Le monsieur qui ne voulait pas être intubé

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C’était au milieu de la vague mondiale du coronavirus, en avril 2020. Un matin, il avait ressenti des difficultés à respirer. Dans le même temps, il s’était mis à tousser. Il était quand même sorti marcher, une heure, le temps autorisé en cette période de confinement. Il avait pris de l’aspirine et des vitamines. Mais le soir, il était fiévreux et il inspirait en sifflant. Il se doutait du mal qui l’atteignait, la télé ne parlait que de ça depuis trois semaines Pourtant, il n’avait pas téléphoné. S’il pouvait éviter, ce serait mieux pour tout le monde.

Le 2e jour avait été plus difficile. Quelques pas suffisaient à l’essouffler. Il avait tenté une sortie, mais avait dû écourter sa promenade. Il s’était écroulé sur le canapé en rentrant. Le soir, il toussait de manière inquiétante et son crâne semblait pris dans un étau. Il n’avait toujours pas appelé.  

Au matin du 3e jour, le mal était plus fort encore. Respirer le brûlait. Et il s’étranglait dès qu’il ouvrait la bouche. Le doute n’était plus permis. L’immobilisme non plus. Il savait ce qu’il risquait. À 79 ans, souffrant d’asthme et d’une insuffisance rénale, il était dans les populations les plus vulnérables au virus. Il n’aurait pas fallu qu’il l’attrape, et il l’avait attrapé. Les signes incontestables de l’infection étaient là et son état s’aggravait de jour en jour. 

Aller à l’hôpital le rebutait. Ça ne plaisait à personne, bien sûr. Mais lui avait toujours fui les cabinets médicaux, ne s’y rendant qu’en dernier recours malgré ses faiblesses. Il tenait les médecins pour des incultes et des prétentieux, et il considérait que les gens s’affaiblissaient à force de consulter pour trois fois rien. Jamais il ne lui serait venu à l’idée d’appeler le toubib pour une grippe, une gastro ou un hématome. Il n’avait jamais sollicité une coloscopie, une radio de contrôle, ou un examen de détection des cancers.  

Fataliste était le mot qui résumait le mieux sa philosophie. Ce qui devait arriver arrivait. La vie était injuste et elle n’avait aucun sens. C’était une chose entendue. Inutile d’en faire un plat : soit on se faisait sauter le caisson, soit on acceptait l’absurdité de l’existence. On ne se plaignait pas. Surtout quand, comme lui, on était né du bon côté de la planète à une période pas trop dégueulasse de l’histoire. Jusque-là, il avait eu de la chance. 

Son heure était-elle arrivée ? Possible. Probable. D’instinct, au prix de pénibles efforts, il rangea ce qu’il y avait à ranger dans son appartement, pas grand-chose. Puis il alluma son ordinateur. Là aussi, peut-être fallait-il nettoyer. Mais il s’aperçut qu’il n’en aurait pas la force. Les icônes bougeaient toutes seules, il voyait trouble, sa main ne parvenait pas à guider la souris. Des flèches perforaient ses tempes. 

Il allait appeler, il fallait appeler. Devait-il préparer une valise ? Il en était incapable. Il saisit son portefeuille, ainsi qu’un autre papier ; bon sang oui, ce n’était pas le moment de l’oublier. Il le prit. Il voulut ajouter quelque chose. Alors, en mobilisant le peu d’énergie qui lui restait, d’une écriture tremblée, il ajouta deux lignes au stylo bille en bas de page. Ensuite, il plia la feuille avec maladresse et la rangea, avec son portefeuille, dans la poche intérieure de sa veste. Une quinte de toux le prit, qui dura dix minutes, le laissant tremblant et rompu.

Pas de doute, il était atteint. Il hésita, encore. Mourir seul dans son appartement, ou mieux encore au milieu des bois, avait plus de gueule que de finir en gémissant dans un hôpital bondé. Mais il n’était pas en situation de mourir seul. Il était malade. Il ne voulait pas qu’on le retrouve dans un sale état. Et il voulait éviter la douleur. Il n’était pas un surhomme.

Fallait-il prévenir les enfants ? Non, pas pour l’instant. Il gênerait son fils, et sa fille allait s’inquiéter. Et puis, que dire ? Il n’avait ni conflit ni ressentiment avec eux, ils s’étaient dit ce qu’ils avaient à se dire et ils avaient vécu ce qu’il devaient vivre. On voulait toujours plus et mieux, bien sûr. C’était inévitable : la vie fuyait et même les meilleurs moments finissaient pas s’échapper. Avec un peu de chance, ils garderaient de lui l’exemple d’un homme droit et courageux. Il ne devait pas abîmer son image auprès d’eux par une fin pitoyable. 

Si solliciter l’hôpital n’était pas glorieux, au moins pouvait-il s’y rendre seul. Oui, allez. Il appuya enfin sur les touches 1 et 5 de son téléphone, puisque telle était la procédure martelée depuis des semaines. Il décrivit ses symptômes. 

– On vous envoie une ambulance.

– Je peux venir en taxi.

– Le chauffeur n’acceptera pas de vous prendre.

Logique. Il dut en passer par l’ambulance. Ce fut son unique voyage dans un véhicule de ce type. Il entendait les infirmiers discuter. 

– Quand tu penses que les urgences sont désertes…

– La preuve qu’en temps normal la plupart de ceux qui s’y pointent n’en ont pas besoin.

– Les gens viennent parce qu’ils s’ennuient.

– Des trouillards, tu veux dire !

Ces remarques le firent presque sourire. Aujourd’hui, le trouillard, c’était lui. Est-ce par peur qu’il avait appelé ? Quoi d’autre, sinon ? 

On le débarqua et on le poussa. Une nouvelle quinte de toux le prit et les infirmiers durent s’arrêter pour le redresser, le maintenir, éviter qu’il tombe. Il eut du mal à retrouver son souffle.

– Si on allait direct en réa ? suggéra l’un des gars.

– Faut d’abord qu’ils le testent, répondit l’autre.

– Ah oui, merde. 

Ils parcoururent des galeries, puis des couloirs après avoir pris un ascenseur. Un des infirmiers sonna devant une porte à doubles battants. Aussitôt une infirmière en combinaison, visage et cheveux recouverts, se présenta. Il entendit la discussion :

– Détérioration rapide de l’état général. Fièvres, tremblements, toux, faiblesse respiratoire. 

– Ok. Le problème, c’est qu’on sature.

– Si vous pouvez pas suivre le protocole, on peut l’emmener en réa.

– Non, c’est encore pire, là-haut. On le prend, de toute façon.

– Ok. 

– On va essayer de se lever, Monsieur ! 

Il dit au revoir aux infirmiers, mais ne perçut pas leur réponse. Est-ce lui qui n’entendait plus ou le considéraient-ils déjà comme condamné ? L’infirmière lui prit le bras, et c’était nécessaire. Il se sentait faible et instable, il titubait. Il fut frappé par la densité de soignants dans l’espace où il pénétrait. Des soignants recouverts des pieds à la tête de blanc, de vert, de bleu, et même de jaune. 

– Monsieur, je vous explique, dit l’infirmière. D’abord, je vous mets un masque.

De fait, un tissu fut plaqué sur sa bouche et son nez.

– Vous allez patienter dans cette salle d’attente, poursuivit-elle en le dirigeant. Dès que possible, nous viendrons vous chercher pour un test et un examen. Selon le diagnostic qui sera posé, vous serez dirigé dans le service le plus approprié.

Il opina, faute de mieux. Il aurait aimé des renseignements sur le mot « approprié », mais ce n’était pas le moment. Et il n’avait pas la force pour une conversation.

– Est-ce que vous avez mal ? demanda l’infirmière.

Il leva les yeux sur elle. Ne pas voir son visage le gênait.

– Ça va.

Elle le conduisit jusqu’à un siège de la salle d’attente, plutôt un espace, non fermé. Il eut un étourdissement en s’asseyant et elle dut le retenir pour ne pas qu’il tombe.

– Ouh là, restez avec nous, Monsieur. 

Elle garda un moment les mains sur ses épaules.

– Ça va aller ?

Que dire ? Il hocha la tête. Il avait envie de dormir. Il avait froid.

L’infirmière s’éclipsa. Et s’il s’évanouissait ? N’était-ce pas prévu par le protocole ? N’avait-on plus les moyens de respecter le protocole ? Il avait la tête en feu. Avec ce qui lui restait de capacités d’observation, il remarqua les autres occupants de la « salle d’attente ». D’abord, ils étaient tous seuls ; il n’y avait aucun accompagnant. Ils avaient été isolés, ou plutôt parqués. Ensuite, ils étaient nombreux, plus de vingt ; on avait ajouté des chaises en plus des sièges fixés au mur. Les cheveux gris et blancs dominaient, et les hommes semblaient plus nombreux que les femmes. Enfin, ils se tenaient tous dans des positions très différentes de celles en usage dans le cabinet d’un médecin de ville : certains étaient si penchés que leur tête touchait leurs genoux. D’autres étaient aussi recroquevillés, mais de côté sur le dossier du siège, comme s’ils se protégeaient contre lui. Certains se tenaient le ventre en grimaçant de douleurs, et s’agitaient sans cesse. Un homme, plutôt jeune, avait une position plus impressionnante encore : tous ses membres étaient raides et écartés. Il était comme crucifié sur son siège qu’il ne touchait qu’au niveau du bas de fessier et des omoplates, le dos lui aussi raide comme un piquet. Était-ce la seule façon pour lui de respirer ?

Personne ne parlait, personne ne semblait n’en avoir ni l’envie ni la force. Des toux et des étranglements ponctuaient les souffles rauques et courts qui s’enchevêtraient dans une atmosphère de champ de bataille après la bataille. Il était clair que chacun de ces individus auraient eu besoin d’une prise en charge immédiate. S’ils se trouvaient là, c’est donc que les lits étaient pris et le personnel médical occupé. La situation était exceptionnelle, en raison de l’afflux de personnes en difficultés dans un court laps de temps. Les hôpitaux faisaient de leur mieux, il n’en voulait à personne. Sauf à lui peut-être. Avait-il eu raison de venir ? Fallait-il appeler le 15 ? Il s’écroula.

Quand il reprit conscience, il était dans le lit d’un box – un espace ouvert, sans portes, qui contenait trois autres lits. Occupés. Il avait une perfusion. Des femmes et des hommes enrobés et encapuchonnés s’affairaient entre les malades et les moniteurs qui bipaient. Un médecin et une infirmière se trouvaient près de lui.

– On tente une VNI ?

– Nous n’avons plus de matériel. On peut espérer qu’un respirateur se libère dans l’heure.

– Vous voulez dire ?…

– Ben oui. La question que je me pose, et nous avons 30 secondes pour y répondre, c’est supportera-t-il la sédation, l’intubation, la ventilation ? On présente ça comme la panacée, mais les risques sont importants et les conséquences peu maitrisables.

– Si les gens savaient ça…

– La presse et les réseaux sont remplis de gens qui croient savoir.

 Il les entendait, même s’il ne comprenait pas. Il voulut parler, mais n’y parvint pas. Il essaya de lever la main, n’y arriva pas non plus. Alors il s’agita comme il put, pour attirer leur attention. L’infirmière se pencha sur lui.

– Nous sommes là, Monsieur. Nous nous occupons de vous.

Il essaya de capter son regard, seule partie d’elle qui ne soit pas recouverte. Il mit toute l’énergie qui lui restait et articula autant que possible :

– Papier… ma veste.

Elle chercha ses vêtements, qu’elle trouva sur un tabouret. Elle revint près du lit avec une feuille pliée en quatre. 

Elle la lui montra. Il cligna des yeux. Elle déplia et lut. Puis elle se tourna vers le médecin qui s’affairait auprès d’un autre malade de la chambre.

– Signore Prodeloni ? Vous pouvez venir ?

– J’arrive.

Elle tendit la feuille au médecin, qui prononça tout haut :

– Association pour le droit de mourir dans la dignité. Directives anticipées, désignation des personnes de confiance. Je soussigné, Luca Boretto, demeurant… Ok. Si je me trouve hors d’état d’exprimer ma volonté à la suite d’une affection incurable quelle qu’en soit la cause, ou d’un accident grave entrainant une dégradation irréversible de mes facultés, je déclare solennellement refuser tous les traitements, etc. Ouais.

– Regardez les précisions qu’il a souhaité apporter. Là…

– Je souhaite mourir dès que je ne pourrai plus contrôler mon corps et que je serai une charge pour la société. 

– Et ce qu’il a ajouté à la main, là…

– Ce matin 6 avril 2020, je pars… – pas facile à lire –  pour l’hôpital sans doute atteint… par le coronavirus. Je demande à ne pas être… entubé. Peu importe… les conséquences. Que l’on réserve les res… pirateurs aux plus jeunes. Je vous demande juste de sou… lager mes douleurs et de me laisser partir. Ne prévenez… mes enfants qu’après mon décès. Merci.

Le médecin regarda l’homme allongé sur le lit. Il jeta un œil vers les écrans d’une machine, puis saisit les premiers relevés de suivi médical. Le patient était mal en point. Pronostic défavorable. Il n’empêche que, en temps normal, il n’aurait pu accéder à une telle demande. Mais depuis trois semaines, on avait changé de dimension. Tous les critères étaient remis en cause.

Il tendit la feuille apportée par l’homme à l’infirmière.

– Le consentement est valable, précisa-t-elle. Il y a le numéro d’adhérent de l’ADMD, les signatures, le tampon.

Les deux soignants se regardèrent. Ils semblaient réfléchir ensemble tout en renouvelant la confiance qu’ils avaient l’un dans l’autre. Sur un plan humain, ces dernières semaines avaient été bouleversantes.

Alors le docteur Prodeloni, Umberto Prodeloni, médecin coordinateur au service réanimation de l’hôpital central de Bergame, posa une main sur le poignet de son patient. Il attendit d’avoir trouvé son regard avant de prononcer :

– Nous allons faire comme vous le souhaitez, Signore. Pas de respirateur artificiel, pas d’intubation, je vous le promets. Et nous veillerons à ce que vous ne souffriez pas. Je serai là, et vous aurez près de vous Rita, la meilleure de nos infirmières.

À ce moment, Rita posa elle aussi une main sur le bras du vieil homme.

– Il y a une chose que je ne peux pas vous garantir, Signore, reprit le médecin. C’est votre départ. Il est possible que vous vous réveilliez prêt à combattre puis à battre le virus. On connait mal la bête, vous savez, et nous ne connaissons pas votre organisme non plus. Chaque cas que nous avons vu ici depuis un mois est unique. Alors sait-on jamais.

Il était trop faible pour comprendre ce qu’avait dit le médecin. Mais il avait perçu le ton et l’intention. Ainsi que les mains de l’homme et de la femme sur son bras. Il se sentit apaisé. Il avait fait le bon choix. Il allait partir terrassé par une particule de 150 nanomètres qui s’était répliquée via ses cellules, une des manières de mourir les plus constantes dans l’histoire de l’humanité. Mais il partait discrètement, ce à quoi il tenait plus que tout, dans des conditions correctes au sein d’un établissement habitué à gérer la mort. L’infirmière et le médecin le regardaient avec bonté quand il cligna, en espérant qu’ils devineraient le sourire qu’il esquissait derrière son masque. 

Épuisé, il ferma les yeux. Il les ouvrit une dernière fois alors que la nuit était tombée. Le box, un parmi d’autres dans l’immense plateau de réanimation surchargé, était éclairé comme en plein jour. Sa dernière vision du monde réel fut celle d’hommes et de femmes habillés en cosmonautes qui agissaient dans le calme au milieu des diodes rouges, vertes et bleues des tables de commandes numériques et des écrans de contrôle. Les machines et les humains travaillaient de concert.

Il s’endormit, ses ultimes connexions cérébrales activant jusqu’à la fin le souvenir des jours heureux.

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