Les 3 baisers de Lucile

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On attaquait la 5e semaine de confinement coronarien. Prisonnière dans un appartement du XIIe arrondissement de Paris avec son frère et ses parents, Lucile, 17 ans, n’en pouvait plus. Elle ne tiendrait pas une semaine supplémentaire. Les cours en ligne, les amitiés en ligne, les concerts en ligne, les apéros en ligne, ça commençait à faire. Passer à la lingette la nourriture, les poignées de porte, les clés, se dire ah merde j’ai touché le siège où j’ai posé ma veste avant d’avoir désinfecté faut tout que je recommence, c’était d’une débilité sans nom. 

Ce virus n’était pas partout et quand il était là on ne pouvait l’éviter. Surtout, il ne faisait aucun mal aux personnes en bonne santé de moins de 60 ans. Et on parquait tout le monde. Celles et ceux qui vivaient dans leur maison avec jardin, et qui touchaient comme d’habitude un salaire ou une pension à la fin du mois, étaient les plus acharnés de l’enfermement général, parce qu’ils étaient bien lotis. Quand on pense que les mêmes n’acceptaient pas une taxe de 10 centimes et une baisse de la vitesse de 10 km/h… En France, la trouille était beaucoup plus forte que l’altruisme.

Dans certains pays plus intelligents, on ne confinait que les personnes vulnérables ; on appelait chacun à la responsabilité individuelle. Les gens ne s’affolaient pas tout seuls, et ils ne se surveillaient pas les uns les autres. Car ici la délation fonctionnait à plein. Il fallait voir ces photos, ces vidéos, ces dénonciations… Des noms circulaient. 

– Maman, je sors.

– Tu es déjà sortie ce matin.

– Eh bien je ressors. Ou alors je saute.

– Ne dis pas ça.

– Alors laisse-moi sortir.

La mère s’écarta. Lucile s’éclipsa. Elle remonta la rue jusqu’au boulevard. Elle aurait aimé marcher sur la coulée verte, mais elle était fermée, comme tous les parcs et jardins publics de Paris. Les seuls lieux moins denses, où l’on pouvait respirer un peu, étaient interdits. Le virus avait fini de rendre les gens imbéciles ; très peu étaient contaminés, mais tous étaient atteints. Grave. 

Lucile avisa une vieille dame assise sur un banc. Au moins elle osait, elle. Lucile ralentit, s’arrêta. Leurs regards se rencontrèrent. Alors Lucile s’approcha :

– Je peux m’assoir à côté de vous ?

Le visage de la vieille dame s’éclaira :

– Vous feriez ça ?

– Mais oui.

Et Lucile s’assit sur le banc, à moins de 10 centimètres de l’occupante. 

– C’est gentil, dit la vieille dame dans un sourire.

– C’est vous qui êtes gentille de m’accepter, répondit Lucile. Par les temps qui courent.

– Quelle bêtise ! lâcha la vieille dame.

– Vous le pensez ?

– Écoutez. Les jeunes ne risquent rien et les personnes de plus de 80 ans doivent mourir. Alors quel est le problème ?

– Oh, que ça me fait du bien d’entendre ça ! s’exclama Lucile. Enfin du courage et du bon sens…

– Il n’y a que les personnes malades qui doivent faire attention. Par définition.

Lucile éclata de rire.

– Excusez-moi.

– Mais non, mon petit, riez. C’est terrible pour vous, les jeunes ! On vous enferme, on vous empêche d’étudier, on casse vos perspectives d’avenir… 

– Ça m’angoisse.

Elles restèrent quelques instants silencieuses, regardant devant elles le boulevard déserté. Lucile se tourna d’un quart, ses genoux touchant les cuisses minuscules de sa voisine. 

– Et vous ? 

– Je vis seule. J’ai 82 ans. J’ai un fils en province, mais comme je peux encore faire mes courses moi-même, il a pas le droit de venir me voir. Et j’ai une amie dans le quartier que je peux plus voir non plus parce que son mari veut pas qu’elle me rencontre, dès fois que je lui donnerais le microbe. Mais elle en rêve, d’avoir un microbe qui la débarrasse de son mari et du reste !

Lucile rit de nouveau.

– Vous êtes drôle.

– Que voulez-vous, la société n’accepte plus la mort. Que de souffrances on crée en prolongeant tout le monde… Au-delà de 80 ans, on a fait son temps. On ne devrait soigner personne après cet âge ; accompagner, simplement.

Lucile était sciée. Quelle classe elle avait, cette femme !

– Je peux prendre vos mains ?

La vieille dame ouvrit ses mains abîmées par l’arthrite. Lucile les saisit. Elle massa les paumes avec les pouces.

– Vous avez des mains qui ont des choses à raconter.

– Je crois que ça n’intéresserait pas grand-monde.

– Moi, ça m’intéresserait. Là, je vais y aller. Mais demain à la même heure, vous serez là ?

– Vous viendrez ?

– Oui.

– Alors je serai là.

Lucile appuya ses pouces sur la peau calleuse puis lâcha les mains.

– Je peux vous embrasser ?

– Attention, il y a des policiers là-bas.

– Et alors ? Quel est ce monde où la tendresse est interdite ? On est devenu fous ou quoi ?

Et Lucile posa un long baiser sur la joue de la vieille dame.

– Un ange, dit celle-ci. J’ai rencontré un ange. Vous êtes une merveille de jeune fille.

– Et vous, vous êtes belle. Intelligente. Courageuse. J’aimerais être comme vous à votre âge. Même avant. Demain, vous me raconterez votre histoire.

Lucile se leva et continua son chemin, se retournant pour envoyer un signe à un être qui n’avait pas perdu sa dignité.

Une centaine de mètres plus loin, elle tomba sur une fillette qui avait tracé une marelle à la craie sur le trottoir et qui sautait, tantôt à cloche-pied, tantôt à deux pieds, dans les cases appropriées.

– Je peux jouer avec toi ? demanda Lucile.

– On n’a pas le droit, répondit la petite.

– Je n’ai pas peur de toi. Est-ce que tu as peur de moi ?

– Non.

– Alors on peut y aller. Je me sens seule et ça me fera plaisir de jouer à la marelle.

– Je peux te prêter un caillou. J’en ai deux.

– Génial.

Elles se positionnèrent devant la case Terre. La petite commença et effectua trois allers-retours complets jusqu’au ciel avant de manquer son lancé de caillou dans la case 4.

– Heureusement, dit Lucile. Sans ça, je crois que je n’aurais eu aucune chance.

Elles jouèrent un quart d’heure jusqu’à ce que Lucile morde sur le trait du 2 en redescendant et laisse la victoire à la petite, qui s’appelait Antonia.

– C’était une belle partie, conclut Lucile en soufflant.

– On en refait une ?

– Pas maintenant, il faut que j’y aille.

– Demain ?

– Après-demain. 

– D’accord. Tu peux garder le caillou.

– Merci. Ça, ça vaut un gros bisou.

Lucile se pencha, embrassa Antonia, et se redressa.

– Attends !

– Quoi ?

– Moi aussi j’ai envie de te faire un bisou.

Lucile s’accroupit et tendit sa joue. La petite non seulement l’embrassa mais passa ses bras sur les épaules de Lucile et la serra fort. Déséquilibrée, Lucile se retint d’une main, rajusta ses pieds puis passa ses bras derrière la petite. Elles restèrent ainsi un moment à se câliner.

– Ça fait du bien… dit la petite dans un souffle.

– Oh oui… murmura Lucile. Tu es adorable. J’ai beaucoup de chance de t’avoir rencontrée.

– Pareil.

Elles finirent par relâcher leur étreinte. Les yeux humides, Lucile essaya de retrouver une contenance. 

– Merci pour cette partie. Et pour le caillou. Et pour le câlin. 

– C’est notre secret.

– D’accord. À jeudi. 3 heures et demie. Au revoir Antonia.

– Au revoir.

Lucile atteignit le bord de Seine. Elle la longeait vers l’aval, quand elle vit arriver face à elle un garçon de son âge. Ils allaient se croiser.

– Salut, dit-elle.

Le gars fut si surpris de cette fille qui s’arrêtait devant lui en souriant qu’il arracha ses écouteurs et baissa la main qui tenait son smartphone.

– Pardon. Tu m’as demandé quelque chose ?

– Non.

– Ah bon, j’avais cru. Pardon.

– Arrête de dire pardon.

– Pardon. Euh non.

Lucile rit.

– Je t’ai rien demandé, mais je t’ai dit Salut.

– Ah, ben merci. Salut, alors.

– Et après ?

– Après quoi ?

– T’as rien à me dire ?

– Dans l’immédiat, je vois pas, mais je vais trouver. Je suis un peu engourdi, avec ce confinement.

– Je te comprends. T’es du quartier ?

– Ben oui.

– T’es dans quel lycée ?

– Lemonnier. Et toi ?

– Arago. Terminale.

– Moi aussi.

Ils parlèrent un moment du bac qu’ils n’allaient pas passer – ils n’en revenaient pas –, du lycée qui leur manquait, de l’enfermement insupportable, qu’ils étaient sûrs de ne pas respecter jusqu’au bout, la preuve.

– Le confinement systématique, c’est l’égoïsme des adultes aisés qui maltraitent les pauvres, les enfants et les vieux…

– … Et qui reportent sur les générations futures les conséquences catastrophiques de leur lâcheté.

Ils évoquèrent l’idée de lancer une pétition pour la réouverture immédiate des écoles, des collèges et des lycées.   

– Et les bars ?

Ils rirent.

– Bon, ben je vais y aller, dit Lucile. 

– Attends ! J’ai pas été très réactif, pardon, mais maintenant, je me connais, je vais penser à toi tout le temps et je vais me mordre les doigts de tout ce que je t’ai pas dit.

– Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Je sais pas, mais… On peut se revoir ? 

– Pour se dire des trucs ?

– Par exemple, oui. Ou pour se promener, ou pour écouter de la musique, plein de choses.

– Ça peut m’intéresser. Au fait, dit-elle, on n’est pas à un mètre l’un de l’autre.

– Pardon. C’est toi qui…

– Je sais. T’es marrant. Tu pars au quart de tour.

– Oui. C’est un de mes défauts. Je suis dans la lune et du coup quand je redescends je m’accroche à n’importe quoi.

– Ça peut me plaire.

Le garçon écarquilla les yeux.

– Je… Je peux prendre ton numéro ? demanda-t-il en relevant son téléphone.

– Faut voir.

– Faut voir quoi.

– Embrasse-moi.

– Hein ?!

Lucile fit un pas, passa une main derrière la nuque du garçon pour incliner son visage tandis qu’elle levait le sien, et l’embrassa pour de bon.

Quand elle se dégagea, le gars ne respirait plus.

– Oh hé, dit-elle en agitant la main, reste sur terre.

Il la regardait, sonné. 

– Dis quelque chose, s’amusa-t-elle. Fais un effort. Sinon je pars tout de suite.

Il lui fallut encore une minute pour qu’il dise :

– Que tu m’embrasses au bout d’un quart d’heure c’est déjà extraordinaire ; mais que tu le fasses alors que tout le monde panique dès que quelqu’un s’approche, c’est… y’a pas de mots.

– Pas mal. Tu progresses. En tout cas, je te remercie. J’en avais besoin.

Le gars reprenait son souffle.

– Moi, c’est maintenant que je vais en avoir besoin.

Il essaya de l’attirer à lui mais elle le retint.

– Quand est-ce que je te revois ? demanda-t-il.

– Vendredi.

– Pourquoi pas demain ?

– Je peux pas. Rendez-vous.

– Après-demain ?

– Autre rendez-vous important. Mais vendredi, promis, je reviendrai.

– Donne-moi ton numéro. 

– On verra vendredi.

– T’es dure.

– Je peux pas faire mieux. Je te donne rendez-vous. Il te suffit d’être là le jour et l’heure convenus.

– J’y serai parce que je vais pas bouger de là pendant trois jours, pour être sûr.

Lucile sourit et rentra chez elle le cœur en fête. Elle avait bien fait de casser le confinement et de se recoller aux autres, à la vie. Il était trop tôt pour que cela soit clair dans sa tête, mais elle comprenait qu’avec les transgressions utiles et généreuses de cette après-midi, elle avait non seulement donné du bonheur à 3 personnes, mais elle avait en plus acquis une expérience, qui lui servirait, quand viendrait l’heure d’autres choix essentiels, pour ne pas se laisser abêtir par la masse moutonnante. 

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