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– Merde, quand même…
– Il n’est pas question de flancher au milieu du gué, Georges. Nous nous sommes engagés en toute connaissance de cause.
– De cause, oui. Mais pas de conséquences. Je ne savais pas, moi, ce qu’étaient les attentats.
– Tu sais la cause que tu défends ?
– Bien sûr que je sais !
– Alors tu n’as pas à te poser de questions.
– Et pourquoi ne faudrait-il pas se poser de questions ? questionna François. Sommes-nous si peu sûrs de nos réponses que nous n’osons nous interroger sur nos actes au fur et à mesure que nous les exécutons ? Nous n’irons pas loin si nous ne sommes pas plus convaincus du bien-fondé de notre démarche.
Il y eut un silence, pendant lequel de la fumée de cigarette fut soufflée ou aspirée.
– Tu parles bien, dit Ronald, mais ce n’est pas ça dont nous avons besoin en ce moment. Nous sommes en phase active. On fera le bilan plus tard.
– Ça me fait chier qu’on ait saqué le théâtre, dit Gisèle en se levant. Merde, ça apporte pas grand- chose !
– Ça fait partie de nos accords, dit Adrien, qui se tenait vers une fenêtre entrouverte pour éviter le tabac. Je vous avais soumis à l’avance les cibles à atteindre.
– Oui, mais je n’ai jamais été d’accord avec celle-là, je le rappelle.
– Hé, intervint Ronald, commencez pas à vous chamailler ! Voyons ce qui nous rassemble, pas ce qui nous divise.
Ils étaient six ce dimanche dans le séjour d’une maison située sur la route d’Espartignac, à Uzerche, à 35 km au nord de Brive. La maison appartenait à la mère d’Adrien Pourbois, 62 ans, agrégé de droit, professeur à l’université de Limoges, de taille moyenne, mince, lunettes rondes, ancien membre du Front National, qui fut longtemps proche de Bruno Gollnish et avant lui d’Alain de Benoist, l’inventeur et théoricien de ce qu’on appelait dans les années 1970 La Nouvelle Droite.
Autour de lui se trouvaient : Ronald Pech, 46 ans, motard, chauve, tatoué, bardé de cuir, féru de mécanique ; Gisèle Voichot, 47 ans, compagne du précédent, cheveux blonds tirant sur le gris ramenés en chignon, professeur des écoles, membre du Parti Communiste ; François Klikchtein, 33 ans, docteur en droit et en sciences-économiques, thésard à Poitiers, cheveux clairs et moustache, grand et mince, ex-responsable du mouvement étudiant d’ultra-droite GUD ; Georges Gréminot, 55 ans, retraité de la S.N.C.F., ancien leader de Sud Rail, au look de Viking buveur de bière ; Didier Rolon, 59 ans, ancien membre d’Action Directe, grand, costaud, habillé d’un jean, d’une veste de laine et de bonnes chaussures, plus ou moins journaliste et employé à mi-temps dans une association d’insertion, bon connaisseur des explosifs. Ce nom est ces fonctions étaient inconnus des autres membres du groupe, qui l’appelaient Tristan.
– Nous devons en passer par là. Nous avons épuisé toutes les autres voies. Malgré des crises toujours plus graves, malgré des destructions d’emplois de plus en plus nombreuses, malgré des profits toujours plus grands et des salaires toujours plus misérables, malgré des ravages sur les sols et dans les mers, le capitalisme continue à dévorer ses enfants. Les arguments intellectuels, les constats objectifs, les mouvements pacifistes, n’ont pas permis de renverser la tendance.
– Sois gentil, Tristan, épargne-nous ta propagande des années 70, dit Ronald. On est d’accord, mais tu sais qu’on parle pas le même langage.
– Je suis pas sûr qu’on soit d’accord sur beaucoup de choses, lâcha Tristan, qui se contrôlait pour ne pas jeter son expérience et ses faits d’armes à la face de ces amateurs.
– Arrêtez, merde ! cria Gisèle.
La voix avait porté, et Gisèle Voichot était un peu considérée comme la mère du groupe, même si chacun se défiait et se méfiait des critères « bourgeois » qui pouvaient distinguer les sexes et les âges.
Adrien, qui était chez lui, le plus âgé et le plus titré, leur demanda de se calmer.
– Parlez doucement, s’il vous plaît. Ma mère est au fond, elle est sourde et elle comprend plus grand-chose, mais quand même.
Puis il s’efforça de relayer les propos de Gisèle tout en montrant à François qu’il l’avait entendu :
– Je vous rappelle, comme le disait Tristan, que notre action vise à dénoncer les dérives d’un système qui entraîne la ruine et l’asservissement du plus grand nombre. Je rappelle que nous considérons que ce système, s’il est aux mains d’une infime minorité, ne peut marcher qu’avec la complicité de la majorité. Et qu’on ne peut pas exclure cette majorité de toute responsabilité.
– Dans une certaine mesure, dit Georges.
– Si tu es là, c’est que tu es d’accord.
– En partie.
Adrien avait parfois des sueurs froides. C’est Ronald qui lui avait imposé Georges, et il n’était pas rassuré de la présence de ce syndicaliste parmi eux. « Ces types sont tout bonnement insupportables », pensait-il. Il avait cependant une pensée secrète qui lui avait permis de se lancer dans cette aventure : son âge et sa situation personnelle. À 62 ans, revenu de tout, il était prêt à prendre le risque d’une incarcération. Il ferait tout pour l’éviter, mais il en acceptait la possibilité si c’était le prix à payer pour réveiller le pays. Son seul souci était sa mère. Il ne fallait pas qu’il se fasse prendre avant qu’elle meure. Il avait hésité à attendre son décès pour passer à l’action, puis il s’était décidé. C’était le moment, on ne pouvait plus tergiverser.
– Je continue. Nous avons frappé Bonus pour dénoncer le poids exorbitant de la grande distribution, mais aussi les gens qui s’y précipitent chaque semaine. S’il n’y avait pas de clients, il n’y aurait pas d’abus de position dominante de Bonus et consorts.
– Et on peut très bien vivre au XXIe siècle sans passer par la grande distribution, lança Ronald.
– On doit, renchérit Gisèle.
Georges tirait la gueule, mais il se tut.
– Tout à fait. D’où l’intérêt de dénoncer et la machine et ceux qui la font tourner par leurs achats. Ensuite, nous avons frappé Self pour dénoncer la dépendance pétrolière, la pollution qu’elle entraîne et le profit que tire l’État de cette dépendance et de cette pollution.
– Oui, mais là on ne peut pas culpabiliser ceux qui prennent de l’essence aux stations. Nous en avons tous besoin ! explosa Georges.
– Personne n’est obligé d’acheter des quatre-quatre ou des voitures polluantes, dit Gisèle.
– On est bien d’accord, reprit Adrien. Je continue. Nous avons frappé le théâtre pour montrer le gaspillage des collectivités locales, qui dilapident un argent public considérable dans des réalisations de prestige, à l’utilité douteuse.
– Je ne suis pas d’accord, dit Gisèle. Mais j’ai accepté, en échange du reste. C’est l’ensemble qui fait sens.
– Adrien a raison, dit François d’un ton docte. Les budgets que les mairies et les conseils généraux et régionaux consacrent à la culture, aux espaces verts, à la communication, aux fêtes et cérémonies, ont atteint des proportions scandaleuses en temps de crise.
Un observateur de la scène aurait trouvé surréalistes ces échanges entre des hommes et des femmes qui mettaient la ville à feu et à sang depuis quinze jours et qui, plutôt que de s’occuper des conséquences de leurs actes, n’en finissaient pas de finasser sur telle ou telle justification.
– Puisque nous sommes apparemment dans la remotivation, je vous rappelle la mienne, de motivation, renchérit Georges. Je suis parti du constat que Sarkozy, malgré ses innombrables erreurs, malgré son comportement exécrable, a toutes les chances d’être réélu s’il se représente. Ce qui pour moi, et pour vous aussi je pense, serait la catastrophe absolue.
– Ça aurait été pire avec Strauss-Kahn. Strauss-Kahn, c’est Sarkozy en pire.
– Laissez-moi finir, merde ! Le seul moyen de disqualifier Sarko, c’est de prouver que c’est lui qui cause l’insécurité. Plus y’aura de bordel sous Sarkozy, moins il sera en position de nous en remettre pour cinq ans.
– Oui, mais là aussi, faut pas oublier les complices, dit Ronald dans la lignée de ce qu’avait dit Adrien. Si Sarko a du pouvoir, c’est qu’il y a des hommes d’affaires et des politicards qui fricotent avec lui. Moi, quand je dégomme un magasin Bonus ou une station Self, je m’attaque aussi à ces mecs qui engrangent un max à coups d’actions et de dividendes.
La discussion partait dans tous les sens. Tous étaient des écorchés vifs et avaient des tas de choses à dire sur les questions politiques et sociales. Adrien et Ronald, hommes de droite, ainsi que Tristan, qui avait été habitué à la rigueur d’une organisation clandestine, regrettaient l’absence d’une discipline qui aurait permis d’éviter ces errements. Mais les autres tenaient à « débattre librement ». « Heureusement, pensait Adrien, mon rôle de chef est accepté ». Le chef pensait aussi que cette période des débuts était la plus difficile, que cela irait mieux une fois que les chose auraient pris un peu d’ampleur, que d’autres groupes seraient constitués. Alors il serait reconnu comme le patron incontestable.
Il proposa de nouveau à chacun du café et du cognac.
– Tout ce qu’on dit est bien beau, dit Georges, mais je vous rappelle qu’il n’y a que nous qui sommes au courant. Personne ne sait pourquoi nous agissons…
– Jusqu’à maintenant, oui. C’était trop risqué de parler.
– Et c’est bien que les gens ne sachent pas d’où ça vient, du moins pendant un moment. Ça oblige à réfléchir.
– Et ça augmente la peur, le malaise. N’oublions pas que c’est notre objectif.
– Maintenant, faut qu’on s’explique ! reprit Georges. Qu’on dise pourquoi on fait ça.
– Oui, c’est comme ça qu’on pourra rallier l’opinion, lui montrer qu’il faut oser, qu’on peut changer tout ça.
– Regardez ce qu’ont fait les Arabes au début de l’année. Deux dictatures en place depuis trente ans sont tombées en trois semaines, et trois autres aussi bien implantées ne passeront pas l’hiver ! Merde, on doit être capables nous aussi de faire tomber nos dictateurs !
– Laisse les Arabes pour l’instant, renchérit Georges. Faut qu’on revendique maintenant. On avait dit après le troisième ou le quatrième.
Calme, Gisèle intervint, avec autant de portée que lorsqu’elle parlait plus fort :
– Georges a raison. En Tunisie et en Égypte, c’est parce qu’ils ont communiqué qu’il y a eu effet d’entraînement. Par la presse et par Facebook. Si on veut que ce que nous faisons soit repris ailleurs, faut qu’on s’explique maintenant.
– Je te rappelle qu’aux yeux de la loi, nous sommes considérés comme des criminels, rappela François.
– Justement, c’est ça qu’il faut qu’on explique. Nous ne voulons pas tuer. Le but est de dénoncer, d’attirer l’attention. Comme les actions pacifistes n’ont rien donné, nous utilisons des bombes. Le fait qu’il y ait des morts est… secondaire.
Ce dernier mot créa un malaise, et l’on tira fort sur les cigarettes pour le cacher.
François enfonça le clou :
– Non Gisèle, le fait qu’il y ait des morts n’est pas secondaire, c’est primordial. Tu le sais bien.
– Nous voulons frapper les esprits ! Nous ne voulons pas tuer.
– En plaçant une bombe dans un hypermarché un vendredi après-midi et une autre dans un théâtre un samedi soir ?
– Nous cherchons à détruire des symboles de gaspillage et de dilapidation !
– Et nous cherchons à conscientiser ceux qui font tourner ces machines. C’est pourquoi nous agissons quand il y a du monde dans ces endroits.
– Ce n’était pas le cas à la station Self. Enfin cela n’aurait pas dû être le cas.
– Eh, c’est fini vos discussions à la con ? grogna Ronald.
Adrien en profita pour enchaîner :
– Avant qu’on parle d’un éventuel communiqué, voyons un peu où nous en sommes. Pour hier, Tristan, tu avais dosé comme pour Bonus ?
– On ne change pas un mélange qui pète, ponctua François.
– Surtout qu’ils n’ont toujours pas identifié mon désherbant, dit Tristan. Et même s’ils l’identifient…
– Ensuite Ronald, tu nous fais un topo ?
– Ouais. Je rappelle que le seul moyen d’entrer le paquet sans qu’on le remarque à l’entrée ou sans qu’il soit découvert par des techniciens une fois placé sous la scène, c’était de le faire au moment où tout le monde entrait, juste avant le spectacle. Je ne suis quand même pas passé par l’entrée principale, où les sacs étaient fouillés. Je suis passé par les coulisses, inaccessibles sans sonner à l’interphone. Là, on t’entend et on te voit de l’intérieur, et si ta patte est blanche on t’ouvre.
– Toi, ta papatte, elle était pas blanche du tout, ricana François.
– Non. On a agi à trois. Georges et Gisèle étaient pas loin, ils pouvaient m’alerter ou faire diversion au cas où. On avait fait comme ça à Bonus ; à Self, c’était l’inverse. Bref, là j’ai attendu que deux techniciens municipaux arrivent, je leur ai montré une carte de presse et je me suis fait passer pour le photographe qui suivait Luchini, en jouant le mec à la bourre qui allait se faire engueuler s’il ne se pointait pas rapidement. Ils ont tapé le code et je suis entré sans problème, en passant devant les deux flics qui poireautaient là ! J’avais prévu un baratin si je rencontrais du monde, mais ça a été encore plus simple : j’ai rien eu à dire. Les deux personnes que j’ai croisées avaient l’air si pressées et si occupées que si je m’étais baladé avec un bazooka, elles n’auraient pas réagi !
– Trop facile ! gloussa François en tirant sur sa cigarette, qu’il tenait du bout des doigts, « comme un homosexuel nazi », se dit Adrien que cette manie horripilait.
– Je me suis glissé sous la scène sans problème et je me suis approché du devant. Il y avait un parement en contreplaqué derrière les petits rideaux qu’on voit côté public. J’ai posé mon sac. Bien sûr, si un techno ou un road se pointait sous la scène, c’était visible, d’où l’idée de placer ça juste avant le début du spectacle. Mais je m’étais dit aussi que l’aspect du sac pouvait laisser penser à un matériel, ou un emballage, de lumière ou de sonorisation.
Il s’arrêta. Et décida de jouer collectif :
– Tristan, tu expliques la mise à feu ?
Le Lyonnais se redressa et lança ses cheveux en arrière.
– Cette fois, je n’ai volé ni Nokia au Macdo, ni Samsung à la gare. Parce qu’une salle comme le théâtre est brouillée, quand il y a une représentation. Des fois que des imbéciles aient oublié d’éteindre leurs appareils…
– T’as téléphoné aux pompiers pour qu’ils craquent une allumette ? questionna François.
– Non, fillette. J’ai bricolé un déclenchement contrôlé à distance. Programmation électronique et transmission par infrarouge.
– T’as fabriqué ça tout seul ?
Tristan demeura impassible.
– Et la puissance de la bombe ? continua Gisèle.
– J’ai dosé selon nos principes : que ça fasse du dégât, pas un carnage.
– C’est toujours ton mystérieux fournisseur ?…
– Il n’a rien de mystérieux. Il tient à rester discret, c’est tout. Et moins tu en sauras sur lui, mieux ça vaudra. N’oubliez pas ce que je vous ai dit sur les résistants ; aucun des maillons de la chaîne n’avait plus d’informations qu’il ne devait en avoir. Moyennant quoi, ils étaient d’une redoutable efficacité. Et quand l’un tombait, toute la chaîne n’était pas démantelée.
– N’empêche qu’ils passaient de mauvais quarts d’heure.
– Eh bien nous avons de la chance : on ne torture pas, en France en 2011.
– Si c’est la même puissance qu’à Bonus, reprit Gisèle, pourquoi il y a eu moins de dégâts ?
– Parce qu’il y avait des armatures métalliques et d’épais planchers autour du paquet.
Adrien précisa :
– Comme c’était un peu fort à Bonus, j’avais demandé à Tristan de garder la même puissance, sachant que ces éléments autour de la bombe réduiraient les effets de la déflagration. C’est ce qui s’est passé.
– C’est pas plus mal si y’a pas eu de morts, dit Georges, qui avait allumé la mèche de la station Self, et n’avait pas digéré l’innocent qu’il avait transformé en victime. C’est une chose de l’accepter en théorie, c’en est une autre de tuer soi-même à l’aveugle.
– Ça fait quand même du foin ! Ils en parlent même sur France Culture…
– Et dans le Landerneau !…
– Ça m’emmerde que le DRAC ait morflé, lâcha Gisèle. Je l’ai vu une fois ou deux, ce mec, je l’avais trouvé bien…
– Un parfait représentant de la culture subventionnée…
– Et alors ?
On pouvait penser qu’un tel groupe, si peu homogène, se disloquerait vite. Certains n’allaient-ils pas craquer, même cafter ? Le risque existait, mais plusieurs liens s’étaient tissés entre les membres, qui se tenaient les uns les autres.
D’abord, les actes qu’ils avaient commis étaient si répréhensibles qu’ils ne pouvaient en parler, même à leurs proches, qu’avec la plus grande prudence. Comme tout Français, a fortiori comme tout Briviste, ils ne pouvaient éviter de commenter les attentats. Mais ils devaient se méfier de toute allusion qui aurait pu laisser penser qu’ils en savaient un peu plus que les autres. La moindre apparence de dissimulation ou de complicité pouvait entraîner une interrogation puis un soupçon, qui se paierait au prix fort si par malheur le doute prenait quelqu’un d’assez zélé pour vouloir éclaircir une situation jugée peu claire.
Ensuite, Adrien avait imposé une mesure simple qui les attachait les uns aux autres. Son outil pour la mise en œuvre de cette mesure : un appareil photo.
– T’es malade ? lui avait dit Georges quand il avait posé cette condition. Pourquoi on apporterait nous-mêmes la preuve de ce que qu’on veut cacher ? C’est ridicule. Eh Tristan, toi qui nous parles de la discrétion absolue des résistants, t’es d’accord avec cette idée de photo ?
Tristan avait été briefé par Adrien au préalable et s’était rangé à son avis, en se disant qu’en effet ce n’était pas un mauvais moyen de prévenir toute tentative d’escapade solitaire dans ce groupe instable par nature.
– Je suis d’accord, parce que ça renforce notre solidarité. Et ça nous met tous sur un pied d’égalité.
– Cette photo, avait expliqué François, sera mise sur un serveur auquel chacun de nous aura accès depuis son ordinateur, chacun de nous et rien que nous. Par le biais d’une adresse mail particulière.
Ainsi, avant qu’ils ne se séparent à l’issue de leur premier briefing, toujours chez Adrien à Uzerche, François avait pris une photo du groupe. Puis il avait changé de place avec Tristan qui avait à son tour appuyé sur le bouton ; François avait ensuite transféré les deux photos sur un site à usage et accès limités, qu’il avait configuré lui-même.
Enfin, ils étaient liés par leur vision faussée des rapports humains et leur incapacité à accepter les compromis inhérents à la vie en société. Haine de soi et des autres, ressentiment, mégalomanie, complexe, paranoïa, et surtout schizophrénie, ils étaient tous atteints par un ou plusieurs de ces maux. Bien entendu, ils ne se considéraient ni malades ni déviants, mais comme des avant-gardistes que le monde remercierait.
– Il faut savoir se retrouver seul contre tous.
– Il ne faut pas avoir peur d’utiliser la violence pour parvenir à la paix.
– Ouais, presque toutes les libérations ont été précédées par des guerres de libération. La France ne fait pas exception : 1789, la République, les luttes industrielles du XIXe, la Commune, la Seconde Guerre…
– Et aujourd’hui, les révolutions du monde arabe : il a fallu quelques centaines de morts en Tunisie, quelques centaines en Égypte, il en faudra quelques milliers en Libye, en Syrie, au Yémen…
– À Brive, nous n’en sommes qu’à quelques unités. Si quelques victimes par-ci par-là permettent de conscientiser les gens et de mettre à bas le capitalisme, c’est rien !
– Vous vous rappelez cette soi-disant émission d’analyse de la crise financière, sur France 2 en début d’année… « Oui, il y a eu quelques excès… On va les corriger… Tout va rentrer dans l’ordre ». Ben voyons ! Qu’Arditi se soit compromis là-dedans, ça en dit long sur l’étendue des dégâts. Il mérite sa punition.
– Les peuples du monde évoluent à toute vitesse et une poignée de nantis au pouvoir veut garder l’ordre ancien, tout faire pour que rien ne change. Il faut qu’elle soit bonne, la place…
– Quand on écrira l’histoire, on dira que nous posions les bonnes questions avec des moyens discutables.
– Non, on reconnaîtra que nos moyens étaient les seuls possibles.
– On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.
Ils étaient persuadés de la justesse de leur action. Quelques-uns avaient du mal avec certains morts, mais ils avaient entériné le fait qu’il fallait tuer. Et prouvé qu’ils en étaient capables.
Leur association avait été progressive. Et limitée : ils s’étaient engagés pour des opérations précises et une durée déterminée. Après, d’autres qu’eux prendraient le relais. Du moins l’espéraient-ils ; cette suite n’était pas certaine, mais ils avaient décidé de se lancer quand même, pensant que leur courage en inciterait d’autres à passer à l’acte.
C’est Adrien Pourbois, le professeur d’université, qui en était l’instigateur. À l’âge de 60 ans – il en avait 62 – , il était parvenu à la conclusion que la politique ne suffirait pas à amener le peuple à prendre conscience du sursaut nécessaire pour éviter la disparition de la France. La disparition de la France ne l’aurait pas gêné plus que cela si cela avait été en faveur d’une véritable Union européenne, imprégnée des valeurs allemandes. Il admirait la rigueur et la force de travail germaniques, la capacité des Allemands à se serrer la ceinture pour atteindre des objectifs et à s’adapter aux évolutions du monde, qualités dont la France lui semblait plus dépourvue que jamais. Le problème était que, au train où allaient les choses, si la France disparaissait, ce n’était pas le modèle allemand qui s’imposerait, mais la paresse généralisée, ainsi que l’horreur islamique. Adrien Pourbois était effaré par la rapidité avec laquelle les élites capitulaient devant l’offensive islamique, au nom des droits de l’homme et de la laïcité, il va sans dire. Il fallait donc se battre pour que demeure un pays où pouvaient coexister ordre et liberté, acceptation des origines chrétiennes et laïcité, maintien des équilibres géographiques et sociologiques.
Mais des années d’action politique lui avaient montré les limites de cette action. C’est trop tard, expliquait-il, amer. Les gens n’ont plus la culture et le civisme pour entendre les arguments que l’on peut avancer. L’idée de programme à long terme et d’efforts à accomplir pour résorber des déficits, pour offrir une situation plus favorable au plus grand nombre, pour rester un acteur du monde et conserver un niveau et un cadre de vie, était irrecevable. Décervelés par des années de télévision et de démagogie politique, les Français n’étaient plus des citoyens, mais des sondés réagissant à l’émotion, à court terme, en fonction de leur seul intérêt immédiat, sur lequel ils se leurraient là aussi.
Faire de la politique, avant, disait Adrien Pourbois, c’était avoir des convictions et une vision, et tâcher de convaincre des citoyens de leur bien-fondé. Désormais, faire de la politique, c’était se positionner en fonction de l’air du temps et de cases dans un échiquier. Avant, répétait-il, on n’attendait pas que les Français soient d’accord pour prendre une mesure. On la prenait parce que c’était pour leur bien, et peu importe si cela vous conduisait à la défaite aux élections suivantes. Ce qui en plus n’était pas le cas. Car la sincérité payait davantage que la lâcheté.
Adrien Pourbois ne voulait pas renoncer. Alors il avait décidé d’entrer en guerre à son tour. Oui, c’était devenu lumineux en lui : on était en guerre. D’innombrables soldats, membres d’armées aussi variées que redoutables, attaquaient la civilisation à laquelle il était attaché : musulmans, artistes, gauchistes, Chinois, Russes, féministes, journalistes, maffieux, voyous, imbéciles… Il fallait donc se battre si l’on ne voulait pas finir sa vie sous le régime qu’un dictateur issu d’un de ces groupes, ou de plusieurs d’entre eux coalisés, ne manquerait pas d’instaurer si par malheur il prenait le pouvoir, ce qui ne tarderait pas si l’on continuait en l’état. Il aurait laissé tombé s’il avait eu vingt ans de plus, peut-être même dix. Mais à 60 ans, il pouvait encore vivre vingt-cinq ans. Et l’état de déliquescence de la France était tel qu’il faudrait bien moins de temps que cela pour qu’un illuminé s’installe aux commandes et plonge le pays en enfer.
Sauf si l’on agissait. Si l’on montrait que l’on était prêt à se battre, si l’on n’avait pas peur de sacrifier quelques crétins pour en sauver des millions. Il avait donc réfléchi et bâti un projet. Il s’agissait de former de petits groupes actifs de type commandos, un peu comme le faisaient les mouvements terroristes ou révolutionnaires, ou encore les services secrets. Oui, il fallait utiliser leurs méthodes de combat, on était en guerre, et quand on est en guerre on élimine des cibles qu’on a définies à l’avance, ou qui se sont imposées et vous ont mis en position de légitime défense. Adrien considérait qu’il se défendait, que ce n’est pas lui qui avait pris l’initiative des attaques. Il agissait pour se protéger et protéger son peuple.
Il avait tout de suite eu conscience qu’il aurait du mal à faire comprendre sa vision des choses, même aux partenaires qu’il pourrait recruter. C’est pourquoi il s’était dit qu’il n’était pas obligé de tout expliquer à ceux avec qui il travaillerait. L’essentiel dans un premier temps était de les inciter à passer à l’acte, de leur montrer leur force, de les révéler. Alors il pourrait les amener à ses vues et en faire des agents qui à leur tour transmettraient et formeraient. Adrien était un solitaire, mais il croyait aux réactions en chaîne, à la valeur de l’exemple, à l’effet domino.
Il fallait tout de même des individus avec une forte volonté d’en découdre et quelque peu désinhibés. Il lui fallait d’abord un homme de main, un costaud, un manuel, un bricoleur, qui le seconderait lui, l’intellectuel, chétif et scientifique. Il sentait qu’il serait plus crédible, et plus rassuré, accompagné d’un alter ego qui serait son contraire. Il avait connu Ronald Pech dans des réunions régionales du Front National. Le physique de Ronald rebutait Adrien, et ce n’était pas sans une certaine réticence qu’il lui avait serré la main lors de leurs premières rencontres. Le motard, lui, avait longtemps pris le prof à lunettes pour « une fiotte », ce qu’il n’était pas. Et puis le fait qu’ils soient tous les deux Corréziens les avait rapprochés, car il n’y avait souvent qu’eux pour représenter le département aux réunions à Limoges.
Quand, en 2009, Adrien avait annoncé qu’il ne renouvellerait pas sa cotisation, Ronald avait manifesté un regret qui lui avait paru sincère. Et quand il avait cherché un second pour passer à l’action armée, il avait pensé à Ronald. Bien sûr, il fallait être prudent. À partir du moment où il se dévoilait, il était vulnérable. En cas de désaccord ou de contrariété, le tatoué pouvait tout raconter, le dénoncer. Il s’était demandé s’il valait mieux faire semblant de tomber sur lui par hasard et le questionner en douceur pour savoir si quelques opérations spéciales pouvaient l’intéresser, ou s’il valait mieux le valoriser en le contactant pour lui parler d’un projet et lui demander sa collaboration. Les souvenirs qu’il avait de Ronald lors de campagnes et débats divers, et le simple fait qu’un homme sans instruction et membre d’une corporation peu portée sur la chose publique prenne la peine de venir à des réunions de parti à 100 bornes de son domicile, incita Adrien à penser que l’homme était loyal, et qu’il supporterait mal une hypocrisie si jamais il la démasquait. Il opta donc pour la franchise et l’invita à prendre l’apéritif un soir à la maison.
Il lui expliqua pourquoi il ne croyait plus à l’action politique. Il testa au cours de ce premier exposé les réactions du motard et constata que celui-ci semblait d’accord avec les limites de ce qu’il appelait « le blabla ».
– Est-ce que tu serais prêt à aller plus loin, Ron ?
– Bien sûr, mais comment ?
– Avec quelques actions symboliques.
– Qu’est-ce tu veux dire par là ?
– Des actions disons, spectaculaires, destinées à toucher des symboles et à frapper l’opinion.
Ronald, qui n’était pas con, gratta son crâne sans cheveux, sourit et ralluma une cigarette, ce qui indisposait Adrien, mais il fallait savoir laisser filer quelques détails pour obtenir l’essentiel.
– Tu peux m’expliquer ça un peu mieux ? demanda le tatoué en envoyant un jet de fumée vers le plafond.
– Ron, est-ce que je peux te faire confiance ?
– Pourquoi ? Attends, je sais même pas de quoi il s’agit !
– Non, je veux dire, pour la confidentialité. Est-ce que tout ce qu’on se dit là restera entre nous ?
– Adrien, tu as ma parole. On se connaît pas beaucoup, mais ça fait longtemps qu’on se fréquente. Je crois que tu as pu vérifier que j’étais réglo.
– C’est vrai. Réglo, intelligent et décidé. C’est pour ça que je t’ai contacté. En premier. Tu es le premier à qui je vais parler de ce qui va suivre.
– Je suis flatté.
Adrien avait préparé cette rencontre dans sa tête. Il arrivait au point décisif. Il avait opté pour quelque chose d’assez court.
– Voilà. Je pense qu’en touchant quelques lieux représentant les maux de notre société, on peut attirer l’attention des hommes et des femmes de ce pays, créer une insécurité nécessaire à un réveil des consciences. Et donc au sursaut que j’appelle de mes vœux.
Il fixa son interlocuteur. Celui-ci répondit avec calme :
– Ce qui veut dire… Concrètement ?
– Ce qui veut dire… faire exploser quelques entreprises ou institutions qui sont la marque de cette connivence entre argent et politique, ou plutôt, comme on dirait aujourd’hui, entre libéralisme dévoyé et étatisme mondialisé.
– Foutre des bombes, quoi ?
– Oui. Mais pas n’importe où. Pas n’importe comment.
– Je m’en doute. Et quand ?
– Bientôt. Dès que nous serons prêts.
Ronald avait souri. Et ce sourire avait paru de bon augure à Adrien malgré la moquerie qu’il contenait. Il me prend pour un fou, mais il m’estime. Et surtout, il n’a pas l’air d’avoir peur de mettre les mains dans le cambouis.
Le motard, négligeant le verre que son hôte avait apporté en même temps que la bière, avait porté la bouteille à sa bouche et avalé quelques gorgées dans un écœurant bruit de succion. Il avait ensuite regardé Adrien, réprimant à peine un renvoi, et demandé :
– Tu me demandes de passer avec toi à l’action clandestine ?
– Oui. Parce que je pense que tu as constaté comme moi les limites de la politique, et que tu as la volonté et les capacités d’aller plus loin.
– C’est toi qui le dis. Mais admettons. Qu’est-ce qu’on a à gagner, en échange des risques énormes qu’on va prendre ?
Adrien avait prévu la question.
– On parlera du matériel après. Ce que je veux te faire comprendre, pour que tu partages cette conviction avec moi, c’est que nous pouvons gagner la satisfaction d’avoir osé mettre nos actes en accord avec nos idées, d’avoir été ceux qui auront contribué à sauver un pays à l’agonie, d’avoir été des pionniers. Ce n’est pas rien.
Ronald tira sur sa cigarette. Adrien se concentra pour ne pas s’énerver. Ce n’était pas le moment.
– Ouais… Tes considérations sur les pionniers, honnêtement, ça me dépasse un peu. Je me demande si tu rêves pas. Ce qui me plaît, c’est l’idée de passer à l’action, de faire du concret, pour que ça bouge vraiment. Faire péter quelques trucs, ouais ça me botte ! Mais, une question quand même : tu prévois des victimes ? Enfin, des morts ?
– Peut-être, Ron. Peut-être. C’est pas le but. Mais c’est le risque. On va s’attaquer à des lieux publics.
Plutôt que de s’exclamer, Ron rota.
– Scuse. Bon. Quand même !… Et tu comptes sur moi pour quoi, au juste ?
– Pour fabriquer, et pour poser.
– Fabriquer, non. Ça s’improvise pas.
– Ok. Je trouverai quelqu’un. Est-ce que tu serais d’accord pour poser ?
– Si Gisèle est avec moi.
– Tu plaisantes ?
– Non. Réfléchis. On aura besoin de quelqu’un qui surveille, qui nous attende avec une voiture, qui repère…
– C’est ta compagne ? Je n’ai rien contre elle mais comment veux-tu lui faire confiance pour une action de ce type ?
– Écoute, elle est motivée, crois-moi. On fait tout ensemble. Sauf qu’elle n’est pas dans le même parti, elle est à gauche. Mais on est ensemble depuis 20 ans, on a un gosse, tu le sais. C’est pas comme si c’était une petite amie de passage.
– Ron, ça me chagrine.
– C’est à prendre ou à laisser.
– Est-ce que tu lui aurais parlé de ce qu’on a dit ?
– Pas sans te l’avoir demandé, la preuve. Si tu me dis non, on en reste là, et je lui parle de rien.
Adrien était contrarié par cette condition qu’il n’avait pas prévue. Jamais il n’aurait pensé que Ronald lui imposerait une femme. Merde alors.
– Écoute, reprit le motard. Si je dois monter en première ligne, laisse-moi choisir mon équipe.
– Je serai autant que toi en première ligne. Mais il est certain que tu as des capacités que je n’ai pas.
– Ouais…
– Bon. Reviens demain avec ta Gisèle. Mais laisse-moi lui parler. Ne lui dis rien avant.
– Bien, chef. Et… tu en as beaucoup, des objectifs ? Ça va prendre du temps, ce boulot ?
– Compte quelques heures par semaine pendant quelques semaines.
– Un mi-temps ?
– Pas tout à fait. Il ne faut rien que tu changes à tes habitudes, surtout. Nous devons travailler dans la plus grande discrétion. Qu’est-ce que tu dirais de 1000 euros par opération ?
– Hum… C’est pas cher payé pour les risques que tu nous fais prendre.
– Eh, Ron, je ne peux rien donner à ta femme. Tu la prends à la rigueur, mais mon interlocuteur, c’est toi.
– Ok. Propose-moi une somme raisonnable.
Adrien savait jusqu’où il pouvait monter.
– Ron, n’oublie pas l’objectif, pourquoi on fait ça ! Allez, je monte à 1200 si tu veux.
– 1500 par action. Payables d’avance.
– Tu m’étrangles, là !
– Mais non. Allez, fais pas ta chochotte !
Adrien accepta les conditions. Il se foutait de l’argent. Il aurait été prêt à monter à 2000 euros, même 3000. Il avait un budget de 40 000 euros pour cette première phase.
– Et la came, reprit Ronald, après avoir fini sa bière, on va la trouver où ? Et la recette ? Ça se trouve pas au supermarché du coin, les bombes, si ?
– Je crois que j’ai le type qu’il nous faut.
Le type en question, qu’Adrien contacta dès le lendemain de cette entrevue avec Ron, s’appelait Tristan69. Il tenait un blog que le Briviste avait découvert quelques mois plus tôt en naviguant sur la toile, à partir de mots tels que « révolution », « lutte armée », « ultra-droite », « ultra-gauche », « déstabilisation », « forum social », « radicalisme politique », « violences urbaines », « désobéissance civile ». Tristan69 semblait très imprégné d’une culture gauchiste, mais il montrait une conscience politique et une envie d’en découdre qui ne se limitaient pas aux anathèmes habituels et anachroniques des suppôts de Staline ou Mao. En même temps, il faisait preuve d’une retenue et d’une hauteur qui trahissaient un homme d’expérience et d’intelligence, avec lequel le professeur d’université se sentit en phase. Il attirait sur son forum toute une série d’écervelés aussi bêtes que méchants, mais lui semblait d’une autre trempe. Adrien s’était étonné qu’il ne fût pas interdit et poursuivi pour incitation à la haine ou au désordre. Ceux qui parlaient de censure et de restriction des libertés proféraient des contrevérités, c’est l’inverse qui était vrai.
Adrien, plus prudent peut-être, procéda en deux temps. Via le blog, il envoya le message suivant : « Enseignant-chercheur en université, suis intéressé par la teneur de vos débats. Souhaiterais vous rencontrer en vue éventuelle collaboration. Me dire à quel moment il est possible de vous joindre, par téléphone de préférence ». Il avait signé AP et avait indiqué l’adresse internet qu’il avait créée pour l’occasion, on n’est jamais trop prudent : contact@aabp.com (aabp pour adrien antoine pascal pourbois).
Le lendemain, il reçut le message suivant : « Pouvez m’appeler entre 18 et 20 h. Tristan69 ». Suivait un numéro commençant par 06. Le fait que la réponse soit rédigée dans le même style que son message plut à Adrien. Oui, se dit-il, ce gars-là n’est pas le premier connard venu. L’intelligence était la denrée qui lui manquait le plus, il lui semblait qu’elle devenait impossible à trouver.
Il appela le soir-même :
– Bonsoir. Je suis AP.
– Bonsoir. Je suis Tristan.
– J’apprécie ce que vous écrivez, et la prise de conscience à laquelle vous incitez.
– Merci.
– Je vous le dis parce que, a priori, on vous situerait plutôt à l’extrême gauche, et que, a priori, on me situerait plutôt à l’extrême droite.
– Vous voulez dire qu’il faut se méfier des a priori ?
– Sans doute. Même s’ils ne sont pas toujours faux.
Tristan n’ajouta rien à cette phrase de son interlocuteur. Il se montrait poli, mais sans chaleur. « Intelligent, se dit Adrien. Il me laisse venir. Il ne faut pas que je me loupe. Pour lui je représente la peste brune, mais je le lui ai dit, pour lui montrer ma franchise et pour l’intriguer, pour qu’il me distingue tout de suite des zigotos qui se défoulent sur son blog ». Il avait préparé sa question :
– Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comment mettre en œuvre vos idées ? Est-ce que vous le souhaitez ?
Il y eut trois secondes de silence, pas de gêne, avant que Tristan ne réponde.
– Je crois que j’ai commencé par la mise en œuvre… C’est à partir d’une certaine expérience que je réfléchis.
Bon Dieu, pensa l’universitaire. Ce serait un ancien activiste ? Ça ne m’étonne qu’à moitié.
– Intéressant. Formidable, même ! Et maintenant, vous… ne pratiquez plus ?
Il se passa deux secondes, sans gêne.
– Je ne sais pas qui vous êtes, AP de l’extrême droite. A priori, je veux bien croire en votre sincérité, mais il y a des choses dont il est difficile de parler au téléphone avec un inconnu.
– C’est bien mon avis. J’aimerais vous rencontrer. J’ai quelque chose à vous proposer.
– Mais je n’attends rien. Même pas le grand soir.
– Justement. Il me semble avoir lu dans vos propos que vous n’espériez pas de mouvements de masse, mais des prises de conscience individuelles, indispensables conditions d’un réveil des peuples.
– En effet.
– C’est ce que je pense. C’est pour cela que je vous contacte. Permettez-moi de vous inviter à déjeuner. Je peux venir jusqu’à Lyon. Si du moins 69 est pour Lyon.
– Exact.
– Seriez-vous libre mercredi prochain ? À 12 h 30 ?
Trois secondes s’écoulèrent.
– Un déjeuner, ça m’emmerde. 14 h 30, plutôt.
– Très bien. Dîtes-moi où.
– Je vous dirai ça demain dans un mail. Et je vous préviens, je vous fouillerai au début de notre rencontre pour vérifier que vous n’enregistrez pas notre conversation.
C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent cinq jours plus tard au Parc de la Tête d’Or, au centre de la deuxième ville de France, devant le coin des éléphants.
– Ces masses énormes, qui sont à deux doigts de basculer dans la fosse mais qui ne basculent pas, c’est un peu comme le système capitaliste ? suggéra Adrien après qu’ils se furent présentés.
Il voulait favoriser la relation, même s’il se méfiait plus que tout de la convivialité ; ce risque était faible, vu le caractère de Tristan qui, dans un même souci de bonne volonté, répondit :
– On dit pourtant qu’une souris les effraie, parce qu’elle peut monter dans leur trompe, les étrangler puis les étouffer…
Le Lyonnais correspondait à l’apparence qu’il avait décrite au téléphone : 1,85 m, costaud, cheveux assez longs et encore noirs, jean mais veste et chemise propres. Adrien se laissa fouiller dans un coin discret. Tristan le palpa de bas en haut et lui demanda de retirer sa veste, qu’il examina en détails, à la recherche de reliefs métalliques. Après quoi, l’atmosphère se détendit.
Le temps n’était pas mauvais et Adrien amena sa proposition au fur et à mesure des pas qu’ils enchaînèrent pendant une heure, avant de s’asseoir sur un banc, pour résumer leur conversation.
– Au fait, c’est quoi votre nom ? Le vrai ?
– Tristan, ça vous plaît pas ?
– À moitié.
– Écoutez, Adrien. Mes nom et prénom ne font pas partie des missions que j’accepterai.
– Bon. Vous êtes donc d’accord pour participer à quelques actions ciblées, à titre expérimental ?
Tristan, qui tout au long des minutes précédentes avait eu pour principal souci de vérifier que les propos d’Adrien ne trahissaient pas ceux d’un flic, répondit :
– Oui.
– Vous pouvez vous charger de la fabrication et de l’installation des explosifs le moment venu ?
– Je les fabrique, je les livre prêts à l’emploi, mais je ne me charge pas de la pose et de la mise à feu.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est préférable qu’une chaîne ait plusieurs maillons. Si quelqu’un la repère et qu’elle casse, on remonte moins facilement à l’origine.
– Oui, mais plus il y a de maillons, plus il y a de risques. De rupture, de fuite, de délation…
– Il n’en faut pas trop. Et il faut cloisonner. Par exemple, je vais être obligé de m’adresser à une ou deux personnes pour composer les explosifs. Elles ne sauront jamais dans quel but.
– Je comprends. Mais il y aura quand même quelques personnes dans le secret.
– Qui est dans le coup ?
– Un gars que j’ai connu en politique. Et sa compagne, sûre, fiable. Ce seront les exécutants.
– C’est tout ?
– Je pense aussi à un ancien étudiant, avec qui je suis resté en relation. Mais je ne lui ai encore rien dit.
– Vous faites comme vous voulez. Moi, je ne veux pas les connaître.
– Je ne suis pas un collectiviste, vous vous en doutez. Mais il me semble que la constitution d’une petite équipe, très restreinte, opérationnelle, est indispensable pour ce que nous voulons faire. À la fois pour l’efficacité de l’action et afin de mesurer et d’amplifier le mouvement. Nous devons créer des émules.
Tristan resta silencieux, comme s’il ne voulait pas donner l’air de partager les finalités d’Adrien. Il voyait bien d’ailleurs que les analyses de l’ancien membre du F.N. n’étaient pas les mêmes que les siennes. Mais il le suivait quant à la nécessité de passer à la lutte armée. Il ne craignait pas de s’impliquer, d’autant qu’il avait pris suffisamment de précautions pour que l’on ne puisse pas remonter jusqu’à lui si jamais les choses tournaient mal.
– Et comme je vous le suggérais, reprit Adrien, j’aimerais que vous utilisiez votre blog pour savoir comment réagit l’opinion. Ça peut nous être très utile.
– Je ne promets rien à ce niveau-là. Même si je suis couvert, je ne peux pas montrer trop de curiosité sur un sujet.
– J’espère quand même que vous accepterez de venir faire le point quand ce sera nécessaire. Nous avons quelque chose à construire, ensemble. Les actions de départ ont pour but de déstabiliser la société, de montrer que ceux qui devaient la protéger – institutions, banques, distribution… – sont au contraire ceux qui la pillent. Mais après, il faudra proposer. Être prêt…
– Chaque chose en son temps.
Quand il regagna Brive, Adrien se dit qu’il avait obtenu l’essentiel : le concours d’un artificier. Quand bien même le Lyonnais se contenterait de fournir les explosifs, c’était déjà énorme.
Quelques jours plus tard, Adrien contacta son ancien étudiant François Klikchtein. Celui-ci, désormais maître assistant à l’université de Poitiers, avait suivi un double cursus droit et sciences-éco. C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance du professeur Pourbois. Élève et enseignant avaient été attirés l’un par l’autre, et ils avaient sympathisé. Ils s’étaient vite rendu compte qu’ils partageaient les mêmes opinions politiques, encore que François, malgré son passé au GUD, ait toujours refusé d’entrer au Front National, au prétexte que « les partis politiques ne sont plus le bon vecteur pour la prise et le contrôle du pouvoir ». Cette phrase n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et, quand il avait décidé de passer en phase active, le professeur avait pensé à son ancien étudiant.
Ils se retrouvèrent à déjeuner à Limoges. Après qu’Adrien eut, non sans prudence, exposé son projet, François fit cette réponse :
– Professeur, je vous félicite ! Si je puis me permettre. Je crois comme vous que si nous attendons que les politiques, l’opinion, les institutions se réforment, nous pouvons attendre longtemps. Seuls des éclaireurs peuvent faire bouger les choses. Je crois à l’individualité, à son pouvoir. Je crois à l’aile du papillon. Je suis de ceux qui pensent que ce n’est pas l’époque qui a fait Napoléon, mais l’inverse. Il n’y avait aucune place pour Napoléon entre la bourgeoisie, le peuple et l’aristocratie, entre la France et les puissances coalisées, entre l’Ancien Régime et la Révolution. Et pourtant il a pris la place, renversé les pouvoirs et créé des bases sur lesquelles nous nous appuyons toujours.
– Je ne prétends pas être Napoléon, cher François, mais contribuer à réveiller mon pays.
– Voyez grand, Professeur ! Ne restez pas dans ces frontières auxquelles, sauf votre respect, votre parti croit encore, contre toute objectivité.
Adrien sourit. Au moins en pensée, l’élève semblait avoir dépassé le maître.
– Votre enthousiasme me fait chaud au cœur, François. J’aimerais que vous soyez la conscience du groupe, que vous assuriez à la fois le lien entre ses membres, et en même temps la surveillance de ceux-ci.
– Ce que vous voulez. Je désespérais de trouver un engagement novateur, vous me l’apportez sur un plateau, soyez remercié.
François, en raison de la confiance en son maître aussi bien que de son illumination, ne demanda aucune précision sur les autres membres. « Comme j’aimerais avoir sa légèreté… », se dit Adrien en le quittant. Et il savait que cette légèreté n’était pas une question de jeunesse.
Un dernier membre, amené par Ronald, s’ajouta au groupe avant qu’il ne débute ses actions.
– J’ai réfléchi, dit le motard. Il faut qu’on soit au moins deux.
– Mais tu as déjà ta femme !
– Deux à poser, je veux dire. Gisèle sera chargée de la surveillance et de notre évacuation. Mais pour poser et actionner, faut être deux. C’est plus sûr.
– C’est contraire à ce qu’on avait dit !
– On n’a pas encore commencé. Je propose une amélioration.
– Et qui veux-tu m’imposer, cette fois ? Ton beau-frère ?
– T’inquiète pas. C’est un gars que je tiens par les couilles.
– Ah, parle pas comme ça !
– Eh, je reste calme, moi ! Écoute. Georges était un copain de mon frère. C’est un jeune retraité de la S.N.C.F., un ancien de Sud-Rail.
– Encore un gauchiste !
– C’est sûr qu’on le verra pas aux réunions du Front… Mais on se rejoint sur bien des trucs, et je sais depuis toujours qu’il a envie de se bouger.
– Tu lui as rien dit, au moins ?
– J’ai qu’une parole. Par contre, je te demande ton accord pour l’intégrer à l’équipe. Tu verras, c’est un solide. Si tu lui proposes de casser du politique et du consommateur, il se mettra en quatre.
– Tu le tiens, t’es sûr ?
– Sûr. Je l’ai plusieurs fois aidé à gagner des luttes… syndicales, si tu vois ce que je veux dire.
– Non, je vois pas. Mais je veux le voir, lui. Organise-moi une rencontre. Sans dire mon nom et sans parler du projet.
– Bien, chef.
Adrien rencontra Georges, et ne put s’empêcher de le comparer à Tristan. Georges avait lui aussi entre 55 et 60 ans, lui aussi un jean et les cheveux longs. Mais il était moins beau, plus petit, moins propre et surtout moins intelligent que le Lyonnais. Après tout, ce n’était peut- être pas plus mal, pour ce qu’il était censé faire, et pour travailler avec Ronald.
Adrien s’était montré glacial pendant toute la durée de l’entretien, qui eut lieu au bar du théâtre de Brive. Mais il appela Ronald le soir même pour donner son accord, en lui ordonnant de ne rien dire de précis sur les objectifs dans un premier temps.
Un mois et demi après la constitution du groupe, une bombe explosait dans la galerie marchande de Bonus.
(chapitre 7 la semaine prochaine)
En lisant les premières pages de ce chapitre, je me suis dit qu’un tel groupe avec ses personnalités différentes ne pourrait tenir, qu’il finirait par se dissoudre, par, pardon, exploser. La fin du chapitre revient sur la genèse et la constitution de ce commando. Et tout devient plus crédible. On y voit que les extrêmes, de gauche ou de droite, se trouvent des intérêts communs.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux trop nombreux attentats terroristes que la France a connu dans les années 2010. On a eu des « loups solitaires », des esprits retournés par un endoctrinement pseudo religieux aussi effrayant qu’irrationnel.
Ce commando briviste de 2011 qui lie ses actes à ses idées paraît un peu anachronique. Mais l’analyse humaine, sociétale faite par l’auteur reste très intéressante.
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