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VI –Le poids du secret (2)
Cela devenait un rituel, sa promenade indispensable. Il ne s’attardait pas, mais il passait. Parfois il était seul, parfois il y avait des curieux. Pas de flics. Il les aurait repérés.
Depuis la découverte, depuis le 1er mars, il y retournait tous les soirs. Aux fouilles. Près du trou. Là où ils avaient trouvé le squelette. Le squelette de… du père d’Élodie. Ils avaient dû creuser profond. Ce n’était pas bien : c’était dangereux, pour son mental, pour sa liberté. Mais il ne pouvait pas s’empêcher. Il fallait qu’il voie, qu’il s’approche. Encore ne pouvait-il pas s’approcher aussi près qu’il l’aurait souhaité. Il y avait ces barrières, ces panneaux. Et parfois cet homme et cette femme. Ces archéologues. Qu’est-ce qu’ils avaient à perdre leur temps avec ces pierrailles d’un autre âge ?
Ils passaient à côté de l’essentiel. Tant mieux, d’un autre côté. Et puis qui n’a pas de dérivatif ? Une illusion qui le tient, une passion qui occupe, un métier qui endort ? Il y alla même avec sa compagne, qui ne venait chez lui que les samedis et dimanches soir.
– Tu as vu ce qu’ils ont trouvé ?
– Tu veux parler du cadavre ?
– Personne n’a trouvé de cadavre. Simplement un squelette qu’on a du mal à dater. C’est un non-événement. Non, je parle de ces merveilles architecturales : ces pieds de colonnes, ces dallages, ces bases de murs…
– Ouais, intéressant.
Elle regarda un peu le premier soir, mais s’agaça le deuxième.
– Je ne comprends pas ce qui te fascine tant là-dedans. De toute façon, on voit rien. Reste si tu veux, moi je rentre.
Bien sûr, elle ne pouvait pas comprendre. Comment le lui reprocher ? C’était mieux ainsi.
Pourtant, ce besoin de parler qu’il avait… Incroyable. Ce n’était pas son genre, d’habitude, de s’épancher. Ce n’était pas qu’une question de pudeur, de dignité. Il n’avait pas particulièrement besoin de se confier, c’est tout. Mais là… Oh là là… Ça le démangeait de dire qui c’était, de dire qui avait fait ça et pourquoi. Il pouvait tout expliquer. Facilement. Il savait, lui. Il était le seul à savoir et ses idées étaient claires. Très claires. Ces cons de journalistes auraient donné cher pour avoir son témoignage. Peut-être encore plus que les flics. Ah, ah ! Les conneries qu’ils racontaient en attendant… Un règlement de compte mafieux, un rite satanique, un crime crapuleux… Ils ne savaient plus quoi inventer… Ils avaient beau dépêcher des envoyés spéciaux, déterrer des archives, inviter des experts, confronter les avis, ils ne trouvaient pas. Ils étaient loin du compte. Surtout que Chautard ne parlait pas. Chautard ne disait pas un mot. À quelle ère il vivait, celui-là ? Il avait loupé l’ère de la communication, en tout cas.
Pourtant il y avait danger. Grand danger. Plusieurs dangers, en fait.
Premier danger : qu’il pète un câble, s’il ne faisait rien. Il sentait que si ça durait trop il pourrait perdre le contrôle. Se mettre à parler, à ses collègues, à sa compagne, à son voisin, à Élodie, qu’il était tenté de retrouver. À un psy, même, s’il fallait aller jusque-là. Même s’il ne parlait que par bribes, par allusions, au final ça pouvait faire sens. Et qui sait ce que feraient ses interlocuteurs de l’histoire qu’ils reconstitueraient, eu égard à l’actualité, eu égard à l’enquête en cours ?
Deuxième danger : que les flics finissent par découvrir que le cadavre était dans la collégiale et non pas sur la place. Ben oui, ils n’étaient pas si manches. Ils allaient forcément examiner la terre autour du squelette. Qui sait comment était la cavité aujourd’hui ? Ils avaient peut-être déjà mis à jour le souterrain. Dès lors, et c’était le troisième danger qui le menaçait, ils allaient interroger le curé de Saint-Martin. S’ils se limitaient au nouveau, à l’actuel, le jeune, Pouroix, ça ne poserait pas de problème. Mais s’ils leur venaient l’idée d’interroger Planiaud, alors ça pourrait être dangereux. Qui sait ce que raconterait cette vieille baderne ? L’abbé devait bien savoir ou se douter de quelque chose. S’il se mettait à cafter, à balancer des noms, ils pouvaient remonter jusqu’à lui. Avec son air con et sa vue basse, Chautard n’était pas un perdreau de l’année.
Il fallait donc agir. Vite. Pour ne pas devenir fou d’une part, pour empêcher toute évolution de l’enquête dans un sens désagréable d’autre part. Il y avait un risque toutefois : une action pouvait attirer l’attention, et donc avoir l’effet inverse que celui qui était recherché. Certes. Il ne fallait pas faire n’importe quoi, et bien peser les pour et les contre. Il se donnait la soirée pour réfléchir et prendre une décision. D’ores et déjà, tout lui paraissait préférable à ce mutisme et à cet immobilisme qui le rendaient barjot.
–––
VII – Malheurs des uns et des autres
Le commissaire Chautard s’habituait au gris. Au gris du ciel, au gris de ses cheveux, au gris des toits d’ardoise. Toutes les nuances de gris, disait un best-seller de l’hiver 2012-2013. Entre gris clair et gris foncé, avait dit le grand Goldman vingt-cinq ans plus tôt. Jean-Jacques Goldman que Jean-Jacques Chautard n’était pas loin de considérer comme son frère, celui qui lui avait ouvert les yeux et permis de mieux vivre.
Le gris de Brive n’était pas triste. Parce que les pierres des murs, elles, étaient blondes. Et parce qu’à côté de ses cheveux à lui, il y avait ceux de sa femme, qui étaient blonds. Le gris va avec tout, disait-on. Il trouvait lui que le gris allait surtout avec le blond. Brive, Sylviane, ainsi qu’Adeline, Christelle et Pauline, là était son équilibre. Si l’on ajoutait le vert des arbres et le bleu des lacs de Corrèze, alors on atteignait la perfection. Il avait trouvé sa place en ce monde. Au sein de ces couleurs, de ces volumes et de ces textures, il pouvait exercer son métier, aussi difficile soit-il.
Une fois n’est pas coutume, Chautard passa par la rue Toulzac, la rue piétonne la plus fréquentée de la ville, qui partait de la collégiale, dont il avait voulu faire le tour ce soir, et rejoignait la Guierle et l’avenue de Paris. Il regrettait la fermeture de la maison de la presse de Jacques Veyssière, qui arrêtait son activité après quinze années de gros travail ; il n’avait pas trouvé de repreneur et avait cédé son fond à un marchand d’articles de rugby. Avec Moun qui avait vendu son bar-tabac-presse Le Gambetta, ça faisait deux piliers du centre-ville qui s’en étaient allés en 2012. Alors que la crise commençait à peine pour les Français.
Chautard admira un moment la devanture des tissus Beylie, dont il connaissait le patron là encore, un homme de qualité, féru d’art et d’histoire, connaisseur et pourfendeur de la politique locale et nationale.
Il traversa le boulevard. La galerie des Passages était vide ; un petit temple de la consommation avait fermé ses portes, pour quelques heures. En face, la Civette était pleine. En hiver au moins, les m’as-tu-vu qui la fréquentaient étaient cantonnés à l’intérieur. Et depuis qu’il avait envoyé à plusieurs reprises des agents verbaliser les 4X4 et les BMW de ces fils à papa, les véhicules ne mangeaient plus le trottoir au détriment de la sécurité, de l’esthétique et du respect des piétons. Il fallait être intraitable avec ces parvenus qui se croyaient tout permis. L’égoïsme était tel qu’on ne pouvait éviter les souffrances et les violences, mais on devait tout faire pour ralentir le retour de la barbarie.
Les bars de l’avenue de Paris étaient moins remplis. Il faut dire qu’on était un soir de semaine, en mars. Mars, le seul mois de l’année où les Français travaillaient sans prendre de vacances, sauf quand les vacances de février ou de Pâques tombaient en mars, et sans compter les RTT – qui dirait un jour l’aberration de cette notion ? –, les arrêts maladie, les congés
exceptionnels et les grèves.
Pont Cardinal, avenue Pasteur, perpendiculaires à gauche pour rejoindre le bas du quartier du Vialmur, où il habitait. Cela faisait une tirée, mais le commissaire aimait marcher. Même tôt, même tard. Il en avait besoin. Il avait beau être flic, il ne faisait plus beaucoup d’exercice. Les responsabilités, l’âge, son corps trop lourd… La marche, quelques mouvements et postures de yoga, l’aidaient à garder une certaine forme. Il y avait bien ces triglycérides, mais hein ?… Il fallait bien mourir.
Il arriva chez lui à 21 h 45.
– Bonsoir mon chéri. Tu as faim ?
– Oui.
– Viens.
Il enleva chaussures, veste et pardessus, se lava les mains et rejoignit sa femme dans la cuisine.
– Pauline est dans sa chambre ?
– Oui. Elle a commencé à regarder une série, et puis elle est montée. Je crois que l’approche du bac l’incite à travailler un peu plus… Il faut dire que le prof de maths ne les lâche pas.
– Elle n’est pas angoissée ?
– Tu la connais… Disons qu’elle commence à réaliser qu’il faut quand même transpirer un peu. C’est plutôt une bonne chose.
Pauline était la troisième fille du couple Chautard. Adeline, l’ainée, terminait sa sixième année de médecine à Bordeaux, Christelle la seconde était en deuxième année de préparation aux écoles de commerce au lycée Gay-Lussac de Limoges.
Sylviane sortit un reste de gratin et de rôti de veau.
– Alors, ta journée ?
– Brrmf… J’ai vu un prêtre…
– Tu t’es confessé ? Tu avais des choses à te reprocher ?
– Il n’a pas manqué d’essayer de me culpabiliser…
Et le commissaire raconta à son épouse la teneur de son entretien avec l’abbé Planiaud.
Un peu plus tard, alors qu’ils étaient tous les deux couchés et qu’elle lui tenait la main en lisant un roman, il pensait à l’avancement de l’enquête. Darmon avait dû passer sa soirée à essayer de trouver des membres ancestraux de la Société du Brive Ancien, qu’il cuisinerait dès le lendemain s’il n’avait pas déjà commencé ; Dru et Flandin devaient être sur la recherche des disparus de 1979-1980-1981, après avoir épluché des centaines et des centaines de fiches pour rien, puisqu’ils avaient élargi leurs recherches au niveau national, mais sur des années dont on savait désormais qu’elles n’étaient pas les bonnes.
Sylviane n’était pas dupe. Elle pressa les doigts de son mari et dit sans arrêter sa lecture :
– Arrête de travailler, Tardchau. Le lit, c’est pas fait pour ça.
– Rrgghh… Je sens que les choses s’éclaircissent.
– Elles seront encore plus claires demain si tu dors. Ou alors prends un des deux excellents livres que j’ai posés à portée de ta main droite.
– Cette histoire de squelette vaut un bon livre.
– Je n’en doute pas. Mais pour apprécier les histoires, aussi bonnes soient-elles, il faut savoir s’en extraire de temps en temps.
–––
– Commissaire Chautard ? Commandant Champclaux, Gendarmerie de Meyssac.
La douleur se déclencha aussitôt. Comme si on lui avait donné un coup de poing dans le cœur. Pourquoi ? Parce que la mémoire de Chautard avait intégré que l’appel d’un chef de gendarmerie pouvait être motivé par deux raisons désagréables: soit un emmerdement administratif – une histoire d’empiètement de compétences, une rivalité entre agents des deux corps, un problème de procédure – soit une mort suspecte, en tout cas qui n’aurait pas dû être. Ce matin 12 mars 2013 à 8 h 35, c’était la deuxième raison :
– On nous a appelés du presbytère de Lagleygeolle. Un voisin, alerté par la bonne. On a retrouvé le corps de l’abbé Planiaud. Froid et… le crâne enfoncé. Ce n’est pas une chute. Affreux. Comme c’est l’ancien chanoine de la collégiale Saint-Martin de Brive, j’ai pensé…
Le sang battait si fort dans les ventricules et les tempes du commissaire qu’il n’entendait plus. Il posa le combiné sans couper la communication. Par instinct, il essaya de retrouver sa respiration. Il ferma les yeux. Il pensa au yoga, à ce qu’il avait lu sur le contrôle des émotions. Il fallait arrêter la sécrétion d’endorphines qui noyaient le cerveau, et pour cela retrouver sa cohérence cardiaque, rétablir l’harmonie entre cœur et poumons. La respiration et la concentration permettaient d’y arriver.
– Commissaire ? Allo ?…
L’abbé Planiaud, assassiné ? Bon Dieu ! Pardon. Est-ce qu’il y avait un lien avec leur entretien de la veille ? Bien sûr, imbécile, bien sûr ! L’assassinat d’un curé dans un village corrézien était trop exceptionnel pour qu’il en soit autrement. S’il ne se trompait pas, il n’y avait qu’un cas d’homicide de ce genre, du moins dans les dernières décennies, à l’encontre du curé d’Égletons, poignardé par un déséquilibré en 2006.
– Allo ?
Si la mort de Planiaud était liée à l’entretien de la veille, cela signifiait que quelqu’un était au courant de cet entretien. Comment ? Soit quelqu’un suit l’affaire et nous a vus, soit c’est l’abbé lui-même qui a évoqué ma visite devant un tiers. Dans les deux cas, cela veut dire que ce serviteur de Dieu savait des choses. Plus qu’il ne m’en a dit peut-être, ainsi que je le soupçonnais. Nom de D…
– Commissaire, vous êtes là ?
– Oui. On arrive.
Cette information perturbait autant qu’elle éclairait l’enquête en cours. Une chose de plus apparut au commissaire : si Planiaud avait été assassiné, il ne pouvait l’avoir été par Jacques Nouvel, l’ancien président de la Société du Brive Ancien, puisque celui-ci était mort en 2005. Et si Nouvel avait assassiné celui qui est devenu le squelette Martin, cela signifiait qu’il y avait un deuxième assassin. Qu’est-ce que c’était que ce pataquès ? Ah, si les entrepreneurs avaient pu procéder comme au bon vieux temps, casser du vestige et de l’ossement sans se soucier de préserver un patrimoine à l’utilité limitée…
Il tapa le 9 sur son clavier téléphonique. La fidèle Annie Farme au standard répondit :
– Oui, Commissaire.
– Vous savez où est Plante ?
– Dans la zone ouest. Avec les manouches. Y’a encore eu des dégradations et des dérivations d’eau.
– Vous pouvez le joindre et me le passer ?
– Tout de suite.
Neuf minutes plus tard, le commandant Plante le rappelait depuis son téléphone portable.
– Patron, je vous écoute. Excusez-moi, je n’ai pas pu m’isoler plus tôt. C’est assez chaud. Vous les connaissez…
– Plante, laissez tomber les manouches pour l’instant. J’ai besoin de vous à Lagleygeolle.
– Lagleygeolle ? Mais c’est chez les pandores, ça ?
– Oui, mais le meurtre de l’ancien curé de Brive, ça nous concerne.
– Ah merde ! Bon, je passe vous prendre.
– Non, je vais monter avec Mathieu. Et Rebil. Vous avez qui avec vous ?
– Deux unités : La Teigne, Le Rouque, Gégé, Florian, Franck, Gibraltar et Trichot. Plus Pascaud et Duly à l’entrée.
– Passez la main à Florian, en lui disant de n’interpeller personne aujourd’hui, qu’il finisse simplement les fouilles et les interrogatoires. Et montez avec La Teigne et Le Rouque. Je préviens Laurenty au Centre de commandement.
– Entendu. On sera à Lagleygeolle dans trois quarts d’heure.
Quarante minutes plus tard, Chautard retrouvait la petite maison aux pierres rouges et aux pièces sombres où il était venu la veille. Les gendarmes avaient déjà placé barrières et cordons pour contenir les villageois, pour le moins affolés par le drame. Le commandant Champclaux, son second, le maire du village, Plante, Le Rouque, La Teigne, ainsi que deux femmes en larmes, étaient à l’intérieur quand Chautard le commissaire, Mathieu l’intello et Rebil le scientifique les rejoignirent. Les pièces étaient si petites qu’ils ne tenaient pas tous dans la même.
On échangea quelques poignées de mains et paroles inévitables.
– Où est le corps ?
– Dans la chambre. Au premier.
– C’est là qu’on l’a trouvé ?
– Oui, c’est Madame, ici présente, arrivée comme chaque matin à 8 heures; qui, n’entendant rien, a fini par aller frapper à la porte de la chambre. Qui était entrouverte.
– Qu’a-t-elle fait ?
– Quand elle a vu, et compris, elle est sortie et s’est aussitôt rendue chez le voisin d’à côté, qui nous a appelés.
– Personne n’a touché à rien ?
– Non. Si ce n’est que je suis entré dans la chambre avec un de mes hommes pour constater la mort et vérifier que les lieux étaient vides.
– Excusez-moi de vous questionner comme ça, dit Chautard au commandant qu’il ne voulait pas froisser, mais puisque vous avez eu l’amabilité de m’appeler, il le faut.
– Je comprends tout à fait.
– Vous avez remarqué quelque chose ?
– Non. Si ce n’est que la position du corps semble montrer que le curé s’est réveillé avant que son agresseur ne le frappe. Il n’est pas droit dans le lit.
– Vous avez une idée de l’arme du crime ?
– Aucune. Mais un coup a été porté à la tête. Je n’ai pas vu de trace d’une arme à feu, mais je n’ai pas regardé de près, pour vous laisser faire votre travail. Je vois que le major Rebil est avec vous…
– Oui. Allez, montons.
Plante donna pour consigne à Le Rouque et à La Teigne de rester en bas et de commencer à explorer les lieux. Le maire et l’adjoint du commandant restèrent eux aussi en bas pour conforter les deux femmes, la bonne du curé et une amie. On ne pouvait les renvoyer de suite : le témoignage de la première, à chaud, pouvait être utile.
Une odeur écœurante saisit ceux qui montèrent jusqu’à la chambre. Plus que des premiers stigmates de la mort, il s’agissait d’urine. Provenant soit du défunt, soit de la bonne. On savait ce que pouvait entraîner une peur soudaine. C’est Chautard lui-même qui alla ouvrir fenêtre et volets. L’air frais se fit sentir et la scène s’éclaira. Alors ils regardèrent le lit.
L’abbé Planiaud était couché sur le ventre, en travers, la tête pendant d’un côté, les pieds
de l’autre. Il portait un pyjama beige, épais et râpé. Le crâne semblait enfoncé. Le sang, qui avait coulé sur le front et les joues de la victime, puis sur le parquet de la chambre, empêchait de voir la blessure. Chacun put constater que l’odeur nauséabonde ne venait pas du corps qu’ils avaient sous les yeux.
– Il ne s’est pas vidé. Cela tient à la position du corps. Ses sphincters ont forcément lâché. Mais la gravité a empêché les déjections de s’écouler.
Le major Rebil ouvrit sa mallette et enfila ses gants.
–Ne touchez à rien sur le lit, les meubles, les murs, s’il vous plaît.
– Est-ce qu’on peut le retourner, tout de même ? demanda Chautard. Il faudrait voir son visage et le devant de son corps.
– Si vous voulez bien m’accorder dix minutes, Patron, après nous pourrons le tourner.
Rebil s’affaira, sur la tête d’abord, puis sur le lit et sur le sol. Il prit des photos, préleva des cheveux, des fibres de tissu. Il examina aussi les mains et les pieds avec attention, coupa quelques morceaux d’ongles. Il garnit cinq sachets transparents.
– J’étiquetterai plus tard.
Puis il fit signe à Plante :
– Germain, aide-moi. Doucement.
Les deux hommes saisirent le corps et tentèrent de le mettre sur le dos. Mais chacun dans la chambre put constater qu’il était déjà raide. Il ne pouvait donc être allongé sur le lit, car jambes et bras restaient en l’air, comme les pieds d’une table renversée. Le dos de l’abbé n’étant pas aussi large et plat qu’un plateau en bois, le corps basculait. Plante et Rebil le placèrent donc sur le côté, les membres dépassant de la largeur du lit.
– Ça nous renseigne sur l’heure de la mort ? demanda Chautard.
– La rigidité cadavérique débute entre 30 minutes et 2 heures après la mort, répondit Rebil. Elle atteint sont intensité maximale entre 6 et 10 heures, puis se maintient 24 heures environ, avant de disparaître progressivement, lorsque commence la putréfaction.
– Là, on se situe où ?
– Entre 6 et 10 heures, incontestablement. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi raide. Je vais prendre la température du corps pour plus de précisions.
Chautard regarda sa montre. Il était 9 h 37. Si l’on enlevait de 6 à 10 heures, cela indiquait que l’abbé avait été tué entre 23 h 37 et 3 h 37. Ce qui pouvait laisser penser qu’on avait voulu le surprendre dans son sommeil. Ce n’était donc pas une discussion ou une menace qui avait dégénéré. Un meurtrier était venu avec l’intention de tuer, pas pour parler ou obtenir quelque chose. Tuer pourquoi ? Pour le punir d’avoir parlé ? Ou pour l’empêcher de parler ? Oui, se dit Chautard, j’ai oublié une possibilité tout à l’heure quand j’ai appris le meurtre : peut-être que le meurtrier a été au courant de l’entretien, mais peut-être aussi qu’il le redoutait, sans savoir qu’il avait déjà eu lieu avant cette nuit. Il a tué l’abbé pour éviter qu’il ne révèle quelque chose.
Le cerveau de Chautard était en ébullition depuis la veille, mais l’expérience lui montrait qu’il fallait se méfier des déductions hâtives. Il fallait battre le fer tant qu’il était chaud tout en veillant à ne pas confondre vitesse et précipitation.
Le visage de l’abbé était gris, rouge et blanc, selon les endroits. Il ne ressemblait plus à grand-chose.
– Les lividités commencent à apparaître, dit Rebil, qui n’était pas avare d’explications. Regardez le cou. Et le bas des joues, là.
Mais c’est le crâne qui focalisait les regards. Le mélange formé par le sang et les cheveux séchés empêchait de distinguer son état avec précision. Mais on voyait bien que la rondeur habituelle de la tête était cassée au sommet. Il y avait à la fois une sorte de cratère et une sorte de faille qui rejoignait la tempe droite.
Rebil saisit une torche au faisceau fin et puissant, ainsi qu’un genre de spatule. Il éclaira et souleva les cheveux. Plante, Chautard, Mathieu et le commandant Champclaux s’approchèrent pour voir avec lui ce qu’il découvrait. C’était écœurant. Rebil enlevait des morceaux de croûte, s’arrêtait sur une partie de la plaie. Il y avait de la peau, du sang, de l’os et…
– C’est le cerveau qu’on aperçoit ? demanda le commandant de gendarmerie.
– Oui. Deux parties distinctes. Le lobe pariétal, et le lobe occipital. Séparés par un sillon. Ils sont endommagés.
Le major ouvrit le pyjama et regarda ensuite le torse de l’abbé. Une odeur désagréable se fit sentir, malgré le froid et la fenêtre entr’ouverte. On entendait la rumeur qui venait du bout de la ruelle, et le va-et-vient des agents devant la maison. Une ambulance de pompiers était arrivée, ainsi qu’une équipe de France 3 et une équipe de La Montagne.
– L’arme, t’as une idée ? demanda Plante à Rebil.
– Contondante. C’est-à-dire un objet qui a été détourné de sa fonction habituelle et qui tue sans percer, sans couper.
– Concrètement, ça veut dire quoi : une barre de fer, un marteau ?
–Ou une crosse, un chandelier, une pierre… Ici, je remarque déjà une chose : il y a un choc principal, de deux centimètres carrés environ, avec un enfoncement de plusieurs centimètres qui a broyé les os et une partie des tissus en dessous, et une sorte de traînée moins profonde
mais plus longue, quatre à cinq centimètres, qui fracture sans ouvrir complètement. Je pencherai donc pour un outil avec un manche. À préciser. Je vais bien sûr prélever puis examiner des morceaux de ce crâne abîmé. On peut retrouver du bois, du fer, de la pierre, de la terre…
Si l’assassin a tué avec un marteau se dit Chautard, c’est que c’est un assassin occasionnel. Amateur. Et qui peut-être a voulu aller vite, même s’il y a préméditation. Il s’est passé peu de temps entre sa décision et son action. Il a eu peur que le curé parle ? Peut-être. Bon sang, quelqu’un d’autre que nous s’intéresse à Martin.
–––
À 11 h 30, de retour au commissariat, Chautard alla voir la paire Dru et Flandin. Les deux lieutenants étaient côte à côte, chacun devant un ordinateur. Dru, la femme, était en uniforme, alors que Flandin, l’homme, était en civil. Il se demanda pourquoi mais ne chercha pas à éclaircir la chose.
– Alors ?
– Nous avons terminé les années 79, 80 et 81 en Corrèze. Un seul disparu. Un homme de 33 ans, militaire au 126. N’est jamais rentré d’une permission. Vu l’âge, on peut l’écarter, non ?
– Oui.
– Nous avons terminé la Corrèze, la Haute-Vienne et la Creuse, ainsi que l’Auvergne, du moins le Cantal et le Puy de Dôme. Nous allons attaquer le Lot et le Périgord. Nous nous sommes dits que nous allions commencer par les départements limitrophes de la Corrèze.
– Bonne idée. Un homme d’une cinquantaine d’années, d’1 mètre 75 environ, a été tué et/ou enterré place de la collégiale à Brive en 1979, 1980 ou 1981, dans un lieu pas fait pour cela. Sa disparition a donc dû être remarquée et signalée par quelqu’un.
Chautard essayait de se persuader. Ils avaient l’année de l’inhumation, ils avaient l’âge du mort, ils allaient découvrir son identité. Ce n’était pas possible autrement. En attendant, il avait un deuxième mort sur les bras, beaucoup plus récent celui-là, encore plein de chair et d’os. La nouvelle était en train de se répandre comme une traînée de poudre. Déjà, les journalistes étaient à Lagleygeolle, déjà Annie Farme lui avait passé le député-maire et le sous-préfet.
– Commissaire, qu’est-ce qui s’est passé, putain ?
Roland Rigal ne s’était pas présenté, mais c’était inutile. Le député-maire de Brive était inimitable.
– Il a été assassiné, c’est tout ce que je peux dire pour l’instant.
– Mais pourquoi, bordel ?!
– Je n’ai pas la réponse à cette question.
– C’est pas lié à ce foutu squelette, au moins ? On commence les travaux lundi ! J’avais dit le 12, je vous laisse jusqu’au 18. Mais après on attaque. J’ai des municipales dans un an, moi ! Si cette place est pas nickel cet été, je suis mort !
Ce qu’il y avait de bien avec Rigal, c’est qu’il était transparent. On voyait tout de suite quelles étaient ses priorités.
Jacques Poisse, le sous-préfet, avait été plus poli et plus habile, comme toujours.
– Que ne direz-vous pas à la presse, Chautard ?
– Rrrghhh…
– C’est quoi le lien entre le squelette et Planiaud ? Il savait ?
– Je ne suis pas encore capable de le dire. La collégiale, et ceux qui l’ont fréquentée de près, sont une piste. Mais nous n’avons rien de tangible.
– Les interrogatoires des entrepreneurs n’ont pas permis de conclure à une implication des hommes des chantiers ?
Chautard se dit que le sous-pref était bien informé, ce qui après tout était rassurant.
– Exact.
– Vous n’avez donc pas la date précise de la mort ?
– Maintenant si, grâce au labo. À un ou deux ans près. On resserre donc notre recherche des disparus.
– Maintenant qu’on a un vrai mort, en os et en chair, le procureur Chaffran va se saisir de l’affaire…
– Oui. Article 40-1 du Code de procédure pénale : « Lorsqu’il estime que les faits qui ont été portés à sa connaissance constituent une infraction commise par une personne dont l’identité et le domicile sont connus et pour laquelle aucune disposition légale ne fait obstacle à la mise en mouvement de l’action publique, le procureur de la République territorialement compétent décide s’il est opportun :
– soit d’engager des poursuites ;
– soit de mettre en œuvre une procédure alternative aux poursuites ;
– soit de classer sans suite la procédure dès lors que les circonstances particulières liées à la commission des faits le justifient ».
– Je ne doutais pas que vous connaissiez vos classiques. Bien sûr, vous savez qu’en l’occurrence il va décider d’engager des poursuites.
– Et donc de nommer un juge d’instruction, ce qui est obligatoire en matière criminelle. Je serai content de retravailler avec Florent.
– J’ai remarqué que vous vous estimiez. Je partage votre appréciation sur ce jeune et talentueux Clermontois : il est efficace et agréable.
– Monsieur le Sous-Préfet, j’ai une demande, préventive, à formuler.
– Demandez toujours…
– La presse… je sais bien que l’ère de la communication, l’impatience de l’opinion, les attentes du gouvernement…
– Vous ne voulez rien dire ?
– Pas avant quelques jours. Cela gâcherait tout.
– Ok, je vous couvrirai Chautard. Je demanderai à Chaffran de nourrir lui-même la meute. Tant que ce sera possible. Mais au bout d’un moment, il faudra vous avancer. Vous êtes connu, que voulez-vous ? Et on a un chargé de com place Beauvau qui est insupportable…
C’est sur ce pléonasme que les deux hommes se quittèrent, respectueux l’un de l’autre. Chautard était soulagé : le maire comme le sous-préfet ignoraient l’entretien de la veille avec l’abbé Planiaud, c’était mieux. Il n’aurait pu le cacher s’ils lui avaient posé la question, mais ils n’avaient rien demandé à ce sujet.
– Plante et Mathieu, vous étiez avec moi à Lagleygeolle. Vous allez vous occuper du meurtre de l’abbé.
La grosse baraque et le petit à lunettes échangèrent un regard dubitatif. Chautard savait qu’il devait être directif pour imposer le tandem. Il expliqua néanmoins :
– Vous êtes différents, mais complémentaires. Vous ne verrez et n’entendrez pas les mêmes choses, mais vous recueillerez tous les deux des informations intéressantes. Avec Rebil pour les indices, ainsi qu’avec une enquête de voisinage et le témoignage de la bonne, vous tâcherez d’établir les circonstances du meurtre. Le but final étant de savoir pourquoi l’abbé a été tué, plus particulièrement si ce meurtre a un lien avec le squelette de la place. Il faut que vous sachiez que j’avais rencontré le curé hier à son domicile, notamment pour savoir si le squelette pouvait avoir été introduit sous la place par un ancien souterrain qui part de la crypte de la collégiale (cette information nous ayant été fournie par un des entrepreneurs des chantiers passés). Je vous communiquerai mes résumés à ce sujet. Vous interrogerez également l’ancienne bonne du curé à Brive, Mme Baltès, que je n’ai pas eu le temps d’aller voir. Il faut la cuisiner sur les clés de la collégiale, et surtout du souterrain. Vous verrez ça dans mes notes.
Plante hochait la tête, Mathieu ne bougeait pas. Aucun des deux ne notait ce que disait le patron. Ils faisaient confiance à leur tête, Plante parce qu’il pensait que quelques mots retenus suffisaient pour retrouver une conversation complète, Mathieu parce qu’il retenait la conversation complète.
En homme de décision, et parce qu’il était le plus gradé des deux, le commandant prit les choses en main.
– Ok, Patron. Nous y retournons. Le Rouque et La Teigne sont restés sur place. Une question quand même : comment on fait avec les gendarmes ? Si ça se trouve, ils l’ont commencée, l’enquête de voisinage…
– Non. Le commandant Champclaux m’a dit qu’il préférait nous laisser opérer, si du moins le préfet était d’accord. Et il l’est.
– Parfait. Alors on y va. Amène tes bésicles, Math ! Les pierres rouges nous attendent.
–––
À 13 heures, le commissaire retrouva le juge d’instruction Michel Florent, 37 ans, au bistrot Chambon, rue des Échevins. Cet établissement, situé derrière le palais de justice, avait remplacé le Bistrot du Boucher à cet endroit ; il était le restaurant à la mode. C’était un premier succès : devenir tendance. Si tout se passait bien, il y avait un deuxième temps, et l’endroit devenait « une bonne table », voire « la meilleure table de Brive ». Mais si vous loupiez vos premières journées après l’ouverture, en raison d’une mauvaise cuisine (certaines franchises semblaient le faire exprès) ou d’un service calamiteux (neuf fois sur dix), vous pouviez vous préparer à mettre la clé sous la porte dans les mois qui suivaient, neuf si vous n’aviez pas beaucoup d’argent à perdre, trente si vous n’étiez pas à deux ou trois millions près. Car la rumeur allait vite dans une ville d’enfants gâtés, plus moutonniers que curieux. Le bistrot Chambon, tenu par les fils d’un grand cuisinier du Lot, n’avait pas loupé ses débuts (tout comme, à cent mètres à peine, Le 1900 pour sa partie bar cocktails musique). Il était donc souvent plein. Mais on était à Brive, pas à Paris, et l’on y trouvait presque toujours une place, surtout quand on était commissaire et juge d’instruction.
– Monsieur le Juge, même si les circonstances sont pénibles, je suis content de vous voir.
– Moi aussi, Commissaire. D’autant que si j’ai été saisi par le procureur, c’est peut-être parce que votre enquête avance.
– Rrrgh… Elle avance si on veut… Avec un deuxième mort…
– Certes. C’est affreux, ce meurtre d’un vieux prêtre. Vous le connaissiez ?
– Je l’ai vu hier.
– Oh ? Et… rien ne présageait ce qui est arrivé ?
– Non. En tout cas, je ne m’y attendais pas. Mais je culpabilise.
– Parce que vous l’avez interrogé ?
– Je lui ai rendu visite. Et c’est peut-être bien ça qui l’a tué. J’ai un mort sur la conscience, Florent.
– Qu’est-ce que vous racontez ?
– Si je n’étais pas allé le voir, il ne serait peut-être pas mort.
– Enfin, Commissaire ! Le meurtrier l’a possiblement tué sans qu’il ait su que vous l’avez vu le matin. Et puis, par la force des choses, dans une enquête criminelle, on interroge des personnes susceptibles de nuire au meurtrier. Si l’on renonçait à cela, vous ne pourriez plus exercer votre métier. Et moi non plus.
– Il n’empêche, je me sens responsable.
– Allez, ne vous tourmentez pas inutilement. Pas vous. Vous allez boire un peu de vin, ça vous fera du bien.
– Rrghh… Merci. En fait, je commencerais bien par un whisky…
Après qu’on eut amené les apéritifs – single malt et Pago abricot –, les deux hommes commandèrent chacun une entrée et une viande garnie, dans la formule à deux plats. Avec une demi-bouteille de vin :
– Ce que vous voulez, Commissaire, vous savez bien que je ne bois pas.
– Il serait temps de vous y mettre, Florent. Il serait temps… Au fait, la joueuse de hand-ball va bien ?
L’expression du juge se figea. Depuis le début de leur discussion déjà, le commissaire trouvait son interlocuteur moins avenant que d’habitude.
– Qu’est-ce qui vous arrive, Florent ? Vous avez une tête à faire peur…
– À vous je peux le dire : je suis malheureux, Commissaire.
– Comment ça, malheureux ?
– Malheureux comme jamais. Pas le blues ou la mélancolie, non… Le malheur qui fait mal, le malheur à se tordre, le malheur qui rend fou !
Bon sang, se dit Chautard, je me croyais mal en point avec la mort du curé qui me travaille et je découvre mon juge plus malheureux que moi. Comme quoi, on est toujours plus ou moins que l’autre. Si seulement on était moins autocentré…
– Que se passe-t-il ? Vous, toujours si enjoué, si gai, si heureux…
– C’est du passé, tout ça, fini.
– Vous vous êtes fâché avec votre fiancée ?
– Fâché, si c’était que ça… Elle est partie, Commissaire, partie ! Elle m’a dit que c’était fini ! Vous vous rendez compte ?
Oui, il se rendait compte. Il savait la détresse dans laquelle on pouvait se trouver quand un amour qui structurait une vie s’effondrait. C’est pourquoi il prit le parti d’aller dans le sens du juge. Quand on est malheureux, on a besoin que d’autres soient malheureux.
– C’est terrible, en effet. Vous… ne vous y attendiez pas ? Il n’y a pas eu de signes avant-coureurs ?
–Pas du tout. Dimanche il y a un peu plus de quinze jours, le 24 février, après le déjeuner, elle m’a dit que ça n’avait aucun sens. « Aucun sens », ce sont ses mots. Et qu’il valait mieux arrêter !
– Il y a une raison. Une femme ne change pas de sentiment si soudainement…
– Elle pense que moi à Brive et elle toujours en déplacement avec ses matchs, ça ne peut plus durer. Et que les week-ends de retrouvailles à Clermont, elle commence à en avoir sa claque ! Sa claque !
– C’est une angoisse, peut-être passagère.
– Elle m’a dit que ça la travaillait depuis un moment et qu’elle avait bien réfléchi. C’est atroce ! Ce vide tout à coup, cette sensation de solitude…
– La solitude, ça peut vous broyer…
– Et le chagrin d’amour, ça vous retourne à mort, les tripes et le cœur.
– Ça vous retourne, ça vous fait un mal de chien, mais vous ne pouvez pas vomir. Ça ne sort pas.
– Et même si vous vomissez, vous n’êtes pas soulagé. Quelques minutes après, ça recommence.
– C’est à crever.
Le commissaire s’aperçut, non sans un certain effroi, qu’il ne se forçait pas. Parce que la souffrance du juge lui rappelait des souffrances qui lui étaient propres. Des souffrances passées, certes, mais dont la réminiscence spontanée montrait que, au moindre accident de parcours, au moindre choc déstabilisateur, elles reviendraient, et s’installeraient en position de monopole. Bon sang, rien que d’y penser, il frissonnait. On n’était à l’abri de rien. Ce n’était jamais gagné. Il ne s’agissait pas de faire le malin.
Ils prirent leur temps pour l’apéritif et le serveur dut repartir une fois avec les entrées. Sans qu’on ait besoin de le lui demander, ce qui était un bon point.
– Vous avez déjà vécu ça, Commissaire ?
– Rrrghmbf… Y’a longtemps. Mais rien que d’y penser, j’ai le sang qui se glace.
– Comment se fait-il qu’une femme, qu’un bout de femme, quelques centimètres et quelques kilos, puisse vous faire mal à ce point ?
–Rrghh… C’est que nous ne sommes pas que des êtres de raison. Les émotions nous dominent souvent.
– En l’occurrence, j’ai l’impression que raison et émotion se liguent pour me torturer : non seulement elle me manque atrocement, mais en plus j’ai toutes les raisons objectives de regretter son absence. Je crois que je n’aurais pas eu de meilleure partenaire pour construire ma vie. J’ai déjà 37 ans…
Chautard plissa les lèvres et reprit un peu d’air. La souffrance du juge le ramenait à sa vie. À quoi ça tient ? pensa-t-il. Est-ce que, au final, s’être fait plaquer par sa Catherine avait été un bien, puisqu’il avait rencontré Sylviane ? Bien sûr, aujourd’hui, il pouvait le croire. Mais sur le moment, Dieu qu’il avait souffert. Deux ans. Deux ans avec des battements de cœur infernaux dans la poitrine, deux ans à mal dormir, mal digérer, à ne jamais être à fond dans son sujet, la tête toujours encombrée par la pensée obsédante de son amie disparue. Et s’il
n’avait pas rencontré Sylviane ? Il avait eu de la chance au bout de son malheur, mais combien d’individus ne voyaient aucune lumière dans un tunnel qui n’en finissait pas de se prolonger ? Combien restaient seuls, épouvantablement seuls ?
Il lança soudain :
– Vous avez essayé le bouddhisme ?
Le juge leva les yeux :
– Le bouddhisme ?
– Rrrgghh… Je veux dire la méditation bouddhiste.
– Je… Non. Pourquoi ? Vous pratiquez ?
– Non, mais je crois que j’aurais dû. Ou que je devrais. J’ai lu quelques livres et rencontré un spécialiste. Pendant ma période yoga. Ça m’a paru intéressant. Pour arriver à faire le vide. À retrouver l’harmonie entre le corps et l’esprit. Et puis cette idée intéressante qu’il faut se débarrasser de l’ego.
– Se débarrasser de l’ego ?
– Oui. Nous attachons trop d’importance au moi. Nous pensons qu’il existe en tant que tel. Qu’il est le même de notre naissance à notre mort.
– Et ce n’est pas le cas ?
Malgré son abattement, le juge réagissait aux propos du commissaire. Sans doute parce qu’ils émanaient de quelqu’un qu’il admirait.
– Notre moi n’est qu’un agrégat, une conjonction. Nous sommes traversés de courants, d’influences, qui s’agrègent pour former notre état à un instant t. Mais rien n’est figé. Il suffit d’un petit changement pour ne plus être le même. Quelquefois il n’y a même pas besoin que votre amie vous quitte : le seul fait de l’avoir vue avec quelqu’un d’autre vous chamboule de fond en comble. Parce que nous dépendons de ce que nous voyons, et des conclusions que nous en tirons, parfois contre notre gré. Et puis il y a les évolutions, les modifications quotidiennes, qui font que nous n’avons rien de commun avec celui que nous étions quelques années plus tôt, parfois quelques jours plus tôt, voire quelques heures plus tôt.
– Donc, notre moi est fragile, mouvant, il n’est pas vraiment moi, mais un ensemble de facteurs qui me constituent à un moment donné. D’accord. Mais qu’est-ce qu’on peut en déduire ?
– Qu’il ne faut pas lui accorder trop d’importance. Nous ne nous réduisons pas à ce que nous ressentons. Si vous êtes triste, vous n’êtes pas la tristesse. Rien n’indique que votre nature soit triste. D’ailleurs, vous le savez bien : n’étiez-vous pas heureux avant ?
– Oh, si… Oh que j’étais heureux jusqu’à il y a dix jours…
– Voilà. Il faut donc considérer le chagrin, ou la jalousie, ou la solitude, ou l’orgueil blessé, pour ce qu’ils sont : des états passagers. Même si cet état vous semble durer plus qu’il ne convient, il n’est qu’un état. Passager.
Le juge semblait dubitatif.
– Je vois ce que vous voulez dire. Et c’est sans doute juste. Mais il me semble, sauf votre respect, que ces considérations intellectuelles sont inopérantes dans un cas comme le mien.
– Rrghh… Ce n’est pas en état de crise que l’on peut réfléchir. Mais la crise peut et doit être l’occasion d’une remise en cause et d’une progression. C’est un peu tôt peut-être, vous êtes encore en état de choc…
– Elle me manque à mourir et pourtant je suis assailli ! Assailli par les pensées… Les pensées d’elle, bien sûr !
– Il vous faut dissoudre vos pensées. Le bouddhisme vous l’apprend. À vous débarrasser de vos pensées négatives.
– C’est quoi, dissoudre les pensées négatives ? Les refouler ?
– Non, pas les refouler. Car elles ressortiront plus fortes un jour ou l’autre. Dissoudre les pensées, c’est les laisser vivre et remonter à leur racine pour s’apercevoir qu’elles n’ont pas lieu d’être. Qu’elles n’entament pas notre nature profonde. Du coup, leur intensité diminue, puis elles disparaissent, se dissolvent.
– Et comment on y arrive ? demanda le juge, plus ou moins appâté.
– Rrghh… C’est ça le problème, à mon avis. Et la limite du bouddhisme. Ce qu’il explique, ce qu’il prône, est merveilleux, et sans doute la seule voie vers le bonheur, mais elle est inaccessible au commun des mortels. Tout est basé sur la méditation, en fait. En méditant, en se concentrant sur le souffle du corps, on retrouve une vision claire et un état de bien-être. Mais quand on est mal, comme vous en ce moment par exemple, il me semble que ça ne suffit pas. Il faudrait, comme certains Tibétains, vivre en ermite ou en moine pendant 30 ans pour y parvenir. Ici, dans le monde occidental, on ne peut, à part exceptions, acquérir la discipline suffisante pour résister aux émotions et aux tentations que la ville et la vie nous imposent.
Ils mangèrent leurs entrées avec cet échange.
– Commissaire, je… je vous remercie mille fois de m’écouter, et de vous préoccuper de mon cas… mais nous ne sommes pas là pour ça. C’est le meurtre du curé qui doit nous intéresser.
– Nous allons y venir. Mais vous ne pourrez rien faire de bon si vous êtes dans cet état. Vous m’avez aidé à déculpabiliser au sujet de cet entretien que j’ai eu hier avec l’abbé, je dois vous aider à circonscrire le mal d’amour qui vous torture, avant que vous ne le combattiez.
Ils restèrent un instant silencieux, le juge noyé dans sa tristesse, le voile de sa belle devant les yeux, son poids dans sa tête, le commissaire perdu dans ses souvenirs et ses limites.
Le juge relança, preuve qu’il avait besoin de parler :
– Ce qu’il y a de terrible, c’est que par moments je me persuade que c’est fini, je me dis qu’il faut que je l’oublie, et aussitôt après je pense qu’elle va revenir et qu’en tout cas je ferai tout pour cela. Je change tout le temps de position. Je me dis qu’il faut que je laisse tomber, que c’est ainsi, j’accepte, et dix secondes après, je pense que je ne veux surtout pas perdre ce désir et cet amour, qu’il faut que je me batte pour la récupérer. Cinquante fois par jour… C’est épuisant.
– Oui. Ce sont ces balancements, ces oscillations, qui donnent mal au cœur. Qui rendent fou. Ces pensées qui. vont et viennent…
– Et qu’il faudrait dissoudre…
–Oui. Il faut d’abord créer le vide en soi. Puis faire surgir la pensée et remonter à sa racine. L’expression est de Mathieu Ricard, le fils du philosophe Jean-François Revel, qui est devenu un maître bouddhiste. C’est ça que je ne comprends pas : comment remonter à la racine ?
– Les racines du mal…
– En quelque sorte, oui.
Bon sang, se dit Chautard, faut faire gaffe avec ces problèmes psychologiques. Dès qu’on creuse un peu, on touche vite aux parties sensibles. Mais le pauvre Florent a l’air tellement mal… Rrrghh… C’est vrai qu’elle avait l’air bien, son handballeuse…
Soudain, le juge demanda :
– Commissaire, vous croyez que dans notre boulot, le fait de côtoyer la souffrance et le mal, ça peut déteindre sur notre caractère ?
Tiens, pensa Chautard, il prend un peu de hauteur. Bravo. Il sort de son ego. Il n’est pas mort. La question n’était pas sans importance.
– À force, oui, ça peut déteindre. Même si notre caractère de base compte. On est plus ou moins perméable. Ça va peut-être vous étonner, mais il me semble que la plupart des policiers sont des sensibles, je dirais même des écorchés vifs…
– Ce ne sont pas des cœurs de pierre ?
– L’inverse. Ils ont presque tous une douleur qui leur fait comprendre la douleur d’autrui, même s’ils s’en cachent. Ils ont presque tous une faille, ils sont blessés, ça se voit dans leur regard, dans leurs mouvements. Si l’on pouvait analyser les motivations profondes de ceux qui
entrent dans la police, on serait surpris.
– Donc, d’après vous, ce n’est pas tant le métier qui déteint qu’une fragilité originelle ?
– Les deux se conjuguent, sans doute. On choisit ce métier parce qu’on est soucieux de justice, ou même victime d’injustice, et les expériences que l’on fait accroissent le doute et la fragilité… Chez les magistrats, je ne sais pas. Vous semblez plus solides, plus équilibrés.
– En apparence, oui. Nous avons peut-être une rigueur juridique, un cadre, un décorum, des procédures, qui nous aident à garder « la raideur » que l’on attend de la justice.
– Est-ce qu’il n’y a pas, aussi, vous me dîtes si je me trompe, le fait que vous, magistrats, intervenez à froid, en dehors du flagrant délit. Quand on vous présente les prévenus, ils sont plus ou moins calmés…
– Excellente remarque. Bien sûr. Notre travail est plus facile que le vôtre.
– Plus facile, je ne sais pas. Disons qu’il s’effectue dans un cadre plus serein. Ce qui pourrait expliquer que les juges soient moins atteints que les policiers par les affaires qu’ils ont à traiter.
– Il n’empêche. Dès qu’on creuse… Regardez-moi : minable ! Pour un banal chagrin d’amour…
– Un chagrin d’amour n’est jamais banal. Et puis j’ai constaté une chose au cours de ma carrière : la plus belle des mécaniques peut se dérégler à cause d’un grain de sable. On peut supporter des coups très durs, être témoin de drames et de détresses terribles, tout en gardant son équilibre. Mais que la femme qu’on aime nous quitte, qu’un de nos enfants souffre plus qu’il ne devrait, et nous pouvons perdre tous nos moyens…
– C’est ça. C’est tout à fait ça… Vous croyez à la psychanalyse, Commissaire ?
– À… Oh… Brrmmfffff…
– Oui, c’est bien ce qui me semblait.
Il n’y avait pas trente-six personnes avec qui Jean-Jacques Chautard avait des conversations aussi longues et aussi psychologiques, sauf avec Sylviane son épouse. Avec ses filles parfois. Quand il était bien lancé, il avait une élocution facile, alors que d’habitude, composer une phrase, et plus encore en enchaîner plusieurs, lui était difficile.
La confiance était totale entre les deux hommes et ils avaient besoin de se confier l’un à l’autre, d’autant plus que les occasions étaient rares puisqu’ils ne le faisaient pas en dehors de leurs enquêtes communes. C’est pendant les viandes qu’ils laissèrent leurs malheurs pour aborder celui de l’abbé Planiaud. Le commissaire confia au juge tout ce qu’il avait appris et tout ce qu’il avait fait. Sans rien lui cacher.
À suivre.