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IV – Un éléphant ça trompe
Les résultats du labo parvinrent à Brive quatre jours après le transfert de « Martin » à Limoges. Ils indiquaient que le squelette retrouvé derrière la collégiale était celui d’un homme d’1,75 m minimum et 1,79 m maximum, âgé d’environ 55 ans au moment de sa mort. Le crâne et la mâchoire supérieure gauche étaient abîmés, mais aucune fracture nette, ni là ni sur d’autres parties du corps, ne permettait de déceler l’impact de coups ou de perforations (ce qui ne voulait pas dire bien sûr qu’il n’y avait eu ni coups ni perforations, qui pouvaient très bien avoir été absorbés par les chairs et la peau, disparues depuis longtemps). L’équipe du commissaire Ramond ne pouvait pas encore dire si le cadavre avait été enfoui dans les années 70 ou dans les années 80. Il fallait attendre les résultats d’analyses compliquées des os, ainsi que ceux de cultures dans la terre en contact avec le squelette.
Quand il pénétra dans le bureau du commissaire Chautard, le major Rebil, chef de la police technique de Brive – « et scientifique », ajoutait-il parfois quand on oubliait cette précision, plus dans un souci de moquerie de lui-même que de vanité –, pensait que ces premières indications allaient permettre aux enquêteurs d’avancer. Mais il déchanta quand la lieutenant Dru (elle tenait au féminin de son grade masculin), flanquée comme à l’accoutumée de son homologue Flandin le stressé, pénétra dans le bureau quelques minutes plus tard :
– Commissaire, je regrette, mais aucun des disparus brivistes que nous avons identifiés pour les périodes concernées n’avait plus de 50 ans au moment de sa disparition.
Chautard ne dit rien, mais un léger clignement sembla affecter ses yeux dissimulés derrière ses lunettes sans antireflets.
– Merde, lâcha Rebil. Ça fait pas nos affaires.
– Peut-être qu’il a été assassiné et enterré bien après sa disparition, émit le commandant Ducamp, le directeur administratif, qui se trouvait là lui aussi.
Pas impossible, pensa Chautard, qui se désolait souvent des limites de son second et ne manquait pas de relever, du moins pour lui-même, le moindre sursaut en matière cérébrale.
– Ou alors c’est un gars dont on n’a jamais signalé la disparition, tenta Flandin en s’arrachant un ongle.
– C’est possible, ça ? demanda Rebil
– Ça paraît difficile, répondit la grande Duduche. Ne serait-ce qu’à cause des fichiers de la Sécu.
– Y’a trente ou quarante ans, y’avait pas beaucoup d’informatique et y’avait pas du tout d’internet, grogna Flandin.
– N’empêche, ajouta le major, en France t’es quelque part ! Pas possible autrement.
Chautard n’était pas persuadé de cela. Non seulement Flandin n’avait pas tort : au temps où Martin fut enfoui, la société n’était pas maillée comme elle l’est au début du XXIe siècle. De plus, même en 2013, entre les immigrés clandestins, les trafiquants internationaux, les
marginaux hors de vue des services sociaux, les victimes d’erreurs informatiques, et donc les disparus, on aboutissait selon lui à un total à six chiffres. Mais il garda pour lui ces considérations.
– Le plus plausible, continua la Duduche, c’est qu’il a été déclaré disparu, mais pas à Brive.
– S’il faut qu’on se tape tous les plus de 50 ans disparus dans toute la France, on n’est pas rendus… soupira Flandin.
– Merde, sont cons ces Limougeauds ! lâcha Rebil. Ils auraient pu nous trouver quelqu’un qui correspond à ce qu’on a dans nos fichiers…
La réplique du major au crâne chauve, plus technique, et scientifique, que littéraire, et qui n’avait pas l’habitude des bons mots, fit rire tout le monde. Même le commissaire esquissa un rictus qui ressemblait à un sourire. C’est peut-être ce premier mouvement involontaire qui l’incita à prendre la
parole.
– Rrgghh… C’est pas parce qu’on l’a retrouvé à Brive que le squelette est de Brive.
Il y eut quelques secondes de silence, puis la lieutenant Dru enchaîna :
– C’est vrai. Mais quelle idée d’assassiner un type quelque part et de venir le planquer dans un trou de chantier à Brive-la-Gaillarde ?
– Vous avez raison, il y a a priori un lien entre le mort et le lieu où on l’a trouvé…
– Entre Brive et Martin… crut bon de ponctuer Ducamp, qui vit au tressaillement d’une joue du
commissaire qu’il avait mal cru.
– Rrghh… Les modalités d’un crime sont d’une infinie variété. Et souvent insoupçonnables.
– On n’est pas encore tout à fait sûr qu’il s’agit d’un crime, osa Rebil. Il n’y a que de légères déformations du crâne, rien de significatif pour indiquer les causes de la mort.
– Exact, Major, dit aussitôt Ducamp qui voulait se racheter.
– Bon, mais qu’est-ce qu’on fait, alors ? s’agaça Flandin en fignolant son ongle.
– On fait de la géologie, lâcha Chautard. Il faut creuser tout l’espace autour du squelette, et même au-delà. En lien avec Darmon qui tente de retrouver les équipes des chantiers.
– On a déjà effectué de nombreux prélèvements, rappela Rebil.
– Qu’est-ce que ça donne ?
– Pas grand-chose. Pas de cheveu, pas de plastique, pas de métal, pas d’objet. Juste quelques bouts de tissu, provenant sans doute de sous-vêtements. Bizarrement, nous n’avons rien trouvé qui proviendrait de vêtements, avec des tissus plus épais, plus riches, qui se seraient moins dégradés.
– Le cadavre aurait été placé là sans ses vêtements ? interrogea le boss.
– C’est probable. Pourquoi ? Comment ? Je ne sais pas. Nous allons essayer de faire parler ces micro-bouts de tissu, mais nos espoirs sont maigres. Nous n’avons rien qui pourrait nous donner une indication. Certes, les archéos étaient passés avant nous, sans savoir bien sûr, mais ce sont des méticuleux. S’ils avaient repéré quelque chose d’insolite, ils nous l’auraient signalé, même a posteriori.
– L’ADN ? Ça donné quelque chose ?
– Pas pour l’instant. On a beau avoir réduit le nombre de cellules nécessaires pour un prélèvement, la mort est ancienne. Il nous faut du temps. Mais quand on l’aura, il y a peu de chance qu’on puisse la comparer avec le contenu de nos fichiers. Car un disparu est solitaire. Et les prélèvements d’ADN et les fichiers qui vont avec n’existaient pas dans les années 70-80.
Un disparu est solitaire… Pas sûr, songea Chautard qui, déjà, retrouvait l’habitude de se mettre dans la peau de la victime. L’ennui était qu’ici la victime n’avait plus de peau…
– Ces vestiges, rogna Flandin, comment ça se fait qu’on les ait pas trouvés au moment des premiers travaux, dans les années 70 ou en 1986? Voire même avant : depuis le Moyen Âge, elle a dû être refaite un paquet de fois, la place ! Ou du moins les abords de la collégiale, si c’était pas une place.
– Peut-être que les chantiers étaient moins importants, qu’on avait creusé moins profond, répliqua la Duduche. Il est vrai aussi qu’on n’avait pas le même souci de préservation du patrimoine. L’Inrap n’existait pas…
Ils n’avançaient guère. Retrouver des indices sur terre n’était pas facile, alors en dessous… Pas de traces de crime, pas de blessures, rien de chaud. Ces os enfouis depuis quarante ans, comment leur redonner leur enveloppe ? Ils sentaient qu’ils tenaient là quelque chose de pas banal, qui les changeait des misères du quotidien, un de ces mystères qui, si on parvenait à l’expliquer un jour, pouvait amener à la révélation d’une facette supplémentaire de l’humanité. Sans doute peu glorieuse, peu réjouissante. Au moins les enquêtes policières avaient- elles ce mérite : contribuer à une meilleure compréhension de la nature humaine, faire avancer, petit à petit, la connaissance. Est-ce que cela servait à quelque chose ? C’était une autre question.
–Essayons de visualiser, suggéra Chautard, même si c’est un peu tôt. Nous n’avons rien sur le pourquoi. Penchons-nous sur le comment. Comment il fait, Martin, le cadavre, pour arriver ici ?
La Duduche réagit vite, pour jouer le jeu de son patron adoré :
– La première question, c’est peut-être de savoir s’il était mort avant d’arriver derrière l’église. Enfin dessous.
– Tu crois qu’il s’est posé tout seul dans la terre pour piquer un roupillon ? lança Flandin.
– Non, mais il a pu être tué sur place.
– Et déshabillé ?
– Pourquoi pas.
– On l’aurait entendu, y’a des immeubles tout autour de la place.
– Oui, mais peu de logements, intervint Ducamp. Regardez le soir autour de la collégiale, ou dans les rues Gambetta, Faro, Toulzac, y’a très peu de lumières aux fenêtres.
– Quand même. S’il avait été tué sur place, il n’aurait pas été si bien caché. Cela aurait impliqué une violence, une urgence…
Le commissaire penchait lui aussi pour une mort préalable à l’arrivée sur place. Même et surtout si le cadavre avait été placé là par un gars du chantier, qui avait repéré le lieu et réalisé que l’immense trou avec ses recoins constituerait une cache de qualité.
Comme si elle avait lu dans le cerveau de son patron, la Duduche enchaîna dans le fil de ses pensées.
– Deuxième question, si vous permettez, est-ce que Martin a été mis là par hasard – disons parce que le meurtrier cherchait à se débarrasser d’un cadavre et qu’il a vu les fosses de ce chantier comme une opportunité – ou est-ce que le meurtrier avait choisi ce lieu, à l’avance, comme la réponse à son besoin de faire disparaître sa victime ?
– Bonne question, dit Chautard, qui réorienta cependant le débat. Mais ça nous ramène au pourquoi, dont on ne sait rien. Restons sur le comment s’il vous plaît.
Ducamp prit aussitôt la place du bon élève :
– Oui, comment est-ce qu’on l’a amené là, ce Martin ? C’est grillagé, un chantier d’habitude. Est-ce que quelqu’un a découpé le grillage ? Ou est-ce quelqu’un qui avait accès au chantier ?
Les questions de Ducamp n’étaient pas lumineuses, mais elles étaient légitimes. Chautard croyait au pouvoir des mots, et l’écrivain auquel il avait fait appel lors de sa dernière grande enquête le lui avait prouvé. Là, dans une simple discussion entre collègues, surtout si chacun était concentré sur le sujet, il savait qu’un mot lâché de manière anodine pouvait ouvrir une voie, créer un déclic.
Ce n’était pas tant les réponses qui comptaient dans ce genre de brain-storming que les facettes par lesquelles on examinait le sujet. « Montrez les différents aspects de la problématique », disait un professeur de Chautard quand il préparait son épreuve de note de synthèse au concours de commissaire.
– Et si le meurtrier et son cadavre étaient passés par les égouts, les tuyaux ? poursuivit Flandin en enlevant les ongles de sa bouche. Au point le plus central de la ville, ça doit être plein de canalisations là-dessous…
– C’est sans doute vrai, approuva Rebil, sous réserve de vérifications. Mais je ne crois pas qu’on puisse trimballer un macchabée dans le sous-sol briviste. On n’a pas les diamètres des collecteurs des égouts de Paris ! Je me renseignerai quand même.
C’était le côté scientifique du major : il disait ce qu’il savait, et quand il n’était pas sûr, il prenait la peine de vérifier.
– Admettons qu’il passe par la surface, dit Chautard. Il peut entrer même s’il n’est pas du chantier ? Est-ce qu’il a une pince ? Une clé de cadenas ? Est-ce qu’il a un complice ? Est-ce que c’est forcément la nuit ?… Prenez deux minutes pour réfléchir. Essayez de visualiser, de vous mettre à sa place… Vous venez de tuer quelqu’un, vous avez un mort sur le dos que vous voulez cacher. Ou alors vous menacez quelqu’un et vous l’obligez à entrer avec vous dans le chantier pour le tuer et l’enterrer. Comment faites-vous ?
Une seule minute de silence sur les deux demandées par le boss fut respectée, pendant lesquelles on entendit soupirs, toux, bruits d’os et de chaises, craquements d’un ongle entre
des dents. Puis le commandant Ducamp s’y colla :
– J’ai repéré un endroit par lequel on peut accéder au chantier. En pleine nuit, une fois mon forfait accompli, je viens déposer mon chargement. J’ai garé ma voiture pas loin, le cadavre est dans le coffre. J’ai pris la peine de retirer les vêtements pour éviter une identification au cas où on le retrouverait plus vite que prévu. Je vérifie que la place est déserte, et je sors de la voiture, j’ouvre le coffre et je prends mon cadavre sur les épaules.
– C’est pas évident de porter un cadavre sur les épaules, ni même autrement… grogna Flandin.
– Oui, bon, admettons que j’y arrive ou que je le traîne. Je pénètre sur le chantier et je le jette dans un trou qui me semble profond. Comme il reste quelques outils et que l’on ne me voit pas, je le recouvre de terre. Et je m’en vais comme je suis venu.
– Excusez-moi, Commandant, mais vous croyez qu’un peu de terre aurait suffi à le cacher pendant tout ce temps ?
– C’est très étonnant bien sûr, mais c’est la nature même de cette affaire : elle n’aurait jamais dû être possible, or elle l’est. Puisqu’elle est.
Chacun tâcha de comprendre la puissance de cette parole. Le philosophe reprit.
– Il faut croire que les entreprises avaient fini d’intervenir à l’endroit où le meurtrier a posé Martin. Il a eu beaucoup de chance.
–Sauf si c’est un gars du chantier, dit Rebil. Il pose son cadavre au bon endroit, car il connaît la
configuration du sous-sol et l’avancement des travaux. Le lendemain, il le recouvre et le compacte avec un engin.
– Si tu bosses sur un chantier, dit la Duduche, et que t’as un cadavre à planquer : soit tu te dis je me sers de mon boulot pour le planquer, soit au contraire tu te dis je vais pas le mettre là où je bosse car si on le trouve je suis le premier suspect.
– Sauf si tu es sûr de toi. Tout dépend du caractère.
– Oui.
– Autre possibilité, grommela Flandin ; je l’oblige à conduire et à venir ici, parce que je suis sur le siège passager et que je le menace de mon flingue. Et je le liquide et le planque sur place. Mais on a déjà évoqué ça…
Ils sont bien, ces petits, pensa Chautard. Leurs avis et oppositions les stimulent et nous stimulent.
– Y’a un truc qui me chiffonne, dit Rebil qui jouait à Columbo. Si le meurtrier a amené le cadavre jusqu’ici, même si c’était en pleine nuit et avec personne autour, il a quand même bien dû le couvrir. Il l’a pas traîné en sous-vêtements, ça paraît impensable. Il l’a mis dans un sac, enroulé dans une couverture, quelque chose. Or, on n’a retrouvé aucune trace de tout cela. Quarante ans ont passé, d’accord, mais tout de même.
– Il n’aurait pas pu se dégrader en quarante ans, l’emballage ?
– En très grande partie, si, bien sûr. Mais on aurait retrouvé des tissus, des fibres, des armatures peut-être.
– Le mec a pu récupérer la couverture, comme il l’a fait pour les vêtements.
– Oui. C’est une possibilité.
Ils tournaient en rond. Ils ne voyaient pas la logique, et du coup ne comprenaient pas. Le pourquoi leur manquait et ils n’avaient pas grand-chose sur le comment. Mais il fallait avancer, dès maintenant.
– Bon, allez, se secoua Chautard, on continue. Tant qu’on n’a pas de nouvelles pistes, on garde les mêmes. Dru et Flandin, vous reprenez le fichier des personnes disparues, et oui, maintenant qu’on a une idée de l’âge et de la taille, vous identifiez tous les hommes âgés de 51 à 59 ans, mesurant entre 1,75 m et 1,79 m, dont la disparition a été signalée entre 1974 et 1976, ou en 1986, cette fois sur toute la France. Il n’y en a peut-être pas tant que ça : c’est plus jeune qu’on disparaît, semble-t-il. Major, vous retournez dans la fosse. Travaillez avec les archéologues, mais voyez aussi par vous-même. Vous vous coordonnerez avec Darmon, qui essaye quant à lui de retrouver ceux qui ont participé aux chantiers. On le renforcera si besoin est. Commandant, vous voudrez bien maintenir les relations avec la mairie. Voyez notamment que le maire ne démarre pas ses travaux trop vite. Je me charge quant à moi des procédures avec le procureur Chaffran et le juge Florent.
– Et, excusez-moi, Commissaire, mais si… la presse ? Qu’est-ce qu’on dit ?
Déçu par la question, Chautard répondit :
– La presse, on l’emmerde, Major. On l’emmerde autant qu’elle nous emmerde.
La loi du talion – œil pour œil, dent pour dent – était à l’inverse des modes de vie et de pensée du commissaire, mais on savait qu’il se maîtrisait mal avec les médias. Et c’est sur cette « emmerde » à la presse que chacun vaqua à ses missions et occupations.
–––
Quand il fut face à Pat Sérié, président-fondateur de PSS, l’inspecteur Darmon se dit tout de suite qu’il avait affaire à une pointure. Un de ces types qu’il aurait aimé être : solide, avenant et chaleureux. Était-ce parce qu’il se trouvait à la tête d’une entreprise prospère qu’il était doté de ces qualités, ou l’inverse ? Ouais, qui de la poule a fait l’œuf…
Son iPad aidait Darmon à ne pas se sentir trop ringard. Il l’alluma pour enregistrer.
– Vous vous souvenez donc du chantier autour de la collégiale Saint-Martin, à Brive ?
– Je m’en souviens, oui. Ça concernait en fait une bonne partie de ce qu’on appelle « le cœur de ville ». Nous avons commencé à intervenir en 1975, j’avais 19 ans et je débutais juste. Je n’avais pas encore fini mon cursus à Égletons, à l’École de travaux publics.
– Ce n’était pas votre entreprise, à l’époque ?
– Oh non… Je ne l’ai rachetée que dix plus tard, avant de la revendre aux GTM. En 75, je n’étais qu’un simple ouvrier, à peine qualifié. C’était mon premier gros chantier, et j’étais content d’y participer.
– Que faisait votre entreprise ?
– Nous étions chargés de la démolition, des fondations, des enfouissements, des raccordements… Des emmerdements… Les travaux des bâtiments étaient peut-être encore plus importants – imaginez par exemple qu’il a fallu transférer la mairie de l’actuelle bibliothèque au collège des Doctrinaires où elle se trouve aujourd’hui –, mais nous avions quand même de quoi nous occuper ! Le maire, Jean Charbonnel, tenait à soigner les abords de la collégiale. D’abord parce qu’il était catho comme pas deux, mais aussi parce qu’il voulait profiter de l’occasion pour créer une vraie place. Jusque-là, les rues contournaient Saint-Martin sans qu’un espace uni soit marqué par un pavage ou un décor.
– Il faut dire qu’elle est grosse, l’église. Elle écrase un peu les habitations à côté…
– Vous avez raison, c’est un sacré morceau. Mais c’est sans doute le cas de tous les édifices religieux, quand on habite à côté. Ce qui a été compliqué pour nous, c’est bien sûr les réseaux. Creuser, drainer, stabiliser, surfacer, c’est rien. Ce qui est difficile, c’est de prévoir l’évacuation des eaux, la disposition des conduites de gaz… Et encore, l’électricité n’était pas souterraine, à l’époque. Là, en plein centre, ça se croise beaucoup. Y’a de gros collecteurs et des tas de ramifications…
– Les canalisations, un homme peut s’y introduire ?
– Non. En dehors de certains raccordements, ou carrefours si vous voulez, et sous les regards que l’on voit dans la rue, le diamètre est trop faible.
– Est-ce que vous vous souvenez si le chantier était fermé, avec des grilles ou des palissades ?
– Non, il n’était pas fermé. Il n’y avait pas à l’époque toutes ces normes de sécurité. En plus il fallait que les engins entrent et sortent, et il fallait laisser l’église accessible. On avait juste disposé quelques plots, vous savez ces espèces de gros morceaux de trottoirs en plastique rouge ou blanc, remplis d’eau ou de sable, qui délimitent un périmètre ou guident les véhicules.
– Et la nuit, ce n’était pas gardé ? Vous ne redoutiez pas les vols ou les dégradations ?
– Oh, c’est nous qui dégradions ! Une fois que nous avons creusé, il n’y a plus rien à voler ! Quelques pierres, de la terre à la rigueur, quelques petits outils si on ne les a pas rangés… En plein centre en plus, ça ne risque rien. Les riverains sont les meilleurs gardiens.
Les riverains ont quand même laissé un type se faire enterrer sous leurs fenêtres sans moufter, pensa Darmon, mais il garda sa pensée pour lui.
– Il est vrai, soupira-t-il, qu’en 1974 les incivilités n’étaient peut-être pas aussi nombreuses qu’aujourd’hui…
– Je ne vous le fais pas dire, appuya le chef d’entreprise.
L’inspecteur sentait bien ce type et il décida de jouer franc-jeu avec lui. Il pouvait parler avec le cœur.
– Nous n’arrivons pas à comprendre comment et pourquoi un meurtrier a pu venir cacher sa victime ici, même si en effet la planque est idéale. La preuve, il a fallu quarante ans pour qu’on la découvre. Le criminel est sans doute mort de sa belle mort.
– Oui, c’est pas courant cette histoire. Enfin j’imagine.
– Vous avez raison. Est-ce que vous vous souvenez de l’ambiance sur le chantier ? Est-ce qu’il y avait des tensions, des disputes ? Quelqu’un qui posait problème ?
– Vous pensez que ça peut être un des gars qui a fait le coup ?
– Nous n’en savons rien. Nous cherchons dans toutes les directions.
– Je n’ai pas souvenir de problèmes particuliers.
– Qui était le chef de chantier ?
– Michel Ramona. Il est mort. C’était un gars pas facile, mais qui connaissait son boulot. J’ai beaucoup appris avec lui. Il s’était formé sur le tas, mais il était devenu un véritable ingénieur T.P. Il arrivait sur un terrain et il voyait ce qu’il y avait à faire. Il devinait le sous-sol, la terre, les soutènements, les réseaux. Un vrai scanner dans les yeux, il avait. Et un bon sens !… Mieux que ça même, une logique, infaillible.
– Combien de personnes étiez-vous, en tout ?
– C’était variable. Nous, chez Briquel, on était deux maçons VRD, deux conducteurs d’engins et deux ouvriers d’exécution. Chez Vaur et Ponchaud, ils étaient souvent plus. Les gars de chez Fontis, je les ai pas vus, ils sont intervenus quand on était déjà partis. Pendant qu’on était là, y’avait aussi les bleus bits.
– Les bleus bits ?
– Les gars d’EDF-GDF, on les appelait comme ça…
– Et pour l’eau? Y’avait pas la SAUR à l’époque ?
– Non, c’est la mairie qui gérait en régie. Le type à la mairie qui suivait le chantier s’appelait Pometot. Pas mal pour un blanc bit…
– Blanc bit, c’est…
– Un bleu bit, mais qui travaille dans un bureau.
Darmon n’avait pas entendu ces expressions des privés qualifiant les fonctionnaires, mais le nom de Pometot lui avait été cité par Bru, le chef de l’urbanisme actuel. Pometot était à la retraite, il faudrait le voir.
– Et donc, vous n’avez pas souvenir de conflits, de tensions, de problèmes ? Ou de choses bizarres, d’une manière ou d’une autre ?
– Honnêtement non. En plus, j’étais très jeune à l’époque, donc très égoïste. Je ne voyais pas vraiment ce qui se passait autour de moi.
Il est lucide, pensa Darmon. Mais ça ne m’avance guère.
– Qu’est-ce qui a été le plus compliqué dans ce chantier ? Est-ce qu’il y a eu des imprévus ? Les vestiges, par exemple, vous ne les avez pas vus en creusant ?
Le chef d’entreprise eut un mouvement de rides, une esquisse de sourire, une fixité de l’œil, qui ne durèrent qu’un quart de seconde, mais que Darmon perçut comme différents des réactions aux précédentes questions qu’il avait posées.
– Vous êtes de la police… concéda Pat Sérié. Il s’agit d’une enquête criminelle. Je vais donc devoir trahir un secret…
Darmon ne cilla pas et attendit.
– Disons qu’il aurait pu y avoir un problème.
– C’est-à-dire ?
– Les vestiges… Ceux qu’on met à jour aujourd’hui… Eh bien, on les avait vus… Enfin, en partie.
– Et vous n’avez rien dit ?
– Exact. C’est… Merde, ça m’embête, Inspecteur, je veux casser personne, même à titre posthume.
– Si vous relatez des faits sans jugement de valeur, vous ne casserez personne.
Cette phrase suffit à convaincre Pat Sérié de parler :
– Ok. Un conducteur, Pierrot Lardier, était tombé sur une base de colonne avec sa pelle. Il l’avait cassée net. « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? », il avait dit. Il a alerté Michel Ramona, le chef de chantier. Et Ramona a répondu : « Te fais pas chier, enlève-moi tout ça ». Et on a pilonné le truc pour l’évacuer avec des gravats…
L’entrepreneur marqua ce qui ne sembla qu’une pause à Darmon :
– C’est tout ?…
– Oui. Sauf que deux mètres plus loin, rebelote ! Et un peu plus loin, une sorte de petit escalier, peut-être un ancien bassin… On s’est tous arrêtés. Tout le monde se foutait des pierres qu’on vénère aujourd’hui, mais quand même, on voyait bien que y’avait du pas banal.
« Qu’est-ce qu’on fait, chef ? ». Ramona a regardé autour de lui, au-delà du chantier, comme pour vérifier que personne d’autres que nous n’avait remarqué ces antiquités. C’était la fin de l’après-midi, on devait être à une demi-heure de la débauche. Il a hésité cinq secondes, et il a dit : « Recouvrez-moi ces trucs. On arrête là pour aujourd’hui. J’en parle au patron ce soir et on voit demain. Allez ! ». Le lendemain à 7 h 30, il annonce : « On continue. On avance ». Mais il a ajouté une chose, alors qu’on était encore groupés autour de lui : « Juste un truc, les gars, que le patron vous demande : vous avez jamais vu ces pierres. Ces pierres, elles peuvent vous faire perdre votre boulot. Et le mien aussi. Et couler la boîte. Parce que y’a toujours des cultureux qui font chier avec les vieilleries dont tout le monde se fout. Pour nous, une pierre, c’est une pierre. On est chargé de réaliser une belle place, on va pas se laisser emmerder par des cailloux. D’accord ? C’est votre place qui est en jeu, pensez-y ». On a tous baissé la tête. Et on a avancé.
– C’est-à-dire cassé ?
– Cassé, oui. Au bull, au marteau-pilon… Ça faisait un de ces bruits !
– C’était si important pour la boîte, ce chantier ? Vous aviez peur que le maire l’arrête s’il savait qu’il y avait des ruines moyenâgeuses ou romaines ?
– Exact. Le maire, c’était un cultivé, il aimait l’histoire. Il pouvait s’enticher pour deux trois colonnades… Et nous, on était mal. C’était juste après le premier choc pétrolier. La crise, c’était du petit lait par rapport à maintenant, mais à l’époque on commençait à baliser un peu.
– On croit jamais que le pire est à venir…
Cette phrase de Darmon les surprit tous les deux. Elle avait une gravité qui détonnait avec le reste de l’entretien.
Le policier essaya de dissiper le malaise :
– Bon, donc vous avez dissimulé les ruines. Sans les casser toutes, puisqu’on en a retrouvées quarante ans après. Mais vous n’avez pas vu d’os humains ?
– Non. Je suis désolé. Peut-être qu’on avait touché les sarcophages, je ne sais pas. Mais en tout cas, nous n’avons pas vu que c’en était et nous n’avons pas vu ce qu’il y avait à l’intérieur.
– Mais selon vous, c’est possible : quelqu’un peut avoir utilisé le chantier pour cacher un corps ?
– Oui.
Ils se séparèrent sur ce oui. Darmon était dubitatif. Il ne voyait pas comment ils allaient pouvoir déterminer la provenance du cadavre, enfin plutôt du squelette, de Martin. Il traversa l’immense cour de l’entreprise de son pas lourd. Il ne s’était peut-être pas garé au bon endroit, il ne connaissait pas les lieux. Il avait même eu du mal à trouver, malgré son GPS. Périgueux lui avait pourtant paru plus petit que Brive, et il savait que telle était la réalité. Alors qu’il avait encore l’image de Pat Sérié en tête, il se sentit pataud. Mais il savait qu’il n’y avait rien à faire. Il ne serait jamais un bel homme élancé. Il était gros, trapu. Mangeait-il trop ? Oui, sans doute. Mais que restait-il si l’on se privait des plaisirs de la table ? Et pourquoi ne faisait-il pas de sport ? Parce que dans son cas, ça ne servait à rien, pensait-il. Il reprenait tout ce qu’il perdait. Et son cœur s’emballait tout de suite ; il risquait la crise cardiaque dès qu’il marchait un peu vite. Alors merde.
L’inspecteur était un peu moins sombre quand il fut reçu par messieurs Cossy et Monade, de la société Vaur et Ponchaud, située à Beauregard, une des premières zones d’activités créées à l’ouest de la ville. Il y en avait beaucoup maintenant : Le Teinchurier, La Marquisie, Le
Mazaud, La Galive, Le Fourneau, le Parc d’entreprises… À voir ces champignons économiques se reproduire, on aurait pu croire que Brive connaissait une croissance exceptionnelle. Ce n’était pas le cas, même si la ville allait plutôt bien, et faisait partie de ces villes moyennes qui s’en sortaient grâce à leur position géographique et au dynamisme de quelques acteurs publics et privés. Seul le terrain de l’ancien aérodrome restait vide et non utilisé. Il semblait que, en matière d’urbanisme, les choses devaient traîner. Et chez les flics, on ne traînait pas, des fois ? Ouais, mais on ne le faisait pas exprès.
Malgré sa graisse, Darmon était un homme doté d’une bonne acuité visuelle et psychologique. Il remarqua tout de suite l’animosité entre les deux personnages qui le reçurent. Qu’ils soient deux pour le recevoir, d’ailleurs, laissait penser qu’ils se surveillaient l’un l’autre et ne se faisaient pas confiance. Le sieur Cossy, petit, cravate, costume trois pièces, était le directeur administratif et financier de la boîte, il parlait à voix basse. Monade, rouge de visage et de veste, sans cravate, grand et gras, était le directeur technique et commercial. Il parlait fort et avait l’air de sortir d’un déjeuner au restaurant alors qu’il n’était que 11 heures.
– Moi, en 74, j’étais encore à l’école en culottes courtes ! s’exclama le Monade. C’est donc pas moi le coupable !
Exclamation qui traduit la peur, pensa Darmon, ainsi que le souhait de donner un ton léger à l’entretien, en plus d’une volonté de se décharger sur le collègue adversaire. Il nota cela sur son pad, en style télégraphique.
– Mais vous étiez là en 1986, non ?
– Pourquoi, il date de 1986, votre squelette ?
– On ne peut identifier l’année exacte de sa mort, pour l’instant. Donc les deux chantiers nous intéressent. Vous, M. Cossy, vous avez des souvenirs des travaux des années 70 ?
– Oui. Même si le jeune directeur financier que j’étais n’allait pas souvent sur le terrain.
– Vous y alliez quand même de temps en temps ?
– Ça m’arrive d’aller sur les chantiers, oui, bien sûr.
Ne pas craindre de culpabiliser un peu les interlocuteurs, telle était la devise de Darmon quand il débutait un interrogatoire, même avec des personnes qui n’avaient rien de suspect a priori. Ça conduisait souvent à l’émergence d’informations inattendues, qui pouvaient être intéressantes et ouvrir des pistes.
– Est-ce que c’est un chantier qui s’est déroulé sans problèmes ?
– Aucun chantier ne se déroule sans problèmes ! coupa le Monade, à qui on ne demandait rien.
– Celui-là pourtant, reprit Cossy sans sourire, a été livré dans les temps et sans surcoût. Du moins en ce qui nous concerne. Je crois que nos collègues de chez Briquel ont eu quelques soucis, mais nous non.
Darmon se demanda si Cossy pouvait être au courant des dissimulations de Ramona et Sérié. Il demanda aux deux hommes s’il y avait eu des tensions, des incidents. Rien ne fut signalé, ni par le petit gris ni par le gros rouge.
– Et en 1986 ?
– Là, j’y étais ! s’exclama le Monade comme si c’était un exploit.
– Et alors ? Avez-vous remarqué quelque chose de particulier ?
– À quel niveau ?
– Eh bien, je ne sais pas. Au niveau de vestiges, d’ossements, de cadavre…
Ce dernier mot sembla déplaire au directeur technique et commercial. Comme s’il avait oublié la raison pour laquelle un inspecteur de police les interrogeait. « C’est du lard ou du cochon ? Il est con, ce poulet », pensa-t-il.
– Non, non, rien de tout ça ! Faut dire qu’on n’a pas creusé des masses. L’essentiel avait été fait dix ans plus tôt. Là, il s’agissait juste de faire le pavage autour de la collégiale.
– Et vous n’avez rien constaté d’anormal quand vous avez ouvert ?
– Quand on a fait sauter l’enrobé, vous voulez dire ? Non. Et j’y étais tout le temps, sur le truc, j’étais pas encore dirlo à l’époque.
Connard.
– M. Bru, à la mairie, m’a dit qu’on avait dû creuser assez profond, même en 1986. Qu’il y avait des collecteurs à changer…
– Par endroits, peut-être. Mais c’est pas pour ça qu’on va trouver quelque chose de bizarre. André, on a le dossier, non ?
Cossy désigna du menton les chemises posées devant lui, qu’il avait ouvertes, mais sans chercher quelque chose de particulier semblait-il.
– Je trouve quand même étonnant que vous n’ayez pas vu les vestiges. Alors qu’aujourd’hui, ils sont tombés dessus tout de suite…
– Vous savez, faut de la chance pour tomber dessus. Imaginez le nombre de mètres cubes de terre qu’on se coltine quand on attaque une surface pareille !
Monade avait répondu du tac-au-tac, mais Darmon remarqua la crispation sur le visage de Cossy. Il décida d’enfoncer le clou, même si le petit gris lui était moins antipathique que le gros rouge :
– Et vous, M. Cossy, vous devez avoir des remontées d’informations. Qu’en a-t-il été à cette occasion ?
Le directeur administratif et financier tripota son dossier. Il resta baissé sur les feuilles un moment, puis braqua son regard sur l’inspecteur Darmon. Celui-ci ne perdait pas de vue Monade, qui s’était mis à regarder l’écran de son téléphone portable. Peut-être pour montrer que lui aussi possédait des écrans reliés au net. Des années après leur mise en service, ces appareils continuaient à fasciner autant les adultes que les enfants, et les uns comme les autres étaient victimes d’une forme assez sévère de dépendance. Même aux bruits. Dans trente secondes, on aurait des bips. Connard.
– Nous ne savions pas que c’était des vestiges, affirma Cossy, avouant par là-même que les hommes du chantier avaient remarqué autre chose que de la terre et des canalisations, et désavouant son alter égocentrique. Ou plutôt, reprit Cossy, on n’y faisait pas attention à l’époque. Ça ne semblait pas avoir de valeur.
– En 1986, vous croyez ? On commençait à s’intéresser au patrimoine, non ? renchérit Darmon.
– Peut-être, oui… On s’est contenté de limiter la casse, de préserver ce qu’on pouvait. On l’a même signalé à Pometot, le type de la mairie qui suivait le chantier. Il s’en foutait.
– Quand on pense qu’aujourd’hui ils prennent rendez-vous avec le maire pour savoir s’ils peuvent mettre un coup de craie sur le sol ! lança Monade sans lever les yeux de son téléphone. Incroyable !
Darmon hésita. Comment fallait-il poursuivre ? Insister sur cette dissimulation, la contradiction dans les propos qu’elle impliquait, la similitude avec les déclarations de Pat Sérié ? Il décida de faire part de ses doutes à ses interlocuteurs, manière qu’il avait vu plusieurs fois le commissaire Chautard utiliser avec succès.
– Ça ne me paraît pas bien grave, cette histoire de vestiges. Vous n’avez pas voulu voir, de peur de ralentir le chantier, de retarder le paiement peut-être, c’est légitime. Le problème, c’est qu’une dissimulation peut en cacher une autre. Qui me dit que vous n’avez pas trouvé d’ossements, ou d’autres éléments, qui n’auraient pas dû se trouver là ?
Monade le rouge se détacha de l’écran de son smartphone et regarda Cossy le gris, qui ne soutint pas son regard.
– Je peux vous confier tout le dossier, déclara ce dernier en montrant les chemises cartonnées sur la table.
– Je veux bien, dit l’inspecteur.
Bon, et maintenant ? Darmon eut une idée soudaine et décida de l’exploiter.
– Écoutez, je vais vous poser une question assez directe : nous avons de bonnes raisons de penser que l’assassin de l’homme que nous avons retrouvé était quelqu’un du chantier, ou tout au moins, qui le suivait de près. Ne me demandez pas ce qui me permet d’affirmer cela, je ne peux pas vous le révéler pour l’instant. Mais est-ce que cela vous paraît plausible qu’un ouvrier, de chez vous ou d’une autre entreprise intervenante, ait utilisé son lieu de travail pour enterrer un mort, dans un endroit et d’une manière dont il savait qu’il ne pourrait pas être trouvé ?
Une nouvelle fois, Monade regarda Cossy. Sans doute lui reprochait-il de ne pas avoir pris les choses en mains et de laisser ce con de flic les emmerder.
– On pourra vous retrouver la liste des gars de l’époque, dit le directeur administratif.
– Je veux bien également, merci.
– Vous allez les interroger un par un ?! s’exclama Monade.
– C’est possible.
– Beaucoup sont morts…
– Je m’en doute. Alors ? reprit-il. Vous voyez quelqu’un de chez vous qui aurait pu faire cela ?
Ses deux interlocuteurs, chacun à leur manière, semblaient sidérés qu’on puisse leur poser cette question. Il y avait de quoi, en effet. Mais la déstabilisation était une technique incontournable chez les policiers.
– Écoutez, non, dit le gris. Tous nos gars ne sont peut-être pas des enfants de chœur, mais enfin, nous n’avons jamais eu de violents parmi nous.
– Vous, M. Monade, vous en pensez quoi ?
– Pareil. Vous vous rendez compte ? On n’est pas des tueurs ! Nous, si on manie les outils, c’est pour creuser la terre, pas pour cacher des cadavres.
Darmon prit un air ennuyé.
– Bon. Pourtant, j’ai l’impression que vous avez quelque chose à me dire.
Là, ils sont en train de se demander si je ne sais pas un truc précis qu’ils sont censés me révéler, pensa le lieutenant inspecteur. Ce bluff déboucherait-il sur quelque chose ? Darmon n’en savait rien. Mais il n’aimait pas repartir bredouille. Il fallait chercher la petite bête ; un flic, c’était fait pour ça. Mais à la différence des journalistes, les flics n’étalaient pas sur la place publique ce qu’ils trouvaient. Et leur but n’était pas de déclencher des drames, mais de les éviter.
Monade reprit son téléphone, c’était plus sûr. Cossy avait changé de nuance de gris. Il soupira, se recula d’un coup sur son fauteuil et dit d’un air agacé :
– Sur des assassins potentiels, nous ne savons vraiment rien. Par contre, d’accord, des os, on en a trouvés. C’est vrai. J’avoue. Quelques-uns, mais dépareillés. Enfin… Je veux dire, pas de squelettes, pas du tout. Un par-ci un par-là. C’est tout…
– Combien, en tout ?
C’est Monade qui répondit, solidaire tout d’un coup (voulait-il s’associer à un petit forfait pour éviter d’être soupçonné d’un plus gros ?) :
– Une dizaine, pas plus.
– Et vous n’avez rien dit ?
– Non, dit le gris.
Darmon resta silencieux le plus longtemps qu’il put. Pression, pression… Le gros rouge réagit soudain :
– Mais ça peut pas être votre cadavre… puisque vous l’avez retrouvé ! Entier.
Exact, pensa Darmon sans le dire.
– Ces os, que sont-ils devenus ?
– On les a laissés, dit Monade. On n’a rien volé. On juste rigolé un peu avec ça, on essayait de savoir si c’était des guiboles, des bras, des gonzesses ou des mecs ! On en a cassé juste un. Pierrot, je me souviens, il était emmerdé…
– Donc, ces os font sans doute partie de ceux que les archéologues ont retrouvé ces derniers jours ?
– Sûrement ! dit Monade soulagé.
Cossy était moins bien, mais son gris reprenait un peu de tenue.
Darmon prit congé en emportant trois énormes dossiers que Monade se fit un plaisir de l’aider à porter dans sa voiture. Cossy avait promis un mail pour le lendemain au plus tard, avec le nom et les coordonnées de tous ceux qui avaient travaillé sur le chantier, aussi bien en 1974-75 qu’en 1986.
Le lendemain, l’inspecteur Patrick Darmon était à Couzeix, banlieue chic de Limoges, pour rencontrer Jacques Font, 87 ans, fondateur de l’entreprise paysagère Fontis, désormais dirigée par son fils. Le 12 avenue Alphonse Deffand cachait une demeure aussi belle que lugubre, étouffée par les arbres. C’est une femme d’une soixantaine d’années qui invita l’inspecteur à entrer. Darmon n’aurait su dire si cette femme était bonne ou épouse. « C’est peut-être une bonne épouse », pensa-t-il sans sourire.
Après lui avoir demandé son manteau dans le hall, elle le fit entrer dans un grand salon sur la gauche. Au bout de ce salon, qui devait bien mesurer 100 mètres carrés, était une cheminée de donjon, dans laquelle rougeoyait une bûche de plus d’un mètre de longueur.
– M. Font vous attend. Je vous laisse aller jusqu’à lui.
Et la femme referma la porte. Darmon comprit mal ce qu’elle avait voulu dire, car il ne vit pas de suite qu’à côté de l’âtre immense se tenait un homme assis dans un fauteuil. Il ne l’avait pas distingué des sculptures, plantes, meubles, bibelots, tentures, portraits, qui encombraient la pièce. Cherchant du regard, il finit par distinguer les cheveux blancs, qui reflétaient la lueur dégagée par les braises du foyer. Il s’avança.
– Ah merde !…
Il venait de se prendre les pieds dans un des deux gigantesques tapis qui recouvraient le parquet de bois sombre. « Je ne suis pas fait pour ce genre d’endroits », bougonna Darmon le ronchon. Que je suis lourdaud… Il tâcha de se ressaisir pour parcourir les dix derniers mètres. Il s’étonna de ne pas entendre la voix de M. Font. Même s’il ne voulait ou ne pouvait se lever, le maître de maison ne devrait-il pas l’accueillir ? Au moins lui dire bonjour ?
Quand il fut à deux mètres du fauteuil, près de la cheminée, Darmon remarqua que la tête de l’homme était renversée en arrière et que les jambes avaient une drôle de position. Aussitôt, il pensa : « Il est mort ». Puis il se ressaisit. Non, c’est idiot. Il doit dormir. En effet, M. Font s’était endormi. Il respirait, par la bouche, ce qui abîmait une élégance pourtant manifeste. Darmon admira le pantalon de flanelle et les chaussures impeccables, le blazer sur le pull en cachemire. Et une peau d’un cuivre que le temps avait patiné de belle manière.
– Humm…
Sa toux manquait de conviction. L’inspecteur pensa à son patron. Si Chautard avait été là, il aurait sorti un raclement de gorge qui aurait réveillé le vieil homme en moins de deux.
– Humm ! Humm ! Excusez-moi…
Jacques Font ouvrit les yeux. Sans bouger la tête. Il regardait donc le plafond. Il resta cinq secondes ainsi, puis il se redressa en s’aidant de ses mains sur les accoudoirs. Il avisa son visiteur. Aucune gêne n’apparaissait sur son visage. Il s’était assoupi en attendant un flic, et alors ?
– Vous êtes le commandant Darmon ?
– Capitaine Darmon. Bonjour, Monsieur.
Le policier s’avança encore un peu et tendit la main. Il m’a flatté en prononçant mon nom et en m’attribuant un grade plus élevé que le mien, se dit-il. D’habitude, personne ne connaît mon nom, et si je le précise on l’oublie aussitôt.
– Votre fils vous a prévenu de l’objet de ma visite ?
– C’est au sujet de ce cadavre retrouvé près de la cathédrale de Brive ?
– Oui. Un squelette. Près de la collégiale.
– Et vous contactez les entreprises qui ont participé aux précédents chantiers…
– C’est ça.
– Je comprends. Mais je n’ai rien à dire que vous ne sachiez déjà. Je sais que vous avez vu Patrick. Et Cossy ensuite.
– Avec Monade.
– Oh, celui-là… Enfin… Non, je n’ai rien de plus. Et puis des chantiers de plus de trente ans, vous vous rendez compte ?
– Il faut quand même que…
– Laissez tomber, je vous assure. Je perds la mémoire, en plus. Je veux la perdre. Le passé ne m’intéresse pas.
Merde alors, se dit Darmon. Un mec de 87 piges qui ne ressasse pas le bon vieux temps et ses gloires professionnelles, c’est pas courant. Le vieil homme reprit :
– Vous ne m’embêtez pas avec vos questions inutiles, en échange de quoi je vous donne un tuyau pour votre affaire.
Les sourcils de Darmon sa haussèrent.
– Comment pouvez-vous savoir que ce que vous me confierez sera un tuyau ?
– Je sais ce que vous cherchez. Du moins je m’en doute.
L’inspecteur hésitait. Fallait-il se laisser déposséder de la conduite de l’entretien, qui n’avait même pas commencé ? C’était contraire à toutes les règles policières et c’était un bon moyen de se faire mener en bateau. Pourtant, il sentit qu’il avait intérêt à accorder cette satisfaction au vieil homme, qui sinon se fermerait ou se rebifferait. Ou mentirait. Le mensonge était la lie du policier, le piège à éviter. Et puis il avait déjà glané pas mal d’informations chez Briquel (enfin PSS), puis chez Vaur et Ponchaud.
Il accepta donc le marché, en essayant de ne pas passer pour un con :
– D’accord, M. Font. Je renonce à mes questions de flic. Et vous me donnez ce que vous estimez être un tuyau. Je vous fais confiance.
– Bravo. Et merci. La confiance. Voilà quelque chose qui semble manquer aujourd’hui. C’est un cercle vicieux. Plus vous vous méfiez, moins on vous fait confiance.
Darmon réalisa que l’homme en face de lui était beaucoup plus chef d’entreprise que paysagiste. Il parlait bien, sur le fond comme sur la forme. Mince alors… Ce n’est déjà pas facile quand on a un peu de bagages, alors quand on a démarré avec un CAP… Chapeau. Ce n’était peut-être pas tout à fait un hasard si cet homme avait su créer et développer.
– Il y a des raisons légitimes à ne pas faire confiance de prime abord, surtout dans notre métier.
– Certes, les policiers, vous êtes payés pour douter.
– Nous sommes aussi les garants de quelques certitudes : des actes sont autorisés, d’autres ne le sont pas.
– Oui, mais face à un interlocuteur, vous doutez de sa sincérité. Ce doit être pénible, je vous plains.
– Que voulez-vous ? Nous enquêtons sur des faits criminels ou délictueux, qui par nature impliquent que quelqu’un ait trahi la confiance des autres…
Le vieux Font se leva, non sans quelques difficultés. Il saisit un pique-feu et replaça deux bûchettes qui alimentaient le demi-tronc dans l’âtre gigantesque. C’est après avoir reposé la barre de fer et s’être retourné que l’ancien jardinier lança :
– Il y a un souterrain qui part de l’église.
Darmon entendit, mais ne sut pas tout de suite si cette info était « le tuyau ». Il répéta, pour obtenir une précision :
– Un souterrain ?
– Oui, reprit Font en saisissant la canne posée contre son fauteuil pour effectuer quelques pas de part et d’autre de la cheminée. Un souterrain part de la crypte en direction du nord-est. Donc sous la place, côté mairie. Là où on a trouvé le cadavre.
Darmon commençait à réaliser l’importance de l’information. C ar il en tira aussitôt une déduction qui ouvrait des perspectives :
– Vous êtes en train de me dire que le squelette, ou l’homme qui est devenu un squelette, aurait pu être amené par l’église ? Par-dessous et non pas par-dessus la place ?
– C’est vous le flic. Je vous donne mon tuyau.
– Il va où, ce souterrain ?
– Nulle part. Il est bouché au bout de quelques mètres.
Darmon était lourdaud d’apparence, mais il avait cette faculté des policiers enquêteurs de savoir examiner une information sous toutes les facettes, et de ne pas se laisser endormir par une phrase. C’était même sa lenteur de corps et d’esprit qui lui permettait de ne pas aller trop vite, et de ne pas omettre quelque chose d’essentiel. En l’occurrence, il se demanda si le tuyau ne cachait pas une dissimulation.
– Je peux vous demander comment vous connaissez l’existence de ce souterrain ?
Un sourire se dessina sur le beau visage.
– Par ma femme.
Le vieil homme attendait une réaction, alors Darmon la lui donna. Pourquoi priver les gens de ce qu’ils attendent lorsqu’on peut le leur procurer ? Est-ce que montrer de l’intérêt ne les met pas dans de bonnes dispositions à notre égard ? Alors.
– Votre femme ?
– Oui.
Silence. Cette fois Darmon se tut. Il n’allait tout de même pas faire la claque à chaque réplique. Il fallait, une fois la sympathie montrée, laisser l’interlocuteur trouver son rythme et son chemin d’expression. De fait, le vieux Font enchaîna :
– Elle s’est occupée un temps d’une association chargée de la mise en valeur de l’art religieux en Limousin. Dans ce cadre, elle a emmené un groupe de personnes visiter la collégiale Saint-Martin. C’est au cours de la visite qu’elle a appris qu’un souterrain partait de la crypte. Soi-disant pour rejoindre le monastère de Saint-Antoine…
– Ça vous paraît plausible ?
– Vu la configuration du sol à Brive, je vois mal comment un souterrain pourrait traverser la moitié de la ville et monter jusqu’à là-haut. Mais certaines légendes ont la vie dure… Cela remonte sans doute au temps des Guerres de religion, peut-être même avant, aux Anglais. Quand on cherchait à se protéger et à fuir. Il y a peut-être eu des caches en sous-sol à ce moment-là, ou des couloirs sur quelques mètres… Et si jamais il y a eu un vrai souterrain, il est logique qu’il soit bouché depuis longtemps.
Darmon tapotait sur son pad. Quelques mots : tuyau, souterrain, nord-est, bouché, épouse, art religieux…
– D’après ce que vous m’avez dit tout à l’heure, le début de souterrain qui part de la crypte va vers la mairie, puisqu’il passe sous la place. C’est la direction opposée à Saint-Antoine.
– Ça confirme la faible vraisemblance de la liaison avec Saint-Antoine. En revanche, qu’il y ait un couloir reliant l’église au bâtiment de la mairie, l’ancien collège des Doctrinaires, du XVIIe, c’est réaliste. Le terrain est plat, loin de l’eau, et il n’y a qu’une cinquantaine de mètres.
– Vous avez l’air de bien connaître l’histoire de Brive… Vous y avez vécu ?
– Travaillé seulement. Mais j’ai révisé avant que vous veniez… Non… On a simplement discuté avec ma femme à midi. Je lui ai fait part de votre venue, et je l’ai questionnée sur sa visite à la collégiale à laquelle j’avais repensé.
Darmon se demanda pourquoi l’épouse n’était pas là, mais il se retint. Il serait toujours temps de l’interroger une autre fois.
– Votre femme, elle l’a vu, le souterrain ? Enfin le début ?
– Non. Il paraît que l’entrée était condamnée.
– Elle est apparente, cette entrée ?
– Non. Elle croit se souvenir que même le curé de l’époque ne savait pas d’où partait ce souterrain.
Il faudra creuser cela, se dit Darmon. Qui revint au chantier avant de partir.
– Et au moment des travaux de réfection de la place, vous n’avez pas trouvé trace de ce souterrain ?
– Non. Soit il n’allait pas assez loin, soit il n’allait pas assez haut. Il se peut aussi, s’il était en partie bouché, que les godets des pelleteuses l’aient écrasé et ramassé sans le distinguer de l’amas de pierres et de terre.
– Ok.
L’inspecteur prit congé. Content de rapporter un « tuyau » qui pouvait déboucher, mais conscient que, lorsqu’il avait interrogé Patrick Bru, le chef du service de l’urbanisme à la mairie, il aurait dû le questionner sur des travaux dans l’église, pas seulement à côté. Penser à cela : il y avait un éléphant sur cette place, à quelques mètres du squelette, et les enquêteurs ne l’avaient pas regardé. Heureusement que Mme Font, elle, s’y était intéressé ; il fallait, maintenant, remonter dans sa trompe.
–––
V – Le sabre et le goupillon
Ainsi l’église serait mêlée à cette mort suspecte. L’église ou l’Église ? Seigneur, se dit le commissaire, j’espère que nous n’avons pas déterré le cadavre d’un saint. Il n’était pas à l’aise avec les questions de foi et de pratique. Il lui semblait que ces choses-là étaient personnelles, du domaine de l’intime. Manifester sa croyance, et plus encore tenter de convaincre les autres de croire à la même chose, lui avait toujours paru impudique, déplacé. Au catéchisme déjà, il sentait le ridicule, celui des animateurs autant que celui des enfants. Ces dessins, ces chants, ces gestes, ces fêtes… En même temps, cette puissance, cette menace. Il redoutait que ceux qui
implorent le ciel finissent par le faire tomber sur la tête de ceux qui y croyaient comme de ceux qui n’y croyaient pas.
Bref, enquêter du côté de l’é(É)glise ne l’enthousiasmait pas. Qui interroger, d’abord ? Le curé n’était pas celui d’il y a trente ou quarante ans. Même si le turnover était limité dans la profession : enfin des Français qui travaillaient encore sans penser à la retraite, aux week-ends, aux vacances, aux ponts et aux 35 heures, se dit-il en souriant.
Chautard connaissait l’abbé Planiaud, qui n’était plus en poste, mais qui avait dû régenter la collégiale pendant au moins trente ans ; il l’avait croisé de temps à autre dans les seules représentations officielles où il se rendait encore : les vœux du maire, les vœux du sous-préfet, les vœux du préfet, les vœux du président de la chambre de commerce. Là, en janvier, il ne pouvait pas y couper : il enfilait ses gants blancs, coiffait sa casquette et allait jouer les hypocrites pendant deux heures au milieu des pique-assiettes. Ce qu’il n’aimait pas ça… L’abbé Planiaud, lui, semblait apprécier les pince-fesses, et il se rendait volontiers aux inaugurations, spectacles et autres vernissages auxquels il était invité. Certes, une rencontre annuelle pouvait avoir du bon et permettre de connaître quelques partenaires obligés. En province, le sabre et le goupillon se croisaient sous les auspices de l’État républicain.
Pour éviter un tête-à-tête avec le divin ou son représentant, Chautard aurait pu charger un de ses collaborateurs de cette partie de l’enquête. Mais il n’en voyait aucun avec l’esprit assez religieux pour cela : la Duduche était la plus fine malgré sa grande carcasse mais elle était une femme, jeune, cela désobligerait le curé. Flandin était trop nerveux pour adopter la lenteur qui sied à un ecclésiastique, ils n’arriveraient pas à se comprendre. Darmon serait plus adapté, il avait la rondeur et la lenteur adéquates ; mais il avait montré, au cours d’une précédente enquête, un anticléricalisme viscéral qui laissait penser à des blessures d’enfance mal cicatrisées. Plante, malgré sa bonne volonté, ferait peur au curé. Il était trop fort, trop homme, trop séducteur. Quant à Ducamp, autant il était bon en interne, autant il était maladroit pour conduire un entretien avec le témoin ou le suspect d’une enquête. Non, pas de doute, c’était à lui, Chautard, de s’y coller. Il ne pouvait fuir ses responsabilités et compromettre l’enquête.
Deux jours plus tard, Chautard abaissait le heurtoir de fonte sur la porte d’une maison au cœur du village de Lagleygeolle, canton de Meyssac, où était retiré l’abbé Planiaud, ancien vicaire de Saint-Martin de Brive. Un village où les pierres avaient encore la teinte de celles de Collonges, dite « la Rouge », en raison de la caractéristique de son grès. Un village où la rougeur des murs était belle sous le gris des ardoises entre les verts des prés et des noyers. Rien ne se passa pendant quinze secondes, puis quelques pas se firent entendre et la porte s’ouvrit. Chautard se retrouva face à un homme plus massif que dans son souvenir. Peut-être l’impression était-elle liée à l’étroitesse de la maison, ce qui donnait un rapport du corps à l’espace différent de ce qu’il était dans une église ou dans une salle de réception. Les cheveux étaient clairsemés, mais coiffés. Et l’abbé portait un de ses éternels costumes gris, avec un gilet en dessous.
– Ah, Commissaire… Ça va ?… Finissez d’entrer…
Ces voix à peine audibles des curés… Comme les médecins. Trop de modestie d’un côté, de suffisance de l’autre ? Peut-être. Et les flics, tiens, comment parlaient-ils ? Ils parlaient pas beaucoup. Et presque jamais de l’essentiel. Ils étaient des écorchés vifs. Est-ce parce qu’ils étaient écorchés vifs qu’ils étaient devenus policiers ou parce qu’ils étaient policiers qu’ils étaient écorchés vifs ? En d’autres termes, avaient-il vu et entendu des horreurs avant ou après être entrés dans la grande bleue ? C’était une question à laquelle, malgré son expérience, il n’avait jamais pu répondre.
Le couloir était étroit, sombre, et surtout froid. Les pierres brutes, c’était bien beau, mais sans chauffage adapté…
– On va passer par la cuisine, si vous voulez bien, pour attraper une tasse de café.
– Je ne prendrai pas de café, merci.
– Pas de café ?
– Non.
Chautard perdait un point. Refuser un café vexait les habitués à ce breuvage, quelle que soit la manière dont on s’y prenait.
– Bon…
Le vexé n’eut pas l’envie de proposer autre chose à son hôte. C’était café ou rien. Les prêtres n’étaient-ils pas portés sur la bouteille, pourtant ? Ce n’était pas le cas de l’abbé Planiaud. Le vin de messe l’avait peut-être dégoûté des douceurs alcoolisées. Ou alors il cachait son jeu. Chautard se souvenait des curés dans les romans de Bernanos : ces solitudes, ces tristesses, cette folie… L’abbé Planiaud n’avait pourtant rien d’une de ces gueules ravagées par l’abstinence. Il ne participait plus aux pince-fesses brivistes, mais il avait conservé une certaine joie de vivre. Et sa santé paraissait correcte.
Ils prirent donc la porte sur le côté gauche du couloir, et entrèrent dans une pièce qui était le séjour, une table ronde avec quatre chaises autour, un buffet derrière, et de l’autre côté un canapé avec une table basse devant, un fauteuil, une radio et une télévision. Très années 50… Le prêtre se posta devant le fauteuil et, avant de s’asseoir, indiqua d’une main le canapé à son visiteur en murmurant dans un souffle :
– Je vous en prie…
Mais Chautard resta au milieu de la pièce :
– Est-ce que ça vous embête si on se met autour de la table ? J’ai un ordinateur, je vais prendre quelques notes sur ce que vous me direz. Ce sera plus pratique avec une table et des chaises.
L’écriture n’était pas le seul mobile de cette demande : Chautard avait de suite repéré sur le canapé une assise douteuse qui pouvait réveiller ses douleurs de reins.
– Bien sûr…
Et ils s’assirent autour de la table, sur des chaises paillues qui n’avaient pas l’air très solides, mais qui du moins maintenaient le dos droit et plaçaient le buste à bonne hauteur du plateau de la table. Chautard sortit son Mac de sa pochette, appuya sur le bouton d’allumage, ce qui déclenchait un son toujours gênant face à un interlocuteur.
Le curé sembla consentir un effort pour hausser sa voix :
– Alors, comment va la ville de Brive? Quand on n’y déterre pas des squelettes…
– Rrgghhh… Vous savez, je vis éloigné des mondanités. Je ne vois que la face sombre de la ville…
– Notre député-maire est-il toujours le même ?
Chautard eut envie de rétorquer que le député-maire faisait sans doute partie de la face sombre de la ville. Mais il s’abstint. Même sous forme humoristique, une telle remarque pouvait être utilisée contre lui.
– Fidèle à lui-même.
– Et le sous-préfet ?
– Jacques Poisse est toujours là.
– Est-ce qu’il ne bat pas des records de longévité ? Il est rare qu’un sous-préfet reste dans le même poste plus de deux ou trois ans, non ?
– Vous avez raison. Peut-être se sent-il bien à Brive ?
Ils continuèrent à faire le tour des personnalités de la ville, même après que Chautard eut fini d’ouvrir ses fichiers. L’abbé semblait curieux de l’évolution d’un microcosme dont il avait longtemps fait partie. Chautard ne doutait pas que son interlocuteur disposât encore de nombreuses sources d’informations. Et qu’il lût La Montagne tous les jours, ce qui était encore le meilleur moyen de se tenir au courant des cancans.
La conversation n’était guère soutenue, il y avait peu de chaleur entre les deux hommes. Assez vite, le silence s’installa. Le commissaire avait hésité : soit il attaquait le curé bille en tête sur le souterrain, soit il mentionnait celui-ci au cours ou à la fin d’une conversation plus large. C’est ce dernier parti qu’il avait choisi. Une approche progressive correspondait mieux à la nature du curé, à son orgueil et à ses circonvolutions.
– Vous allez noter mes réponses ; c’est un interrogatoire officiel, alors ?
– Tout est officiel dans une enquête criminelle. Disons que si j’avais voulu être encore plus officiel, j’aurais apporté de quoi vous enregistrer.
– Remarquez, je ne sais pas ce que je vais pouvoir vous apprendre…
– Rrrgghh… Moi non plus. Peut-être, pour commencer… Puis-je vous demander… ce que vous
inspire la découverte d’un squelette à côté de la collégiale ?
L’abbé laissa passer une seconde ou deux, puis, en regardant son interlocuteur dans les yeux, répondit :
– C’est étonnant bien sûr, ce squelette qui refait surface au milieu des vestiges… Est-on sûr, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas d’un mort de la même époque que les ossements, et qui, par je ne sais quel phénomène scientifique, serait resté étonnamment bien conservé ?
– Non, le laboratoire de police scientifique de Limoges est formel : ce squelette n’a pas plus de quelques décennies. On ne sait pas encore en revanche s’il a 37-38 ans, âge du premier aménagement de la place, ou 27 ans, âge de la deuxième grosse intervention. Donc, votre avis
sur cette découverte ?
– Je n’ai pas d’avis. Je suis surpris. Comme tout le monde, j’imagine.
– Aviez-vous entendu parler de l’existence des sépultures, avant ces derniers mois ?
– Non. Même si, dans l’ancien temps, les cimetières se trouvaient toujours à proximité des églises. Mais, à ma connaissance, ce n’était pas le cas près de Saint-Martin. Sans doute parce que c’était plus qu’une église, ce que nous rappellent les vestiges mis à jour : il y avait un
cloître, des bâtiments conventuels. Et puis peut-être qu’au moment de la construction de la dernière mouture de la collégiale, telle qu’elle est aujourd’hui, Brive était déjà trop peuplée pour que l’on puisse envisager une cohabitation si serrée entre les vivants et les morts.
Chautard tapait au fur et à mesure, ne notant que ce qui lui paraissait important. Sans perdre la conduite de l’entretien. Il manquait la bonne touche une fois sur deux, mais il s’y retrouvait quand il relisait dans son bureau.
– Lors des chantiers de 1974-75 et de 1986, vous n’avez pas eu la curiosité de questionner ceux qui y travaillaient ?
– Si. J’ai regardé et je me suis renseigné, comme beaucoup de Brivistes.
– Sur quoi avez-vous questionné les gens du chantier ?
Chautard savait que cette question troublerait le prêtre, car elle signifiait qu’il était soupçonnable, au même titre que n’importe qui. Et en effet, l’abbé perdit un peu de son assurance.
– Écoutez, je ne sais pas. Ça fait si longtemps… Je suppose que j’ai demandé des renseignements sur le contenu des travaux, leur durée… Ça compliquait l’accès à la collégiale, ces chantiers…
– Vous en aviez parlé avec la mairie ? Du problème de stationnement ?
– Nous avons prévu des mesures transitoires, j’imagine. Mais… où voulez-vous en venir, Commissaire ?
Le prêtre essayait de reprendre le rôle de questionneur, qui lui convenait mieux que celui de questionné. Le commissaire en était conscient. Il connaissait la psychologie de ceux qui blindaient leur intimité en se montrant ouvert aux autres à l’excès. L’abbé avait en outre un sentiment de supériorité des plus déplaisants.
– Je veux en venir au meurtrier, et à la victime. C’est la difficulté de cette enquête : nous ne connaissons pas plus la victime que le meurtrier. Or, les restes du corps retrouvés près de la collégiale sont ceux d’un homme qui a été assassiné pendant les années où vous en étiez le responsable. Il est donc normal que je vous interroge, vous ne pensez pas ?
– Je ne suis pas policier.
– Mais si. Je vous redemande donc de quoi vous avez parlé avec les hommes du chantier, et si ces discussions vous ont appris quelque chose. En 1974-75 d’abord…
– C’est trop loin. Je n’en ai aucune idée.
– Cela ne vous intéressait pas de savoir ce qu’il pouvait y avoir dans le sous-sol à cet endroit ?
– Il y avait des trous, de la terre, des gravats, des tuyaux…
– Aucun vestige n’était apparu ?
– Pas à ma connaissance.
Et pour cause, pensa Chautard qui avait appris par Darmon que les entreprises Briquel d’une part, Vaur et Ponchaud d’autre part, avaient délibérément fait disparaître toutes traces d’architecture et de sépultures pour ne pas risquer d’être interrompues dans leur activité.
Néanmoins, ce « pas à ma connaissance » ne plut qu’à moitié au commissaire. Ces mots ne laissaient-ils pas entendre que le prêtre savait mais faisait semblant de ne pas savoir ? Était-il au courant des dissimulations ? Avait-il de lui-même remarqué les bases de colonnes, les sarcophages ? Après tout, il habitait sur place. Le presbytère était à deux pas, Impasse des échevins, derrière le pub Watson, et la collégiale était sa deuxième maison.
– Et en 1986 ?
– C’était moins important. Je crois qu’il ne s’agissait que de reprendre la surface.
– Vous n’avez rien entendu ? Rien vu de bizarre ?
– Non, je ne crois pas. J’étais surtout préoccupé par les problèmes de stationnement et d’accès que cela causait aux paroissiens.
D’accord, pensa Chautard, en dérapant sur son clavier. Il ne veut rien dire, et je le laisse rien dire, parce que ce n’est pas là que je l’attends. Bon sang, qu’on était mal sur ces chaises ! Et pas même un verre d’alcool à se mettre derrière la cravate…
Allez, le souterrain, c’était le moment !
– Je crois qu’il y a dans l’église, dans la crypte, le départ d’un ancien souterrain. Que pouvez-vous me dire là-dessus ?
Les deux secondes de blanc montrèrent à Chautard qu’il avait bien fait de prononcer le mot, « souterrain », en l’assortissant de la liberté pour le prêtre de dire ce qu’il voulait là-dessus. Il regretta de ne pas avoir enregistré : il aurait aimé réécouter l’entretien, surtout certains silences et certains changements de ton qui pouvaient être révélateurs.
– Le souterrain est condamné. Par une porte en bois.
– Est-ce qu’il s’enfonce loin ?
– Je ne sais pas.
– Ne me dites pas que vous n’avez jamais été voir…
– Une fois. Quand on l’a découvert, en même temps que la crypte…
– Et alors ?
– Alors je n’ai pu avancer que de quelques mètres. On ne tient pas debout à l’intérieur et je n’avais aucune envie de ramper. Surtout que c’était sans doute bouché un peu plus loin.
– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
– J’en sais rien. J’imagine. Ça avait l’air de se rétrécir.
Le prêtre était contrarié. Chautard l’agaçait.
– Et sur les quelques mètres que vous avez parcourus, vous n’avez rien remarqué de particulier ?
– C’était froid, et humide.
Chautard parfois oubliait de noter, ou n’avait pas le temps. Il comblerait les trous plus tard.
– Quand vous avez découvert le souterrain, il n’avait pas de porte ?
– Je ne crois pas. Une porte a été installée, au moment de l’aménagement de la crypte.
– Qui vous a remis la clé de la porte qui condamne le souterrain ?
– La mairie, je crois. Avec celles des vitrines de la
crypte.
– Et qui d’autre que vous avait la clé ?
– Personne. Enfin je pense.
– Vous pensez que quelqu’un pourrait avoir un autre jeu ?
– Non, je ne vois pas. À l’évêché peut-être, mais Dieu sait où elles peuvent être.
Vérifier, nota Chautard sur son portable. Et il enregistra ses notes, ce qu’il oubliait trop souvent de faire et qui lui jouait des tours.
– Avez-vous eu l’occasion de confier vos clés à quelqu’un ?
– Non, pourquoi l’aurais-je fait ?
– Pour des gens qui s’intéressent à la collégiale. Il n’y a pas des visites de temps en temps ?
– Les touristes descendent dans la crypte, mais le souterrain est inaccessible. Et invisible.
– Je pensais plutôt à des passionnés d’art religieux. Il y a certainement des gens qui ont étudié le patrimoine de la collégiale.
– C’est vrai : il y a des brochures, et même un livre sur le sujet.
– Les auteurs de ces publications, est-ce qu’ils vous ont questionné sur le souterrain et demandé d’y accéder ?
– Questionné peut-être, je ne me souviens plus. Mais j’ai dû dire que c’était bouché au bout de quelques mètres et qu’il n’y avait rien à l’intérieur.
– Ils n’ont pas insisté ?
– Sans doute pas.
L’abbé Planiaud se rendait-il compte qu’il finissait la plupart de ses réponses par une ambiguïté ? Chautard choisit de ne pas parler de Mme Font, la femme de l’entrepreneur, par qui il avait appris l’existence du souterrain. Il valait mieux ne pas griller sa source.
– Vous n’avez donc jamais ouvert le souterrain pour quelqu’un ?
– Pas que je me souvienne.
– Souvenez-vous.
– Comment ?
– Vous avez une bonne mémoire.
– Oh…
– Donc vous êtes sûr de ne jamais avoir ouvert l’accès du souterrain à quelqu’un ?
– Je… oui. J’en suis sûr.
– Et vous êtes sûr de n’y avoir pénétré vous-même qu’une seule fois ?
– Oui.
Bon, se dit Chautard. Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? D’abord je me demande comment on peut habiter dans un décor aussi triste. Brrr… Ensuite, je lui demande ça :
– Est-ce qu’on aurait pu subtiliser la clé de la porte ? Même temporairement ?
– Je ne vois pas qui.
– Où était-elle rangée ?
– Dans l’armoire à l’entrée du presbytère. Avec toutes les clés.
– Aviez-vous un bedeau ? Une bonne ? Une gouvernante peut-être ?
Chautard n’était pas très sûr des mots à employer.
– Une femme venait trois fois par semaine pour faire un peu de ménage et de cuisine. Elle aurait pu ouvrir l’armoire et prendre les clés de la crypte et du souterrain, oui. Mais pour quoi faire ?
– Est-ce qu’elle connaissait l’existence du souterrain ?
– Grand Dieu, non ! Comment l’aurait-elle su ?
– Par vous, peut-être. Vous ne lui en avez jamais parlé ?
– Jamais. Je ne vois pas pourquoi.
– Vous auriez pu. C’était quelqu’un que vous voyiez souvent…
Chautard devait être prudent. Il savait par son collègue des Renseignements Généraux, qui tenait lui l’info d’un vicaire de l’évêché, que 60 % des curés corréziens auraient ou auraient eu une liaison avec une femme. Le chiffre l’avait sidéré dans un premier temps, jusqu’à ce qu’il comprenne que c’était après tout logique et qu’il n’y avait rien de mal à ça, au contraire. La vie sans la douceur d’une femme une fois de temps en temps était insupportable. Pourquoi l’Église ne brisait-elle pas le tabou ? Chautard comprenait qu’un cardinal et qu’un pape défendent des valeurs sur lesquelles toute l’histoire de la chrétienté s’appuyait ; ils faisaient le job. En revanche, il comprenait moins pourquoi ils s’arcboutaient sur des règles inapplicables, qui gâchaient la vie de leurs collaborateurs et entraînaient le doute sur la sincérité des conduites affichées.
–Mme Baltès était d’une discrétion à toute épreuve. Jamais nous n’aurions évoqué cela ensemble.
Chautard imaginait en effet que la Baltès et son curé parlaient d’autres choses que d’un souterrain oublié. Bon.
L’abbé Planiaud reprit :
– Si je comprends bien, Commissaire, vous pensez que le meurtrier a pu dissimuler sa victime au fond du souterrain, ce fond étant l’endroit où l’on a découvert le squelette lors des travaux en cours ?
– Je ne le pense pas encore. Mais j’ai appris l’existence du souterrain ; il est donc logique que je
cherche de ce côté-là, aussi.
– Puis-je vous demander qui vous a donné l’information ?
Chautard hésita, puis décida de ne pas révéler sa source.
– Disons que de déductions en déductions, nous l’avons appris.
Fallait-il creuser du côté de Mme Baltès, la bonne ? Oui, bien sûr. Il ne fallait négliger aucune piste. Elle pouvait donner des informations qui avaient échappé au curé, ou qu’il n’avait pas voulu révéler. Certes, interroger une personne de plus, c’était encore du temps, de l’énergie, de la dispersion. Bon sang, ils n’avaient aucune piste…
– J’y repense… Il y a une fois où quelqu’un m’a demandé les clés de la collégiale… Mais la porte du souterrain n’existait pas encore.
L’abbé avait parlé à voix basse, comme s’il ne voulait pas que son interlocuteur l’entende.
– C’était à quelle occasion ?
– C’était après une réunion à la Société du Brive Ancien. On venait de découvrir la crypte, elle n’était pas encore aménagée. Le président m’avait demandé si je pouvais lui confier les clés de la collégiale. Il voulait vérifier un point de détail sur un élément de mobilier.
– Il a mentionné le souterrain ?
– Non.
– Vous avez accepté de prêter les clés ?
– Oui.
– Et il vous les a rendues quand ?
– Le soir-même. Comme c’était tard, nous avions convenu qu’il les poserait sous une jardinière devant le presbytère. Ce qu’il a fait, puisque je les ai récupérées là le lendemain matin à 8 heures.
– Il s’appelle comment, ce président de la Société du Brive Ancien ?
– Vous n’allez pas le croire : il s’appelle Nouvel. Jacques Nouvel. Enfin il s’appelait, parce qu’il est mort, il y a une dizaine d’années je crois.
– Savez-vous combien de temps il est resté dans l’église ?
– Non. Je ne le lui ai pas demandé et il ne me l’a pas dit. Nous ne nous sommes revus que plusieurs semaines ou plusieurs mois plus tard. Je crois que nous n’avons pas reparlé de ce prêt de clés.
– Il voulait vérifier quoi, au juste ?
– Il me semble, mais je n’en suis pas sûr, qu’il voulait vérifier un détail sur un reliquaire…
– Est-ce qu’il était seul ?
– Je suppose, oui. En tout cas, quand nous sommes passés au presbytère après la réunion de la S.B.A. pour que je lui donne les clés, il était seul.
– Vous a-t-il proposé de l’accompagner ?
– Je ne me souviens pas.
– Essayez de vous souvenir, c’est important.
L’abbé ne prit pas le temps de réfléchir:
– Je n’ai aucun souvenir de notre échange. Ce dont je suis sûr, c’est que je ne l’ai pas accompagné. S’il m’a demandé de l’accompagner, sans doute ai-je répondu que j’étais fatigué. Je n’ai jamais été du soir. Et j’avais toute confiance en M. Nouvel.
Dommage de ne pas pouvoir éclaircir ce point, se dit Chautard, en tapant sur son clavier plus vite que sa dextérité ne le permettait. Si le président Nouvel voulait être seul, c’est peut-être qu’il avait des intentions autres que celles annoncées. S’il ne craignait pas que l’abbé soit
avec lui, c’est qu’il voulait en effet vérifier son détail archéologique dans la crypte.
– À la sortie de la réunion, avant que vous passiez prendre les clés au presbytère, avez-vous discuté avec d’autres participants ?
– Sûrement, oui. Devant le siège de l’association, puis chacun est rentré chez soi.
– Il est où ce siège ?
– Rue Massénat. Dans l’ancien musée Ernest Rupin. Près des Archives.
– Combien de personnes participaient à la réunion ce soir-là ?
– Aucune idée. Mais il me semble que nous étions d’habitude une petite dizaine. Je n’y allais pas chaque fois, loin de là.
– Cette réunion, le soir où vous avez prêté les clés au président de la Société du Brive Ancien, c’était pendant les travaux sur la place ?
C’est en posant cette question que Chautard réalisa : bon sang ! Si l’homme devenu squelette est entré par le souterrain de la collégiale, on se fout de la date des chantiers ! Il peut très bien n’être mort ni en 1974-75 ni en 1986. Oui, il fallait que Dru et Flandin reprennent le
fichier des disparus en élargissant le périmètre de recherche. Et que le labo de Limoges donne des bornes : s’il ne pouvait déterminer une date exacte, au moins pouvait-il donner un âge maximum et minimum du squelette.
– Non, ce n’était pas pendant des travaux, répondit le curé.
– Après ?
– Après ceux des années 70, certainement.
– Essayez d’être plus précis.
– C’était au moment où on venait de découvrir la crypte. Je dirais donc au début des années 80…
– La crypte n’existait pas avant ?
– Non. Je l’ai découverte par hasard. Et il a fallu des années avant qu’elle soit aménagée et ouverte au public. L’inauguration date de 1989, il me semble.
Bon. Il ne fallait pas perdre le fil de l’entretien avec le curé. Il tapa sur son ordinateur « élargir recherches hors dates travaux » et continua.
– Est-ce que les réunions de la Société du Brive Ancien donnaient lieu à des procès-verbaux ?
– J’imagine. Ces associations d’historiens et d’érudits ne craignent pas de consommer du papier. Il n’y avait pas de mails à l’époque.
– Quand vous êtes retourné dans la crypte, avez-vous remarqué des changements ?
– Aucun. Je n’ai pas vérifié, à vrai dire.
– Savez-vous si M. Nouvel est entré dans le souterrain ?
– Non. Mais je ne vois pas pourquoi il l’aurait fait.
–Il en connaissait l’existence ?
– Je ne sais pas.
– Vous ne pouvez pas l’affirmer avec certitude ?
– Non. Ces gens-là sont des passionnés de l’histoire de Brive, ils y consacrent beaucoup de temps. Ils connaissaient beaucoup plus de choses que moi.
– Il ne serait donc pas illogique que les membres de l’association aient entendu parler du souterrain ?
– Ça semble plausible.
– Personne ne vous a jamais questionné à ce suje?
Le commissaire avait déjà posé une question approchante un peu plus tôt. Le curé devait veiller à ce que ses deux réponses soient compatibles. Il hésita quelques secondes (mais il hésitait souvent) :
– Peut-être. Mais rien ne m’a marqué. Si, tiens, je me souviens que l’un des membres m’avait dit un jour : « M. le Curé, si vous voulez disparaître après avoir commis un péché, vous pouvez vous enfuir par le souterrain ». Et un autre avait ajouté : « Oh, vous n’irez pas loin ; il est bouché quelques mètres après l’ouverture ».
– On savait donc, au moins dans ce milieu, qu’il y avait un souterrain et qu’il était bouché ?
– Sans doute. Excusez-moi de ne pas l’avoir réalisé plus tôt.
Si l’abbé Planiaud s’excusait, c’est parce qu’il avait conscience de ne pas avoir été très honnête, se dit Chautard.
– Vous faites toujours partie de l’association ?
– Non, j’ai arrêté depuis longtemps. Même quand j’étais encore à Brive, je ne participais guère, par manque de temps. La tradition voulait que le chanoine en poste à Saint-Martin soit membre de droit de la Société du Brive Ancien. Parce que l’art religieux est souvent le principal élément du patrimoine communal. Peut-être aussi parce que les prêtres étaient, jusqu’au milieu du XXe siècle, les rares lettrés de nos départements ruraux. Ils dispensaient l’enseignement, tenaient les registres d’état-civil, transcrivaient les décisions municipales et paroissiales…
Chautard ne voulait pas perdre de temps avec ces considérations historiques sur la splendeur de l’Église. Il tapa juste « prêtre membre de droit S.B.A. ». Puis se tut.
Ainsi, l’abbé Planiaud, Mme Baltès sa bonne et l’ancien président de la Société du Brive Ancien, Jacques Nouvel, avaient eu accès aux clés ouvrant sur un ancien souterrain, dont l’existence semblait connue des érudits, et des personnes comme Mme Font, la femme de l’entrepreneur, qui visitaient la collégiale dans le cadre d’associations archéologiques. L’un d’entre eux avait-il utilisé le début restant du souterrain pour commettre un meurtre ou dissimuler un cadavre ? Qu’on n’aurait pas retrouvé en 1974-75 et 1986, soit parce qu’on n’avait pas creusé très profond à l’époque soit parce qu’il avait été placé là, sous la place, après ces dates ? Rien ne permettait de le dire, mais il fallait creuser ces pistes.
Un craquement sinistre, qui pouvait provenir aussi bien du bois vermoulu de la chaise que des lombaires du commissaire, poussa ce dernier à prendre congé.
– Je vais vous laisser. Je reviendrai sans doute une fois que j’aurai avancé…
– À votre service. Mais dites-moi, Commissaire, tant que vous êtes là, puis-je vous poser une question sur votre rapport à la foi ? En toute confidentialité, bien sûr… Et pas pour entrer dans vos convictions intimes, rassurez-vous. Mais pour savoir comment un homme comme vous, en charge, un peu comme moi d’ailleurs, du bien et du mal, organise sa conscience pour y faire face…
Le salaud, pensa Chautard. Maintenant qu’il a répondu à mes questions, il veut me cuisiner à son tour. Pour m’emmerder, bien sûr. Pour me faire douter, culpabiliser. Ah l’hypocrite…
– Rrrghhh… Je ne suis pas sûr que nous ayons le temps de nous attaquer à ma conscience…
– Oh, il ne s’agit pas de l’attaquer. Simplement, par curiosité, êtes-vous parfois troublé par ce que vous voyez ? Ou par ce que vous faites ?
Le commissaire regarda son interlocuteur. Pour le cerner, ne plus en avoir peur. Les yeux brillaient derrière les lunettes, les joues avaient pris de la couleur, les mains semblaient en attente. Allez, se dit-il, je vais accepter le dialogue qu’il initie. Dix minutes. Par conscience professionnelle. Pour ne pas me priver d’une source qui peut être importante dans cette affaire.
– La misère, la violence, ne nous laissent pas indifférents, c’est certain.
– Croyez-vous qu’il faudrait arriver à une forme d’indifférence ?
– Je ne pense pas… Sans quoi… nous ne trouverions plus de sens à notre travail. Il faut être heurté par le mal pour le combattre.
– Vous arrive-t-il parfois de ne plus clairement voir la frontière entre le bien et le mal ?
–La frontière existe. Peut-être simplement qu’elle se déplace.
– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
– À force de voir des choses graves… ou de plus en plus graves… on en vient à accorder moins d’importance aux plus légères. À relativiser. Un peu comme un chirurgien qui va considérer qu’une appendicite n’est pas grave par rapport au double pontage qu’il a dû effectuer pour sauver un homme. Son indifférence provient du fait qu’il distingue ce qui est vital de ce qui ne l’est pas.
– Vous savez ce qui est vital et ce qui ne l’est pas ?
– Je n’ai pas cette prétention. Mais j’essaye de hiérarchiser, de fixer des priorités, quand cela est nécessaire, pour des questions de temps et de moyens. Si je n’ai qu’une patrouille pour poursuivre un malfaiteur, je vais poursuivre plutôt le tueur en série que le voleur de scooter.
– Sur quels critères fixez-vous vos priorités ?
– Sur la loi. Je suis chargé de la faire respecter. Et elle établit des degrés de gravité dans les crimes et les délits.
– Mais vous, Commissaire, vous avez bien des valeurs ? Des croyances, peut-être ?
Nous y voilà… Le rat. Avec ses pattes d’éléphant…
– Vous me demandez si je crois en Dieu, c’est ça ?
– Dieu est selon moi une bonne réponse, mais ce n’est peut-être pas la vôtre…
– Rrgghhh… ll me semble que Dieu est… comment dire… plus un problème qu’une solution… Du moins pour ceux qui s’en soucient…
– Vous ne vous en souciez pas ?
– Non. Non, je suis désolé. Puisque vous m’interrogez et que vous souhaitez mon avis, je dois dire que je me fiche de Dieu. Sauf votre respect.
Chautard y allait fort. Mais il fallait moucher le prêtre avant qu’il ne se croie investi d’une mission de conversion.
– Vous ne pensez pas que notre action s’inscrit dans quelque chose de plus large, qui nous dépasse ?
– Si, bien sûr : l’histoire, la géographie. Ou le temps et l’espace, si vous préférez.
– Vous êtes partisan de la théorie de l’évolution ?
Bon sang… se dit Chautard. Planiaud serait-il un de ces créationnistes à l’américaine ? Il lui semblait que les catholiques étaient moins frappés que les baptistes ou les pentecôtistes à ce sujet.
– Je ne suis partisan d’aucune théorie, surtout quand je ne les maîtrise pas. Je pense seulement que nous nous inscrivons dans une chaîne, une continuité. Je pense que l’homme est sans doute la production la plus aboutie de la nature, à ce jour, mais qu’il n’est rien d’autre qu’une conséquence et une circonstance.
– C’est bien dit…
– Il n’y a pas de rupture, pas d’extraordinaire.
– Et si Dieu faisait lui aussi partie de cette nature, de cet espace et de ce temps ?
– Il en fait partie au sens où, selon moi, il est une création du cerveau humain. Ce n’est pas Dieu qui a fait l’homme, mais l’inverse.
Le curé sembla marquer le coup. Il perdit de l’aisance et de la fluidité.
– Vous êtes bien radical, Commissaire ! Je ne soupçonnais pas un tel caractère derrière tant… tant de rondeurs. Sans vous offenser.
– Vous ne m’offensez pas. Du moins avec mes rondeurs.
– Mes questions vous gênent ?
– Oui, je vous ai laissé faire, M. le curé, par politesse. Je dirai même, pour prendre un mot de votre jargon, par bonté. Mais ce que vous faites est malpoli.
L’abbé Planiaud écarquilla les yeux et sourit. Un peu trop. Chautard n’attendit pas une réponse qui ne venait pas, et se leva en grimaçant.
– Allez. Vous ne me convaincrez pas. Et bien sûr je ne vous convaincrai pas. D’autant que je ne cherche pas à le faire.
– C’est vrai. Il n’empêche que c’est une question importante.
Chautard ne renchérit pas. Ce n’était pas une question importante. Il rangea son Macbook dans la sacoche prévue à cet effet. L’abbé l’avait précédé dans le petit couloir.
– Vous ne voulez pas un café, vraiment ?
Le bourricot… Qu’est-ce qu’il espérait ? L’amadouer ? Travailler sa foi ? Ou se disculper ? Car cette histoire de souterrain obligeait à considérer le détenteur des clés comme suspect. Dieu lui pardonne.
Alors que la porte d’entrée s’ouvrait sur les pierres rouges des maisons du village corrézien, le commissaire s’arrêta et demanda :
– Pardon, j’ai oublié, M. l’Abbé : vous avez été en poste à la collégiale de quelle date à quelle date ?
Cette question, posée à ce moment de l’entretien, surprit l’ecclésiastique et lui déplut.
– De 1972 à 2007. Les années vous suffisent ou il vous faut aussi le jour et le mois ?
Chautard leva une main en signe de dénégation et franchit le seuil. Une fois de plus, il constatait que, malgré une bonne volonté de part et d’autre, il peut y avoir incompatibilité entre deux personnes. Et que, dans ce cas, l’animosité ressort toujours au bout de quelque temps d’efforts épuisants.
–––
C’est alors qu’il rentrait de Lagleygeolle que le commissaire apprit une nouvelle d’importance. Grégoire Falbucio, un des adjoints du major Rebil dans l’unité technique et scientifique, l’interpella dans le couloir.
– Commissaire, vous n’avez pas eu les messages du major ? Sur votre portable…
– Hein ? Ah, peut-être.
Le commissaire possédait un téléphone portable parce que ses filles avaient insisté. Mais l’utilité de cet appareil ne lui était pas encore apparue, il ne s’en servait pour ainsi dire jamais. « Et puis ça ne va pas avec mes yeux et avec mes doigts », disait-il quand on trouvait qu’un homme avec ses responsabilités qui négligeait un tel outil, alors que le XXIe siècle était bien entamé, cela posait problème. Un jour où le préfet avait eu le malheur de lui dire qu’en termes de communication il était un cas, il avait même répondu : « La communication, je lui pisse à la raie. Excusez-moi, Monsieur le Préfet. Mais merde à la fin ».
Il était moins agacé quand, dans le couloir du commissariat, le placide Falbucio mentionna les messages de son supérieur.
– Et qu’est-ce qu’il a de si urgent à me dire, le major ? Il n’a qu’à venir.
– Il est à Limoges. Auprès de Martin. Le squelette…
– Je sais qui est Martin.
– Bien sûr, pardon. Donc, le major voulait vous dire qu’on a réussi, enfin avec l’équipe du commissaire Ramond, à dater plus précisément l’âge. De Martin.
– Ah ?
– Oui.
– Bon.
– Oui.
– Oui, bon, Falbucio, allez…
– Excusez-moi. C’est que… Eh bien il n’est pas mort entre 1974-1976 ou en 1986, mais plutôt en 1980. À un ou deux ans près.
Le commissaire entra dans son bureau, mais Falbucio resta sur le seuil.
– On en est sûr ?
– Oui. J’ai participé aux travaux. Je suis rentré justement pour vous voir, comme vous répondiez pas au… enfin, le téléphone…
– Comment arrivez-vous à cette précision ?
– Je ne suis pas chef, Commissaire, mais je m’y connais un peu…
– Je vous écoute.
Le commandant Ducamp écarta Falbucio et franchit la porte du bureau.
–Attendez Ducamp, intervint Chautard. Deux minutes s’il vous plaît, je vous ferai signe.
Le directeur administratif se figea.
– Excusez-moi, Commissaire. Mais vous savez qu’on doit transmettre les données mensuelles, il faudrait…
– Je croyais qu’on en avait fini avec la culture du résultat. N’est-ce pas ce qu’a dit notre ministre ?
– Si, patron, si. Disons que c’est un peu moins chiffré qu’avant, mais on nous demande toujours des statistiques.
– Rrgghh… Laissez-moi un quart d’heure et on s’occupera de vos stats.
Ducamp fixa Falbucio d’un air suspicieux et s’en retourna d’où il était venu avec ses dossiers.
– Bon. Notre squelette… son âge…
– Voilà. Les os étaient trop anciens pour qu’on retrouve des particules en surface et trop récents pour qu’on puisse utiliser le carbone 14. Nous avons pu déterminer l’ADN à partir du fémur, qui est l’os le plus long du squelette.
– Je croyais qu’il fallait des matières liquides, ou des poils, pour déterminer l’ADN…
– Les os le permettent aussi, même si c’est plus difficile. L’ADN a aussi aidé à dater les autres ossements, ceux qui datent du Moyen Âge. Mais l’ADN qu’on a trouvée sur Martin ne correspond à aucune des deux millions de traces qui sont stockées dans le FNAEG.
– S’il est mort il y a trente ans, il ne risque pas d’être fiché…
– Sûr.
– Alors ?
– Alors quoi, patron ?
– Bon Dieu, Falbucio ! Accélérez un peu…
Le téléphone fixe du commissaire avait déjà sonné deux fois depuis qu’il était revenu, mais il ne l’avait pas décroché.
– Pardon. Donc on a utilisé deux choses : la terre et les dents.
Falbucio s’arrêta, mais il reprit dès qu’il vit les doigts du commissaire.
– Oui, la terre. Euh… Quand un corps se décompose, il imprègne la terre autour de lui. On peut même dire qu’il la nourrit. Il la nourrit, et en même temps il supprime certains types de vie végétale. Des années après, on peut donc savoir si une terre a été imprégnée par un organisme vivant, si elle a été fréquentée par des vers issus d’un corps humain et touchée par la putréfaction. C’était le cas ici. Et la composition de la terre briviste, assez humide et argileuse à cet endroit, a facilité notre travail.
– Mais qu’est-ce qui vous permet de dire que parce que la terre est comme ci ou comme ça le cadavre qui l’a imprégnée date de tant ou tant d’années ?
– Un ensemble d’expériences et de relevés statistiques effectués par des Américains du Tennessee, dans « La ferme des corps ». Ils ont enterré des centaines de corps, dans différents types de sol, et ont analysé leur évolution, et surtout l’évolution de la terre qui les entourait au fil des années. En comparant avec nos échantillons, nous avons pu voir que la date de la mort de Martin ne remontait pas à 38 ans, ce qui correspondrait au chantier de 1974-76, ni à 27 ans, ce qui correspondrait au chantier de 1986, mais à 33 ou 32 ans, ce qui veut dire que la mort aurait eu lieu en 1980 ou 1981.
Chautard semblait dubitatif.
– Vous pensez qu’en comparant la terre de Brive avec celle d’un trou de l’Amérique profonde on peut réduire l’incertitude à un ou deux ans seulement ?
Falbucio mit un certain temps à répondre. Il avait à peine quitté l’entrebâillement de la porte, tandis que Chautard était assis derrière son bureau. Qu’est-ce qu’il attend ? se demanda le boss. Il me fait mariner ou il est bête ?
– Falbucio…
Un sourire apparut sur le visage de l’agent.
– Voilà. Oui, cela suffit. Mais on a quand même un deuxième élément concordant. Corps dents… Dents…
– Dents ?
– Dents. Les dents dont je vous parlais.
Il s’arrêta encore, mais la bouche de Chautard lui fit rouvrir la sienne.
– On a retrouvé une dent plombée.
– C’est le plombage qui vous a intéressé ?
– Tout à fait. Plus exactement la résine utilisée. Parce que cette résine… elle n’existait pas en 1976. Elle n’a été mise sur le marché et utilisée par les dentistes qu’à partir de 1979.
– Ça exclut une mort avant 1979, mais pas en 1986 ?
– C’est vrai. Mais il y a quelque chose dans la résine qui exclut 1986.
Silence du technicien.
– Falbucio, comme dirait l’autre, vous êtes un remarquable agent de police scientifique, mais vous avez le don d’énerver votre interlocuteur. C’est un choix ?…
– Pardon, patron. C’est que j’essaye de trouver les mots pour dire les choses simplement.
Chautard eut un sourire face à tant de franchise.
– Voilà. Figurez-vous que Martin a fait une allergie.
– Une allergie à la résine ?
– Oui. Les résines dentaires sont des résines artificielles bien sûr, composées de polymères et de monomères. Ce sont les monomères qui provoquent les allergies. En cas d’allergie, les substances qu’elles véhiculent attaquent la dent, et la rongent assez vite de l’intérieur. Ce que nous avons constaté dans le cas qui nous intéresse. Ainsi, avec une allergie, Martin n’aurait jamais pu garder sa résine plus d’un an ou deux. Il est donc exclu qu’il se soit fait poser une résine en 1979 ou 1980 et qu’il ait tenu avec cette allergie jusqu’en 1986.
– Oui, mais on lui a peut-être soigné sa dent en 1984 ou 1985 ?
– L’analyse de la terre autour de ses os nous incite à écarter cette hypothèse.
Bon sang, se dit Chautard, c’est presque beau ! Le raisonnement, la science… Une logique qui lui avait toujours échappé. Il ne « voyait » pas les enchainements mathématiques. Il n’était pas très intelligent. Devant Les chiffres et les lettres, il n’avait jamais le temps de trouver le bon compte. Au Scrabble, il était incapable d’utiliser ses lettres pour marquer des points. Il le savait, il lui manquait une case.
– Falbucio, bravo. Vous avez un grand talent…
– Vous vous moquez de moi, Patron.
– Non. Vous savez observer et déduire, ce que je sais faire, mais vous savez aussi associer, retirer, ajouter, ce que je ne sais pas faire. En plus vous savez expliquer. Même si vous êtes parfois long…
– Je suis désolé.
– Ne le soyez pas. Grâce à vous, je suis sûr que nous finirons par identifier Martin. Dites à Rebil que je le verrai demain matin. Avec vous et Tessaud.
Falbucio avait à peine quitté le bureau que Ducamp réapparaissait, poussant la porte qui n’avait pas été fermée complètement, selon des instructions qui avaient été données une fois pour toutes et que personne ne se serait avisé d’oublier. Mais Chautard avait ouvert son Macbook, qu’il avait raccordé à la prise, car la batterie était presque vide après l’entretien avec l’abbé Planiaud.
Dans le dossier Martin, il avait trois fichiers : Chronologie, Pistes et questions, Témoignages. Il ouvritle second et ajouta : « 11 mars 2013, 17 h 15. Ce que nous savons :
– le squelette mis à jour place de la collégiale le 28 février, par les archéologues de l’Institut archéologique, est celui d’un homme qui avait entre 52 et 55 ans au moment de sa mort et qui mesurait entre 1,75 m et 1,79 m. Il n’avait plus ses vêtements quand il a été enterré et son crâne était légèrement abîmé. Il serait – Chautard effaça « serait » qu’il remplaça par « est » – Il est mort en 1980 ou 1981, selon les constatations de l’équipe scientifique, basées sur l’analyse du sol d’une part, sur l’examen des dents d’autre part (à noter au cas où : l’inconnu a été chez le dentiste entre 1979 et sa mort) ;
– sa présence en ce lieu est donc indépendante des premiers chantiers de réfection de la place, entre 1974 et 1976, puis en 1986. Les interviews réalisées par l’inspecteur Darmon auprès des trois entreprises qui sont intervenues sur les deux chantiers susnommés – Briquel, Vaur et Ponchaud, Fontis – et auprès des responsables de l’urbanisme municipal laissent penser que rien de suspect pouvant présager un homicide n’a été remarqué, même s’il est avéré que des destructions de vestiges ont été opérées, afin de ne pas ralentir le chantier ;
– les recherches de disparus, effectuées par les lieutenants Dru et Flandin, n’ont pas abouti, et pour cause : elles portaient sur des dates qui correspondaient aux chantiers mais pas à la mort de Martin. Elles sont donc à reprendre au plus vite, sur les années 1979, 1980 et 1981, afin de voir si un habitant de Brive ou alentour ne s’est pas volatilisé à cette période ;
– si le cadavre n’a pas été introduit sous le pavé de la place de la collégiale par un trou creusé en son sein, cela renforce la crédibilité d’une introduction par un souterrain partant de la crypte de la collégiale, souterrain caché et bouché au bout de quelques mètres, piste suggérée par l’entrepreneur Jacques Font. L’entretien avec l’abbé Planiaud n’a pas permis de mettre en lumière une responsabilité quant à l’utilisation du souterrain, ou des clés y conduisant, mais a montré que l’abbé ou ses proches pouvaient avoir été négligents ou malveillants ;
– une indication donnée par l’abbé doit être exploitée : à l’issue d’une réunion, il aurait confié les clés de la collégiale à l’ancien président de la Société du Brive Ancien, M. Nouvel, qui, pendant une nuit, aurait pu les utiliser à sa guise. Vérifier très vite si cette réunion peut avoir eu lieu en 1980 ou 1981, auprès de l’abbé Planiaud, et auprès de membres anciens de la S.B.A. Mettre Darmon sur le coup. Et retourner voir l’abbé assez vite, ou le convoquer ».
Chautard releva la tête. Il avait tapé vite, et sans trop de maladresse malgré ses doigts courts et gourds. Parce que les choses s’éclaircissaient. Parce qu’il avait l’impression d’avancer. Certes, si Martin avait été introduit sous la place par la crypte de la collégiale, cela voudrait dire que beaucoup de temps avait été dépensé sur de fausses pistes. Mais c’était le lot commun à toutes les enquêtes. Ce n’était pas en vain, d’ailleurs, puisque les fausses pistes avaient permis d’aboutir à la bonne. Enfin peut-être, on n’en était pas encore là.
– Humm… Commissaire ?
Chautard tourna la tête et aperçut Ducamp.
– Commandant, oui ?
– Je reviens pour… les statistiques, vous savez…
– Les statistiques ?…
Chautard dit cela comme s’il avait oublié l’échange qui s’était déroulé dix minutes plus tôt. Bonne pâte, il reprit :
–Si vous voulez. Entrez. Mais il faut d’abord que j’appelle Dru, Flandin et Darmon. Vous allez m’aider à les trouver. Ils ont du travail pour la soirée.
Il n’aurait su dire pourquoi, alors que le crime, si crime il y avait, remontait à 32 ou 33 ans et que le meurtrier était peut-être mort depuis longtemps, mais le commissaire sentait qu’il ne fallait pas mollir. C’était bizarre, oui, mais… il y avait urgence.
À suivre.