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La promesse m’était venue quand tu m’avais dit : « Je veux rester aux États-Unis ». Sans doute cultivais-je un vieux rêve de road trip à la Jack Kérouac, et c’est d’instinct que j’avais répondu : « Dans ce cas, nous traverserons le pays tous les deux, d’est en ouest, de l’Atlantique au Pacifique ». Et c’est ainsi que s’ouvrirent à nous les étendues américaines.
Nous sommes partis de Plymouth, au Cap Cod, là où les pères pèlerins abordèrent et où tout commença. Quelques années plus tard, nous fêterions le 4 juillet à Provincetown, où accosta le Mayflower en 1620, et risquerions nos pas sur l’île de Martha’s Vineyard, que je voulais voir après l’avoir tellement lue dans les romans. À Boston, ta ville désormais, nous avons remonté la Freedom trail et l’histoire de la révolution, grimpé Beacon Hill jusqu’au Capitole, traversé la Charles River jusqu’à Cambridge. Les bases étant posées, nous sommes partis vers le nord et le New Hampshire, dont la devise est la plus belle de toutes – « Live free or die » – pour nous incliner en haut du Mount Washington, qui borde à l’est les étendues américaines.
Nous avons poussé jusqu’au Vermont, plus précisément la petite ville de Burlington, au bord du lac Champlain, et nous avons eu un premier aperçu, avant beaucoup d’autres, de ce que pouvait être une ville et une vie de rêve, que l’on soit étudiante ou écrivain. Oh, Church street… L’émerveillement fut tel que tu te marias en ce lieu l’année suivante, avec dear Mike, offrant à vos familles et amis 4 jours de grâce dans ce cadre enchanteur. Émus par ce Vermont, nous avons pris plein ouest vers d’autres étendues américaines.
Nous sommes entrés dans l’État de New York pour aller voir les chutes, du Niagara bien sûr, qui nous ont surpris par leur situation : c’est en pleine ville que vrombissent ces mythiques cascades (ou en pleines villes car il y en a deux accolées, une étasunienne et une canadienne). Nous nous remîmes de notre humidité au Hard-Rock Café de Niagara Falls – burger, fries, lettuce, ketchup et lemonade –, et il nous a semblé qu’ils étaient tous là, les musiciens qui ont sonorisé l’Amérique. À Buffalo, nous sommes entrés plus avant dans les terres, pour admirer les jolies maisons d’Elmwood Village, même si notre endroit préféré fut… le Forest lawn cemetery, où chaque tombe est une œuvre d’art, chaque ilot un parc aux splendides verdures et où l’on peut voir autant d’animaux que dans un safari au Kenya. Sur la rivière du même nom que les chutes, entre les lacs Ontario et Erié, nous avons vu le soleil se coucher au cours d’un dîner somptueux. Nous étions bien partis le long des étendues américaines.
Au fil des miles qui défilaient, tandis que nous alternions au volant et que j’appréciais le paisible de la conduite américaine (on roule moins vite et moins près que dans la France énervée), je commençais à noter la récurrence de certaines caractéristiques de l’urbanisme et de l’architecture locales :
– l’absence de barrière devant les maisons ;
– la terrasse, côté rue, avec les rocking-chairs dessus ;
– la bannière étoilée plantée sur la plupart des façades ;
– les feux tricolores placés après le carrefour, pas avant ;
– l’absence de stop aux petits croisements et la priorité laissé à celui arrivé en premier ;
– la beauté des camions astiqués de près ;
– l’effigie des « vets » de toutes les guerres placée sur les lampadaires des petites villes ;
– la densité des églises, en bois comme les maisons.
Au bord du lac Erié encore, un des 5 « grands lacs », nous avons roulé puis marché, et je me suis dit qu’il y avait tant d’eau dans ce pays – car on compte aussi des dizaines de milliers de petits lacs – qu’il était compréhensible que le réchauffement climatique, ou le « global warming », n’entre pas facilement dans la tête des habitants du cru. À Sandusky, Ohio, nous avons découvert, malgré le parc d’attraction tout proche de Cedar Point, ce que peut être une ville quasi fantôme de la Rust Belt, ceinture de rouille des vieilles régions industrielles. Et nous avons continué plus loin vers d’autres étendues américaines.
Nous avons délaissé Detroit au nord pour prendre plein ouest jusqu’à Chicago, via l’Indiana Dunes National Park, le premier parc américain que nous allions visiter – une toute petite partie –, qui fut notre escale nature avant de nous lancer le lendemain dans la grande ville, la Windy City. Le Français que je suis dut apprendre à prononcer Chicago en appuyant sur le a pour avoir une petite chance d’être compréhensible. Tu y avais été déjà, mais pour moi, qui attendais une mégapole sombre et terrifiante, quelle surprise de parcourir une ville chaleureuse et enjouée, magistrale par son urbanisme et son architecture, ses canaux et ses gratte-ciel, son Millenium Park, sa Cloud Gate et son Lakeshore que nous remontâmes à vélo. Je me serais bien vu comme ces jeunes cadres cosmopolites entrer dans un building un café à la main et passer une journée au-dessus du Lake Michigan au siège d’une multinationale. Nous avons repris la voiture après 24 heures, en nous plaçant au départ de la fameuse Route 66, que nous avons empruntée jusqu’à Pontiac, Illinois, où des amoureux d’elle ont érigé un émouvant Route 66 Hall of Fame. Et nous avons continué notre trip plus avant dans les étendues américaines.
Après l’Illinois, ce fut le Missouri plus au sud, et Saint-Louis, sa capitale, partagée entre les deux États, ex-point de départ des caravanes pour le grand ouest, symbolisé par la Gateway Arch qui associe the past and the future. C’est du sommet de l’arche que nous nous sommes fait une idée du Mississippi, d’autant plus large qu’il est grossi par le Missouri quelques miles au nord de Saint-Louis. Ce sont des fleuves si grands qu’ils irriguent un pays entier. Des montagnes rocheuses dans le Montana où le Missouri prend sa source au golf du Mexique, Louisiane, où le Mississippi se jette dans la mer, il y a 3710 miles, soit 5971 kilomètres. Presque autant que la distance que nous allions parcourir pour pénétrer les étendues américaines.
Nous dûmes choisir ensuite pour boucler la première partie de notre road trip : explorer un peu le Missouri, notamment la Mark Twain National Forest qui attirait l’écrivain, où reprendre un peu à l’est pour voir le Kentucky, où tu avais vécu et où tu aurais eu des choses à me montrer. Nous tranchâmes avec une troisième option : le Tennessee, État de la musique s’il en est. Nous commençâmes par la capitale du blues, Memphis la noire, où nous passâmes toute la soirée dans Beale Street, à écouter un chanteur puis un autre, désespéré à souhait, talentueux certainement, cherchant à saisir dans tel ou tel club, et plus encore dans la rue, cette âme du peuple noir que la musique magnifie. Nous fûmes moins intéressés par Graceland, domaine d’Elvis Presley, le roi du rock, mais tout de même, Elvis… Notre coup de cœur dans cette ville fut le musée Martin Luther King, où nous restâmes pas moins de 3 heures le lendemain matin, à monter dans le bus de Rosa Parks, à suivre la grande marche pour les droits civiques, à revivre son « dream » jamais abandonné, pour finir sur le balcon du Lorraine Motel où le pasteur fut assassiné, le 4 avril 1968 ; j’achetai un tee-shirt blanc sur noir I am a Man, pas tout à fait sûr d’en être un à côté de ce géant.
Fascinés, nous sommes repartis temporairement vers le Nord-Est, pour rejoindre la sœur de Memphis dans le Tennessee, Nashville la blanche, celle-ci étant à la country ce que la première est au blues. Était-ce l’atmosphère de la ville ? La musique absolument partout ? Le long coucher de soleil au cœur de l’été ? Toujours est-il que nous fûmes pris dans une sorte de frénésie collective, pas un endroit n’échappant aux mélodies et aux sons des voix rocailleuses, des guitares électriques et des banjos métalliques. Nous finîmes même la soirée aux pieds d’un de tes chanteurs préférés, Luke Bryan, en plein concert dans un simple bar dont il faisait exploser les murs. Après une nuit courte, nous visitâmes le Country Music Hall of Fame and Muséum, où je cherchai les noms de Dolly Parton, Alan Jackson, Brad Paisley et Blake Shelton, auteurs-compositeurs qui accompagnaient ma vie depuis longtemps. Nous allâmes ensuite nous restaurer au Wildhorse Saloon, où, à peine assis, on nous invita à participer à un cours de danse en ligne ouvert à tous les consommateurs. Quelle joie de lever nos pieds au milieu des cow-boys au rythme d’une musique formidable ! Il nous resta peu de temps pour gagner l’aéroport et rejoindre Boston, en attendant d’autres étendues américaines.
Dans l’avion, je tentai de repasser dans ma tête tout ce que nous avions déjà vu, en attendant la suite, pour oublier le moins possible. Et j’essayai de synthétiser ce qui, au-delà du géographique, caractérisait l’Amérique, ou plutôt les Américains, au début du XXIe siècle. Dans le désordre, j’écrivis ces lignes sur mon carnet :
– la simplicité, la spontanéité, la non prise au sérieux ;
– le respect des règles et l’acceptation de la sanction en cas de non-respect ;
– le respect de l’autre quel qu’il soit ;
– un paradoxal attachement aux convenances en même temps qu’une tolérance complète quant à l’accoutrement ;
– l’admiration, et non la jalousie, de la réussite ;
– la certitude que le meilleur reste à venir ;
– la croyance dans le génie humain (il y a une solution) ;
– l’envie d’aller toujours plus loin ;
– la crédulité, le premier degré, l’absence d’ironie.
C’était une esquisse, que je ne prétendais pas totalement juste et pas définitive ; il faudrait que je l’infirme ou la confirme quand nous reprendrions la route des étendues américaines.
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Je retournai te voir à plusieurs reprises dans le grand pays, mais nous n’avions jamais 10 jours d’affilée à notre disposition. Il nous fallut donc patienter quelques années avant de pouvoir continuer notre traversée, que nous nous étions promis de finir. C’était si beau, et nous étions si bien… Il n’est personne d’autre que toi, d’ailleurs, avec qui j’aurais pu rester plus d’une semaine côte à côte dans une voiture et partager un appartement Airbnb sans une minute de gêne ou d’ennui. Quelle chance de t’avoir.
Nous décidâmes de repartir de Chicago, plus pratique que Saint-Louis pour les connexions aéroportuaires. Même si la ville est tellement active qu’on peut y observer un phénomène étonnant : les embouteillages d’avions, après l’atterrissage comme avant le décollage. J’ai vu les files d’attente le long des pistes. 2400 vols par jour, 100 vols par heure, 1 toutes les 40 secondes, de jour comme de nuit… Récupérant un Ford Explorer dernier cri au comptoir du loueur Alamo, nous avons tout de suite pris vers le nord-ouest, direction le Wisconsin et les étendues américaines.
Madison est une capitale dont j’ignorais tout et qui m’apparut charmante. Son capitole, majestueux sans être écrasant, rappelle que chacun des 50 États possède son gouvernement ; il domine une ville propre et verte, à l’aise sur son isthme entre deux lacs. Ce fut un plaisir d’y retrouver les larges avenues, l’ambiance étudiante même en plein été, les cafés où l’on peut prendre un petit déjeuner en terrasse, ce mélange si américain de business et de légèreté, où le bon accueil et la spontanéité sont systématiques. Nous quittâmes tranquilles cette capitale pour longer la rivière Wisconsin, et nous arrêter pour marcher deux ou trois miles le long des Dells, ces formations rocheuses qui avancent dans la rivière et arrondissent les gorges. Il y avait là une exposition photos en plein air qui m’enchanta, des portraits d’hommes et de femmes qui vivaient et travaillaient en ce lieu, batelier, pêcheur, infirmière, plasticienne…, donnant corps et âmes à ce cadre végétal et minéral. Nous arrivâmes à La Crosse, et nous nous aperçûmes une fois de plus que même des villes sans charmes particuliers avaient des parcs de qualité, des serveurs chaleureux dans les cafés et les restaurants, une librairie fantastique (des livres jusqu’aux plafonds sur une grande longueur, un choix considérable). Foin de la littérature, il nous fallait reprendre la route ; tu pris le volant, je fis ma sieste, bercé par le roulis des étendues américaines.
Nous traversâmes le Minnesota et ses 10 000 lacs avec une seule pause, sous la statue du Géant Vert, que nous avions vue en Europe sur des boîtes de maïs et de petits pois. Nous délaissâmes les twin cities Saint-Paul et Minneapolis – « pas de grande ville sauf San Francisco », avais-je souhaité pour cette deuxième partie – pour filer tout droit vers le Dakota du Sud, qui fut un enchantement de bout en bout : la balade de nuit dans le parc des chutes de Sioux Falls, le palais de maïs du Mitchell Corn Palace, le Wall Drug Store autrement dit un ensemble de boutiques au milieu de nulle part sur le thème de l’Ouest, les plateaux érodés du Badlands National Park où s’empilent à l’infini des falaises aux couches ocres, crème et blanches, le dîner en casque de pompier dans la Fire House Brewery de Rapid City, le parc des dinosaures le lendemain matin, avant le vénérable Mount Rushmore et les 4 têtes de présidents dans le rocher (George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt, Abraham Lincoln), le Crazy Horse Mémorial un peu plus loin, sculpture dans la montagne là encore, en hommage aux « Native Americans » (en cours de construction, mais les Américains sont si curieux et savent si bien créer un spectacle que des milliers de personnes viennent chaque jour visiter le lieu et le musée), le Custer State Park enfin, avec ses mouflons, ses ânes sauvages, ses cougars et ses bisons que nous aurions presque pu caresser… Ce South Dakota humble et inattendu nous émerveilla, quintessence parfaite des étendues américaines.
Le Wyoming est l’État le moins peuplé des États-Unis, 580 000 habitants, alors qu’il est grand presque comme la moitié de la France. C’est dire si l’on a pu prendre ici la mesure des déserts et de l’immensité, dans les grandes plaines arides que nous avons traversées, avec au loin des montagnes aux couleurs sans cesse renouvelées filtrées par la brume d’une chaleur torride. Cheyenne, la capitale, était d’une propreté parfaite et payait à chaque carrefour son « tribute » aux Amérindiens et aux fondateurs par des plaques et des œuvres d’art. L’étape du jour nous fit franchir la frontière avec le Colorado, et c’est au Hilton Embassy de Boulder que nous posâmes nos sacs ce soir-là. La ville, à 1600 mètres d’altitude, est réputée pour son haut niveau intellectuel et scientifique ; autant que nous pûmes en juger, la qualité de vie y est excellente. Nous gravîmes le lendemain un des sommets des Flatirons, lui-même un des innombrables massifs des Rocky Mountains. Après cette bonne grimpette matinale, nous reprîmes la route pour d’autres étendues américaines.
La skyline de Denver nous apparut en contrebas, mais c’est le village de Vail que nous avons visé, autrefois point de regroupement des chercheurs d’or, à présent haut lieu des épreuves de championnats du monde de ski. Après avoir déambulé dans un petit centre qui aurait pu se trouver dans les Alpes autrichiennes, nous avons pique-niqué le long d’une rivière charmante, où se baignaient les enfants d’une étonnante communauté juive latino, avant de continuer vers de nouvelles étendues américaines.
L’Utah nous stupéfia. L’arrivée à Moab au coucher du soleil, au milieu des pics de grès rouge travaillés par l’érosion, fut digne des meilleurs westerns, dont beaucoup furent tournés par ici, ainsi qu’un Indiana Jones, et le road-moovie Thelma et Louise qui marqua ma génération, notamment la scène où les deux femmes pourchassées lancent volontairement leur voiture dans un canyon. Il n’y a quasiment qu’une rue à Moab, et on pourrait s’y aventurer à cheval, revolver à la ceinture. Après avoir rêvé de John Wayne et de Clint Eastwood, nous entrâmes le lendemain matin dans le Parc national des Arches, arrêtant la voiture ici et là, et là, et ici aussi, pour nous enfoncer à pied au milieu des décors naturels tous plus spectaculaires les uns que les autres et passer sous les nombreux ponts créés au fil des siècles par des couches inférieures moins résistantes que les couches supérieures : Navajo Arch, Balanced Rock, Délicate Arch, The Organ, Double Arch, Park Avenue, The Three Gossips… Nous eûmes de la peine à nous extraire de tant de beautés, mais il le fallait : d’autres merveilles nous attendaient sur d’autres étendues américaines.
Nous arrivâmes à Salt Lake City en milieu d’après-midi, et nous vîmes alors la puissance des Mormons, c’est-à-dire de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, maîtres des 40 000 mètres carrés de Temple Square et de bien d’autres pouvoirs encore. Nous fûmes plusieurs fois abordés dans les jardins autour du Tabernacle ; c’était trop enjoué pour être agréable, mais on ne pouvait que respecter la ferveur et le labeur de cette communauté, dont j’avais eu un aperçu deux décennies plus tôt, en interviewant pour un journal deux jeunes pèlerins en uniforme qui avaient frappé à ma porte. Nous nous libérâmes en montant la colline du Capitole, encore un, imposant temple de la loi et de la démocratie dans lequel nous pénétrâmes pour admirer la coupole de l’intérieur. La city c’était bien, mais c’est le lac lui-même que je voulais voir, ce grand lac salé jusqu’où s’étaient rendus les Mormons pour s’établir paisiblement à l’abri des Rocheuses. Je touchai et même goûtai l’eau, face à la douce et gigantesque montagne d’Antelope Island. Un peu plus loin, tels des messies envoyés par Dieu, nous pûmes marcher sur le lac, qui était à cet endroit une immense croûte de sel solidifiée.
Dans ces déserts infinis et tous différents, nous avions de belles conversations, réfléchies et passionnées, sur l’avenir plus que sur le passé. Nous savions aussi rester en silence des dizaines de minutes (rares sont les personnes avec qui l’on est bien en silence et qui savent le respecter). Nous écoutions chaque jour The Daily, le podcast avisé du New York Times que tu m’as fait connaitre. Et par moments, pour de longues plages euphoriques, nous nous calions sur des playlists de Spotify, que nous raccourcissions ou complétions à notre gré ; on revisitait en musique l’ouest américain qui démarrait aux Country Roads de John Denver et allait jusqu’à The River de Bruce Springsteen, passait par l’American Pie de Don MacLean et l’inégalé Hôtel California d’Eagles, se poursuivait avec mille titres anciens et récents plus excitants les uns que les autres. Ouh, baby, baby…
Dans le Nevada, je t’avais demandé d’éviter Las Vegas, que tu connaissais, et où je ne voyais pas l’intérêt d’aller si nous n’avions pas chacun 20 000 dollars à miser dans la soirée. Nous entrâmes dans cet État par la petite ville d’Elko où nous trouvâmes un énième café typique et sympathique. Je n’ai pas dit plus tôt que tout est climatisé, les établissements publics comme les propriétés privées, ce qui est bien sûr appréciable en ces périodes de grosses chaleurs, même si je regrettai deux fois qu’on ne pût éteindre la soufflerie pendant la nuit ; un fond de vieil Européen résistait en moi. À Elko, je fis et refis le tour d’un Peace Park pendant que tu t’escrimais au téléphone pour conseiller un de tes clients ayant maille à partir avec un fournisseur d’ingrédients pour ses produits lyophilisés. C’est là, en t’attendant, que je découvris cette citation de Ralph Waldo Emerson, « The landscape belongs to the person who looks at it », qui me sembla traduire au mieux ce que je ressentais devant les étendues américaines.
Quand tu eus fini ton entretien professionnel, nous reprîmes l’Interstate 80 plein Ouest, nous accordant une pause déjeuner dans le Subway de la petite ville de Winnemucca. Nous roulâmes longtemps ensuite, parlant, somnolant, écoutant, regardant, chantant, quittant l’Interstate à Fernley pour laisser Reno, trop grand, et prendre au sud jusqu’à Carson City, capitale méconnue du Nevada. 58 000 habitants, voilà qui m’allait bien. De fait, après avoir posé nos affaires à l’hôtel – encore une chambre immense et des lits XXL –, nous avons été découvrir en fin de journée un capitole supplémentaire, l’inévitable parc impeccable attenant, et quelques rues agréables, dont une avec une terrasse de restaurant qui nous attira aussitôt : le cocktail et la bière rituels furent encore meilleurs que d’habitude, nos échanges plus riches et plus joyeux encore. Nous nous mîmes en forme le lendemain matin en allant marcher tôt sur les premiers miles du Ash Canyon Creek Trailhead, même si la présence probable de lions des montagnes, autrement dit de pumas, ajouta à la promenade un piment dont je me serais passé : sauvages, les étendues américaines.
Mais Carson City, c’est aussi la proximité du lac Tahoe, le plus grand lac de montagne d’Amérique du Nord, à 1900 mètres d’altitude, frontière entre le Nevada et la Californie. Dieu sait que nous en avons vu des grandes eaux dans ce pays, mais celle-là est d’une beauté sans pareille, avec alentour ses forêts grandioses desquelles émanent des rochers blancs qui paraissent tous sculptés par un artiste de génie, sous un ciel rien moins que californien en effet, sans parler de l’eau elle-même, si claire disait Mark Twain, que l’on peut « compter les écailles d’une truite à une profondeur de 180 pieds ». Nous mîmes pieds à terre une fois de plus, et c’est seulement parce que nous avions la Californie en point de mire que nous ne passâmes pas la journée, ou la semaine, à faire le tour de ce joyau de la création.
Enivrés, nous retrouvâmes notre bonne Interstate 80, et c’est avec elle que nous descendîmes la Sierra Nevada jusqu’à Sacramento, capitale trop grande pour que nous ne la vissions pas, trop grande pour que nous nous y arrêtions, même si un énième capitole ne m’aurait pas déplu. Mais le temps commençait à manquer, et notre ultime étape était en vue : San Francisco. Nous atteignîmes la ville par Muir Woods, où ne nous arrêtâmes pas, et ses séquoias géants, qui non seulement peuvent atteindre jusqu’à 150 mètres de haut, mais en plus peuvent vivre 4000 ans. Que, parfois, ne sommes-nous séquoias… La route qui descend de là était trop étroite à mon goût, pas américaine, et elle me parut trop longue jusqu’à ce qu’enfin, après Sausalito et ses maisons dans l’eau à gauche, nous le vîmes, puis nous le franchîmes, puis nous le contemplâmes, lui, le mythe, ses deux pylônes géants, les milliers de câbles de ses suspensions, sa couleur orangée : le Golden Gate. Quand, transis par le vent qui nous saisit après 10 jours de chaleur sèche, nous prîmes le temps de l’appréhender au mieux depuis un « view point », nous étions aussi émus qu’un immigrant fuyant la tyrannie pour le pays de la liberté, les étendues américaines.
Nous contournâmes la ville pour rejoindre notre Airbnb, où nous fûmes accueillis par une Californienne enthousiaste (pléonasme) qui, intarissable, commenta chaque point de notre itinéraire qu’il fallut raconter. L’océan étant à 1 mile – ton choix des hébergements frisait la perfection –, nous nous y précipitâmes avant la tombée de la nuit. Quand nous pénétrâmes sur la plage, nous nous mîmes à courir pour savoir qui allait toucher en premier ce Pacifique but de notre voyage. Mais alors, je ne sais comment, déséquilibré tout à coup, je basculai, roulai sur une épaule et me retrouvai dos contre le sable les bras en croix face au ciel, sans avoir senti le moindre choc. Ton inquiétude première se dissipa vite quand tu me vis rire sans m’arrêter, et tu te mis à rire aussi, parce qu’une chute est toujours drôle, parce que la vie était belle, parce que c’était un belle coïncidence de s’écrouler enfin le but atteint, le rêve réalisé. À peine calmés, nous allâmes jusqu’à l’eau, pour la toucher, sans tomber cette fois. Après la contemplation d’un sunset magistral et quelques photos pour l’histoire, la nôtre, nous célébrâmes notre réussite dans un tex-mex où je comptais pas moins de 12 écrans géants, que personne ne regardait car tout le monde parlait et plaisantait. La bière et le cocktail furent énormes, et nous trinquâmes avec trois mots : « We did it », la traversée des étendues américaines.
Nous partîmes de bonne heure le lendemain matin pour un endroit que je rêvais de voir : la Silicon Valley. Nous commençâmes sans le savoir par le plus beau, et par le processeur du système : l’université de Stanford, à Palo Alto. Nous connaissions un peu Harvard, surtout toi qui avais étudié à l’université du Massachusetts et vécu à Cambridge, et nous pûmes comparer les deux fleurons du savoir américain, un à l’extrémité Est, l’autre à l’extrémité Ouest. L’architecture de Stanford est aussi belle que celle d’Harvard, mais plus claire, plus légère, plus lumineuse : on dirait un ensemble de cloîtres et de dépendances, où les espaces verts prennent plus de place que les constructions. À la même heure ce 31 juillet 2026 au matin, nous vîmes à Stanford des étudiants, très majoritairement asiatiques, se rendant à un séminaire et à des cours, d’autres étudiants sirotant un café, ordinateur ouvert, dans un bar où une méga-fête avait eu lieu la veille, des invités se rendant à une réception du genre soutenance de thèse et délivrance d’un titre de docteur, des touristes comme nous écarquillant les yeux en rêvant d’être brillantissimes et d’avoir 20 ans, des livreurs, des jardiniers, des commerçants sur un petit marché… Et dans cette atmosphère quasi bucolique, on apercevait des salles et des labos où avaient étudié celles et ceux qui avaient révolutionné le monde à l’aube du nouveau millénaire.
Il est un autre lieu que je voulais voir, et nous nous y rendîmes après, 2066 Crist Drive à Los Cristos. Car c’est là que tout a commencé, ou presque : le garage de Steve Jobs. La maison est restée intacte, elle appartient toujours à la famille Jobs. Je me suis recueilli devant comme sur une tombe, respectueux et reconnaissant. Nous remontâmes « la Valley » jusqu’à Mountain View pour atteindre le Googleplex. Respect là encore, en traversant ces campus accolés les uns aux autres, tous consacrés à la marque devenue le moteur du monde. Qui étaient donc ces employés à vélo qui passaient d’un bâtiment à un autre ? Quel cerveau exceptionnel cachaient ces flegmes asiatiques ? Nous poussâmes jusqu’à Cupertino, mais nous ne pûmes voir qu’un bout du cercle géant de l’Apple Park (1 mile de diamètre), qui accueille 12 000 employés de la firme, dont l’énergie provient en bonne partie du soleil, et qui bénéficie d’une couverture végétale exceptionnelle (9000 arbres plantés). Qu’aurait été ma vie sans Apple ? me demandai-je, et c’est une question que je partageais avec quelques milliards d’individus. Il en restait un à voir : Meta. Direction Menlo Park. Cela ne fut pas sans nous étonner, mais la société qui a permis à tous les êtres humains de se parler l’un à l’autre n’a pas de « visitors center », ni même de Meta Store ; ici on bosse. Nous nous contentâmes comme d’autres d’une photo devant le panneau à l’entrée du campus, et regagnâmes San Francisco, pour quelques dernières étendues américaines.
À 16 heures, après avoir pris un sandwich sur les quais bondés et animés de Fisherman’s Wharf, nous embarquâmes, écharpe au cou, pour un tour de la baie en bateau, qui nous permit de voir plus particulièrement quatre choses : le Golden Gate à nouveau, vu d’en dessous cette fois et sous toutes ses coutures, l’île et l’ancienne prison d’Alcatraz, moche il faut le reconnaître, moins belle en tout cas que le château d’If de Marseille auquel elle me fit penser, la skyline de San Francisco déterminée à la fois par les gratte-ciel et par les collines, enfin les lions de mer (phoques) qui colonisent le Pier 39 depuis 1990 sans qu’on l’on pût jamais les déloger. Rafraîchis, saoulés de grand air, nous étions d’attaque pour affronter Downtown : ce qui nous intéressa là, une fois n’est pas coutume, fut de plonger au milieu des buildings, dans le quartier d’affaires. Mais nous nous aperçûmes que l’on passe assez vite du business au résidentiel, des services aux commerces, du calme au tumulte, de l’industrie à la culture, dans cette ville foisonnante. Te souviens-tu de Union Square, des gens qui dansaient le tango sur la place au son d’un orchestre, tandis que d’autres jouaient aux échecs sur des tables disposées à cet effet ? De la drôle de Coït Tower, sur Telegraph Hill, d’où la vue circulaire nous offrit un incomparable panorama ? Et de ces rues si pentues que les voitures y étaient garées perpendiculairement au trottoir ? Sur la grande plazza d’un centre culturel, nous trouvâmes une pizzeria où nous apprécierions des pizzas. Ce fut un bon choix, et nous fûmes bien. C’était notre dernier soir, mais je crois que nous ne nous le dîmes pas. Il faut rester au présent, encore, quand il est si enthousiasmant le long des étendues américaines.
L’ironie de l’histoire voulut que nous terminions nos 5000 miles de route (8000 km), 2700 rien que pour cette deuxième partie, dans une voiture… sans chauffeur. Nous avions bien sûr remarqué, et lu, que des véhicules autonomes circulaient dans quelques villes, à San Francisco notamment. Ici, on en voyait de deux sortes : des taxis Jaguar de Waymo, sans chauffeur mais avec un volant (Waymo, filiale d’Alphabet, holding de Google), et des Google Car, sans même un volant, voitures toutes bardées de capteurs et capables d’emmener des clients où ils le souhaitaient. Tu chargeas l’appli en 3 clics et tu commandas. 4 minutes après, pas une de plus, une Jaguar s’arrêtait devant nous, plein centre, et nous ramenait à notre Airbnb près de l’océan, à 25 minutes de là, sans un à-coup, dans une conduite parfaitement souple. Et pour un prix moindre que l’Uber que nous avions pris à l’aller. Nous étions impressionnés. J’étais rassuré : l’intelligence artificielle remplaçait la bêtise humaine, la politesse revenait et le nombre d’accidents était divisé par 100.
Nous reprîmes notre Explorer une dernière fois le lendemain matin pour le restituer dans le parking Alamo de l’aéroport. Adieu Frisco, Adieu America ; je ne sais si je vous reverrai. Toi, je te reverrai. De toute façon tu es là : jamais ne s’effaceront nos heures passées ensemble le long des étendues américaines.
je retiens autant la relation père fille, juste esquissée mais tellement présente, que ces magnifiques « étendues » américaines. C’est l’Amérique qu’on aime et tant mieux si elle demeure. J’espère que votre si grand talent d’écrivain ne l’embellit pas trop..
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magnifique, tu donnes envie…
j’en ai fait une bonne partie par petits morceaux, je continuerai volontiers…
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WAOUH ! Én…. Pardon, Huge ! Amazing !
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Thanks Seb. It was great !
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