De l’ehpad on s’évade

Publié par

– Tu jouerais le coup avec moi ?

– Tu es sérieux ?

– C’est le moment ou jamais de ne plus l’être. Je préfère une fin de vie brève et libre que longue et emmurée.

– Les fumiers… Et ils disent que c’est pour notre bien… Nos propres enfants… 

– Peuple lâche et assassin.

– Tous bien pensants, il va de soi.

– Je n’en veux plus, de cette chambre au décor d’hôpital.

– Et moi je ne supporte plus l’odeur des couloirs, ce mélange de soupe, de merde et de désinfectant. 

Gustave et Gontran se mirent à élaborer un plan. Ils avaient le motif et le moral, restait à trouver le moyen et le moment.

– Commençons par recenser nos faiblesses, annonça Gustave après avoir vérifié que la porte de la chambre était fermée.

– Tu veux nous miner avant même d’avoir commencé ?

– Un bon diagnostic est la condition d’une bonne décision. En ce qui me concerne, je traîne la patte, j’ai le souffle court et je vois mal.

– T’es verni. Moi, mes articulations se bloquent, mon palpitant débloque, j’ai des vertiges, je n’entends rien et je dois me rendre aux toilettes toutes les 25 minutes. 

– Ça veut dire que nous ne pouvons jouer ni sur la vitesse ni sur l’effort physique.

– Qu’est-ce qu’il nous reste alors ?

– La volonté, l’intelligence, la ruse. Nous devons tromper l’ennemi en le prenant par surprise. En réalisant ce qui est impensable pour lui. Et là, nous avons de la chance.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Simple. En prison, on s’attend à ce que les prisonniers aient envie de s’évader, la surveillance est donc forte et il est impossible de la déjouer. Tandis qu’en ehpad, les résidents sont tellement faibles et dociles que personne n’imagine qu’ils puissent vouloir s’évader. 

– Tu veux dire que nous n’aurons pas de mal à nous enfuir ?

– Oui. La difficulté commencera une fois que nous serons dehors.

– Nos familles.

– Voilà. Il nous faut donc trouver un lieu et des moyens de subsistance indépendamment de nos familles, qui voudront nous recoller dans ce trou à rats.

– On a notre retraite, quand même. Je touche 1400. Enfin j’en vois plus la couleur puisque tout passe ici, avec une partie de mon petit pécule puisque la plaisanterie coûte 2000 le mois. Si je récupère mes 1400 et qu’il me reste un peu d’épargne, ça va.

– Je suis dans la même configuration que toi. À part que j’ai une pension de 1600 le mois. Tu possèdes un appartement, toi ?

– Non. J’ai jamais pu.

– Moi j’ai pu, mais c’est vendu. On louera, c’est pas un problème.

Gontran regarda son ami :

– Tu veux dire qu’on va cohabiter ?

– Ben quoi. Y’a pas de limite d’âge, si ?

– Bon sang ! Quand je vais dire à ma petite-fille que moi aussi je suis en coloc !

– Une grande chambre chacun, un bureau, un grand séjour, une cuisine, une salle de bains, un wc séparé.

– Justement, je vais pisser. Tu permets ?

Gontran se leva et se dirigea vers les toilettes de son ami. Il se concentra pour ne pas les salir. En revenant, il dut viser encore, pour s’asseoir. Ça le minait : être obligé de positionner ses fesses au-dessus du fauteuil avant de se laisser tomber, parce que les muscles des jambes n’étaient plus assez forts pour diriger le corps quand les genoux se pliaient. 

– Une chose me semble claire, reprit Gustave. Comme nous ne sommes plus autonomes, si nous ne voulons plus de l’ehpad et que nous ne pouvons pas compter sur nos familles, il nous faut quelqu’un. 

– On trouvera bien une jeunette de 60 ans qui s’occupera de nous.

– On passera une annonce. 2 heures par jour 5 jours par semaine pour de la cuisine et du ménage, ça devrait aller.

– Ça fait 40 heures par semaine, donc environ 500 € par mois. À deux, on a de quoi.

– Tu vas voir que même en ajoutant le loyer, les consommations, la nourriture, on payera moins cher qu’ici.

– Sûr.

Ils commençaient à imaginer leur nouvelle vie, le renouveau qui en découlerait.

– Y’a une autre possibilité, reprit Gustave. Si notre état se dégrade, ce qui ne manquera pas d’arriver, on prend un appartement plus grand, voire une petite maison, et on loge la nénette. 

– Tu veux dire qu’elle sera à demeure ?

– Oui. En plus du ménage et de la cuisine, on lui demande de faire l’aide-soignante. Si on la loge, on n’a pas besoin de la payer plus cher.

– Pas con. On commence à la tester 2 heures par jour et on voit comment ça tourne. 

Gustave toussa, le cœur de Gontran s’emballa. Ils se mirent à rire, ce qui ne fit qu’accentuer leur étouffement. Ils s’essuyèrent les yeux et le nez avec leur mouchoir.

Quand ils eurent récupéré, Gontran demanda :

– Qu’est-ce que tu vas faire, toi, quand on aura retrouvé la liberté et que, après le 11 mai, la vie va commencer à reprendre à l’extérieur ?

– D’abord lire. Et quand je ne pourrai plus, je passerai aux livres audio. Lire, ou relire, le plus possible. Des romans. 2 heures par jour. Ensuite sortir, tant que je pourrai. Même si je peux faire que 300 mètres en tout. Une balade quotidienne dans le coin, pour discuter avec des commerçants, pour m’asseoir dans un square. Des trucs simples, mais qui me deviendront indispensables, qui seront la vie. Et puis je regarderai pas mal la télé, j’ai pas honte de le dire. Et si tu veux bien, on continuera nos parties d’échecs. 

– D’accord pour les parties d’échecs. J’aimerais sortir chaque jour aussi, mais pour aller dans un café. Un bon vieux café, où j’aurai mes habitudes, où je saluerai le patron et quelques gars. Je feuilletterai le journal et surtout je regarderai les gens qui entrent et qui sortent, l’intérieur et l’extérieur. 

Gontran souffla un moment. Il avait encore quelque chose à dire, mais il hésitait.

– Et puis… Y’a autre chose que j’aimerais. C’est parler avec des jolies femmes. Pas les toucher bien sûr, je sais bien qu’on est repoussant à notre âge. Mais juste les regarder et les écouter. Ça me manque beaucoup. J’ai toujours considéré, ou plutôt ressenti, qu’une jolie fille était ce que la nature avait créé de plus parfait et de plus agréable. Alors être privé de ces beautés, c’est dur. 

– Je te comprends. En plus, ce serait pas inutile pour elles, de parler avec un vieux grigou comme toi. Tu connais la vie. Tu peux leur éviter des erreurs.

– Oh, elles n’appliqueraient pas mes conseils. Mais moi je les écouterais, et elles me redonneraient de la vie. Elles nourriraient mes pensées pour le reste de la journée, de la semaine. 

– Tu as raison. Ici, on manque de mouvement, mais on manque autant de nourriture spirituelle.

Gontran fit un geste de la main comme pour signifier que cette étape de l’ehpad serait bientôt derrière eux et que ce n’était plus la peine de se miner avec ça.

– Y’a encore une chose que j’aimerais, et je compte que tu viennes avec moi.

– Un voyage ?

– Trois.

– Rien que ça ! 

– Oui. Une église à la campagne, une plage de l’océan, une vallée entre deux montagnes. Des endroits qui ont compté pour moi et que j’aimerais voir une dernière fois.

– Si notre assistante nous voiture…

– … si elle nous donne le bras…

– … si on s’arrête toutes les 25 minutes pour pisser…

– … c’est jouable.

Cette fois, ils la voyaient la liberté. Leur liberté.

– Comme les agences sont fermées à cause du confinement, faut passer par un particulier pour louer. 

– Vu la crise actuelle, on devrait pas avoir de mal à trouver.

– Je pense. Et pour notre assistante, pareil.

– Oui, mais comment on va faire ? Tu sais te servir d’internet ?

– Un peu. Mais je crois que j’ai mieux. On va charger quelqu’un de nous trouver un appartement et une aide-ménagère.

– Qui ?

– J’ai une protégée, Maria, une femme que j’ai aidée pendant un moment. Elle fera ça pour nous, j’en suis sûr. 

– Formidable. 

Gustave chercha dans un vieux cahier et trouva le nom et le numéro.

– Maria, voilà. Je l’appellerai ce soir.

– On part quand ?

– La prochaine fois que le paysagiste vient tondre la pelouse. Pour entrer son petit tracteur, il ouvre la grille au fond du parc, je l’ai remarqué. À ce moment-là, personne n’est dans le jardin à cause du bruit. Et le gars, quand il va derrière le petit bois, il ne peut rien voir non plus. En sortant un peu en avance, séparément, on peut s’approcher de la sortie petit à petit.  

– Il nous faut quelques bagages.

– Un petit sac, pas plus, sinon on ne pourra pas porter. Une fois qu’on est dehors, on va jusqu’au carrefour et on appelle un taxi. Qui nous conduira à l’adresse que Maria nous aura donnée. Au pire, on passera quelques jours à l’hôtel si l’appart est pas encore prêt.

– J’ai un peu de fraîche, dans le coffre d’une banque dont je n’ai jamais parlé à personne.

– Ah, ah, vieux grigou ! Et ben moi aussi, figure-toi. À part que ma fraîche, elle est là. Dans le double-fond que j’ai créé dans une valise.

– Ah, ah, vieille canaille ! 

Ils se séparèrent là-dessus et ne reparlèrent pas de leur initiative au dîner du soir, car ils n’étaient pas seuls. 

Le lendemain, ils se retrouvèrent en début d’après-midi dans la chambre de Gustave. Celui-ci raconta qu’il avait eu sa Maria au téléphone et que non seulement elle allait leur trouver un appartement mais qu’en plus elle acceptait, s’ils le souhaitaient, d’être leur assistante.

– Elle t’aime, celle-là.

– Elle t’aimera aussi.

Ils s’excitèrent sur mille et un détails de l’organisation à venir dans cet appartement qui serait le leur.

Puis Gontran exprima une pensée qui le tracassait :

– Dis donc. J’ai pensé. On va se tirer d’ici pour échapper au confinement. Du coup, on risque de choper le corona.

– Écoute. Un : il y a 80 % de chances qu’on ne l’attrape pas. Deux : si on l’attrape, il y a 85 % de chances qu’il ne nous fasse pas mal. Trois : si on en meurt, c’est parfait, tous les problèmes seront réglés. 

– Tu crois ?

– Oui. Je te rappelle que 100 % des êtres humains vont mourir. Et qu’à notre âge, le plus grand risque n’est pas de mourir mais de végéter. La mort n’est un problème que quand ton départ est une perte pour des gens qui comptent sur toi. Sinon, c’est une bénédiction.

– C’est vrai que quand on est mort, on n’a plus de soucis.

– Plus de soucis, plus de douleurs, plus de déceptions, plus d’envies non satisfaites. La sagesse, enfin.

Gontran médita les paroles de son ami. Une chose lui parut évidente, soudain : les problèmes étaient dus à la vie, pas à la mort. À 85 ans, il était temps de s’en rendre compte. Un point quand même le chiffonnait. ll leva la main, pour faire comprendre à Gustave qu’il cherchait ses mots, qu’il ne trouvait pas facilement.

– Si tu meurs, tu manqueras à quelqu’un : à moi. Si on part à deux, c’est pour qu’on se retrouve à deux. 

Gustave le regarda.

– C’est gentil, ce que tu dis. Et si je t’ai proposé de jouer le coup avec moi, c’est que je pense la même chose. Mais réfléchis : on va mourir bientôt, de toute façon. Le corona augmente les dangers qui nous menacent de, allez, 10 %, maximum. Il ne change rien. Au contraire, il doit nous stimuler. 

– C’est vrai que sans le virus, on n’aurait jamais osé se tirer d’ici.

– Tu vois.

C’est ainsi que, huit jours après en avoir pris la décision, le vendredi 24 avril 2020, Gustave Blanchard et Gontran Deroyon s’évadèrent de leur ehpad. Tout se passa à peu près comme ils l’avaient prévu. 

Gontran mourut le premier, un an après l’évasion. Son cœur le lâcha quand il se leva de sa chaise, dans le bar où il venait boire un décaféiné chaque jour ; il avait eu le temps d’accomplir, avec son ami, les trois voyages pèlerinages auxquels il tenait. Aidé de Maria, Gustave lui survécut dix mois de plus. Un jour, sa tête s’abattit sur le roman qu’il était en train de lire ; en une seconde, les derniers mois défilèrent dans sa tête, et il sut qu’ils avaient été sensationnels.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s