Histoire du XXIe siècle – Deuxième partie (2025-2049), chapitre 3 : Les éléments déchaînés. Sous-chapitre C : Espèces invasives contre espèce défensive

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C – Espèces invasives contre espèce défensive

Le dérèglement climatique n’a pas seulement dérangé les équilibres météorologiques : il a aussi bouleversé l’ordre du vivant. Dans les décennies 2020, 2030, 2040, ce ne sont pas seulement la hausse des températures, la force des vents et le manque d’eau qui affectèrent les sociétés humaines, mais l’explosion d’interactions nouvelles, imprévues, entre espèces déplacées, libérées, réveillées, et les populations humaines, démunies face à ces invasions. Insectes porteurs de virus tropicaux, bactéries antiques échappées des glaces, parasites résistants, prédateurs affamés ou organismes mutants apparus dans les eaux chaudes : tous devinrent des acteurs puissants du chaos sur la planète terre. La progression silencieuse de ces espèces pathogènes et invasives, à la croisée de l’effondrement biologique et de la biopolitique, fut l’un des traits les plus marquants – et les plus meurtriers – d’un monde en perdition.

Contrairement aux ouragans et aux incendies, la prolifération de ces redoutables prédateurs ne fit pas les gros titres des médias et le buzz des réseaux dans un premier temps. Ces espèces invasives se faufilèrent dans le tissu des sociétés humaines comme un poison lent, avec d’autant plus d’efficacité qu’elles semblaient venir de la nature elle-même, et non d’une négligence ou d’une malveillance. C’est ce que les premières victimes, disons la première centaine de millions, eurent tant de mal à comprendre. Il faut dire que l’écologie radicale avait si bien endoctriné les esprits que plus personne n’osait remettre en cause le dogme imbécile d’une nature automatiquement bonne pour l’homme, qu’il ne fallait surtout pas toucher, les post-humains oubliant volontairement que, pour survivre, les humains avaient dû domestiquer la terre et les animaux, construire des routes et des barrages, couper des arbres, couler du béton (une des caractéristiques de la post-humanité est la volonté délibérée de ne pas tenir compte des acquis de la science et des leçons du passé). 

Tout avait commencé discrètement : un moustique observé plus au nord qu’à l’accoutumée, un ver parasite trouvé dans une terre autrefois trop froide pour lui, une mouche tropicale remontée jusqu’en Bavière. Malgré les alertes de quelques spécialistes, ces observations furent jugées anecdotiques dans les années 2020. Elles furent pourtant les premiers signes d’un phénomène global : la migration massive d’espèces autrefois cantonnées aux zones équatoriales vers les latitudes tempérées. L’augmentation moyenne des températures de 2,7° sur la planète entre 2020 et 2050 ouvrit à ces espèces de nouveaux territoires ; et les post-humains, jusque-là protégés par les hivers, perdirent soudain leur avantage climatique.

Le moustique-tigre (Aedes albopictus), porteur du chikungunya, de la dengue et du virus zika, fit sa première percée massive en Europe en 2029 (dès 2021, Papa avait écrit une super-nouvelle sur le sujet, en deux épisodes : https://desvies.art/2021/08/20/aedes-versus-sapiens-la-guerre-des-moustiques-1-2/ et https://desvies.art/2021/08/27/aedes-versus-sapiens-la-guerre-des-moustiques-2-2/). En 2034, on comptait plus de 90 millions de cas de dengue sur le seul continent européen, avec 2 millions de décès en cinq ans, principalement chez les enfants et les personnes âgées. Ce fut l’un des événements déclencheurs du repli massif des populations vers les hautes altitudes, les montagnes devenant des refuges naturels contre les épidémies, comme elles l’avaient été autrefois pour les populations qui fuyaient les guerres ou la peste. En France, les départements du Cantal, de la Creuse, de la Corrèze, de la Lozère, de la Haute-Loire et de l’Aveyron virent leur population tripler entre 2030 et 2050, ce que là encore Papa avait prévu : « Tu vas voir, disait-il dès les années 2000, nos seuls coins à peu près préservés du Sud-Ouest et du Massif Central vont devenir les derniers endroits où la vie est encore supportable, ils vont être envahis ».

À partir de 2036, une prolifération spectaculaire de punaises hématophages (Cimex hemipterus) transforma la vie urbaine en cauchemar permanent dans plusieurs mégapoles. Ces punaises, résistantes aux insecticides classiques et favorisées par des hivers plus doux, colonisèrent les réseaux de transport, les immeubles collectifs, les hôpitaux, les prisons. Il devint impossible d’ouvrir une fenêtre sans moustiquaire, au risque de voir des dizaines de mini-drones bourdonnants coloniser un appartement. Au-delà des démangeaisons et des infections secondaires en cas de piqures, c’est l’effet psychologique qui fut le plus redoutable :  sensation d’être assiégé, insomnies massives, anxiété chronique, multiplication des pathologies mentales dans les zones infestées. Les punaises devinrent un symbole de l’impuissance publique, ce qui renforça encore les violences sociales et le délitement des sociétés démocratiques. À Séoul, des quartiers entiers furent évacués, puis incinérés à haute température pour stopper la contamination. Madrid perdit 50 % de sa population entre 2030 et 2042 ! Saint-Louis, Missouri, le long du Mississipi, devint inhabitable et la ville n’a plus existé avant l’assainissement du site et sa reconstruction. Etc. 

Les araignées, quant à elles, choisirent une autre voie pour s’imposer : celle de la terreur spectaculaire. En 2038, les forêts subtropicales du sud des États-Unis virent apparaître en nombre la Trichonephila clavata, surnommée « araignée Joro », originaire du Japon, sans doute introduite sur le sol américain par un container dans les années 2010. Avec ses toiles dorées de plus d’un mètre de diamètre et sa taille inhabituelle, cette espèce se répandit jusqu’aux Appalaches, profitant des étés plus chauds et de l’absence de prédateurs naturels. Bien que non mortelle, son invasion fut médiatiquement suramplifiée. Les vidéos virales montrant des ponts, pylônes et façades couvertes de toiles créèrent un climat de phobie collective. On estime que plus de 250 000 suicides aux États-Unis seraient dûs à la Joro ; et, entre 2038 et 2045, pas un Américain ne se coucha sans vérifier son lit et faire le tour de sa chambre pour s’assurer de l’absence de la monstrueuse. 

Plus inquiétant encore fut le cas de l’araignée recluse brune (Loxosceles reclusa), dont les morsures nécrosantes se multiplièrent, dans le Midwest d’une part, en Iran d’autre part, provoquant une panique sanitaire dans les écoles et les zones rurales. Des centaines de milliers de personnes durent être amputées pour éviter la mort due aux piqûres de la terrible recluse. On peut signaler aussi, en Australie dans les années 2040, un comportement migratoire inédit de la redoutée Atrax robustus, jusque-là cantonnée à la région de Sydney, longtemps considérée comme l’araignée la plus dangereuse du monde, la fameuse « funnel-web spider ». Attirée par l’humidité accrue vers les zones côtières, Atrax robustus multiplia son rythme de reproduction par 10 en quelques mois, et déferla sur la ville de Brisbane. Malgré la mise en place de systèmes de surveillance automatisés et la désinfection de tous les bâtiments publics et privés, la réaction fut trop tardive et 360 000 personnes (13 % de la population) périrent au cours de la seule année 2043.

Les insectes ne furent pas seuls à attaquer l’homme. Les bactéries aussi se déplacèrent, ou plutôt se réveillèrent. Le pergélisol (ou permafrost), cette couche de sol gelé en permanence depuis des millénaires en Sibérie et dans le nord canadien, se mit à fondre à grande vitesse. Avec lui, des bactéries et virus préhistoriques, prisonniers dans les glaces depuis des dizaines de milliers d’années, furent libérés. En 2031, une étrange maladie pulmonaire frappa brutalement les villes minières de Yakoutie, maladie d’abord attribuée à une souche mutante de grippe aviaire. Mais il fallut deux ans pour admettre que le pathogène n’était ni connu ni soignable par les antiviraux contemporains. Le Boreavirus-S31, ainsi qu’on le baptisa plus tard, causa près de 11 millions de morts dans le nord de l’Asie et poussa les autorités russes à interdire l’accès à toute la région du Grand Nord. Trop tard, bien sûr : les bactéries avaient déjà trouvé d’autres hôtes. On le sait, il fallut des décennies pour en venir à bout, et le boreavirus tua en cinquante ans pas loin de 150 millions de personnes.

Ce fut aussi l’époque où certaines espèces animales, en perte de repères, commencèrent à se rapprocher dangereusement des zones habitées. Les rats géants d’Afrique de l’Est, de la taille d’un chat, furent observés dès 2032 dans les décharges d’Istanbul, puis en Grèce, en Italie, en Croatie et en France. Ils n’étaient pas seulement une menace pour les cultures et les infrastructures, ils furent surtout porteurs de plusieurs souches de leptospirose, une maladie bactérienne qui se transforma, avec la densité urbaine, en véritable épidémie respiratoire. Même si elle était de nature différente, la leptospirose, avec les confinements et gestes barrière qu’elle imposa, rappela le Covid-19 de 2020, en bien pire puisqu’elle fit dix fois plus de victimes en Europe. 

Mais l’une des invasions les plus destructrices fut celle du crapaud buffle (Rhinella marina), un amphibien originaire d’Amérique centrale introduit initialement en Australie pour contrôler des parasites agricoles, et devenu un fléau planétaire. Résistant, prolifique, toxique pour la quasi-totalité des prédateurs, ce crapaud s’adapta aux milieux urbains et humides de la Méditerranée dès 2031. Il se répandit ensuite vers la plaine du Pô et les Balkans, où il trouva des conditions climatiques désormais favorables. En 2035, un épisode exceptionnellement pluvieux en Italie du nord provoqua une reproduction explosive : on estima à plus de 300 millions le nombre de crapauds adultes présents autour de Bologne au cours de ces mois tragiques ! Leur peau sécrétant un poison violent – la bufotoxine –, les chiens, les chats, les oiseaux locaux moururent par milliers, déséquilibrant brutalement l’écosystème. Pire encore : plusieurs intoxications humaines par ingestion d’eau contaminée déclenchèrent une vague de panique. Les autorités italiennes décrétèrent la fermeture d’urgence des réseaux d’eau potable dans cinq provinces. L’industrie agroalimentaire locale s’effondra en quelques jours, contaminée elle aussi. Des vidéos montrant des rues entières couvertes de crapauds circulèrent sur les réseaux, contribuant à une psychose collective. « Le printemps des crapauds », comme l’appela la presse, provoqua l’exode de 2,8 millions de personnes vers les régions alpines, l’activation de l’article 6 du Traité européen sur la sécurité biologique, et la mise en quarantaine totale de la plaine du Pô pendant plus de quatre mois. Le PIB de l’Italie, déjà dévasté par la crise économique consécutive à l’effondrement de la France (voir chapitre 1), chuta de 38 % et le pays s’appauvrit durablement. Ce fut l’un des premiers cas documentés où une invasion animale déclencha, à elle seule, l’effondrement d’un État régional moderne.

Moins spectaculaire mais tout aussi problématique fut la réapparition, dans le courant des années 2040, de plusieurs espèces marines toxiques. Les méduses-boîtes d’Australie (les plus venimeuses du monde) migrèrent vers l’Asie du Sud-Est et jusqu’au golfe Persique, décimant les pêcheurs traditionnels, ruinant le tourisme côtier et rendant certaines zones littorales inhabitables. En 2041, la fameuse baie de Ha Long au Vietnam fut déclarée « zone à risque biologique de niveau 4 » après une série de morts atroces dues à des envenimations multiples.

Mais ce fut dans les rivières et les fleuves que l’une des plus grandes surprises attendait les populations. En 2043, la prolifération d’une espèce de moule d’eau douce génétiquement modifiée, la Margaritifera radiata, paralysa le réseau hydraulique de plusieurs villes d’Europe orientale. Ces moules, capables de se fixer aux structures métalliques et de se reproduire à un rythme exponentiel, envahirent les conduites d’eau, colmatèrent les systèmes de filtration, et finirent par contaminer l’eau potable avec des toxines naturelles. La Moldavie fut la première touchée, suivie par l’Ukraine, la Roumanie et la Hongrie. On mit plusieurs mois à comprendre que l’origine de cette espèce n’était pas naturelle : les premiers spécimens retrouvés dans le delta du Danube portaient des marqueurs génétiques artificiels. L’enquête internationale fut discrètement enterrée, mais certains experts occidentaux parlèrent ouvertement d’un « bioacte de guerre hybride » imputé à des laboratoires liés aux forces spéciales russes.

L’idée, glaçante, que des espèces invasives puissent être utilisées comme armes biologiques devint une hypothèse stratégique sérieusement étudiée à l’OTAN dès 2043, un peu tard, hélas. Les scénarios de défense intégrèrent désormais les menaces d’introduction d’organismes capables de détruire une économie locale, une filière agricole ou un réseau d’approvisionnement en eau. Dans les zones arides, on craignit l’introduction de coléoptères xylophages capables de s’attaquer aux rares plantations encore viables. En Afrique de l’Ouest, des drones militaires furent déployés pour traquer les essaims de criquets migrateurs, modifiés par bio-ingénierie pour résister aux insecticides.

Le plus rageant dans ce tableau est que les humains avaient, dès 2000, tous les outils pour prévoir cette évolution. Les scientifiques savaient que les insectes réagiraient plus vite que les humains à la hausse des températures. Ils savaient aussi que certaines bactéries pouvaient survivre des dizaines de milliers d’années en état de dormance. Ils savaient que les équilibres écologiques étaient fragiles et que les espèces ne respecteraient pas les frontières. Mais le savoir ne suffit jamais, quand il se heurte à des intérêts économiques, à l’inertie des habitudes, au refus psychologique de croire que l’ordre du monde puisse être bouleversé à ce point.

Alors, les pandémies, invasions et attaques animales se succédèrent. En séries, comme des vagues qui reviennent sans cesse et finissent par anéantir les falaises. Chaque foyer contagieux se propageait plus vite, chaque réponse était trop lente, chaque mutation plus imprévisible, chaque prévision insuffisante. L’Organisation Mondiale de la Santé devint un organisme de guerre, avec des militaires à sa tête. On créait des vaccins chaque année, on vaccinait à la hâte, mais c’était souvent trop tard. On isolait des villes entières, on interdisait les contacts physiques, on préférait abréger sa vie. Et pourtant, cela ne suffisait jamais.

En 2050, les historiens de la santé établirent un constat implacable : entre 2025 et 2049, les espèces invasives – insectes, microbes, bactéries, parasites, mollusques, petits animaux – avaient causé la mort de 678 millions de personnes (7 % des post-humains). Ce fut, hors périodes de guerre ouverte, la plus grande hécatombe de l’histoire humaine. Mais au-delà des chiffres, ce fut l’idée même de frontière biologique qui s’effondra. La séparation entre l’humain et le reste du vivant, longtemps pensée comme acquise, garantie par la science et la technique, vola en éclats. L’homme découvrit qu’il n’avait jamais cessé d’être une espèce parmi d’autres, vulnérable, perméable, et que le climat, en bouleversant les équilibres millénaires, avait libéré une armée sans haine, sans projet, mais implacable.

Cette armée n’avait ni chef ni drapeau, ni stratégie ni conscience, seulement la force brutale de la sélection naturelle. Elle se répandit non pas comme une idéologie ou un virus informatique, mais comme une vérité biologique rendue folle par le déséquilibre : ce que le post-humain croyait maîtriser se mit à proliférer sans limite. Ce n’était pas un complot, ni une vengeance de la nature, mais un effet secondaire, l’effet rebond d’un siècle d’indifférence, comme une sueur froide qui parcourt un corps malade. 

L’idée même de progrès s’évanouit. L’idée que demain serait toujours meilleur que la veille, que la médecine vaincrait toujours la maladie, que la ville tiendrait les bêtes à distance, que l’intelligence humaine surpasserait tous les instincts… tout cela se heurta à une réalité plus vaste, plus ancienne, que la modernité avait voulu oublier : celle d’un monde vivant, mouvant, dangereux parfois, qui n’obéit pas aux lois humaines. Ce que le XXIe siècle révéla, c’est la puissance de la nature et l’arrogance de la civilisation.

(la semaine prochaine, sous-chapitre D : Pollution de l’espace et Première Guerre des Étoiles)

3 commentaires

  1. Heureusement que Monsieur Roubert nous offre quelques nouvelles savoureuses, drôles, tendres entre deux piqûres de son grand œuvre : le XXIème siècle pensé et anticipé.

    On peut penser qu’il n’y a rien de plus dur que la nature. Ce texte est parmi les plus durs et les plus sombres de la série, mais nous le lirons car on y trouve du fond et matière à réflexion.

    L’écologie radicale, citée en début de texte, forcément, m’interpelle. Radical = racine, je crois. On est radical quand on tente de résoudre et analyser un problème par ses causes profondes. Le radicalisme est à perception variable. Interdire les pesticides les plus dangereux, dès maintenant, est raisonnable pour moi, irréaliste et liberticide, radical, pour d’autres. Ne plus utiliser de cuir, ne pas éliminer une tique est radicalement idiot pour moi, normal pour d’autres…

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