Du style des assassins – Chapitre 7 : Communiqué de l’Étincelle

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Le commissaire Chautard n’arrivait pas à extirper la colère qu’il avait en lui. Quand il arrivait à l’hôtel de police, les conversations changeaient, les visages se crispaient. Personne n’était habitué à ce qu’il s’arrête pour parler du match du C.A.B. et donner des tapes sur les épaules, ni même à ce qu’il s’attarde devant un café, mais sa discrétion était d’habitude empreinte de douceur et d’ouverture aux autres. Là, on le sentait fermé, rongé de l’intérieur, tendu à mort.

– Faudrait qu’il explose un bon coup, disait Mireille Valst, la fliquette chargée des contraventions.

– C’est pas son silence de tous les jours ! renchérissait Sylvie Bastia, la standardiste dans le bureau du Centre d’information et de commandement.

– Au théâtre, sa femme et sa fille ont failli y passer, quand même, rappelait Stéphane Laurenty, responsable de ce C.I.C.

– Je l’ai vu marcher les deux poings fermés. Les deux poings fermés ! répétait Gérard Bled, qui passait ses jours dans la grande salle « du bourdon » à recevoir plaintes et dépositions.

Ce n’était guère mieux au domicile du commissaire. Même Sylviane, son épouse adorée, indemne par miracle, si capable de le réconforter d’habitude, ne parvenait pas à lui redonner le sourire. Quand elle lui arrachait trois mots, c’était pour entendre :

– Ils s’attaquent à des gens qui vont au théâtre un samedi soir ! À d’autres qui vont faire leurs courses en fin d’après-midi ! Ici ! Aujourd’hui !

Toutes les paroles, toutes les analyses, tous les autres sujets, ne suffisaient pas à faire disparaître cette obsession, ces attentats qui dépassaient l’entendement et qui faisaient que plus rien n’avait de sens. « Et si plus rien n’a de sens, à quoi sert la police ? À quoi bon continuer ? ». 

Le coup du théâtre avait fait plus de mal que les autres au commissaire. Non seulement parce qu’il avait failli perdre sa femme et sa fille, mais aussi en raison de la date, un samedi soir, moins de quarante-huit heures après la station Self, et en raison du lieu, un équipement culturel, au moment d’une représentation censée rassembler les gens par-delà les clivages et apaiser les tensions. « Bien joué, fulminait-il. Très bien joué… Les salauds ! »

Les journalistes qui avaient envahi Brive une nouvelle fois et qui n’en partaient plus décrivaient « un homme abattu », « un flic aux prises avec des forces du mal trop puissantes pour lui », « un esprit rationnel défié par la folie destructrice », « le garde-champêtre du village projeté dans une guerre à l’arme lourde ». Ceux qui avaient essayé de l’interroger, de le filmer ou de le photographier à moins de vingt mètres ne l’avaient pas fait deux fois :

– Il m’aurait tapé, ce con ! lâcha l’envoyé spécial d’i-TV.

– Il a failli me niquer mon matos, racontait celui de BFM au Garden Ice, où la plupart des « Parisiens » se retrouvaient le soir.

– Il me fait peur, consentait Laetitia Flache, d’Europe 1.

Le bilan de l’attentat au théâtre s’établit à un mort – le directeur régional des affaires culturelles, qui succomba à ses blessures 24 heures après son admission à l’hôpital – et quatre blessés graves : la femme du sous-préfet, le maire-adjoint chargé de la culture, mais aussi la directrice d’une compagnie de théâtre et un auteur dramatique de Limoges, que la municipalité avait invités pour leur montrer qu’on avait désormais les moyens de les recevoir dignement à Brive ; c’était réussi. On avait sous-estimé leurs blessures dans un premier temps, mais le foie de la première et les yeux du second étaient endommagés. Trois jours après les faits, douze autres personnes étaient toujours hospitalisées, pour des coupures, des brûlures et des fractures.

À fait exceptionnel, mesure exceptionnelle. Dès le dimanche lendemain du samedi soir meurtrier, des militaires du 126e R.I. avaient pris position dans la ville, sur tous les axes et autour de tous les bâtiments d’importance, qu’ils soient publics ou privés. 250 hommes au total, en plus des policiers et C.R.S. déjà déployés. Lors d’une réunion en mairie où les murs avaient tremblé, on avait listé 55 entreprises et services recevant du public où les visiteurs seraient fouillés à l’entrée.

– Les banques. N’oublions pas les banques. Parti comme c’est, leur tour va venir.

Le commissaire était conscient de la surenchère sécuritaire dans laquelle on s’engageait, ainsi que de la valeur relative de ces préventions face à des individus décidés. Mais il fallait dresser certaines barrières de protection, aussi bien pour compliquer le travail des terroristes que pour rassurer la population. Car, ainsi que La Montagne l’avait titré, c’était « La guerre en ville » (les chaînes d’information en continu, comme les généralistes historiques, passaient images et commentaires en boucle, Philippe Meyer consacra aux attentats la totalité de son Esprit public du dimanche à 11 heures, et Yves Calvi anima deux C dans l’air de suite sur le sujet, les lundi 23 et mardi 24 mai sur France 5, alors qu’il avait déjà organisé une émission sur l’attentat au Bonus le lundi 16).

Le comportement des habitants avait changé après la troisième explosion. Même les grandes gueules et les blagueurs la mettaient en veilleuse. Ils étaient bêtes, mais percevaient pour une fois que l’heure n’était pas aux plaisanteries. Peut-être même qu’ils avaient perdu l’envie de rigoler, pour quelques jours.

Dans les familles et les écoles, on incitait les enfants à se protéger. « Regardez autour de vous, signalez à la maîtresse ou au professeur toute personne ou toute sacoche suspecte, ne restez pas à discuter devant un bâtiment ». On ne les emmenait plus faire les courses, et de nombreux parents avaient même suspendu leur participation aux activités du mercredi et du week-end. Dans les entreprises, on se regardait d’un drôle d’œil. On se disait à la fois qu’on pouvait très bien être pris pour cible, ensemble, et que le collègue pouvait être, lui, impliqué dans ce qui se passait. Car beaucoup pensaient désormais qu’on avait affaire à une organisation ancrée dans la ville, qu’elle avait gangrenée sans qu’on y ait pris garde et qu’elle s’apprêtait à détruire. Dès lors, on estimait qu’il y avait dans ses membres « forcément des gens comme vous et moi, au moins en apparence ».

Et puis, plus étonnant, on constituait des stocks. Le lundi 23 au soir, toutes les grandes surfaces constatèrent qu’elles avaient été dévalisées en eau, lait, sparadraps, désinfectants, œufs, papier hygiénique, gâteaux secs, pâtes, vins et bières ! Dès le mardi, des journalistes envoyés par les télés avaient réalisé des interviews express sur les raisons de ces coffres pleins à craquer : « On ne sait jamais. Qui peut dire ce qui va arriver, maintenant ? ». « Je préfère ne plus sortir pendant un moment. On va rester à la maison. Ça tombe bien, ils annoncent de la pluie ». « On est en guerre. Alors on se protège. Et après on va se battre ! ».

––––––––––

Les membres du commando, qu’ils avaient baptisé L’Étincelle car ils se voulaient le point de départ d’une prise de conscience explosive et lumineuse, comme après les précédentes actions, observèrent de près les réactions relayées par la presse et sur le net. Lors de leur rencontre du dimanche, ils avaient convenu que ce serait mardi soir, à la lumière des réactions de la population, qu’ils décideraient ou pas de revendiquer leur action.

Adrien dut reconnaître que, en dehors des spécialistes, peu de monde semblait comprendre les raisons des attentats. Même les analystes professionnels semblaient avoir été déroutés par la troisième explosion, qui ne cadrait pas avec les deux premières, selon eux. Ce qui chagrinait « le prof » avant tout, c’est qu’il ne décelait guère d’échos, si ce n’était favorables, au moins en phase avec les actions initiées. Il attendait une libération des inhibitions, du courage, maintenant qu’une brèche était ouverte, et on lui montrait de la peur, de l’incompréhension, du souci face à des questions matérielles.

– Qu’est-ce que tu espérais ? lui dit Tristan à qui il confiait ses états d’âme. Crois-moi, on ne réveille pas un peuple du jour au lendemain. Si jamais on le réveille un jour… Et puis n’oublie pas que tous les médias ou presque dépendent de la même clique. Ne compte pas sur eux pour une remise en cause de l’ordre établi. Même les soi-disant contestataires sont institutionnalisés.

De fait, il n’était pas un journal, pas un parti, pas un « intellectuel », qui ne condamnât son travail. « Ce pays est mort, complètement mort », se désolait-il une fois de plus. Le blog de Tristan était un des rares lieux où il avait pu constater quelques réactions intéressantes : « À Brive au moins, certains ont le courage de s’attaquer à ceux qui confisquent les pouvoirs économiques et culturels. On peut discuter de la méthode, mais il serait utile de les comprendre » ; « Qui sait si les attentats de Brive n’ont pas des motivations aussi légitimes que celles de certains peuples désespérés qui n’ont d’autre recours que la violence pour faire entendre leur voix et accéder à la dignité ? ».

Il y avait des choses plus douteuses : « Waouh, y’a de l’ambiance à Brive ! Au moins il se passe des choses, là- bas ! » ; « Vive la révolution sociale ! Pas le choix, faut se salir les mains » ; « Du sang, de la sueur et des larmes, nous y sommes ».

– Tu peux être sûr que d’autres pensent ainsi, lui dit Tristan pour le réconforter.

– Tu crois ?

– Oui, je crois. Même s’il est difficile de trouver des gens qui ont à la fois la conscience, le courage et la volonté… Un blog, ou un forum de discussion, c’est la partie émergée de l’iceberg.

– Ah, tu me rassures un peu. Merde, qu’est-ce qu’il faut faire de plus ?…

– Continuer, patienter. Et expliquer. Publie le communiqué. C’est le moment. Ça nous aidera.

Adrien avait d’abord envoyé le texte à François, qui l’avait retourné avec quelques annotations. Il l’avait ensuite lu à Ronald et Gisèle au téléphone, puis à Georges, bien qu’il lui en coûtât de soumettre son œuvre au syndicaliste. Mais il fallait le calmer, montrer qu’on entendait ce qu’il avait dit et qu’il était partie intégrante de l’équipe. Georges avait d’ailleurs voulu se rendre utile :

– Vous allez l’envoyer comment, votre communiqué ? Je peux monter à Paris, si vous voulez. Je suis en retraite et je paye pas le train.

« Communiqué de L’Étincelle, groupe d’action pour le réveil du peuple de France.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Nous sommes les auteurs des trois attentats qui ont eu lieu à Brive ces derniers jours. Ces attentats ont des raisons, ils s’inscrivent dans une logique. Par ceux-ci, nous voulons attirer votre attention sur les forces qui étouffent notre pays et le conduisent à la ruine. Ces forces sont celles de l’argent transnational, des médias invasifs, des distributeurs d’énergie, des réseaux culturels, de la publicité, des religions visant à l’expansion, des pouvoirs politiques.

À Bonus, nous avons dénoncé l’abus de position d’une enseigne de la grande distribution (elle n’est pas la seule) qui étrangle les producteurs et asservit les consommateurs. À Self, nous avons dénoncé la rente prélevée par une compagnie pétrolière (elle n’est pas la seule) et l’État français, sans souci de la dépendance créée vis-à-vis de ressources en voie d’épuisement. Au théâtre de Brive, nous avons dénoncé le gaspillage des collectivités locales (elles ne sont pas les seules), qui en temps de crise négligent l’essentiel pour des dépenses de prestige, et le rôle néfaste d’une administration culturelle au service de la pensée unique.

Ces forces ont la particularité d’agir sur le long terme et sans brusquerie apparente. Elles ont aussi en commun de prétendre être bienfaisantes, elles l’ont été et le sont encore en partie. C’est pourquoi elles sont si peu dénoncées, et jamais remises en cause. Pourtant, aujourd’hui, depuis de nombreuses années déjà, elles ne sont que pillage et asservissement. Elles pillent les cerveaux et les richesses. Elles asservissent hommes et femmes, atrophiant leur intelligence et leur créativité. Leur puissance conjuguée est telle qu’elles ont transformé la plupart d’entre nous en acteurs dociles d’un système qui nous anéantit.

Si rien n’est fait, la France, que nous avons vue s’affaiblir peu à peu, ne sera plus dans dix ans. Nous n’avons plus l’énergie, ni même la volonté pour nous remettre en cause et nous adapter aux évolutions du monde : nous ne voulons pas changer nos habitudes, nous ne voulons pas travailler plus, nous voulons toujours plus de loisirs, plus de biens matériels, plus de dépenses de santé, plus de protections, plus d’assurances et de sécurité. Or, les déficits colossaux de nos finances publiques et privées sont tels que l’État va réduire de manière considérable ses prestations, allocations, subventions et dotations. Et les gigantesques menaces démographiques, écologiques et économiques qui surgissent de l’extérieur vont limiter davantage encore des marges de manœuvres devenues quasi inexistantes.

Habitués à faire appel à la puissance publique pour résoudre nos problèmes, ou plutôt pour les adoucir, nous avons beaucoup perdu en capacités individuelles. Lâchetés et renoncements se sont succédé. Nous ne savons pas affronter les difficultés par nous-mêmes et mobiliser nos atouts personnels pour les surmonter. Nous contestons, nous manifestons, nous nous mettons en grève, nous réclamons, pour conserver des privilèges qui nous paralysent et nous appauvrissent.

C’est contre ce suicide collectif que nous nous insurgeons. Nous refusons de disparaître sans essayer de réveiller les consciences. Nous espérons que, çà et là, des sursauts individuels entraîneront une inversion de la tendance collective. Les expériences, diverses, des membres de notre groupe, nous ont montré que l’action politique est désormais impuissante, du moins dans notre pays : le mal est trop profond pour que les quelques esprits lucides et courageux qui subsistent puissent être entendus.

Nous pensons qu’il n’y a pas d’autre solution que la lutte armée. Nous sommes en guerre. Contre ces forces qui nous oppressent. Il y a eu des morts, il y en aura encore. Ce n’est pas une fin en soi. Nous nous défendons pour ne pas mourir. Nous voulons vivre, rendre au peuple de France les moyens et l’envie de vivre.

Nous nous excusons pour les victimes que nos actions peuvent provoquer. Mais l’heure est grave et nous n’avons plus le choix. Il faut agir. Nous donnerons dans quelque temps à ceux qui veulent participer à notre action les moyens de nous rejoindre. Merci de votre attention et à bientôt..

N.B. : pour authentifier ce texte, nous fournissons une information qui peut aisément être vérifiée par les enquêteurs, et qui n’a pas été révélée par la presse : la sacoche dans laquelle était placée la bombe au théâtre avait une lanière parcourue d’un liseré bleu et or ; les policiers en ont sans doute trouvé des restes dans les décombres ».

La première personne qui lut ce texte, signé L’Étincelle au feutre bleu, en dehors de ceux qui l’avaient écrit, fut un factotum de l’Agence France-Presse, chargé, avec un collègue, de trier le courrier et de le répartir dans des panières qui seraient ensuite dispatchées vers les services. Cela pouvait paraître préhistorique comme organisation, mais il arrivait encore des lettres et des dossiers par La Poste et il fallait bien les traiter.

Les dépôts dans la boîte aux lettres étaient plus rares. Il n’y avait d’ailleurs pas de boîte à l’A.F.P., ou alors Georges Gréminot ne la vit pas. C’est dans le grand hall de la place de la Bourse que les facteurs et les coursiers déposaient enveloppes et paquets. Georges, affublé d’une casquette et de lunettes fumées, avait attendu qu’il y ait un peu de monde à l’accueil, et que les deux femmes qui s’y trouvaient fussent occupées, pour déposer sur le comptoir une enveloppe de format standard, blanche et sans fenêtre, vierge de toute écriture, non fermée. Personne ne remarqua que Georges tenait cette enveloppe coincée entre deux phalanges, dans le sens de la hauteur, et non pas entre le pouce et l’index, comme l’aurait voulu la logique. Après avoir libéré les 20 grammes ainsi retenus, Georges était reparti comme il était venu.

Une des femmes de l’accueil repéra l’enveloppe au moment où passait l’homme à tout faire de la maison avec un chariot et des bacs :

– Tiens, André, encore une !
– C’est la déclaration d’un de tes amants ?
– Pfff… Plus un homme ne sait faire de déclaration aujourd’hui… Surtout par écrit…
– Je t’en ferai une rien que pour toi !
Ce n’est pas André qui lut la lettre, mais le collègue au bureau du courrier, qui ouvrait et triait ce qu’on lui apportait, sauf s’il apercevait la mention personnel ou confidentiel.

– Eh, Gé, ça va pas ? On dirait que tu viens d’apprendre une catastrophe !

– …
– Gé ?! Oh, ta mère est morte ?! 

– Déconne pas. L’Étincelle…

––––––––––

– L’Étincelle ? Qu’est-ce que c’est que ces loufdingues ! s’exclama Roland Rigal, député-maire de Brive, quand le sous-préfet Jacques Poisse lui téléphona la nouvelle.

– Ils doivent être un peu déjantés, c’est sûr…

– Non mais attends : c’est des tocards ! Des plaisantins qui veulent récupérer le truc ! Tu crois quand même pas que les monstres qui terrorisent la ville écriraient des conneries pareilles !

– C’est pas des conneries, Roland.
– Quoi ?!
– Je veux dire, c’est des conneries bien écrites. Et ils disent des choses avec lesquelles tu es d’accord…
– Non mais t’es malade ?! Moi, d’accord avec ces fumiers ?! T’as perdu la tête, mon pauvre vieux ! Putain, Jacques tu me déçois. Tu m’insultes, là. Merde alors, ce qu’il faut pas entendre !
Clac ! Le sous-préfet n’eut plus que la tonalité à l’oreille. Il raccrocha en souriant, non sans une certaine tristesse : sa femme était entre la vie et la mort à l’hôpital, et le maire l’engueulait parce qu’il lui transmettait une information. Ces professionnels de la politique étaient pathétiques. Le mot « élu » leur montait à la tête.

– Il faut que vous vous adressiez aux Brivistes, osa Christian Spocik, le directeur de cabinet. 

– Qu’est-ce que tu veux que je leur dise ?
– Que vous les écoutiez.
– Tu veux que je leur dise que je les écoute ?

– Non, que vous les écoutiez. Vraiment.

– Mais parle français, imbécile ! Je les écoute tous les jours depuis dix ans. Merde !

– Dans des circonstances exceptionnelles, il faut agir d’une manière exceptionnelle. Sans ça, on vous reprochera de ne pas avoir pris la mesure de la situation. De ne pas avoir été…

– Stop ! N’en profite pas pour me sortir tes critiques, Christian ! Je les connais.

– Organisez une réunion publique. Aux Trois Provinces.

– Tu me vois en bouc-émissaire, c’est ça ? C’est moi que tu proposes pour le lynchage ?

– Vous n’êtes pas responsable des attentats. Tout le monde le sait. Vous allez vous faire chahuter un peu, mais ce sera nécessaire. Ce sera porté à votre crédit.

– Non, si je fais ça, on va m’accuser de récupérer le bordel ambiant à des fins politiques !

Le maire avait congédié son directeur de cabinet en restant sur sa position. Mais alors que, le soir, il allait se coucher, Sophie, son épouse, susurra :

– Je crois qu’il faut que tu t’adresses à la population. Plutôt que tu l’écoutes.

– Ah non, tu vas pas t’y mettre aussi !?
– On t’a déjà suggéré ça ?
– Ouais, enfin…
– Les gens ont besoin de s’exprimer et de se rassembler. C’est à toi d’organiser cela.
– Pfffouhhh… Mais tu vois les emmerdements ?
– Les emmerdements sont là, et ils sont importants. Ça, ce sera au contraire un peu de baume sur les cœurs. 

– Foouhh… Je suis foutu, de toute façon.
– Pas du tout.

Le lendemain matin à 8 h 30, Roland Rigal entra dans le bureau de Christian Spocik, qui n’y était pas.

– Où il est, ce bon à rien ?
La secrétaire du directeur de cabinet accourut :

– Il ne va pas tarder, Monsieur le Maire. Vous savez, le matin, il dépose ses enfants à l’école.

– Ah, c’est vrai. Envoyez-le moi dès qu’il arrive. Euh… s’il vous plaît. Ah, et… très jolie votre robe. Vous êtes superbe. Euh… pardon. Me faites pas un procès, merde ! J’ai pas besoin de ça en ce moment.

– Ne vous inquiétez pas, Monsieur le Maire. Je vous remercie pour le compliment. 

– Oui. Bon, allez.

Le maire regagna son antre et, sept minutes plus tard, Christian Spocik frappait sur le montant de la porte qui séparait son bureau de celui de son patron. Difficile de frapper sur une porte matelassée. Comme il n’entendait pas la voix de son maître, il entrouvrit et passa une tête. Le maire était au téléphone. Il aperçut son collaborateur et lui fit signe de s’en aller.

Christian Spocik s’en retourna dans ses pénates, et se rendit dans le bureau derrière le sien, où se trouvaient les trois personnes attachées à son secrétariat. Il était là depuis deux minutes quand le maire déboula :

– Alors, tu viens oui ou merde ?

Le directeur de cabinet suivit le patron dans son bureau. Son impolitesse ne l’atteignait plus, il était content d’être arrivé à cela. En revanche, il était embêté de ne pas avoir eu au moins une demi-heure tranquille pour dépoter le plus gros, c’est-à-dire passer quelques mails et coups de fil pour ordonner ou relancer.

– On va organiser une soirée aux Trois Provinces, dit le maire. Pour la population.

Spocik cacha sa surprise, mais ne put retenir un sourire.

– C’est ça, fais le malin ! rétorqua le patron qui s’était approprié l’idée. Y’a intérêt à ce que ce soit béton, votre truc ! On voit que c’est pas vous qui y êtes, sur l’estrade ! Face aux loups…

– Vous voyez ça comment ? Vous faites un point sur la situation, et ensuite vous répondez aux questions ?

– Humm… Propose-moi plusieurs possibilités. Mais je veux pas être seul au casse-pipe ! Ah non, trop facile ! Tu me prévois Nounours. Quoiqu’il va me faire chier celui-là… Et puis, le proc, pour le cadre. Et Poisse, l’État nom de Dieu ! Il m’a déçu, mais justement, on va le mouiller un peu, le sous.

– D’autant que sa femme fait partie des victimes.

– Hein ? Sa femme ? Oh bordel ! Oh putain de bordel de merde ! Appelle-le.

– Maintenant, mais…

– Appelle-le, bordel, je l’ai engueulé hier ! Je pensais plus à sa femme. Annie !

Annie, secrétaire particulière du député-maire, accourut :
– Appelle Jacques, vite.
– Jacques… Lequel ?
– Mais Poisse ! Poisse, Poisse, Poisse !
Annie préféra décrocher son combiné à elle, passer par le standard et demander à ce qu’on passe d’urgence le sous-préfet dans le bureau du patron. 90 secondes plus tard, le représentant de l’État était en ligne.

– Jacques ?
– Oui, Roland.
– Jacques, Jacques… Excuse-moi. Excuse-moi mille fois. 

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je suis désolé, je suis un vrai con. Je t’ai engueulé hier, mais je pensais plus à ta femme. Tu dois être dans un état épouvantable et moi je t’engueule. Excuse-moi. Excuse-moi. Comment elle va, d’ailleurs ? Hein, ça va mieux ?

– Tu es gentil, Roland. Ça va pas fort. A priori, ils ont enlevé tous les éclats, mais les plaies sont encore importantes. On avait peur pour un poumon, mais la dernière radio est rassurante.

– Ah, tant mieux, tant mieux. Bon Dieu, excuse-moi, Jacques.

– C’est rien.
– Dis, je vais m’adresser aux Brivistes.
Spocik fit un grand signe en montrant ses oreilles.
– Oui, enfin écouter les Brivistes. C’est ce con de Christian qui me fait tromper. J’aurai besoin de toi. Il faut que tu sois à mes côtés.

– Pas de problèmes.

– On va préparer ça et on te fait signe. Christian t’appellera dans la journée pour prendre ton avis et te proposer quelque chose.

– D’accord.
– Allez, à plus, Jacques. Et excuse-moi, excuse-moi.
Le maire écarta son bras gauche, Annie saisit le combiné juste avant qu’il ne tombe.
– Bon, on en était où ?
– À la tribune. Donc vous, Chautard, Chaffran, Poisse. Et Vandel aussi peut-être ? En tant qu’adjoint à la Sécurité…

– Bon, ok, ajoute Georges. Mais pas plus. C’est pas carnaval, non plus ! Ah, tu sais y faire pour flatter les élus ! Tu prévois tes arrières, hein ?
Le dircab se contenta de sourire. 

Annie arriva munie d’un dossier qu’elle posa sur le bureau du boss :
– C’est le permis de construire Maginat. Pour votre rendez-vous de 9 heures. Prenez le temps de le relire cinq minutes.

Le maire l’attrapa par le bras, Annie, pas le dossier :
– Dis donc ! Tourne-toi…
La secrétaire regarda les fenêtres, le maire regardait plu bas, et plus près :
– Pas mal. Ça te fait des fesses de jeune fille. Avec tes talons de dix centimètres, tu vas émoustiller un max. Il va souffrir, ton homme…

– Offf…
– C’est peut-être ça que tu veux, d’ailleurs. Allez, va. 

Le maire donna une tape sur une des fesses de jeune fille et Annie s’éclipsa.
– Je pense à quelque chose, reprit Spocik.
– Je crains le pire, répondit le maire en ouvrant le dossier Maginat.
– Si on rouvrait le Bureau des pleurs ? Enfin le Bureau d’Écoute et d’Informations ? Ça nous avait bien servi il y a deux ans…

– Hum… Le quoi ?

– Le Bureau d’Écoute et d’Informations, vous savez…

Le maire redressa la tête :

– C’est pas encore fait ? Mais qu’est-ce que vous foutez ? Merde !

––––––––––

– Chautard, je sais que ça va être difficile pour vous, mais vous devez le faire.

– Monsieur le Ministre, sauf votre respect, ce n’est pas mon métier.

– Nous sommes d’accord. Mais vous savez l’importance de la communication aujourd’hui. Il y a une telle demande de transparence.

– Transparence et communication sont incompatibles avec une enquête criminelle.

– Je suis encore d’accord avec vous, Commissaire. Mais il ne s’agit pas là d’une enquête criminelle. Nous avons affaire à des gens qui cherchent à déstabiliser notre société, et qui utilisent la communication pour cela.

– Je n’ai aucune qualité pour la communication.

– Vous vous sous-estimez. Mais peu importe. Les gens vous connaissent, vous êtes le super-flic. Ils ont besoin de voir que vous aussi vous les écoutez. Et puis enfin, vous imaginez l’affolement que peut créer Rigal si on le laisse seul ?…

– Rrgghhhh…

– Soyez-vous même. Les Brivistes savent que vous n’aimez pas sourire devant les caméras, et ça joue en votre faveur. Vous êtes le bosseur, le tenace, celui qui arrête les criminels.

– Eh bien, limitez-moi à ce rôle, s’il vous plaît M. le Ministre.

– Oui, et je ne vois pas meilleur que vous pour stopper rapidement l’affreuse série qui a commencé il y a quinze jours. Mais pour 2 heures, 2 heures seulement, vous allez accompagner le député-maire et le sous-préfet pour rappeler que vous êtes là, pour donner une image d’ordre et de stabilité dans une ville en plein chaos. Vous allez rassurer la population. Pas par des discours et des sourires, juste par quelques réponses dont je vous laisse entièrement maître.

C’est ainsi que le ministre réussit là où le préfet avait échoué : convaincre un caractère difficile de participer à la réunion publique prévue le vendredi 27 mai à 20 h 30, six jours après l’attentat au théâtre, deux jours après la publication du communiqué de L’Étincelle.

En attendant, le commissaire invita « les intellectuels » de l’hôtel de police à lui faire part de leurs avis sur le texte envoyé par les terroristes. Ils en avaient eu connaissance à 13 heures le mercredi 25 mai. En début d’après-midi, il leur demanda d’y réfléchir et leur fixa rendez-vous à 17 heures. 

Se retrouvèrent donc dans le bureau du patron : La Duduche, dont le commissaire avait déjà eu à se féliciter des capacités d’analyse ; le commandant Ducamp, qui trouverait là une occasion de faire valoir sa place de second, d’autant que Plante n’était pas convoqué ; Mathieu, agent limite autiste, dont l’intelligence pouvait être décisive si on parvenait à la stimuler ; Pottier, le spécialiste maison du web et de l’informatique, parce que Chautard était dépourvu d’esprit scientifique et qu’il était conscient de ne pas voir certaines choses.

Le boss était assis derrière son bureau, ordinateur ouvert, les quatre autres restaient debout, les deux fauteuils devant eux.

– Qui veut se lancer ? Commandant, vous voulez bien ?

Ducamp se rengorgea :

– C’est très étonnant. On ne comprend pas ce qu’ils souhaitent. Première remarque que j’ai envie de faire : ça ne ressemble à rien de connu. Il y a un côté très politique. Pourtant, on ne peut pas classer ces propos à l’extrême droite, encore moins à l’extrême gauche. Et pourtant il y a un peu des deux. On ne voit pas bien l’idéologie là-derrière, ou même la philosophie personnelle. C’est très déstabilisant. Je ne vois pas bien ce que l’on peut en déduire.

Ducamp s’arrêta là. Le commissaire, malgré toute sa bienveillance à l’égard de son second, ne put que constater le peu d’intérêt de l’analyse et le manque de clarté de l’orateur. Il se félicita de ne pas avoir convié Plante, qui n’aurait pas manqué de ridiculiser « le directeur administratif ».

– Monsieur Pottier ?

– Oui. Je me suis attaché à l’architecture du texte… L’auteur commence par définir ses objectifs : l’argent, les médias, l’énergie… Certains, qu’il détaille dans le paragraphe suivant, ont déjà été atteints, d’autres non. Ensuite, il souligne un paradoxe : ces forces, comme il les appelle, sont en apparence positives, d’où l’acceptation de l’opinion et le danger qu’elles représentent. On a ensuite un couplet sur la fin de la France et l’aveuglement des foules à l’égard des menaces qui pèsent sur elles. Puis on arrive au groupe, qui se présente comme quelques pionniers éclairés, aux buts altruistes et aux méthodes radicales mais légitimes. La lutte armée est « la seule solution ». À noter aussi « les excuses » adressées aux victimes, et le merci de la fin, qui montre une politesse étonnante ici. La signature ensuite, très fine, au feutre bleu sur l’original. Et puis le N.B., nota bene (pas P.S., à remarquer) qui apporte la preuve, l’authentification.

… Il me semble qu’il y a une certaine construction, ce qui veut dire qu’on est là face à des gens sensés, peut-être même intelligents ; je m’excuse de dire ça vu ce qu’ils ont fait. Pourtant, je dirai aussi que ce texte n’est pas écrit par un matheux. Ce n’est pas assez rigoureux pour être scientifique. Et il y a trop de psychologie.

Chacun avait écouté l’informaticien avec intérêt. Même Ducamp, qui se rendit compte comme les autres combien l’analyse de son adjoint pour les questions informatiques était supérieure à la sienne. La Duduche réagit la première :

– Donc d’après toi, ce qu’ils font s’inscrit dans une logique ? Il y a une stratégie ?

– C’est pensé. Ce ne sont pas des fous.

– Mais à quoi ils ressemblent ? demanda Ducamp. J’arrive pas à les visualiser. C’est qui ? Les petits commerçants du coin ? Une bande de voyous ? Des terroristes professionnels ?

– Difficile à dire. Il y a en tout cas un théoricien. Qui nous donne leur vision du monde, et les conclusions qu’ils en tirent.

– Justement, il y a des contradictions, dit La Duduche. C’est ce que je voulais signaler. Vous permettez, Commissaire ?

Une inclinaison de tête incita la lieutenant à développer.

– Voilà. Première contradiction à mon avis, la mise dans le même sac d’objectifs très différents : le public le privé, le local le national, l’économie et la culture. Ce côté fourre-tout s’oppose à la rigueur de la construction du texte, que j’ai remarquée moi aussi. Deuxième contradiction, il me semble : le refus de croire à autre chose qu’en des sursauts individuels, la dénonciation de l’appel à l’État, et en même temps le souhait sous-jacent d’un retour à un ancien ordre établi, celui des Trente Glorieuses sans doute, 1945-1975. Il faut une sacrée confiance dans la somme des intérêts personnels pour escompter qu’ils produisent « une inversion de la tendance collective ». Troisième contradiction, conséquence des précédentes : ils disent vouloir « rendre au peuple de France les moyens et l’envie de vivre », et en même temps ils ne revendiquent rien.

– Oui, intervint Ducamp, il n’y a pas de revendication. Ça m’a frappé aussi.

– Oui, reprit La Duduche, et je trouve cette absence de revendication contradictoire, donc, avec l’appel à une restitution du pouvoir et à un rétablissement de la situation. Qui va rétablir et restituer si l’on ne fait pas confiance aux institutions en place, si l’on n’attend rien d’elles et ne compte plus sur elles ? Voilà, en quelques mots, ce que je voulais noter sur ce texte.

– Est-ce que ces contradictions ne viendraient pas de tentatives de justification a posteriori ? demanda Ducamp, qui, nota le commissaire, se révélait meilleur questionneur qu’analyste.

– Je rejoins Serge dans le côté pensé de tout cela. J’ai du mal à croire qu’ils n’aient pas prévu à l’avance le contenu et l’ordre de leurs actes, puis ce qu’ils allaient en dire.

– Nous n’avons pas encore la preuve formelle que les auteurs des trois attentats sont les mêmes.

– Rrgghhh… intervint Chautard. On sait maintenant que la composition de l’explosif était la même à Bonus et au théâtre.

– Peut-être qu’ils ont revendiqué parce qu’ils lisent les journaux ? s’interrogea La Duduche. Et qu’ils nous voient partir sur une fausse piste avec le terrorisme économique. Ils veulent rectifier le tir, nous montrer qu’ils ont une portée plus large…

– Oui, mais en faisant ça, ils nous aident ! s’agaça Ducamp

– C’est peut-être lié à la psychologie des meurtriers psychopathes, qui donnent souvent eux-mêmes des indices à la police. Ils veulent à la fois ne pas être découverts et que l’on parle d’eux.

– Peut-être qu’ils attendaient de voir les réactions avant de communiquer.

C’est l’agent Mathieu qui avait parlé, pour la première fois. Il se tenait bras ballants, le long du mur. Chacun se tut, pour l’encourager dans sa prise de parole. Pour ne pas le gêner avec son regard, le commissaire tapa quelques mots sur son ordinateur.

– On dirait qu’ils cherchent à convaincre. Et ils annoncent qu’ils vont recruter. Peut-être qu’ils ont rédigé ce communiqué parce que l’opinion ne réagit pas assez, selon eux. Les attentats ne suffisent pas. Ils prennent un risque, ils se dévoilent, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement.

La voix presque enfantine de Mathieu, que l’on entendait si peu, fut suivie d’un silence empreint de respect. D’autant qu’il mettait le doigt sur quelque chose d’intéressant.

– Et puis…

Il hésitait à continuer, comme s’il avait peur d’abuser. Chautard joua du menton. 

– Il paraît difficile à croire qu’un texte pareil soit le fruit d’une réalisation collective. Même si, paradoxalement, on trouve des éléments de plusieurs soubassements idéologiques, mes collègues l’ont souligné. Mais il y a quelque chose de si personnel dans cette écriture, sur la forme comme sur le fond, que je ne vois pas deux personnes le rédiger ensemble.

– Tu veux dire que le chef du groupe a imposé ses vues ? questionna Dru.

– Euh… Oui. Ou que les autres lui ont laissé ce rôle. Soit parce que cela avait été convenu aux termes d’un rapport de forces, soit parce qu’ils s’en fichent. Ils le laissent parler. Ce n’est pas ce qui les intéresse.

– Vous lui voyez un âge, Mathieu, à ce théoricien ? demanda Chautard. Un profil ?

L’agent prit quelques secondes avant de répondre.

– Il a un certain âge. S’il faut avancer un chiffre, je dirai 55-60 ans, peut-être plus. Un bon niveau intellectuel. Il est assez solitaire, sans doute un peu aigri.

– Plutôt de droite ou plutôt de gauche ?
– De droite. Extrême droite.
– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demanda Ducamp, qui lui avait diagnostiqué autant de gauche que de droite. 

Mathieu fut déstabilisé, car la question du commandant avait été brusque. Il se dandina d’un pied sur l’autre et sembla se bloquer.
– Continuez, Mathieu, dit le commissaire. Nous vous écoutons.
Cela suffit pour faire repartir la parole.
– Je dis droite à cause de l’emploi du mot France. « La France ne sera plus dans dix ans »… Et plus encore « le peuple de France ». Quelqu’un de gauche aurait dit le peuple, tout court, pas le peuple de France.

– Vous en êtes sûr ? relança Ducamp.

Dieu qu’il est bête, pensa Chautard. Bien sûr que non, il n’est pas sûr. On cherche, on analyse. Et lui le fait mieux que vous, Commandant.

Heureusement, Mathieu continua :

– Dans ce même ordre d’idée, une certaine fierté du pays, il y a « notre pays ». Je crois que quelqu’un de gauche aurait dit « le pays ». C’est-à-dire placé le combat sous une égide universelle, la France étant un pays parmi d’autres.

– Pourtant, il n’y a pas le mot « nation », fit remarquer Ducamp, cette fois sans agressivité. Nation, ça c’est un mot de droite.

– C’est vrai, répondit Mathieu avec calme. On peut penser, ce n’est qu’une hypothèse bien sûr, qu’il a ou qu’ils ont voulu ne pas apparaître trop marqués. Je crois que malgré tout ils ne sont pas arrivés à se dissimuler tout à fait. D’ailleurs il y a le mot « transnational », qui montre, peut-être, que le naturel est le plus fort.

La Duduche et Pottier étaient sidérés. Ils découvraient un esprit aiguisé, alors qu’ils pensaient avoir affaire à un demeuré. Qui avança un dernier argument pour classer à droite le rédacteur du communiqué :

– Enfin, la dénonciation des réseaux culturels. Et de « l’administration culturelle ». Quelqu’un de gauche n’aurait pas mis la culture dans le même sac que l’argent, la religion, la politique. Et n’aurait peut-être pas employé le mot administration.

Le commissaire finissait de taper ces remarques sans perdre de vue sa recherche principale :

– Donc, Mathieu, selon vous il a au moins 55 ans, il vit seul, il a une bonne culture et il est d’extrême droite.

– Je le vois comme ça.
Nouveau silence, puis Ducamp intervint :
– C’est bizarre, quand même. On commence à voir la personnalité du chef, mais il ne ressemble pas à un poseur de bombes.

– Je me dis la même chose que vous, Commandant. C’est pourquoi nous devons penser d’une part que nous avons affaire à un personnage très particulier, d’autre part qu’il s’agit d’un groupe. Ce n’est sans doute pas l’écrivain qui pose des bombes.

– Moi, ce qui me gêne, dit La Duduche, c’est cette froideur dans le propos. Il écrit comme si ce qu’il venait de faire était normal. « Il y a eu des morts, il y en aura encore ». Voilà, c’est normal, habituez-vous, braves gens ! Et il a le culot d’ajouter : « Ce n’est pas une fin en soi ». N’empêche, il tue ! Et pas qu’un peu !

– Ça doit être un déçu de la politique, dit Pottier.

– Si tous les déçus de la politique passaient à la lutte armée…

Il risque d’y en avoir de plus en plus, pensa Chautard. On va passer de la guerre civique à la guerre civile. C’est le début. Des déçus, des aigris, des violents, qui dans leur coin vont en découdre.

Ils échangèrent encore un moment à la suite de ces analyses, mais l’essentiel était dit et Chautard considéra qu’il était temps d’arrêter.

– D’accord, lâcha-t-il. Ce que vous avez dit les uns et les autres me paraît très juste, en tout cas très éclairant. Grâce à vous, je commence à cerner l’objectif. Pottier, s’il vous plaît, essayez de suivre au cours des prochains jours tout ce qui peut apparaître sur internet sur les attentats de Brive. Je ne parle pas des informations de presse, mais des réactions, commentaires, forums. J’imagine que de nombreux imbéciles réagissent à ce genre de choses. On sait jamais, ça peut nous donner des pistes. Des… connexions.

– C’est rechercher une aiguille dans une botte de foin, mais comptez sur moi, Commissaire.

– Dru, et Mathieu, en lien avec Pottier, vous essayez de bâtir un portrait robot de notre rédacteur et une esquisse de ce que pourrait être cette Étincelle. Analysez encore, cherchez, il y a des choses que nous n’avons pas vues, et d’autres vont apparaître. Commandant, vous superviserez avec moi, et surtout vous me remplacerez pour la plupart de nos affaires courantes, qui ne s’arrêtent jamais, n’est-ce pas ?

– En effet. Ce serait trop beau si contraventions et délits diminuaient en période de crimes. Mais ce n’est pas le cas.

Chautard se sentit mieux après cet échange. Il commençait à retrouver son calme. La discussion avec ses collaborateurs lui avait redonné de l’espoir. On avait pu faire parler la raison au milieu du chaos, l’intelligence avait retrouvé droit de cité.

Le commissaire mit au propre les notes qu’il avait prises. Il retenait de Ducamp l’originalité du texte de L’Étincelle et ses ingrédients à la fois d’extrême gauche et d’extrême droite, de Pottier qu’il y avait une construction mais qu’elle était plus littéraire que scientifique, de La Duduche les contradictions et l’absence de revendication, de Mathieu la possibilité que le communiqué ait été rédigé en raison d’une absence de réaction de l’opinion et son ancrage à l’extrême droite. Il ajouta de lui-même que le communiqué était pour cette Étincelle une manière de revenir sur les lieux du crime, un besoin qu’éprouvait encore de nombreux assassins. Le désir de reconnaissance, dans tous les sens du terme, était un des plus forts parmi ceux qui hantaient l’être humain.

On était encore loin d’une piste menant à un ou à des criminels, mais on commençait à distinguer la figure de l’ennemi.

(la suite vendredi prochain)

2 commentaires

  1. Nous voilà enfin en prise directe avec le titre de ce polar. L’analyse collective, ou sorte de brainstorming, est assez passionnante. J’éprouve le même intérêt à la lire en 2025 qu’en 2011. Le portrait du maire de Brive, limite beauf, excité et fatiguant, pénible comme peuvent l’être ces chers Brivistes, est savoureux. Un écrivain peut-il encore (d)écrire une main aux fesses en 2025 (très chère liberté d’expression) ?

    Et que ferait le commissaire en 2025 avec l’IA ?

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    1. Merci, cher Jean-Claude, de tes commentaires qui accompagnent ce polar cet été.

      C’est de plus en plus difficile – les oukazes et les bannissements pleuvent dans les médias et sur les réseaux bien-pensants –, mais on peut encore, en France, peut-être plus pour longtemps, décrire une réalité et appeler fesses les deux moitiés qui font un cul.

      Quant à l’IA, Chautard aura du mal à suivre, mais avec l’aide de sa femme et de ses filles, il s’efforcera et y arrivera. Rrrggghhh…

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