Céline et les petitous

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Marjorie avait un peu peur. Depuis deux mois elle attendait le retour à l’école, mais elle n’avait pas bien compris. Ses parents lui avaient expliqué que ça ne serait pas comme avant, qu’elle n’aurait plus le droit de toucher les autres élèves et qu’elle devrait faire très attention à ce qu’ils ne lui crient pas dessus.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils ont peut-être un microbe qui peut te rendre malade.

– Mamie m’a dit que le microbe rendait pas malade les enfants.

– Mamie ne sait pas tout.

Marjorie venait de fêter ses 6 ans. Elle était en grande section. Elle aimait l’école. Et depuis qu’elle en était privée, elle l’adorait. Il lui tardait d’y retourner. Elle voulait retrouver sa maîtresse, retrouver Céline l’éducatrice de la garderie, retrouver Lucie, Léo, Arthur, Rose, Lina, Jade, Lucas, retrouver même les autres qu’elle connaissait moins, et même le monsieur qui avait toutes les clés, qui s’occupait de tout et qui l’effrayait.

Ses parents lui avaient dit qu’elle serait toute seule à sa table et qu’il n’y aurait qu’une moitié de la classe.

– Un jour une moitié, le lendemain l’autre moitié, et ainsi de suite.

– Et si mon jour c’est mercredi ?

Les grandes personnes étaient bizarres en ce moment, c’était pas rassurant. Mais bon. Elle serait gentille et elle obéirait. 

Céline aussi avait un peu peur, même si elle avait 45 ans. Céline serait la première demain à accueillir les enfants pour ce premier jour de déconfinement. Elle assurait la garderie du matin, la cantine et la garderie de fin d’après-midi dans une école maternelle. 

Ses peurs étaient partagées. Elle savait d’expérience ce qui pouvait arriver quand des cellules se mettaient à débloquer dans un corps, elle avait souffert dans sa chair. Le petit corona était bien moins dangereux que des tumeurs malignes, mais peut-être était-elle affaiblie par son récent combat contre la maladie.

Pourtant, ce qu’elle redoutait le plus était de ne pas pouvoir respecter les règles de « distanciation sociale » édictées pour les écoles. « Distanciation sociale » était un oxymore, c’est-à-dire une association de deux mots incompatibles. « Distanciation sociale dans les écoles » était un double oxymore, c’est-à-dire un non-sens. Pour dissimuler le non-sens, on avait d’ailleurs changé de mot : on parlait maintenant de « distanciation physique ».  

Comment obliger des enfants de 3 à 6 ans à suivre toute la journée des lignes sur le sol et à ne circuler qu’en un seul sens dans une salle, des couloirs, une cour ? Comment éviter les contacts avec les autres enfants alors qu’ils ne peuvent vivre sans toucher leurs semblables ? Autant demander au soleil de ne plus briller. Comment expliquer le masque de l’adulte qui cache le visage et angoisse les petitous ? Comment allait-elle faire si ses protégés n’obéissaient pas à ses directives ? S’il fallait séparer deux enfants, il faudrait les toucher : avait-elle le droit ? 

Elle avait participé aux rencontres avec le maire, la directrice, sa cheffe, les institutrices, le concierge ; ils avaient essayé de tout prévoir, parce qu’il fallait bien respecter les 55 pages du Guide relatif à la réouverture et au fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires. Ce matin encore, lors de la prérentrée fantôme, ils avaient essayé de tout passer en revue. Tout le monde était consciencieux, personne n’était dupe : on ferait au mieux, mais l’école c’était la vie, et la vie c’était l’échange avec les autres. Surtout pour les enfants.

La nuit fut agitée, pour l’élève comme pour l’éducatrice. Marjorie rêva qu’un monsieur venu du ciel avec un masque horrible la tirait très fort par le poignet et la séparait de ses amis de l’école qui l’appelaient et devenaient de plus en plus petits alors qu’elle disparaissait dans les nuages. Céline rêva qu’au moment où elle se précipitait pour empêcher trois enfants de débuter une chenille en se tenant par la taille, elle trébuchait, tombait sur la goudron ; ne pouvant se relever, elle voyait les enfants un par un venir grossir la chenille et se postillonner à pleins visages en chantant à tue-tête. C’est à ce moment que le maire, la directrice et la représentante des parents d’élèves arrivaient pour vérifier le bon respect des consignes. 

La première journée d’école post-déconfinement ne se passa pas aussi mal que dans les cauchemars, même si elle ne fut pas simple. Lorsque la maman de Marjorie posa sa fille à 8 heures moins le quart, elle dut sonner car les parents n’avaient plus le droit de pénétrer à l’intérieur de l’enceinte scolaire. Rien que ça, pensa Céline, c’est traumatisant. 

– Je vous la confie, dit la Maman. Elle est impatiente. 

– Moi aussi. Bonjour Marjorie. Quelle joie de te revoir !

La petite trépignait, mais sa mère attendit que le portillon fût ouvert pour la lâcher. Elle lui donna un baiser et la petite avança. Marjorie regarda Céline. On l’avait prévenue qu’elle porterait un masque, il n’empêche, ce n’était pas beau à voir. D’ailleurs, elle ne put retenir une question :

– Tu as eu un accident ?

– Non, rassure-toi. C’est pour qu’on soit sûr que le virus ne viendra pas nous embêter.

Disant ceci, l’éducatrice, par réflexe, posa une main sur l’épaule de la petite fille. Aussitôt, elle la retira, comme si elle s’était brûlée. Elle eut à peine le temps de réaliser son erreur qu’elle sentit la main de la petite se glisser dans la sienne. « Mon Dieu, mais comment on va faire ? ». Céline n’eut pas le cœur à repousser cette menotte. Elle se retourna vers la portillon ; la mère était encore là, qui leur adressa un petit signe. Elle eut l’air plus soulagée que mécontente. Ouf, pensa Céline. Si cette dame voulait faire des histoires, elle pouvait.

Céline et Marjorie rejoignirent la salle de garderie. Quatre enfants étaient déjà là, surveillés par le concierge pendant quelques minutes. Céline montra à Marjorie comment se laver les mains, avec le savon au robinet, avec le gel dans le flacon.

– Il faut faire les deux ?

– Non. Au choix. Au moins 30 secondes et jusqu’aux poignets. Quand on vient de dehors, l’eau et le savon, c’est mieux. 

Marjorie entra et regarda autour d’elle. Elle vit tout de suite Rose et eut un grand sourire. Et puis après Lucas, qui l’appela. « Viens ! ». Les deux autres, c’était Armand et Enzo. 

Marjorie s’étonnait que chacun joue dans son coin, puis elle se rappela ce qu’on lui avait expliqué : le microbe invisible pouvait devenir méchant. Elle regarda Rose et Lucas. Ça m’étonnerait qu’ils soient méchants. Ils sont gentils. Armand et Enzo, ils sont bêtes, mais je crois pas qu’ils sont méchants. 

Elle prit un jeu elle aussi, même si elle n’avait pas très envie. D’autres enfants entrèrent, escortés cette fois par le concierge, qui leur fit se laver les mains. Céline leur montra où poser leurs affaires et où s’installer.

À 8 heures, l’éducatrice se plaça au centre et tapa dans ses mains pour demander le silence. Elle avait pris dans un angle de la pièce un bâton sculpté dans lequel des plumes étaient plantées.

– Vous vous souvenez ce que c’est ?

– Le bâton de parole ! s’exclamèrent plusieurs voix.

– Écoutez-moi, les enfants. Vous êtes 10. C’est le maximum autorisé. Et ce sera pareil dans les salles de classe. Le but est que nous ne soyons pas trop près les uns des autres. Quelqu’un peut me dire pourquoi ?

Quatre doigts se levèrent. 

– Enzo ?

– Parce qu’il faut pas qu’on se tousse.

– Il vaut mieux éviter de se tousser dessus, oui. Rose ?

– Il faut pas qu’on se tou-che !

– Tu as raison également. On nous demande de ne pas nous toucher. 

Céline expliqua les règles à respecter. Le masque la gênait. Non seulement ce truc gâchait la communication entre les êtres, mais en plus il l’empêchait de respirer. Une fois les consignes rappelées, elle proposa aux enfants ce qu’elle avait préparé, jugeant indispensable d’établir la liaison entre le confinement et le déconfinement, aussi perturbant l’un que l’autre. Il fallait de plus « verbaliser le négatif », pour reprendre l’expression de Françoise Dolto.

– Chacun à votre tour, vous allez nous dire ce qui vous a le plus manqué pendant ces deux mois sans école et donc de quoi vous avez le plus envie en revenant. 

Elle les regarda. Ils semblaient intimidés, non pas de se retrouver, mais au contraire de ne pas se retrouver, de brider leur instinct qui les poussait à s’approcher les uns des autres, à prendre ensemble les mêmes objets, à chahuter, à se respirer et à se regarder de près. Ils dépériraient vite si on cassait leur élan vital. Isolés dans une bulle fictive, ils se sentaient nus, impuissants et observés.

Céline dut réprimer les larmes qui lui montaient aux yeux.

– Qui veut commencer à parler ? demanda-t-elle en s’arrachant un sourire.

Tous les doigts se levèrent. 

– Moi, Céline !

– Moi !

– Céline, moi !

Un rire lui échappa. Ces petitous lui redonnaient de la force. Elle pensa à quelque chose. 

– Celui ou celle qui parlera va venir à ma place, on l’entendra mieux. 

Il fallait créer du mouvement, aussi dérisoire fût-il. On ne pouvait pas condamner ces enfants à l’immobilité dès 8 heures du matin, c’était de la torture. 

– Armand, à toi.

Elle lui tendit le bâton et s’écarta pour lui laisser la place.

 – Armand, tu as la parole. Nous t’écoutons.

Armand, 5 ans, lança tout à trac :

– C’est pas drôle de pas voir ses copains. Ça m’a fait pleurer.

– Alors tu es content de les retrouver aujourd’hui, tes copains ?

– Oui, mais pourquoi on peut pas jouer ?

– On peut. Mais pendant quelques semaines, on doit apprendre à jouer autrement. Tu sais pourquoi ?

Armand fit une moue, tendit le bâton à Céline et regagna sa place dans la salle. Tous les autres doigts se levèrent. Céline opta pour l’ordre alphabétique.

– Baptiste.

Le dénommé s’avança, saisit le bâton et se plaça au milieu. Il regarda Céline, qui hocha la tête.

– Moi j’ai tout le temps regardé par la fenêtre. Je voulais sortir. Je parlais aux oiseaux. Même qu’ils me regardaient. 

– Est-ce que tu as pu sortir de temps en temps ? 

– Pas tous les jours, mon papa voulait pas. On regardait la télévision, mais y’avait pas les dessins animés que j’aime bien. 

– Y’avait Tom Tom et Nana ! lança Marjorie.

– Non.

– Siiii !

– Et maintenant, de quoi as-tu le plus envie, Baptiste ?

– De jouer au foot dans la cour.

Céline tenta d’expliquer que ce ne serait pas possible pour l’instant. Mais elle n’était pas convaincue elle-même de ce qu’elle avançait. 

Baptiste céda sa place à Clémence.

– Moi au début, j’aimais bien. Après c’était long.

– Tu as réussi à t’occuper, quand même ?

– J’ai dessiné. Des virus.

– À quoi ils ressemblent, les virus ?

– Moi j’ai fabriqué une machine en Légo pour tuer les virus ! s’exclama Lucas qui ne pouvait se contenir.

Céline montra le bâton de parole dans la main de Clémence et il se tut. 

– Les virus, ils sont ronds avec des petites piques. On dirait un peu des soleils. Mais rouges.

– Ils sont rouges ?

– Moi, je les ai fait rouges. mais c’est comme on veut. De toute façon, ils sont très petits, on peut pas les voir.

– Siiii !

– Non !

– Et qu’est-ce que tu veux faire maintenant qu’on peut sortir ?

– Je sais pas. Ça m’a fatiguée. 

Et ils s’exprimèrent ainsi, chacun à leur tour avec le bâton de parole, cherchant et trouvant petit à petit des mots pour dire leurs sensations de ce moment dont on ne mesurait pas encore les effets sur les psychologies, les économies et les sociétés.

À 8 h 27, Céline prépara les enfants au changement de salle. Ils allaient rejoindre leurs classes respectives ; toutes ne reprenaient pas ce jour, et celles qui étaient ouvertes étaient amputées de moitié. 

Céline vaqua ensuite à ses autres travaux. Elle faisait des ménages pour arrondir ses fins de mois, car ce qu’elle touchait pour ses garderies du matin et du soir, la cantine de midi, le centre aéré du mercredi, était un peu juste pour les faire vivre, elle et sa fille, dans la petite maison de ville qu’elles louaient au centre du bourg voisin.

Elle revint à l’école à 11 h 30 pour aider les deux femmes de cantine à préparer tables et repas. La mairie avait décidé de remplacer les repas chauds par des plateaux froids, individuels et plastifiés. Une punition supplémentaire, pensa-t-elle quand elle découvrit le premier plateau.

Après une séance de lavage de mains de vingt minutes, les enfants s’assirent à quatre par table, au lieu de huit habituellement. Ils entrecoupaient leur mastication de quelques paroles, mais le mètre de vide entre eux, l’ambiance fantomatique de l’école et les masques des adultes empêchaient toute communion. Un par un, les petits zombies quittèrent les tables pour gagner la cour, où là, déjà, une maîtresse et le concierge coupaient dès qu’ils les repéraient les courses enfantines qui naturellement s’initiaient pour s’attraper, s’amuser, s’envoler. Tandis qu’elle essuyait des tables, Céline aperçut ces corps déboussolés tournant sur place en recherche d’une direction qu’on ne leur interdirait pas, finissant par s’asseoir, grattant le sol avec les ongles pour, peut-être, trouver dessous la terre le sens qui semblait avoir disparu dessus.

Quand Céline récupéra les petitous à 16 h 30, du moins ceux que l’on viendrait chercher plus tard, elle fut horrifiée de leur état. Ils étaient ou apathiques (Baptiste, Clémence, Marjorie) ou énervés (Armand, Enzo, Lucas, Rose), en tout cas perturbés. Céline prit quelques minutes pour écouter chacun.   

– La maîtresse a pas arrêté de nous gronder.

– Je comprends rien à ce qui se passe.

– On peut plus rien faire comme dans une école.

– Je suis triste.

Alors, elle décida de mettre en pratique dès ce premier soir ce qu’elle pensait ne commencer que le deuxième.

– Vous savez quoi ? On va s’asseoir en cercle et on va se raconter des histoires. 

Elle vit leur regard interrogateur. Ce n’était pas tant le mot histoire que le mot cercle qui les intriguait. D’ailleurs, une question ne se fit pas attendre :

– On a le droit ? 

– Oui, dit Céline en s’asseyant la première, parce qu’on va s’installer de sorte que chacun puisse tendre les bras sans gêner l’autre.

L’idée sembla leur plaire. Ils s’assirent, puis commencèrent à écarter les bras.

– Pour mesurer si l’espace entre nous est suffisant, vous allez devoir tamponner votre voisin de droite et votre voisin de gauche juste avec le bout de votre majeur, celui-là.

– Mais on va se toucher ! s’exclama Rose. Tu vas pas nous fâcher ?

– Non, répondit Céline. Ce sera notre secret. Juste le bout du doigt du milieu.

Alors les sourires revinrent sur les visages qui reprirent des couleurs. Et chacun se mesura, se recala, se tamponna la pulpe, et ce furent des rires, des décharges, de la joie. On était ensemble, enfin.   

Quand les enfants et l’adulte furent assis dans un beau cercle à huit points, Céline, libérée elle aussi, s’entendit intimer :

– Nous allons commencer par nous envoler.

– Oui, intervint Lucas, on sera mieux avec les arbres et les oiseaux !

C’est ça, petit Lucas, tu as compris. Laissons les hommes avec leurs phobies et leur bêtise. Prenons de l’altitude pour retrouver la sagesse, des arbres, et la liberté, des oiseaux.

– Allez, les enfants, déployons nos ailes pour quitter le sol. Fermons les yeux, il est prouvé que l’on s’envole plus facilement les yeux fermés. Et battez des ailes, pas trop vite, de manière ample, comme si vous vouliez être portés par l’air et poussés vers le haut.

Céline entrouvrit un œil et observa les bras qui s’élargissaient tandis que les visages se concentraient pour garder les yeux clos.

– Ça y est, dit-elle. Vous pouvez rouvrir les yeux, reposer vos ailes, nous sommes arrivés.

– On est où ? demanda Clémence.

– Assis sur les nuages, répondit Enzo.

C’était parfait.

– Maintenant que nous sommes dans un bel endroit et que nous sommes tous ensemble, je vais vous raconter une histoire. Et ensuite, ceux qui voudront pourront en raconter une aussi.

– Oui, moi !

– Je veux en raconter une, aussi !

– Chacun pourra en raconter, à condition que nous écoutions celle ou celui qui parlera. Et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, et après-demain, et chacun pourra en raconter plusieurs, car nous ferons cela jusqu’à ce que l’école redevienne normale.

– Pour l’instant, on reste en l’air ! On redescend pas sur la terre ! lança Marjorie.

Céline était fascinée par la capacité des enfants à jouer de leur raison pour supporter les contraintes.

– Quand on ne peut pas changer la réalité, demanda-t-elle, comment on fait ?

– On regarde ailleurs ! 

– On s’envole !

– On invente des histoires !

On ne pouvait mieux dire. Ces petitous venaient de comprendre qu’avec une bonne histoire, la fiction est plus forte que la réalité.

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