régime carcéral fut légèrement assoupli. Pour que vous ne disiez pas que j’exagère, je reproduis une phrase que j’ai entendue sur France Inter le 5 juin. Elle est d’un certain Pascal Champvert, président de l’Association des Directeurs au service des Personnes Âgées (AD-PA). « Un membre du personnel doit accompagner en permanence les visiteurs, de sorte que tout ce qu’ils vont toucher dans l’établissement soit immédiatement désinfecté, et que les visiteurs ne puissent rencontrer aucune autre famille ni aucun autre personnel. Tout cela est ubuesque ». Accompagnement de tout visiteur, désinfection, mais aussi limitation à deux personnes dans les chambres, prise de rendez-vous obligatoire, donc gestion de planning et temps limité de visite. Dans l’établissement de ma sœur, chaque pensionnaire, après deux mois d’isolement total, n’a eu droit qu’à une visite de 45 minutes tous les 15 jours ! Visite surveillée et désinfectée comme décrit plus haut. Et là, nous étions après la mi-mai, donc bien après le pic épidémique.

J’ai quand même été voir ma sœur dans ces conditions atroces. Voir n’est pas le bon mot puisque je suis aveugle. Disons que j’ai été lui permettre de me voir, que j’ai été l’écouter, lui parler, lui prendre la main. Et réciproquement : j’ai autant besoin d’elle qu’elle a besoin de moi. J’avais demandé une accompagnatrice à une autre association de services à la personne, qui m’a donc convoyée et guidée. Elle n’a pas pu entrer dans l’ehpad. Avant même le hall d’accueil, une aide-soignante m’a prise en charge ; elle est dédiée à ce travail puisqu’il n’y a qu’une visite à la fois. Elle m’a obligée à me laver les mains et à mettre un masque. J’ai senti à sa voix et à son contact qu’elle-même était masquée, gantée, équipée d’une surblouse.

Cette créature m’a conduite dans une pièce où l’on m’a annoncé que ma sœur allait venir. En effet, Édith est arrivée, escortée par une autre garde-chiourme. Qui s’est éclipsée, non sans nous avertir :

– Bon, je vous laisse, Mesdames. Vous avez 35 minutes.

On nous avait déjà rabioté 10 minutes. On s’est donc retrouvées là, toutes les deux face à face. Mais c’était mal fichu, les sièges étaient trop loin l’un de l’autre, et ils étaient lourds, on n’arrivait pas à les bouger. Pour se prendre la main, il fallait tendre le bras, ce n’était pas pratique. 

– J’enlève mon masque, a dit Édith. Enlève le tien, s’il te plait.

– Tu as raison.

J’ai ôté ce tissu du malheur.

– C’est mieux, a dit Édith.

– Je regrette de ne pas te voir, ai-je répondu.

– Je vois pour nous deux.

Vous savez ce qu’on a fait pendant les 10 premières minutes de ces 35 pauvres minutes que l’on nous accordait ? On a pleuré. Nous n’avons pu retenir le trop-plein de malheur en nous. Nous avons pleuré en silence, on n’entendait juste les faibles reniflements qui économisaient nos mouchoirs au tissu détrempé. Je pouvais sentir mes larmes suivre les sillons de mes joues qui ressemblaient à de la terre en période de sécheresse.

– Qu’est-ce qui nous arrive ? a bredouillé Édith. 

– Je sais pas, ai-je répondu.

À ce moment-là, je crois que nous pleurions sur l’absurdité de l’existence en général, sur cette incapacité des êtres humains du XXIe siècle à finir leur vie proprement. Le confinement lié au CoVid était un malheur de plus, ni plus ni moins. 

– Comment a-t-on pu en arriver là ? pleurait Édith.

– Ne te tracasse pas plus qu’il n’est nécessaire.

– Tu te souviens, comme on courait vite quand on était petites ? Comme on grimpait dans les arbres ?

– Je me souviens. Comme si c’était hier.

– Nous étions libres. C’était il y a si longtemps.

– Pas tant que ça.

Alors nous avons parlé, un peu, de notre enfance, de Papa et de Maman. Juste des bribes, parce qu’on avait peur de se faire mal et parce qu’on savait que nous n’aurions pas le temps, que les matons allaient venir nous séparer de nouveau. Et c’est ce qui advint. 

– Tout s’est bien passé ? a demandé la jeune femme. Oh ! s’est-elle exclamée. Vos masques, vous devez les remettre !

Que lui répondre ? Peut-être qu’on aurait au moins pu nous proposer un thé. Mais l’heure était aux mesures inutiles et compliquées, tandis qu’on oubliait le simple et l’essentiel.

Nous nous sommes levées péniblement. On nous a remis nos masques, on nous a fait sortir de la pièce et je me suis cognée plusieurs fois.

Édith a serré ma main. Dans notre état, on ne s’embrasse plus, c’est trop compliqué. Cette fois, nous avons essayé de les retenir, nos larmes.

– Tu reviendras ?

– Bien sûr. Je vais réserver une place sur le planning dès maintenant.

– Réserver une place sur le planning…

On m’a emmenée, on l’a emmenée. Je savais qu’elle freinait ou essayait de tourner la tête pour me voir encore un peu. 

Il a fallu que je déplaise à l’aide-soignante, mais j’ai insisté pour que l’on me conduise au secrétariat afin que je retienne un créneau pour une visite dans deux semaines. 

– C’est fait, Madame Courbet

Mais, quelques jours après, un grain de sable s’est ajouté aux grains de folie : une femme de ménage a été testée positive au coronavirus. L’établissement a été remis en quarantaine. Toutes les visites ont été annulées. Aucune dérogation possible. J’ai téléphoné. J’ai pu parler à ma sœur. Mais nous étions trop éloignées l’une de l’autre pour pouvoir nous réconforter. 

Pour conclure, je dirai qu’à la solitude habituelle ce confinement officiel a ajouté l’infantilisation, l’hypocrisie, la privation de liberté. C’est regrettable, même si j’ai conscience qu’il a sans doute été plus terrible encore pour des enfants de familles défavorisées entassés dans des appartements, privés de copains et d’école. Mais quand on voit la peur qui s’empare des gens face à une molécule sans volonté, on a une idée assez nette de ce que serait notre attitude face à une force destinée à nous exterminer. La Résistance est loin.  

Voilà ce que je pouvais dire sur la manière dont j’ai vécu le confinement. Je reste à disposition si besoin est pour fournir des informations complémentaires et nécessaires à l’étude entreprise. 

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